‹ Watteau et son écoleChapitre 35 sur 60 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

WATTEAU PEINTRE DU THÉATRE DE LA FOIRE ET DU THÉATRE ITALIEN : « GILLES » — WATTEAU PEINTRE DU THÉATRE FRANÇAIS —— L’ART DE WATTEAU EST UN ART D'ACCORD : LA MUSIQUE ET LA DANSE — L” « INDIFFÉRENT » ET LA &« FINETTE ».

LÉ soût que Watteau avait apporté de sa province pour les

spectacles en plein vent, les vendeurs d’orviétan, les montreurs d’armoires à curiosités, tous les petits acteurs ambulants des villes, trouva de quoi se développer encore aux mille et un spectacles forains de la cité. Au Pont Neuf, le Flamand assista certainement aux représentations du Théâtre des Bamboches qui avait succédé à celui de Brioché ; à la foire Saint-Laurent, entre les deux rues des faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin, à la foire Saint-Germain, entre la vieille abbaye de Saint-Germain des Prés et le Luxembourg, aux heures de flânerie inquiète, d’incertaine et flottante rêverie, erra sans aucun doute, de parade en parade et de tréteau en tréteau, celui qui devait peindre un jour dans une pâte si chaude, avec tant de génie et d’art, Gilles, les Comédiens français et l'Amour au théâtre italien. La lettre de Sirois à M°° Josset commençant par ces mots, écrits à propos du peintre: « Il m’a promis de peindre pour moi une feste de la Foire du Lendit.… », témoigne assez que Watteau ne se contentait pas des seuls spectacles parisiens, des farces de Polichinelle, des bonds des « Sauteurs du Roy », des tours de Ragotin, des mimes de M" Baron: mais encore il allait hors

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les murs et, comme Gillot, il esquissait nombre de ces Scènes comiques auxquelles le pauvre Claude dut une $rande part de sa petite gloire ; il prenait contact avec Pantalon, avec Léandre, avec Cassandre et Trivelin, avec Aurélia, Eularia et Diamantine, tous ces masques bouffons et charmants auxquels le Régent, levant l'interdiction de la « guenipe », allait ouvrir à nouveau ces portes de l’hôtel de Bourgogne qui leur avaient été fermées « pour toujours » (1).

L'un des premiers, Molière avait, sous le $rand roi, comme s’il eût prévu le peintre des scènes faunesques et vénitiennes, apporté, dans le théâtre français, ces éléments du comique $rec et de la farce latine qui seront si précieux à Watteau. Dans les intermèdes de la Princesse d’Elide, qui se passent en Elide, il y a des satyres qui dansent avec les bergers ; d’autres satyres et des faunes, des dryades apparaissent dans les Amants magnifiques ; le prologue et les intermèdes du Malade imaginaire, à tous ces satyres et à tous ces faunes, ajoutent le dieu Pan luimême. Pour les acteurs du théâtre italien, ils n'apparaissent pas moins que ceux du théâtre païen, dans beaucoup de ces pièces que Gillot est venu applaudir dans la salle de la rue Mauconseil. On sait que, dans l’Etourdi, qui se joue à Messine, il y a une troupe de masques ; dans le Bourgeois gentilhomme, au divertissement, surgissent, en dehors des Turcs, « deux Scaramouches, deux Trivelins et un Arlequin qui chantent et dansent » ; enfin, dans M. de Pourceaugnac, il y a des matassins, des pantalons, des sauvages et même des biscayens.

Gillot, qui peindra des fêtes paniques, Faune dieu des forêts, Arlequin armé de sa batte, Cassandre, Léandre, Gilles et le Docteur Bolonais, raffole de ces spectacles lombards et napolitains où Polichinelle est vu bossu comme Asmodée, Géronte

(1) Du 13 mai 1697, du comte de Pontchartrain à M. le lieutenant de police: « Le Roy a congédié ses comédiens italiens, et Sa Majesté m’ordonne de vous escrire de faire fermer leur théâtre pour toujours... »

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berné, Lelio coquet, Tartaglia hilare et où Guillot, la jambe droite levée, les deux poings sur la hanche, sérieux, candide et — semblable par plus d’un air à Gilles — éperdument tourne sur le talon sauche.

Gillot, qui puisa le meilleur de sa verve et de son adresse à croquer et à dessiner tous ces drôles, est un familier de ces pitreries délicieuses. Cette « scène nocturne des deux fils du sieur Allard, l’un en Scaramouche, l’autre en Arlequin, qui font, d’après Dangeau et le Mercure salant, des sauts merveilleux », il a eu le bonheur de la voir. En 1700, il a vu apparaître Quinson à l'hôtel de Bourgogne : il a $ravé son portrait ;: mais aussi il a vu Billard, il a vu Maillot, il a vu Hamoche, et tous les fourbes, tous les plaisants, tous les coquins, tous les rieurs et les batailleurs il en a peint les piperies et les farces.

Qu'on imagine Watteau, échappé de chez son barbouiïlleur et des maigres Saint-Nicolas du pont Notre-Dame, touchant, en venant chez Gillot, à la révélation de tout ce monde de fantaisie à peine deviné encore; il ouvre de grands yeux étonnés par l’extase et l’admiration ; d’une main pleine de fièvre il tourne ces gravures, il feuillette ces dessins ; la petite $riserie du théâtre le prend. Gillot — brave homme et bon maître — le voit. Il emmène notre Flamand aux comédiens français, lui montre le Bourgeois, l’Etourdi, les Amants magnifiques et la Princesse d'Élide. Et de là, quand Jean-Antoine, tout remué d'émotion, a vu et entendu, quand Gillot a donné à Watteau la grande leçon de Molière et la petite leçon de Quinault, le Flamand, toujours inquiet, toujours errant, retourne aux Armes de France, sur le quai Neuf. Là, il y a, pris de colloque avec Sirois, étonnant de verve et pétillant d’esprit, ce singulier $rand homme auquel la France doit Gil Blas : Alain-René Le Sage.

€ Monsieur Le Sage lui a procuré la commande de deux pendens tirés du Diable boiteux à cent trente livres la pièce... » L'indication est formelle; elle est de Sirois à M” Josset.

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