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CHAPITRE VII

WATTEAU PEINTRE DE LA FEMME. — WATTEAU PEINTRE DU NU, PEINTRE DE LA COQUETTERIE ET DE LA GRACE FÉMININES.

1: tous les artistes qui ont peint la femme, Antoine Watteau est, peut-être, celui qui apporta dans l’accomplissement de cette tâche si douce, le plus de respect et le plus d'amour. Contenu d'expression dans son œuvre comme pur de mœurs dans sa vie, le créateur de Gilles et de l’Embarquement n'a point honoré de la même façon que Rubens et Titien, les deux plus aimés de ses maîtres, l’adorable modèle. Cette chair féminine que Rubens, dans la Petite pelisse, dans ses multiples portraits d'Isabelle Brandt et d'Hélène Fourment, que Titien dans Flora, dans l’Amour profane et dans tant d’autres chefs-d’œuvre ont montrée, offerte avec orgueil à l’admiration, Watteau a voulu l’exprimer avec la même mesure, les nuances multiples et le même accord qu'il avait mis à peindre, dans ses paysages, les collines déclives, les vallées ombreuses, les rives fortunées et le ciel où montent les arbres. Ici, comme dans la peinture des campagnes argentines, des blonds sous-bois, des décors limpides où jouent les mimes et les acteurs, le maître a fait appel au rêve, à la fantaisie, au caprice ; une fois de plus il a idéalisé ses modèles. Sous son regard mêlé de pudeur et d'amour, lui, le Lorgneur, l'Homme accoudé, il a vu passer la femme, cette femme de son temps qui nest semblable à la femme d’aucun autre. Devant ces $orges brunes ou blondes, ces petits chisnons fauves, ces bras blancs et potelés, à la vue de ce lent balancement des tailles, il

a compris tout ce qu'avait fait Titien, tout ce qu'avait fait Rubens, et de la manière qu'ils avaient, devant des fonds heureux, sur de doux $azons, dans l’or roux des feuilles mortes, couché ou dressé les Déesses.

Ebloui, charmé à son tour, Watteau, mais dans une mesure plus réduite que Rubens, que Giorgione, que Titien, a tâché d'atteindre, dans ses nus, à ces vives colorations des beaux corps. Dans Antiope (Louvre) autant que dans l'Amour désarmé (Chantilly) et dans la Toilette (Hertford-house), la Toilette intime (collection de la princesse de Poix), aussi bien que dans le Jugement de Päris (Louvre) ou dans Diane au bain (collection Groult), on peut voir à quel point son pinceau sut, à plusieurs reprises, retrouver sur la toile le frisson de la chair des femmes. Sans cesser d’être humaine elle est, cette chair, devenue, dans l’œuvre de Watteau, plus fragile et plus douce que dans les œuvres ardentes de ses devanciers étrangers ; une qualité de finesse autre y a brillé, un éclat moins éblouissant mais plus tendre en a illuminé les ombres et les lumières ; et c’est dans le jeu des lignes, dans l’accompagnement des étoffes, dans les mouvements lésers, les flexions lentes, la souplesse agile, la vivacité et la mutinerie du corps aux proportions toutes sinueuses et longues que Watteau a peint la femme, qu'il a montré à quel point elle était belle.

Son modèle à lui, d’une fraîcheur toute nuancée, d’une jeunesse toute mi$nonne et d’une animation faite à la fois de pétulance et de langueur, ce n’est ni la rousse Flamande ni la blonde Vénitienne ; c’est — cela se voit à la vivacité de l’allure, à la mollesse des poses autant qu’à l'accord des gestes — avant et par-dessus tout la Française, cette Française que Jean Goujon avait sculptée nonchalamment allongée et que Perréal, Fouquet, Clouet, la vêtant de riches étoffes, l’ornant de beaux joyaux et la coiffant d’une toque à aigrette, avaient, en leur temps, si heureusement arransée pour plaire. Cette Française-là, affinée

encore, depuis la Renaissance, par toute une culture littéraire, tout un long et fastueux siècle d’adoration et d’élésance, a développé en elle, en dehors du reste, ce petit tour de £$râce, cette manière de charme, cette coquetterie exquise qui sont autant d’attraits de plus ajoutés à ceux si naturels de sa beauté.

Watteau — Caylus l’a écrit — « était naturellement sobre et incapable d'aucun excès. La pureté de ses mœurs lui permettait à peine de jouir du libertinage de son esprit, et on s’en apercevait rarement dans ses discours. » Parmi ces peintres de la Régsence, si sensuels, si débauchés et qui, nous dit M. de Lescure, « partageaient les péchés de leurs modèles », le Flamand de Valenciennes se tient — comme avec discrétion — à l'écart. Encore que, suivant d’Argenville, « sa servante, qui était belle, lui servit de modèle », il ne vivait pas, comme Nattier, comme Santerre surtout, « au milieu d’un véritable sérail de soubrettesmaîtresses ». Watteau non plus ce n’est pas Boucher, ce Boucher qui sera si fou, si vif et si libre en amour et en peinture que Diderot sera plus tard obligé, dans ses Salons, de le rappeler à plus de dignité et à plus de maintien. Très au-dessus de son siècle et des hommes par le sentiment élevé de son art, Watteau est au-dessus d’eux encore par cette réserve de ses actions. « Il fuit l’obscénité, dit Michelet. Elle alourdirait son pinceau. Aux sujets charnels, 5! élude. » Cela confirme Caylus: « Aucun vice ne le dominait et il n’a jamais fait aucun ouvrage obscène. Il poussa même la délicatesse jusqu’à désirer, quelques jours avant sa mort,de revoir quelques morceaux qu'il ne croyait pas assez éloignés de ce $enre, pour avoir la satisfaction de les brûler ; ce qu'il fit. »

Ainsi passa-t-il, au milieu de la pire époque, tel qu’on avait pu voir, dans son œuvre limpide, le $arçon zinzolin passer, avec un geste de belle indifférence, au milieu du gazon. Jamais le mauvais désir n'avait gonflé son cœur. Son œuvre était une Alpe étrange et assez haute où tout n’était que $râce, candeur belle et

chaste, et d’où l’on découvrait — comme dans l’Embarquement — sur la cime des neiges, de douces et voilées perspectives aériennes. Le moment auquel il parut lui offrit le spectacle d’un monde emporté d'impossible ardeur et de joie effrénée ; maïs lui, comme toujours, se maintint bien au-dessus et bien en dehors ; et de ce monde des fêtes, de ce monde des $rands, de ce monde du luxe, écartant la débauche, il ne vit que la beauté, il n’aperçut et ne connut que la chimère, il ne retint que l’élésant simulacre. La probité de son art, aidant à celle de son esprit, lui montra, dans l'amour des couleurs, l’irisation des lumières, la musique des lignes, de suffisants motifs de joie et d’exaltation : il ne chercha point à soulever le manteau des Pèlerins et des Pèlerines de sa Cythère lointaine afin d’écouter si, sous la soie et le satin, battaient des cœurs. Il s’amusa seulement à faire jouer à ces personnages la plus belle comédie de tendresse. « Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur ! » a dit Paul Verlaine au-devant de ces fines toiles de masques que le poète a chéries. par-dessus les autres. Et, de fait, les petits frissons de crainte, les gestes découragés et le désabusement de beaucoup de ces acteurs sentimentaux se trahissent dans l’accablement et dans la lassitude de ces couples d’amants épris d’aubades et de plaisir : et cette lassitude, cet accablement, c’est le signe terrestre que: ces petites marionnettes adorables portent partout avec elles. Où donc Antoine Watteau a-t-il pu surprendre, ailleurs qu’autour de lui (et en lui sans doute), ce signe de la souffrance que tous les éventails, les baise-mains, les écharpes et les voiles ne sont point suffisants à dissimuler ? Lorsque Antoine de la Roque. dit délicieusement de son ami: « La carnation de ses figures. est animée et douillette, les étoffes de ses draperies sont plus simples que riches, mais elles sont moelleuses avec de beaux plis. et des couleurs vives et vrayes », il résume, en peu de mots et le mieux du monde, ce sentiment de joliesse, de srâce, cette: expression de l’amour et du respect de la femme que Jean-

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WATTEAU

Etude de nu. Dessin aux trois crayons (Musée du Louvre)

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Antoine, de toutes parts, a montrés dans ses tableaux. Dans cette « carnation animée et douillette », dans les jeux d’étoffes souples et scintillants, dans les cassures des robes traînantes et longues, mais surtout dans ces « couleurs vives et vrayes » des figures, les voilà toutes, telles qu’elles se montrèrent à lui, dégagées de la fange, les belles Ecouteuses !

Ainsi, dès que Watteau eut atteint à la possession complète de son talent, au-dessus du royaume de sa chimère, lui apparut la femme. Toutefois, avant de la montrer, dans les fanfioles et les fanfreluches, dans tout le frisson des gestes, des paresses et des caresses, il l’étudie humblement comme une $rande fleur rare ou un bel oiseau ; et, d’abord, il la dessine et la peint dans son corps. Mais cette suavité, cette scintillation toute nacrée et comme intérieure, cette qualité de blond dont il a enveloppé ses modèles ainsi que d’un frisson de pudeur n’ont point, de son temps, été toutes comprises. Caylus, du moins, le donne à entendre : « N'’aïant, dit-il, aucune connaissance de l’anatomie et n’aïant presque jamais dessiné le nu [| Watteau] ne savait ni le lire ri l’exprimer. » Il faut croire que Caylus entend, dans ce passage, le nu masculin, car, un peu plus loin, il ajoute: « Les corps de femmes, exifeant moins d’articulations, lui étaient un peu plus faciles. »

Encore que Watteau ait peu emprunté de motifs à des modèles mâles, cette sottise de Caylus trouve sa réfutation dans la peinture du dieu de Jupiter et Antiope, dans telle sanguine du Louvre où un homme nu est vu à $enoux et courbé, dans maintes planches des recueils de Différents caractères. Pour le nu de la femme, Watteau ne s’y est point adonné aussi complaisamment qu’à la représentation des petites scènes heureuses de bal et de musique, qu'à l'interprétation, dans le jeu des mules, des coiffes et des étoffes, des mille et un travestis auxquels il avait accoutumé de recourir; mais il a laissé, dans ce genre, quelques tableaux parfaits, quelques dessins inimitables.

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Parmi les dessins de cette manière, je citerai d’abord cette femme au torse découvert et au bras levé, vue de trois quarts, qui est au Louvre. Comment l’homme qui a dessiné ce bras si pur et si charmant, ces seins menus et renflés, ce tour impeccable de l'épaule et du dos, ce fin pli de l’aisselle, et qui, du frottis de son crayon, a produit ces ombres et ces lumières jouant sur la gorge, a-t-il pu, comme Caylus l’entend, is$norer le dessin anatomique ? Et quoi de plus achevé, de plus joli, de plus exquis dans la perfection et dans la beauté que ces divers crayons du British Museum : la jeune femme nue achevant sa toilette et placée dans un fauteuil, cette autre qui est nue de tout le torse et dont la poitrine, le ventre et le haut des jambes offrent, dans leur ensemble, une $râce si chaude, si vivante, une palpitation comme humaine et comme amoureuse ?

Ces dessins démontrent quelle entente probe et savante, quelle science achevée Watteau possédait de ses modèles ; ces qualités éclatent à travers ses précieux crayons de Londres et de Paris ; mais nous allons voir à quel point il les possédait aussi dans la peinture. Les nus si colorés, si moelleux, pétris avec un respect tendre, un déférent transport, voilà donc par quoi il faudrait l’étudier d’abord, dans ce côté féminin de son œuvre.

Et là encore, là toujours, comme il est Français ! Le Titien des $randes mythologies décoratives a, dit-on, fortement inspiré Jean-Antoine dans sa belle Antiope. Mais n’est-ce pas surtout dans la présentation du décor que s'impose ici le souvenir vénitien ? Ces arbres, ce fond, ce ciel ambrés, ce dieu roux qui semble un sylvain d’automne ont quelque chose du soleil fondu, du couchant embrasé de l’Adriatique ; mais cette fille belle et saine, au petit corps gracieux et trapu, aux attaches à la fois $rêles et fortes, est beaucoup plus de nos bords de Seine que de ceux du Lido. Admirez la grasse et mignonne dormeuse ; contemplez-la dans le repos vivant de sa nudité, et voyez si cette hanche courte

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et forte, ces $Senoux blancs et musclés, ce bras sans défaut, cette figure enfantine aux cheveux ramassés en chignon ne sont point d’une petite bonne femme de la Régsence ? Est-ce ici la servante dont parle d’Argenville et qui posait devant le maître sur des fonds de paysage ? A voir, dans un si petit corps, tant de vigueur mêlée à tant de grâce, une robustesse peu princière accompagnée de tant d’ingénuité et d’un peu de gaucherie dans l’abandon, on pourrait le penser. Avec le Bain rustique (Cardon sculp.) dont nous n'avons plus que la $ravure, avec Diane au bain (P. Aveline sculp.), le joyau de la collection Groult, « cette petite fisure étonnée, décoiffée, potelée, brillante de jeunesse et de grâce au bord de l’eau où trempe un de ses pieds charmants » (LOUIS GILLET) , Watteau — les moins habitués à son œuvre l’apercevront aussitôt — affine la forme de la femme ; il l’allonge en flexions élégantes, en de savantes et molles attitudes. Loin d’être tassé en un coin de $azon comme celui d’Antiope, le corps de Diane offre, dans l’apprêt du baïn, tout le développement de ses grâces ; il se fait plus mince, plus douillet, mieux proportionné au ciel et au paysage ; et dans le détail des seins, des jambes, des cuisses, des mains et des pieds exquis apparaissent, au-dessus du miroir de l’eau, les lignes lésères, les courbes heureuses des Dianes de la Renaissance.

La Vénus désarmant l'Amour du musée de Chantilly ne s impose pas moins que Diane dans cette expression si française de plaire. « Ici, dit M. Paul Gruyer, qui a écrit sur cette œuvre, Watteau n’a rien dû changer des traits ni de la physionomie d’un de ses modèles familiers ; il lui a tout laissé d’elle-même: la Sracilité de ses formes, ce qu’il y avait de $alant dans son attitude, jusqu’au désordre apprêté de sa chevelure blonde, relevée et rattachée par un ruban bleu au sommet de la tête. » Les nymphes de la fontaine des Innocents que Jean Goujon a sculptées n’ont point — elles-mêmes — plus de svelte allure, une plus jeune fraîcheur ; et je crois bien que Watteau n’a jamais fait

montre ailleurs, autant qu'ici, de plus de cadence sereine, d’onduleux maintien, de perfection mieux modulée, plus rare et plus souple dans son art limpide.

La belle Automne exposée au Louvre n’est pas, dans son attitude et ses proportions, éloi$née de ressembler, par plus d’un point, à cette Vénus; maïs une maturité plus chaude, une coloration plus ardente enveloppent la déesse féconde; et le rosissement des chaïrs, les ombres plus fauves, les lueurs plus vives s'accordent, dans une sorte de gloire, à la sisnification de cette fisure à laquelle ajoutent, ainsi qu’une parure, les srappes, les suirlandes et les ceps de Ia saison. ï

A cause des carnations laiteuses, du vif épiderme et de la haute allure de sa Vénus vue de dos, dans le Jugement de Pâäris, la mémoire de Rubens de Diane et Callisto, du Débarquement de Marie de Médicis, et de maintes œuvres païennes s'impose au souvenir dans cette toile du peintre ; mais ici, de même que dans l’Antiobe, ainsi que dans Vénus désarmant l'Amour, Île Français paraît par-dessus le Flamand à tous les détails du beau corps potelé, du dos ferme et pur, des souples et longues jambes et des reins nerveux. Cette déesse, debout devant Päris, voyezla. Qu'elle est loin de l’Empyrée! C’est une fille splendide du XVIII: siècle ; qu’elle devienne encore plus mignonne et mutine, que ses membres se fassent plus déliés, sa chair plus laiteuse, son Seste plus provocant, et la polissonne qu’Honoré Fragonard a montrée, chemise enlevée, folâtrant dans un grand lit blanc avec l'enfant Amour, ce sera tout à fait cette déesse du maître !

Mais avant de suivre Watteau ailleurs que dans ses nus, admirons, dans le même $enre, d’abord (dans la collection de !a Princesse de Poix) la mutine jeune femme, moitié dévêtue, un $Senou replié sur le lit, une jambe offerte, qu’une rustique servante s'apprête à chausser (la Toilette intime) ; enfin ce chefd'œuvre des chefs-d’œuvre de l’artiste, ce joyau si blanc, si fin, si rare, cette perle si transparente comme jaillie de la mer

WATTEAU

Le déjeuner sur l’herbe (Galerie royale, Berlin)

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voluptueuse sous le talon de Vénus, cette superbe Lady à sa toilette qui enthousiasmait Burty et dont ce $rand homme de $oût a pu dire que c'était « une des plus claires et des plus merveilleuses peintures qu'il ait jamais vues ». Cette toile — l'honneur, avec les Amusements champêtres, les Charmes de la vie, Voulez-vous triompher des belles? de la riche collection Richard Wallace — atteste un vrai délice d’arran$sement, une intimité voluptueuse, un sentiment brillant des couleurs, une connaissance du nu, non du nu arrangé, mythologique et un peu convenu des autres œuvres, mais du nu frémissant qui surprend chez Watteau. La sensualité de ce doux corps se déployant sur le fond sombre et incarnadin, les beaux plans de lumière qui en colorent les chaïrs, la courbe sinueuse qui, commençant au sommet, vers le coude levé, descend jusqu'aux pieds par le dos et la jambe, jusqu'aux rappels de rouge — ces rappels de rouge dont Boucher usera — qui se posent aux talons, aux coudes et sur le bout des seins ainsi que des éciats de soleil, font de cette Lady, à la fois que le plus savoureux, le plus déconcertant de ces nus dont le chaste artiste conçut jamais l’idée.

Cette composition est d’autant plus surprenante, elle constitue dans l’œuvre du peintre une exception d’autant plus hardie que Watteau — qui apportait dans son respect dévot de la femme une sorte d'amour idéal, voire mystique dans la $alanterie précieuse et suprême — l’a le plus souvent fait voir sur un plan un peu distant, habillée à ravir, dans ces modes aimables qui furent son triomphe. Seuls, de larges et beaux décolletés, des tours mutins de nuques fuyantes, les mouvements langoureux des bras et des mains jouant avec des rubans ou avec l'éventail trahissent, dans ces ouvrages plus fréquents de son £énie, cette saveur des lisnes, cette ampleur des $estes et cette connaissance entière des attitudes que ses études de nu lui avaient apprises.

Le décolleté, chez Watteau, c’est, dans le joli jeu de son théâtre d'amour, agaçant et décent à la fois, quelque chose

d’adorable et de pudique, une séduction où rien de laid ni d’équivoque ne vient détruire le charme, ni rabaiïsser la douce fierté des aveux. Dans la plupart de ses fêtes salantes, de ses compositions de musique et de plein air, Watteau a multiplié ces expressions coquettes de la femme; et c’est là, dans cette diversité, ce frisson des épaules, des sorges, des bras, des mains, dans ce penchement altier et doux des fines têtes dont d’Ar$enville a pu dire que le peintre avait un « $oût de les coiffer » admirable, qu'il faut chercher le secret de cette féminité épurée par la grâce.

Le Dénicheur de moineaux, la Leçon de musique, la Gamme d'amour, l’Amante inquiète, les Comédiens français, Voulez-vous triompher des Belles ? Iris, le Déjeuner sur l'herbe, l’Enseigne, pour prendre au hasard parmi des ouvrages qui sont autant d'exemples, constituent de $racieux témoisnages de ce déshabillé un peu $alant dont il sera tant abusé après Watteau, mais dont lui, le maître, avec son instinctif équilibre de poète, sut toujours mesurer si bien l’expression à la jeunesse et à la beauté.

Le Dénicheur de moineaux, que le maître, d’autre part, devait traiter en arabesque (£$r. de Boucher), avec son allusion tendre, est, à ce point de vue, d’une merveilleuse blancheur dans la forge et le cou de la femme ; et il faut admirer qu’il en est ainsi dans le pudique décolleté d’Jris, de la Leçon d'amour, de la Leçon de musique, des divers $racieux $roupes de l’'Embarquement, des Comédiens, de Voulez-vous triombher des belles ? de l’Enseigne. Dans l’ A mante inquiète, la Gamme d'amour, mais surtout dans le charmant Déjeuner de Berlin, le corsage s'échancre un peu plus, s’élargit, se sSonfle plus hardiment sous la poussée des seins, dans l’étirement heureux des jeunes corps d’amoureuses. Telles pages des recueils de Différents caractères, tels cartons crayonnés aux trois couleurs du British Museum, telle sanguine de la collection Dormeuil, mais surtout le très beau dessin des pierrettes coiffées de bérets plats exposé au

Louvre, offrent cette même franchise et cette même fraîcheur. [ci les épaules, les $orges trop belles jaillissent, non pas comme chez Rubens en fruits pourpres, maïs avec un frisson léser de mystère, en une sorte de carnation irisée, opaline, en reflets sourds d'ombre tiède et rose.

Et dans les nuques, ces nuques si mignonnes d’Ecouteuses, aux lueurs blondes, brunes ou fauves, dans ces torsades des cheveux qu'il a su si finement enrouler en grappes, en coques et en chisnons par-dessus le cou si doux, l’oreille ourlée à ravir et le front bombé de ces Françaises, comme Watteau est fort, qu'il est adroit, qu'il est heureux! Ces nuques chaudes, aux ors et aux roux appelant les chuchotis, les baisers, les aveux, il en a, dans les toiles de Paris, de Dresde, de Berlin, de Potsdam, de Londres, montré d’exquis modèles. Ici, depuis le Faux pas du Louvre, depuis les Deux Cousines, jusqu’à la Gamme d'amour, jusqu'aux Fêtes de Dresde, aux groupes attentifs de l’'Embarquement, il faudrait tout nommer, tout énumérer, tout voir:

Et c’étaient des éclairs soudains de nuques blanches, Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous.

PAUL VERLAINE (Fêtes galantes).

Mais aussi, comme toujours, il faudrait consulter les dessins, ces dessins si colorés, si £raciles, si francs à la fois que si tendres, où se voient, au British, au Louvre, au Musée municipal de la ville de Paris, de si savantes notations de bustes, ces tours si flexueux des têtes, et — dans l’étude des cheveux — ces boucles, ces crépons, ces frisons s’échappant des résilles, des coiffes, des dentelles, ces légers bonnets à petites pointes qui donnent au visage, en le faisant plus piquant encore, un air comme aisu de faunesse. Tantôt plates, tantôt hautes, relevées du nœud de velours ou du feu d’un ruban, élevées à l’aide d’un peigne invisible ou retenues, ainsi que dans les Entretiens badins, par de petites toques basses, les chevelures mignonnes, dans l’œuvre

de Watteau, apportent toutes aux visages un rehaut de lumière, ajoutent à l’étincelle des yeux et des sourires un éclat ensoleillé, un rayonnement heureux.‘

Vues de face ou de profil, parées en battant l'œil, nouées d’une fontange ou piquées d’une rose, elles prennent, sous le pinceau du maître, ces petites toisons des femmes, des colorations clairement cendrées de poussière d’or ; maïs où leur éclat est le plus changeant, leur reflet le plus frissonnant et le plus mêlé, c’est à la nuque même, à ce détour du cou où le blond des boucles et le blond des chairs se fondent dans la même ombre chaude et mate, à distance à peine du doux vallonnement du dos, du léger renflement des épaules.

Contemplez la jeune dame du premier plan, vue de dos, debout dans l’Enseigne, la plus $rande et la plus svelte des Deux Cousines, la lans$uide promeneuse marchant, dans l’Assemblée du Louvre, au bras d’un cavalier, la danseuse du Bal sous une colonnade, la blanche confidente de la Cascade, telle belle Ecouteuse du Divertissement de Dresde ou de l'Amour paisible de Potsdam, et vous les retrouverez, le fin tour de cou, le mouvement fuyant et soyeux du chi$non qui donnent, dans ces ouvrages, comme une même parenté à toutes les femmes. Ici, approchez-vous, penchez-vous sur les cadres: quoi de plus heureux que ces nuques dorées d’où descend, jusqu’au bas du dos, le $rand pli vertical, l’admirable et beau pli vanté par de Îa Roque, la longue barre de satin ou de soie autour de laquelle partent tous les autres plis, la liÿne médiane qui donne le rythme au vêtement et qui commande à l’ensemble des lignes de ja parure. « Il faut dire, écrit Caylus à ce sujet, que [| Watteau] n'a suère peint que des étoffes de soie toujours sujettes à donner des petits plis. Mais ses draperies étaient bien jetées, l’ordre des plis était vrai parce qu'il les dessinait toujours sur le naturel. »

Ces plis d’une variété extrême, ces cassures d’une diversité changeante où jouent toutes les moires, tous les reflets, où le

WATTEAU Le dénicheur de moineaux

(Galerie nationale, Edimbourg)

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soleil des soirs ajoute en phosphorescence et en lumière, c’est, en peinture, l'empreinte même de Watteau, la signature qu'il a mise à peu près partout dans ses œuvres. La savante préparation de ses dessins (voir au Louvre, n° 1021 ; au British Museum, la femme assise de dos, à chi$non relevé, se penchant sur les mains ; la Femme vue de dos, de l’ancienne collection Clément de Ris) atteste qu'ici comme partout, dans ce détail autant que dans les autres, Watteau se montrait soucieux d’être exact.

Cette exactitude, ce soin scrupuleux du maître à rendre les costumes tels qu’il les voyait ont été reconnus dans son siècle ; « Watteau, dit Dubois de Saint-Gelais, s’est attaché aux habillements vrais, en sorte que ses tableaux peuvent être regardés comme l’histoire des modes de son temps » (1).

Ces modes si lésères, si $racieuses, comme flottantes de la Résence, ces modes qui ne sont plus la parure engoncée du vieux rèsne et ne sont pas encore les espagnoleries à la Van Loo du nouveau, le peintre des Assemblées et des Conversations les doue d’un mouvement, d’un frisson à lui. Watteau, le voluptueux artiste, aime la femme vêtue parce qu’il a découvert à quel point — tous ses tableaux l’attestent — son corps si souple et charmant sait animer le satin et le velours, adoucir la soie, éveiller le linon et la dentelle, enfin donner aux formes les plus diverses des robes une vie frémissante.

(1) Dugois DE SAINT-GELAIS: Description des tableaux du Palais-Royal (1727).

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