TES
Philippe Mercier, ésalement $raveur et élève d'Antoine Pesne. Cela, il est difficile de l’établir ; mais, une chose au moins est certaine, c’est que le Londres d’alors, complètement relevé de l’horrible peste et de l’affreux incendie de 1666, l’intéressa prodisieusement. À Londres il y avait ce qu’il n’y a pas à Paris: un port déjà puissant. Au delà de Saint-Paul, de la Tour, au bord des quais, vers Southwark et avant Greenwich le resard du peintre connut l’animation des navires, le mouvement marchand que la marine mondiale, en remontant la Tamise, à travers les pommiers du Kent, apportait aux entrées de la ville. Et lui qui était un musard des Flandres, un curieux de Paris, il ne tarda pas d’être le badaud de Londres, le cochney avide de spectacles, friand de scènes populaires, cherchant, au hasard, les motifs burlesques à tenter le crayon. Tantôt avec Philippe Mercier, sa femme et leurs enfants (1), ils s’en vont du côté de Chelsea ou de Battersea, vers la rive où il y a des arbres; et là, tandis que les enfants jouent au cheval ou à la raquette, que M"° Mercier se place auprès de son mari, Watteau fixe à £$randes lignes les traits des uns et des autres. Une estampe de Mercier conservée au British Museum, l’une des meilleures que l’élève de Pesne ait fravées, reproduit, d’après Mariette, cette « lésère esquisse », et feu M. Heseltine eut lonstemps chez lui, dans ses admirables cartons de Queen’s Gate, un petit crayon de tête de M" Mercier.
Mais quand Jean-Antoine ne s’en va pas, avec les Mercier, vers les vertes prairies, les gras pâturages que Crome et Constable peindront si bien par la suite, il s’en va avec quelque Anglais qu’il a rencontré, on ne sait où, chez Bernard Baron, le $raveur du Pillement de village, chez Richard Mead,
(1) PAUL MANTZ écrit: « D’après Walpole, ce n’était pas un miniaturiste mais un Philippe Mercier, né à Berlin en 1689 et élève de Pesne; il travaillait un peu dans le ton de Watteau, a little of Watteau, dit Walpole. » VIRGILE JOSZ ajoute: « Mercier peignait aussi, et nous pouvons juger de son talent par l’Escamoteur de la collection La Caze, ce petit tableau du Berlinois que le Louvre si bravement continue à donner au peintre de l’Indifférent. »
arr
le médecin-amateur ? Et lui, et Arthur Pound, un Anglais encore qui a un beau talent de buriniste (1), ils s’en vont en riant et parlant par les rues. C’est Mercier, c’est Pound, des cockneys de son allure, qui ont mené Watteau un peu partout dans Londres.
Tel croqueton de l’ancienne collection Heseltine, tel frottis venu de la riche réserve de miss James, tel dessin comme celui du British Museum où il y a deux gracieuses têtes de jeunes filles, de petites maids en bonnet et fichu croisé, sans doute roses et un peu poupines, témoignent assez que Watteau savait bien, durant le temps de son séjour à Londres, utiliser l'imprévu.
J'imagine qu'avec Pound, avec Mercier et d’autres, Jean- Antoine, passionné comme toujours des mimes et des acteurs, vint se camper, pour un schelling à peine, devant les tréteaux de Drury Lane et de Lincoln’s Inn. Et là, il revit Arlequin, il revit Pantalon, et Géronte, et Pancrace, et Lélio, sesbeaux personnages d'Italie ! Mais à la foire de Southwark, cette étonnante kermesse où l’on se rendait par bac en coupant la Tamise, soit en passant par ce pont chargé (comme celui de Notre-Dame à Paris où était Gersaint) des maïsons étasées que peindra Samuel Scott un jour, il s’en va vers ses chères marionnettes chimériques, vers les pupazzi des théâtres forains dont il aime à retrouver, dans le vent léser, dans le brouillard de suie venu des navires, le dos sibbeux, la marotte et l’habit à paillettes.
En revenant, par le pont ou le bac, sur la rive $auche de la Tamise, depuis la haute colonne du Monument, le prodisieux marché aux poissons de Billinsssate où s’entassent les plus étonnantes as$slomérations de saumons, de turbots, de homards, de morues, de soles et d’anguilles qu'aucun Snyders ait jamais peintes, Watteau, Pound et Mercier $agnent le Temple, Charing
(1) C’est Pound qui a gravé un portrait de Mead. C’est lui aussi qui gravera le portrait caricatural de l’empirique Misaubin, dessiné par Watteau.
(ICO yormmc 21}2due49 9}94
AVALLV AA
Cross, là où se dressait le pilori par-devant lequel le shériff vient, quand il le faut, présider aux sentences, et, de Charing Cross, ils arrivent à Cranbourne Street, entre Leicester et Soho. C’est là, dans Cranbourne Street, au coin de Cranbourne Alley, pardevant la vitrine de maître Ellis Gamble, que Watteau apprend cette typique histoire : un jour, maître Ellis vit un couple singulier entrer dans sa boutique : un homme grand, timide, d’aspect assez pauvre, accompagné d'un gamin à la figure ronde, aux yeux vifs, aux traits de fille, qui avait quinze ans peut-être. C'était un père qui venait mettre son fils en apprentissage. Ce fils avait le sSoût du dessin; c’était un observateur aigu, un travailleur acharné ; bientôt les leçons de l’orfèvre Gamble ne suffirent plus à le satisfaire ; et, puisqu'il y avait, en ce temps-là, dans Londres, un peintre très réputé, homme charsé d’honneurs, sir James Thornill, chevalier, « sergeant-painter » du roi Georges et bientôt membre du Parlement pour le bours de Weymouth, l’apprenti n'hésita pas: il se faufila à ses cours. Et, comme c'était un boy entreprenant, plein d'humour et de sensibilité, il ne prit pas que des leçons au chevalier Thornill, maïs aussi il lui prit sa fille : et c'était demeuré une chose plaisante que cette escapade de la petite Jane Thornill et de ce $arçon orfèvre, destiné à devenir, sous le nom de William Hogarth, le génial satirique, le plus £rand des maîtres qu’on ait vus, depuis Callot, dans l’art du pittoresque et de l’observation.
Ce sir James Thornill, qui était un bien officiel et ennuyeux peintre, était tout puissant à Saint-James. Est-ce lui qui obtint pour Watteau, comme le veut John W. Mollett, cette commande faite au Français, par le roi, de quatre panneaux curieux: deux Fêtes champêtres, le Pourceaugnac poursuivi par les apothicaires et l’Arlequin et Pierrot, aujourd’hui au palais de Buckingham ? Cela n’est rien moins que sûr. Le Hanovrien, le lourd prince, qui était venu, d'Osnabrück, comme descendant des Stuarts, pour régner en Grande-Bretagne et protéger les whigs, n’était pas un
Allemand de l’acuité de Frédéric; et ce n'étaient pas ses maîtresses, deux Allemandes aussi, dont l’une devint comtesse de Darlinston et l’autre duchesse de Kendal, qui eussent été à même de $oûter au délice de cette peinture.
Mais un homme, plus délicat, plus lettré et plus fin que tous les rois, se trouvait alors à Londres qui devint le protecteur et ami de Watteau. Cet homme était le vice-président de la Royal Society, du $rand corps de savants fondé sous Charles II, l’ami de Newton et de Pope, le même qui accueillera, plus tard, Voltaire chez lui: Richard Mead lui-même. Walpole et Samuel Ireland veulent que ce soit pour consulter Mead que Jean- Antoine quitta Gersaint, Julienne, Paris et toute la $loire, passa l’eau et vint à Londres.
Mead n’aimait pas que la chirurgie et la médecine. « L’un de ses principaux mérites, a dit Voltaire qui l’a connu, était de savoir douter (1). » C’est dire assez que la satisfaction qu’il ne trouvait pas toujours dans les sciences, Mead la rencontrait dans les arts. Aussi vivait-il entouré de g$raveurs et de peintres. « Le docteur Mead, a écrit à ce propos Paul Mantz, avait des tableaux et 1] aimait à les faire $raver. C’est probablement chez lui que Watteau rencontra Bernard Baron qui était en Angleterre depuis 1712. Il reste une trace de leur liaison: c’est un beau dessin à la sanguine que possède le British Museum et qui montre Baron occupé de son travail de $ravure.» Parmi les œuvres de Watteau appartenant à Mead et que Baron a $ravées, il faut citer les Comédiens italiens et l'Amour paisible (2).
En disant que Jean-Antoine était venu de France en Angleterre pour consulter Mead, Walpole et Samuel Ireland entendentils parler de la phtisie dont Watteau avait donné déjà des
(1) Lettre écrite par Voltaire, de Ferney (1° avril 1775), à Costa, médecin de l’hôpitar royal et militaire de Nancy, qui avait traduit un ouvrage de Mead.
(2) L'Amour paisible est aujourd’hui à Potsdam, les Comédiens sont dans la collection Groult.
AS
symptômes ? Cela n’est pas confirmé ; mais, ce qui, au moins, est sûr, c'est que le peintre, au lieu d’éprouver le soulasement qu'il attendait, ne vit qu’asgraver son état. Gersaint, là-dessus, est formel ; il écrit: « Le mauvais air qui règne à Londres à cause de la vapeur du charbon de terre dont on y fait usage et qui est fort dangereux pour les poitrinaires fut on ne peut plus pernicieux à sa santé précaire. >»
Aussi, lui qui était accueilli, lui qui était fêté, lui qui était recherché par les artistes les plus connus, les amateurs les plus riches, voilà que, bientôt, il retomba dans sa lansueur ! Il eut pourtant une dernière joie: c’est à la Christmas de 120 era au milieu de ses amis anglais qui avaient une si vive affection pour son génie et pour son art, sous les lanternes et les chandelles roses, devant le couvert chargé de sui, de branches de sapin et de houx, il soûta un final plaisir.
Mais bientôt, las des $ens sorgés d’oie et de puddin£é, avec ses compagnons Pound et Mercier, il recommenca à errer dans Londres. Les buveurs de sin de Covent Garden, les jolies filles qu'on voit, au Ranelagh et au Waux-hail, se dandiner, rire et parler très fort en passant et repassant devant les vieux sentilshommes $alantins ; les partis de Hanovriens, Jacobites, whigs, tories, soldats et religieux allant d’un des bouts de la cité à l’autre, souvent se provoquant et se défiant de l’épée et du langage : les quartiers de misère où les éclopés, les aveugles, les mendiants en quête d’un penny poursuivent le passant d’une voix aigre, Watteau, à nouveau, connut tout cela ; mais ce qu’il connut aussi une fois, dans Haymarket, au fond d’un petit cabaret de Panton Street où il était entré avec Pound et Baron, c’est, parmi les charlatans, £azetiers, pickpockets, musards et fugitifs qui étaient là, le fameux Misaubin. « C'était, a noté Mariette, qui a écrit sur ce drôle, un chirurgien français réfugié en Angleterre, sSrand charlatan... 1] était misérable et périssait de faim. » Watteau, dans l’un de ces moments de vision funèbre qui étaient devenus
fréquents chez lui depuis qu’il voyait les médecins impuissants à le sSuérir, « dessina, écrit encore Mariette, cette charge [de Misaubin]| dans un café pendant son séjour à Londres ». Ce ne peut être que là, en effet, dans ce cabaret à moitié bar, plein de relents de sin, de bière et de whisky, parmi des échappés de Newgate, des prostituées de maman Needham, des joueurs des plus bas tripots de Change-Alley, que le maître traça, ainsi que quelque vision infernale, ce « portrait du Docteur Misaubin, un docteur lon$ comme une maladie, tenant de la main droite un tricorne d’où s'échappe le long crêpe dans lequel Hoffmann fera trébucher le conseiller Krespel; tout autour du maigre docteur, des tombeaux, des sarcophages et un terrain semé de têtes de morts... » (1). Cette vision macabre, esquissée au fond d’un mauvais lieu, parmi d’infâmes comparses de la misère et de l’alcool, Pound, Arthur Pound la voit $randir, s'achever, scintiller à ses yeux comme une pièce rare, une exception trafique dans l’œuvre radieuse du maître ; et, s’en saisissant, il l'emporte, enthousiasmé, l’étudie, y revient, et, toujours obsédé, lonstemps, lonstemps après, en 1739, il la $rave avec fidélité et application.
Mais cela, sans doute, c’est la dernière œuvre, le dernier coup de crayon de Watteau en Angleterre. Le dur hiver, les lueurs des chalands perçant le brouillard épais de la Tamise, l’horrible vent, le frisson du mal, le spleen, non d’un autre été passé avec Baron et les Mercier sous les pommiers de Chelsea ou de Battersea, mais sous les saules si fins, les peupliers si délicats de France, finissent par l’obséder, le fatiguer, le peiner à un point qui l’accable. Avec cela, comme pour doubler encore le mal physique et moral, lui parvient, à peine dix ou douze jours après la fête de Christmas, la nouvelle du plus affreux des deuils: son père, Jean-Philippe Watteau, le maître couvreur, l’ancien de son métier, était mort le jour de l’Epiphanie de l’année 1720