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et avait été, le lendemain 7 janvier, inhumé dans l’église Saint- Jacques à Valenciennes.
Encore qu’on ait peu de détails sur la fin de son séjour à Londres (1), il faut penser que Watteau, en raison de sa souffrance et de ses chagrins, ne songea bientôt plus qu'à rentrer dans son pays.
Un dessin allésorique intitulé le Naufrage, $ravé par Caylus, fait, avec une sorte d'humour attendrissant, allusion à ce retour. Le peintre, dans ce dessin, s’est représenté lui-même au milieu d’une embarcation ballottée par les flots. Un château, qu’on ne désigne pas bien (peut-être celui de Douvres), s'élève au bord du rivage ; et, tandis que, d’un côté de la feuille, Neptune en personne semble apaiser la mer avec son trident, de l’autre divers personnages en habits français, Caylus et peut-être Julienne, tendent les bras au peintre et le rappellent dans sa patrie (2).
Watteau — ce détail comme tant d’autres de sa biographie est demeuré dans l’ombre — revint-il de Londres seul ou accompagné ? On ne le sait pas bien, mais la Rosalba, en écrivant, dans son Diario, à la date du 21 août 1720, ces mots significatifs : « Vu M. Vateau et un Anglais », peut donner à entendre que l'artiste, bien que revenu à Paris, ne cessa pas de demeurer en rapport avec ses amis et compagnons d’outre-Manche.
Les artistes et amateurs anglais, hommes cultivés, avertis, avides des choses et des $ens de France, ne perdirent pas de lonstemps le souvenir de ce lon$, triste et singulier peintre qu'ils avaient vu, jadis, chez Baron, chez Mercier ou Mead, frileux, enveloppé de foulards, coiffé d’une perruque à boucles et dont le
(1) Voir pourtant: HORACE WALPOLE: Anecdotes of painting (Londres, 1761); À picturesque tour through Holland, Brabant and part of France, by SAMUEL IRELAND (London, 1790), et le travail de M. CELLIER sur « Watteau en Angleterre » (Revue agricole, industrielle, littéraire et artistique de Valenciennes, 1868).
(2) Dessin reproduit dans l’ouvrage suivant de M. SIDNEY COLVIN : Draw:ings of the old masters in the university galleries and in the library of Christ church (Oxford, 1907, tome 3).
souffrant regard, les saillies aiguës, le $énie pictural les avaient laissés fascinés.
Caylus, en écrivant que Watteau fit, en Angleterre, « des affaires du côté de l’utile » et Gersaint en ajoutant que c’est en Angleterre que le peintre « commença à prendre le $oût pour l'argent » (soût qui, chez lui, devait être bien modéré !) laissent assez supposer le succès qu'il eut dans cette nation.
« Le $oût des tableaux de Watteau est un vieux soût de l’ Angleterre, et, dit Goncourt, un $oût qui a toujours persévéré ». Cela est si vrai que le comte de Rothenbur$, envoyé de Prusse à Paris, vers 1744, en écrivait déjà à son maître: « Les tableaux que vous désirez sont fort difficiles à trouver, tous les ouvrages que Watteau a faits sont presque tous en Angleterre où l’on en fait un cas infini. » Ce soût-là, si vif, si français, cet attachement si rare des Anglais envers un étranger n’ont rien que de naturel, et Charles Blanc a raison qui souligne à quel point des œuvres comme les Caprices de Shakespeare, les Mémoires de Grammont, les contes si fins et si sais d'Hamilton avaient préparé à cette vosue dans la haute société britannique (1). Les tableaux du peintre des Fêtes salantes, dès le commencement de cette seconde moitié du XVIIT[° siècle, étaient recherchés fiévreusement à Londres. Et cela était tel, cette fureur était si vive qu’un amateur, ne pouvant arriver à découvrir un original de l’artiste, demanda naïvement un jour à sir Joshua Reynolds si cette absence des ouvrages de Watteau provenait de ce que les Anglais fissent peu de cas des tableaux de ce maître ? « Plût à Dieu, répondit Reynolds, qu’il en fût ainsi et qu’ils voulussent bien me les laisser, car j'adore Watteau ; il unit dans ses petites figures la touche spirituelle de Velazquez au coloris de l’école véni-
tienne » (2).
(1) CH. BLANC: Les peintres des fêtes galantes. (2) GONCOURT: Catalogue raisonné.
Lawrence, Boninston, Turner, les peintres, ont tous partagé cet avis. « Watteau, dit Virgile Josz, non sans vérité, aura été le plus $rand maître à peindre des Anglais. » Et, non loin de là, il ajoute: & On n'imagine pas le succès qu’eut immédiatement Watteau en Angleterre et l'inquiétude avec laquelle, pendant tout le XVIIT° siècle, on ne cessa de rechercher ses moindres productions. » Cette recherche persévéra au siècle suivant et elle dura si bien que, les 20 et 22 juin 1891, quand MM. Christie, Manson et Woods vendirent aux enchères, à Londres, la magnifique collection de miss James, les amateurs du Royaume-Uni se disputèrent à prix d’or les deux tableaux et les soixante-quatorze dessins portés au catalogue (1).
Beaucoup, parmi ces dessins, sont allés au British Museum où j'ai dû à l’obliseance de M. Laurence Binyon de les connaître : d’autres ont abouti chez J. P. Heseltine, esq., et chez plusieurs autres amateurs de Londres. Chez M. Heseltine, l’auteur de ce livre a vu, en 1909, indépendamment des sujets cités déjà, notamment du croquis de la tête de M"° Mercier, l’orisinal du portrait de Nicolas Vileughels tel qu’il est reproduit dans le recueil des Figures de différents caractères, une étude de soldats pour les Fantassins en marche du musée de Glassow, des croquis pour des mains, des têtes et des costumes, des profils de petits Turcs et de $arçonnets (2).
Pour ce qui est des peintures du maître actuellement en Angleterre, il faut toutes les voir. Si l’on tient compte des ouvrages exposés aux musées de Glassow (Halte d'armée), de Dublin (Fête de Fiançailles), d'Edimbourg$ (Le dénicheur de
(1) Voir: CARPENTER: Catalogue des 74 dessins de Watteau appartenant à miss James. Les deux tableaux étaient : l'Occupation selon l’âge et l'Accord parfait.
(2) Les meilleurs des dessins de la collection Heseltine ont reparu, pendant l’hiver 1909-1910, à l'exposition de la Grafton Gallery. À consulter: Drawings by F. Boucher, Fragonard and A. Watteau in the collection of ]. P. H. (Heseltine). Reproduced by the autotype company (London, 1900). Depuis, la collection a été dispersée.
moineaux, Fête champêtre), de Dulwich (Bal sous une colonnade, Fête champêtre) et surtout dans les collections privées et publiques de Londres, on peut dire qu’il est peu de pays, la France comprise et l'Allemagne exceptée, où Watteau soit représenté aussi bien.
Parmi les collections privées londoniennes, la collection royale de Buckingham-Palace, où se peuvent admirer, en plus de la Surprise, de l’Arlequin et du Pourceaugnac, d’autres œuvres de petit cadre, est parmi les plus riches; maïs chez lord Murray, chez lord Seymour, chez M. Fitz William, chez le duc de Devonshire, Watteau brille encore dans des pages moindres ; et il faut l’aller voir, toujours lumineux et toujours tendre, dans de radieuses toiles de son art le plus fin, chez le baron Alfred de Rothschild (la Sérénade italienne), chez sir Julius Wernher (la Gamme d'amour), chez le duc de Wellinston, à Aspley-house (une Fête de cour), dans les scènes de musique de Stafford-house (chez le duc de Sutherland) toutes légères et mignonnes, enfin dans ce princier palais de Doug$hty-house, situé à Richmond, au-dessus de la terrasse qui domine l’un des plus verdoyants paysages des bords de la Tamise. Là, parmi l’une des agglomérations de peintures les plus belles du monde, s'offrent, sous la signature du peintre, deux petites figures vues à la lumière d’une chandelle ; l’éclairage en est heureux et ils sont bien ravissants, la jolie futée penchée sur un cahier de musique et le $arçon debout qui suit, en chantant, par-dessus son épaule! (1).
Tant de chefs-d’œuvre assemblés de l’artiste français témoisnent assez de quel culte durable les collectionneurs et artistes de Londres continuent d’entourer la mémoire de l’ami de Richard Mead, de Pound et de Mercier: mais sir Richard
{1) La lecture à la chandelle, sur toile.
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Wallace et lady Richard Wallace, en léguant à leur pays les merveilleux joyaux de leur collection privée, ont permis à l’Angleterre de se réclamer plus hautement encore de Watteau. Qui n’a passé au moins un jour dans cet étonnant palais d’'Hertfordhouse, parmi la profusion des chefs-d’œuvre de tous les peintres, ne peut savoir ce que le sentiment éclairé, l'intelligence et le sSoût d’un amateur exceptionnel ont pu réaliser dans les arts. Dans la partie française de la collection Richard Wallace, Watteau c’est vraiment le $rand et le divin maître (1).
Si l’on sort de France et d'Angleterre et qu’on aille chercher ailleurs, en Europe, des spécimens de l’art de Jean-Antoine, on en trouvera d'excellents à Vienne (Galerie du Belvédère), à Bruxelles (Galerie d’Arenbergs), à Madrid (Musée du Prado), à Saint-Pétersbourg (Galerie de l’Ermitage et Palais d'Hiver) ; mais à côté de l’Angleterre et de la France, il est un pays où Watteau, dans l’école française, apparaît souverain au-dessus des autres ; et ce pays c’est l’Allemagne. A Cassel, à Kôünigsbers, à Dresde, des Réunions, des Divertissements et des Conversations (ceux de Dresde sont de tous points exquis) font triompher !a srâce, le charme et le sentiment du Français ; mais les Watteaux du musée royal de Berlin, ceux de l’ancien Palais Impérial allemand, les Watteaux de Potsdam ne sauraient être néglisés un instant: de l’Embarquement pour Cythère à l’Enseigne de Gersaint, en passant par les Comédiens français, Iris, la Leçon d'amour et l’Amour paisible, ils s'imposent et brillent à côté de n'importe quel autre des chefs-d’œuvre de la peinture.
Vers 1744, vinst-trois ans après la mort de Watteau, les mar-
(1) The music lesson (« Pour nous prouver que cette belle »), Gilles and his family (« Sous un habit de Mezzetin »), Harlequin and Columbine (« Voulez-vous triompher des belles? »), The Champs-Elysées, Les Amusements champêtres, The Fountain (« La Cascade »), The music party (« Les charmes de la vie »), The halt during the chase (« Le Rendez-vous de chasse »), À Lady at her Toilet (« La Toilette »), voilà les œuvres de Watteau exposées au palais d’Hertford-house. Voir: Catalogue of the Oil Paintings and' Water colours in the Wallace collection (London, 1909).
chands et collectionneurs parisiens les plus réputés, notamment Gersaint et Julienne, ne furent pas peu surpris de voir rôder, autour des ouvrages du peintre qu'ils avaient eu tant de peine à rassembler, un singulier homme à l’accent tudesque, épris de ces chefs-d'œuvre et qui faisait sonner haut son arg$ent-et ses titres. Cet homme — on le sut bientôt — n’était autre que Rothenburs, envoyé de Frédéric, électeur de Brandebour$ et roi de Prusse. Ce Rothenburg était un drôle avisé qui avait juré de peupler de tableaux choisis les palais royaux de Potsdam, de Rheïinsbers, de Sans-Souci et de Charlottenbourgs. Aux saillies de La Mettrie, aux poèmes de Voltaire, aux bouffonneries de Püllnitz, aux obscénités de Fredersdorf, aux plaisanteries d’Algarotti, à toutes les passades du roi avec des tambours et avec des flûtistes, le comte, dûment stylé par son maître, avait rêvé du plus plaisant et radieux décor peint. Knobelsdorf, un homme de chez lui, et deux Français, Petit et Mettra, des agents à ses ordres, le secondent dans cette tâche.
C’est aidé de ces auxiliaires adroits, de ces rabatteurs de confiance qu'opère le Prussien. Un jour, il acquiert, de Julienne, le chef-d'œuvre des chefs-d’œuvre: le Pèlerinase à l'Isle de Cythère, et qui sait si ce n’est pas lui aussi — le Rothenburs — qui, pour répondre au désir de son maître, achète — à la suite de quel mystérieux marché avec Julienne ? — la fameuse Enseigne actuellement à Berlin, au Palais Royal ?
À sa sœur, la margrave d’Anspach, le vainqueur de Molwitz, de Friedber£ et de Breslau, laissant un peu ses canons, dans un de ses billets les mieux tournés, confie à ce propos ses préférences: « Vous me faites, lui dit-il, trop de $râce de penser à Rheinsbergs. Tout y est meublé, et il y a deux chambres pleines de tableaux. Les autres sont en trumeaux de glace et en boiserie dorée et arsentée. La plupart de mes tableaux sont de Watteau ou de Lancret, tous deux peintres français de l’école de Brabant.» Il en est de même à Charlottenbours où le marquis d’Argens
écrit nettement qu'il y a les « deux enseignes de Watteau » (1). Et, de même, à Potsdam et à Sans-Souci ! La correspondance entre le roi et son envoyé est, à ce propos, intarissable. « Vous tâcherez, écrit le souverain à Rothenburé, d’avoir, avec les deux tableaux de Watteau dont vous êtes en marché, encore un tableau du même maître, mais qui soit d’un travail exquis et de la même srandeur que les deux autres. » Frédéric, cela se voit et nous le savons par l’Enseigne, aimait les « pendans ». Rothenburg lui en cherchait. « J'étais, dit-il, en marché pour deux pendans, mais on me les voulait vendre 8,000 livres. » Mais, là, Frédéric se récrie. « Le prix de 8,000 livres qu’on vous a demandé des deux tableaux de Watteau, se plaint-il à son envoyé, est exorbitant... » Cependant, du côté de Rothenburs, tout s arrange. Il a enfin acheté un Watteau qui est admirable : il en envoie l’estampe à son maître avec ces mots: « Il ne coûte à Votre Majesté que 1,400 livres qui sont de notre monnaie 350 et quelques écus. » Et, après ce Watteau-là, c’en est un autre, et un autre et un autre encore ! Le 11 septembre 1765, c’est toute une « caisse de tableaux contenant des Watteau » (note de Rothenburg) qui part de Paris pour la Prusse.
Ces Watteaux, ramassés, çà et là, par Knobelsdorf, Rothenburs, Mettra et Petit, étaient-ils tous authentiques ? Longtemps avant cette date, dès 1742, Voltaire, qui connaissait bien le cabinet de Frédéric, osa l’un des premiers émettre des doutes. De
(1) Voir: MATTHIAS ŒSTERREICH: Description de la collection du roi de Prusse, 1 vol. in-8° (Berlin, 1774). SEIDEL: Gemälde alter Meister beim Kaiser von Preussen, et, du même l’ouvrage traduit en français par MM. P. Virry et J.-J. MARQUET DE VASSELOT (1900): Les collections d'œuvres d’art français du XVIII siècle appartenant à S. M. l'Empereur d'Allemagne. Enfin, les travaux suivants, traitant de la présence de Watteau dans les divers musées allemands: CH. EPHRUSSI : Gazette des Beaux-Arts (année 1884); EMILE MICHEL : «Les Musées de Berlin et Fréderic II» (Revue des Deux-Mondes, 1° semestre 1882) : ANTONY VALABRÈGUE : l’Art français en Allemagne (Paris, 1895); PAUL ALFASSA: « l'Exposition d’art français du XVIIIe siècle à Berlin » (Revue de l'art ancien et moderne, 1910): L. Dussieux: Les Artistes français à l'étranger (Paris, 1856); THIÉBAULT-SISSON, le Temps, 11 février 1912; EDMOND PILON: Pèlerinages de guerre; les tableaux français du roi de Prusse (Paris, 1917).
Bruxelles (février 1742) il s’en ouvrit de cette façon dans la lettre suivante à Moussinot : « Comptez sur mon amitié, mon cher Abbé, quand il s'agira de faire valoir vos tableaux. Vous n’avez en ce genre que de la belle et bonne denrée. Le roi de Prusse aime fort les Vataux, les Lancrets et les Pater. J'ai vu de tout cela chez lui; mais je soupçonne quatre petits Vataux qu’il avait dans son cabinet d’être d'excellentes copies. Je me souviens, entre autres, d’une noce de village, où il y avait un vieillard en cheveux blancs très remarquable (1). Ne connaissez-vous point ce tableau ? Tout fourmille en Allemagne de copies qu’on fait passer pour des originaux. Les Princes sont trompés et trompent quelquefois (2).» Le prêt, effectué par l’ex-Empereur, lors de l'Exposition Universelle de Paris en 1900, de quelques-uns des plus beaux Watteau, Pater et Lancret de ses collections, à son pavillon allemand, mais surtout la très complète et très belle exposition d'art français du XVIII siècle inaugurée à Berlin, dans les salles de la Pariser Platz, le 27 janvier 1910, témoignent assez de l’exasération de Voltaire qui, nous l’avons vu (3), ne rend pas justice à Watteau et ne conçoit suère Pater et Lancret — ce qui d’ailleurs est plus juste — que comme de frivoles petits peintres.
(1) Serait-ce la Muriée de village (tableau faisant partie des anciennes collections impériales) ?
(2) Lettres de M. de Voltaire à M. l’abbé Moussinot son trésorier (à la Haye et se trouve à Paris, 1781).
(3) Préface de ce livre.
Bal sous une colonnade
(Dulwich Gallery)
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