CHAPITRE X a nes
RETOUR DE LONDRES. — LE « RENDEZ-VOUS DE CHASSE » ET L' « ENSEIGNE ». — WATTEAU A NOGENT. — DERNIÈRES ŒUVRES. — JEAN-BAPTISTE PATER. — LES OUVRAGES RELIGIEUX. — LA MALADIE ET LA MORT.
SE est vrai que Watteau revint de Londres à Paris pour assister, le 22 juillet 1720, au mariage de M" de Brécey et de son cher Jean de Julienne (1), il ne dut pas être que médiocrement surpris de tout ce qui se passait alors dans le royaume. « Juillet, écrit Michelet, qui est épouvanté de tout ce qu il a lu sur cela dans le Journal de Barbier, juillet fut un mois de terreur. » De Marseille, la hideuse peste, lentement, comme une gangrène, $agnait Montpellier, Aix, Avignon, montait par l'Auvergne, le Limousin, vers le cœur de la France. En peu de temps elle eût pu être à Paris. Mais là, c’était bien autre chose que la peste : la débâcle, le désarroi du Système, un effondrement tel qu'on n’en avait jamais vu de pareil dans aucune tentative financière. La banque de Law, de la rue Quincampoix, avait été transférée place Vendôme. Ce n’était plus là qu’une cohue de $ens, naguère riches, ruinés, réduits à rien, se marchant les uns sur les autres, forcés, pour ne pas périr tout à fait de faim, de se faire rembourser, au lieu de trésors qu'ils attendaient, leurs pauvres petits billets de dix livres ! « Le 17 juillet au matin, dit
(1) Voir travaux de M. Albert Vuaflard indiqués par M. Alfassa (op. cit.). Egalement. « Les premiers amateurs de Watteau en France », par EMILE DACIER (Revue de l’art ancien et moderne, juillet-août 1921).
Saint-Simon, il y eut une telle foule à la banque et dans les rues voisines, pour avoir chacun de quoi aller au marché, qu'il y eut dix ou douze personnes étouffées. » D'où tumulte, émeute, emportement des créanciers, arrivée des brigades du guet, d’un détachement des compagnies de la $sarde. Et le Law qui s’enfuit au Palais Royal! Et le Résent, « plus pâle que sa cravate », écoutant, aux côtés de Dubois, le $rondement populaire ; et tous trois, Law, Dubois, le Résent, affolés, claquant des dents, assistant, derrière les $rilles, à la ruée du peuple sur le carrosse du financier, dont les roues cassent, les vitres volent brisées, avec fracas.
Dans le moment que cela a lieu, Watteau, pour le tendre et beau maria$e qui — pendant l’émeute — aura lieu dans cinq jours, Watteau, en toute hâte, revient vers Paris. De retour de Londres, malgré la nouvelle de la mort de son père, la fatigue et la iongueur du voyage, il «ose, dit Virgile Josz, se rejeter en pleine ville, avec ses épaules ployées, ses mains nerveuses, dans sa face pâlie ses pommettes fardées de rose sinistre ». Gersaint — toujours empressé, toujours fidèle — est allé le prendre à l’arrivée du coche de Calais, l’a ramené, tout empaletoqué et frileux et toussant malgré le $rand soleil, en son logis du pont Notre-Dame ; et, là, Jean-Antoine a retrouvé la Roque, Caylus, Hénin, Vleushels, l’ami Molinet, le bon musicien Rebel, toutes les anciennes amitiés durables. Puis ça été la joie du mariage de Julienne l'occupant toute la fin de juillet.
En août, la $grosse Rosalba Carriera est arrivée, Rosalba : Rosa-alba! la Vénitienne aux doigts tout poudrés de pastel, Rosalba la beauté un peu lourde, aux traits forts, à l’altier visage. Watteau la voit chez Crozat, admirée, admirable, écrivant son Diario, jouant du violon, et s’arrêtant, pour portraiturer — entre un trait d’encre et un arpès$e — les lèvres humides, les yeux veloutés, le front et le sein blancs de M”° de Prie ou de M°° de Parabère.
Tant de mouvement, tant de bruit autour de lui — ce mariage, ces fêtes chez Crozat, et dehors, sur les places, dans les rues, partout, cette ville bourdonnante de colère, exécrant et maudissant Law — ont tout d’abord raison de sa torpeur ; et puis, voici l’automne avec ses belles feuilles rousses, avec ses fruits pourpres et avec sa gloire. Le $rand, le souffrant artiste écoute, à travers la toux âpre et sèche, son pauvre cœur qui bat un dernier appel au génie et à la beauté. Malgré l’abattement du retour, toutes les angoisses du passé, toutes les appréhensions de l'avenir, voilà qu'il se reprend à vivre et à s'exprimer dans son art. Et d’abord, c'est ce Rendez-vous de chasse qu’il exécute avec une maestria, une grâce, une souplesse, un enchantement infinis. Cela se passe au tournant de l’un de nos petits bois d’alentour de Paris. Le paysage, ouvert par le fond, offre un discret asile ; les chasseurs, les chasseresses, les chevaux, les valets et les meutes se sont donné rendez-vous dans cet endroit : et tandis qu'un cavalier aide à descendre à une amazone, au-devant du $azon, sur le premier plan, des couples, çà et là, s’asseyent, devisent, folâtrent, des chiens sautent ou s’allongent, et dans le lointain, sur le doux fond tendre, il y a encore d’autres jeunes femmes en robes à beaux plis, de jeunes $entilshommes en manteaux et en toques attardés dans des conversations et dans des jeux. Du ciel léger, aux teintes sobres et un peu grises, des arbres espacés, aux branches et aux feuilles changeantes, des buissons, de la verdure et des fleurs monte une lumière calme et finement dorée qui se communique en se fondant à l’œuvre tout entière : les couples, l’amazone, les chevaux, les chiens prennent, au reflet de cette lumière, une intensité et une vie frémissantes : le manteau de satin jaune et or de la cavalière, les robes longues et à plis cassés, l’une bleue et l’autre rose, des deux belles écouteuses assises en avant s’épanouissent comme trois fleurs nacrées, comme trois délicats papillons de lumière : et c’est comme si la main qui a tracé cela était la main en fièvre d’un mélancolique
toi
et divin virtuose, d'un musicien-peintre habile à traduire, au moyen des pinceaux, les reflets les plus fins et les plus nuancés des merveilleux soirs (1).
Une lettre datée de Paris, du 3 de septembre 1[1720|, adressée « à monsieur de Julienne de la part de Watteau », témoigne avec quelle allégresse, avec quel entrain Watteau, qui semblait s’être alors complètement repris à vivre et à espérer, travaillait à ce Rendez-vous de chasse. « Monsieur, disait Watteau,
« Monsieur !
& Par le retour de Marin qui m'a apporté la venaison qu’il vous a pleu m'envoier dès le matin, je vous adresse la toile où j’ai peint la teste du sanglier et la teste du renard noir, et vous pourrez les dépêcher vers M. de Losmesnil, car j'en ai fini pour le moment. Je ne puis m'en cacher, mais cette grande toile me resjouist et j'en attends quelque retour de satisfaction de votre part et de celle de madame de Julienne qui aime aussi infiniment ce sujet de chasse comme moi-mesme. Il a fallu que Gersaint m'ammenût le bon homme La Serre pour agrandir la toile au costé droit, où j'ai ajousté les chevaux dessous les arbres, car jy ébrouvois de la gesne depuis que jy ai ajousté tout ce qui a esté décidé ainsi. Je pense reprendre ce costé-là dès lundi à midi passé, parce que dès le matin je m'occupe des pensées à la sanguine. Te vous prie de ne pas m'oublier envers madame de Julienne à qui je baise les mains.
« À. Watteau. »
Durant ce temps-là, il est toujours au Grand Monarque ; et c’est dans le moment où la vie lentement commençait — à cause
(1) Le Rendez-vous de chasse (The Halt during the Chase) a été gravé par Aubert. Peint pour Julienne il passa, plus tard, dans les collections du cardinal Fesch et du duc de Morny. Il est aujourd’hui dans la collection Wallace, à Hertford-house.
de ses souffrances et de son travail — à le quitter peu à peu qu’il décida de donner à son ami ce témoignage d’attachement le plus grand qu'il lui ait exprimé jamais. Tout ce qu’il possède de force nerveuse, de réserve d’énergie, en un suprême et $rand effort, Watteau le met au service de Gersaint ; « entre la mi-septembre et la fin-décembre 1720 » (PAUL ALFASSA), date qui est bien la plus probable, il peint l’Enseigne, vivement, comme par jeu, dit-on, en huit matinées et pour « se dégsourdir les doigts » (GERSAINT).
Encore qu’il reçût des suites de cet ouvrage les témoignages de l’admiration la plus vive de tous ceux qui furent appelés à en juger, il ne tarda pas, sans doute à cause du £$rand effort qu’il avait fait, à retomber dans son inconstance et sa mélancolie. En vain la fille de Sirois, et Molinet, et Julienne et La Roque — tous ses bons et dévoués amis — s’employèrent-ils à le dissuader de ses projets de retraite. Il s’entêta, se sentant de plus en plus incliner vers la fin extrême, dans cette idée d’éloi$nement qui le reprenait à chacune des crises de la phtisie. « J'aurais résisté inutilement, dit Gersaint ; il était volontaire et il ne fallait pas répliquer ; je le satisfis donc, mais il ne jouit pas lon$ftemps de cette nouvelle demeure... » Celle-ci, au reste, n’a jamais pu être établie très bien et l’on ne sait pas enfin à quelle époque il y emménagea, ni s’il fut s’y enfermer au début d'octobre (1). Que fut cet hiver pour lui ? Ah ‘sans doute ce fut une saison de toux, d’abattement, de frissons ; « il n’a presque pas un jour de santé », écrit Julienne à ce moment. Et il faut le voir dans ce losement froid, isolé, sans Gersaint, sans Rebel ou La Roque, exposé (comme lui-même l’a voulu en fuyant le Grand Monarque) à toutes les surprises de la douleur. La « consomption », que Gersaint veut qu'il ait rapportée de Londres, le mine sourdement, lentement, poursuit au
(1) On lit, dans l’Almanach royal, à la fin de 1720: « Vatteau, P., sur le pont N.-Dame, au Grand Monarque. »
dedans de lui le progrès inexorable. « Il avait la poitrine attaquée », note Caylus. Certes, cela se voit bien ! Avec ses mains et son cœur glacés, sa tête en feu il apparaît nettement, dès lors, le phtisique atteint au point de ne plus pouvoir guérir. « Le résime du quinquina » auquel, d’après Sirois (Lettre à M" Josset), le médecin l’avait remis dix ans auparavant, les remèdes de Mead, de Mariotti, rien n'avait fait. Et, maintenant, le voilà avec sa toux rauque et saccadée, son corps ployé, son regard brillant de tout le feu intérieur qui le consume. Cette tête à la Démocrite, où paraît quelque chose d’acerbe, de crispé, de sardonique, que les Goncourt verront dans le Recueil de Julienne et dont ils seront si effrayés, Watteau l'offre alors dans son intensité ardemment maladive. D'un crayon qu'il brise parfois d’une ra$e muette et dont il noircit, à la hâte et d’un geste fébrile d’autres fois, son papier, il exerce son implacable verve aux dépens des docteurs et des apothicaires (1).
En février (1721) il semble se remonter un peu. Le Mercure de France s'occupe de lui. On lit, en effet, dans la feuille que La Roque dirige : « MM. Watot, Natier et un autre sont chargés de dessiner pour M. Crozat le jeune les tableaux du Roi et du Régent. » Mais cela, c’est une chose qu’il ne fera jamais. Quoi, lui, Watteau, au moment où il en est, après le Gilles, après l’Embarquement, après l’Enseigne, il reprendrait un à un les chefs-d’œuvre des autres peintres, les recréerait lentement, patiemment à sa manière tel qu’un écolier, comme un pâle élève, ainsi qu'au temps où il était chez son barbouilleur ! C'était là une ironie dont il sentait l’amertume.
Le même mois, le 9, au matin, toujours sur l’ordre de
{1) C’est le sujet de la composition satirique contre les médecins, que Joullain et Caylus gravèrent, et qui porte, sous forme de titre, le distique suivant:
Qu’ay-je fait, assassins maudits, Pour m'attirer ainsi votre colère ?…
Crozat, qui semble s'être beaucoup occupé dans ce temps-là de Jean-Antoine, la Rosalba arrive à la maison du maître. « Dans la matinée, note-t-elle ce jour-là, je rendis visite à M. Watteau » (Diario). Il s'agissait — toujours sur le désir de Crozat — de prendre date pour le portrait du peintre. Les séances commencèrent le 11. Et voilà que, ce jour-là, tout emmitouflée à cause des frimas auxquels elle n'était point accoutumée dans ses lagunes, elle accourut en chaise, toujours avec cette bonne £$rosse humeur, doucement vulgaire, qui était un des accompagnements de son talent. Le peintre se posa devant elle, de face et assis, un peu contraint, moins du mal qui l’opprimait que de l’étonnement de se voir, lui souffrant et chétif, devant cette Italienne qui porte encore aux doigts le pastel avec lequel elle a portraituré M'“ de Clermont et de Charolais, M" la maréchale d’Otreck, Mô$r le Régent et le Roi lui-même. Et tandis qu'il est là, sérieux, amaigri, avec l'air un peu emprunté de ceux qui n’ont pas l’habitude des honneurs, sur un petit carton de « douze pouces sur dix » (1), la Vénitienne esquisse, à coups de petites ombres et de fins méplats, de lignes timides et de légers traits, cette physionomie où le feu du mal, en décharnant les joues, les lèvres, en amaigrissant encore le nez, a laissé ses ravages. Puis, ce portrait achevé, un peu mal à l’aise à cause de cette résignation et de cette douceur de son modèle, la Vénitienne secoue, de ses mains grasses, le pollen des crayons, se replie dans son manteau, dit adieu à celui qu’elle ne reverra pas et rapporte chez Crozat l'effigie ardente. Mais, là, c’est à peine si Crozat, occupé avec Pâris-Duverney, Samuel Bernard et son aîné, Crozat le riche, à la laborieuse liquidation du Système, aura le temps de jeter un regard distrait sur cette œuvre! Le 3 mars 1721, Rosalba,
(1) « Portrait de Watteau en buste et assis, on voit le haut de la chaise, pastel : douze pouces sur dix. » Catalogue de la vente Lalive de Jully (1770).
dans son fidèle Diario, écrit en effet brièvement que « M. Crozat et son neveu partent pour la Hollande », là où Law s'était réfugié d'abord. Elle est si occupée, d’ailleurs, que, dès le lendemain même, cela est bien loin de l’intéresser encore !
Ce jour-là, le 4, elle dit tranquillement, comme si Watteau, Crozat, ces deux êtres, étaient déjà hors de sa mémoire : « J’allai voir des étoffes. L'abbé Peroz vint chez moi, puis M”° Villeroi couverte de bijoux. Je terminai le portrait de M”° de Parabère. J’achetai de l’écharpe pour cinquante francs. » :
À ce moment, les premiers et timides rayons du printemps tout proche commencent à percer enfin sur Paris prostré dans le piteux hiver. Ah ! qu'arrivent enfin les beaux jours ! Et le pauvre malade aura le courage de se reprendre à vivre et à espérer. Dès les premières bouffées tièdes, les premières senteurs, les primevères nouvelles que vendent dans les rues les dernières pauvresses qu’on n’a pas embarquées encore pour le Mississipi, il se hâte doucement, au bras de La Roque, de Gersaint, de Caylus ou de l’abbé Haranger, dans les rues toutes caquetantes du bruit des nouvelles. Alors c’est la semaine sainte. L’une des nuits d’avant Pâques, il y eut, à la foire Saint-Germain, « une grande querelle entre les pages du roi et des princes contre les pages des seigneurs et ambassadeurs étrangers ». Cela fit du bruit. Puis voilà que le Turc Méhémet-Effendi fit sa magnifique et solennelle entrée, accompagné de tous les officiers de Sa Hautesse. On vint de loin les voir et Watteau comme d’autres, avec Charles Parrocel.
Dans ce temps de l’année — qui menaçait, dès après Pâques, de devenir l’une des plus belles qu’on eût vues depuis lonstemps — Watteau, nous dit Gersaint, « crut qu’il serait beaucoup mieux àla campagne; l’impatience s’en mêla et enfin il ne devint tranquille, ajoute le même, que quand il apprit que M. Le Febvre, alors intendant des Menus, lui avait accordé dans sa maison de Nogent, au-dessus de Vincennes, une retraite à la
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sollicitation de M. l’abbé Haranger, chanoine de Saint-Germain de l’Auxerrois, son ami; je l’y conduisis... (1). »
En s’en rapportant à une petite vue dessinée et $ravée, vers 1740, par M. de Francueil (2), on eut d’abord l’idée de confondre l'habitation de l’Intendant avec la demeure possédée dans la suite par l’abbé de Pomponne, et qui subsiste encore à Nogent, rue Charles VII. « Mais, écrit M. Pierre Champion (la Revue de l’art ancien et moderne, juillet-août 1921), la découverte en 1910 d’un plan de la seisgneurie de Nogent vers 1726, indiquant que la maison de M. Le Febvre était située dans la Grande Rue actuelle, a orienté différemment les chercheurs. Les titres de propriété ont été exhumés et celui de l’Intendant des Menus a été retrouvé dans les archives d’un notaire de Paris. Sa maison était située au n° 76 actuel de la Grande Rue, à l’emplacement de l’immeuble qui est aujourd’hui la propriété de M. Pagis. La maison a disparu en 1872, démolie après le bombardement du sièse de Paris qui l’avait fort endommagée. Mais les limites du jardin sont les mêmes et l’on y retrouve les dispositions indiquées sur le plan des environs de Paris par l’abbé de Lagrive en 1740. Le jardin à la française, avec ses parterres, ses quinconces, est devenu un beau jardin anglais » dessiné au bas d’un premier parterre et qu’une terrasse domine.
« Un peu avant chaque midi, Watteau venait, son carton en main, s’accouder à l’endroit de cette terrasse où le jardinier de M. Le Febvre avait réservé, dans les vignes et les clématites, un petit compartiment de feuillage. L'endroit était agréable et ménasé d'ombre. Le malade aimait à venir s’y cacher aux
(1) Voir: l’ABBÉ LEBEUF: Histoire du Diocèse de Paris, 1755, t. VI « Watteau, célèbre peintre, natif de Valenciennes, dit l’abbé Lebeuf, étant attaqué de la poitrine, M. Le Febvre, alors intendant des Menus et mort depuis (en 1722) quelques années trésorier de la maison de la Reïne, lui donna un appartement dans une maison de campagne qu’il avait à Nogent. »
(2) Reproduite dans l’ouvrage suivant: Le tombeau de Watteau à Nogent-sur-Marne, notice historique publiée par les soins du conseil municipal de Nogent (Nogent-sur-Marne, octobre 1865).
heures où le torride soleil luisait sur les pentes et brûlait de son éclat les champs et les petits visnobles.
« De là, tout en s’exerçant à ces pensées à la sanguine dont il occupait ses matins, il peut, d’un regard distrait, suivre les mouvements du monde, s'amuser de la jolie douceur du ciel bleu, deviner à travers les verdures tout l’aimable paysage et les souples méandres que décrit, de Nogent à Joinville, le $racieux cours de la Marne. À droite, en se penchant un peu, Watteau aperçoit les bois de Vincennes et les charmantes perspectives des beaux arbres étagés sur la rive, depuis les saules inclinés sur l’eau jusqu'aux platanes du faîte (1).
« Et, un peu plus en face, dans le sens de Joinville, quand, d’autres fois, le carton à la maïn, il descend jusqu’à la rivière, il voit les pêcheurs et les mariniers de l’île Fanac poussant leurs péniches ; il entend le bruit des chalands, le clapotis des barques ; il a devant ses yeux, toute plantée de petits bois, la $rande île Polangis. Le cours sinueux de la Marne, animée de toute une batellerie active, se coupe en deux bras dont le regard de Watteau aime à suivre les mutins caprices.
« D'un doigt lent et nerveux, il écrase à présent la sanguine, entreprend, comme autant de caprices de son esprit, une Vue du Village de Vincennes (gravée plus tard par Boucher), et ces petits paysages nogentais qu'il préfère à d’autres, peut-être bien parce que, hier encore, il y vint travailler sous le regard de M°*° de Julienne (2).»
Parfois, le pauvre phtisique a de belles surprises: c'est quand Gersaint, qu’il attend deux ou trois fois la semaine, lui
(i) Les Saules, gr. de Boucher, n° 272 des Figures de différents caractères.
(2) EDMOND PILON: Le dernier jour de Watteau (Paris, 1907). Voir: Archives de l’art français (1852-1853), la lettre de Wattéau à M. de Julienne, écrite de Paris et datée du 3 mai 1721: « Vous me rendrez satisfait au delà de mon souhait, si vous me rendez visite d’ici à dimanche, je vous montrerai quelques bagatelles comme les paisages de Nogent, que vous estimés assez par cette raison que j'en fis les pensées en présence de Madame de Julienne à qui je baise les mains très respectueusement. »
arrive, ou quand l'abbé Carreau, curé de Saint-Saturnin et doyen de Chelles aussi, apparaît au détour, le saluant d’un $este amical. S ils se trouvent à la fois — et Rebel en plus avec sa basse de viole et M” de Julienne venue en chaise avec des porteurs, et La Roque et Vleughels, Hénin et Caylus — on organise, à l’impromptu, un Concert dans une campagne ou une Fête de village ; les violons et les fifres jouent en sourdine, et, comme le peintre ému, soulevé de soudaine vie, ayant chassé le mal, a toujours en réserve « des habits galants et quelques-uns de comiques », il « en revêt, comme il a coutume, les personnes selon qu'il en est qui veulent bien se tenir ». L'abbé Carreau est en Gilles (1), un autre a les losanges d’Arlequin au corps; Grersaint, habillé en page, semble un Indifférent : M" de Julienne, toute d’azur et d'argent vêtue, se fait voir en Finette à l'ombre d’un petit bois; La Roque, g$rimé, donne la sérénade par-devant Hénin affublé en heiduque et Caylus arrangé en Léandre ; et, sur la pelouse, auprès de la Vénus et des amours de marbre, au grêle bruit que fait un jet d’eau qui jase, pardevant Watteau, pour une fois encore, se joue le spectacle italien.
Mais, déjà, le peintre n’a plus la volonté de pousser jusqu’au bout ses chefs-d’œuvre; son bras faiblit, sa main n’a plus la vigueur. Cette chose douce, exquise, £gracieuse, la Fête de village acquise plus tard par M. Carrier et passée — depuis — en Angleterre, « demeura inachevée, à l’état d’ébauche très soignée » (HÉDOUIN). Et cela confirme le mot du comte de Rothenburg au roi Frédéric: « Je cherche quelques tableaux de Watteau, j'en trouve bien quelques-uns de cet auteur, mais ils ne sont pas bien finis, et sur ses derniers temps ses tableaux paraissent comme des essais. » (Lettre du 27 mai 1744) ; ce qui
(1) « La tradition nous apprend que ce tableau (Un concert dans une campagne) a été peint à Nogent-sur-Marne et que, sous le costume de Gilles, Watteau reproduisit les traits du curé du village. » HÉDOUIN : Mosaïque (Valenciennes, 1856).
n’a rien d'étonnant avec ce dépérissement de plus en plus croissant de sa santé, cet abattement des dernières de ses forces. Déjà, dans sa lettre à Julienne (3 mai), il parle de « cette douleur au côté sauche de la tête qui ne l’a pas laissé sommeiller » de plusieurs jours ; et la « $rande chaleur » dont il se plaint ajoute encore à son anéantissement et à ses souffrances. « Mariotti, ajoute-t-il encore (même lettre), veut me faire prendre une purge dès demain au jour... » Mais, ces médecins, il a pris l’habitude de les haïr ! Et maintenant, à Nogent, loin de leurs drogues et d’eux, il se soigne de plantes et de lait d’ânesse, absorbe des décoctions de simples ; enfin, d’heure en heure, le bon abbé Carreau, qui lui prodigue les soins les plus dévoués et les plus constants, le force à boire d’un scrupule à un scrupule et demi de rob de coin$gs ou de sirop de safran !
Malgré cela, et les amitiés, et les beaux et divins jours d’un été sans nuage ni deuil, le mal, de plus en plus, est son maître. Depuis Sandro Botticelli, qui, miné d’une langsueur égale, froissait, entre ses doigts, dans le soir italien, des roses trop pourpres et trop odorantes, aucun artiste n’a vu la phtisieodieuse l’accabler, le ruiner, le brûler aïnsi peu à peu dans ses pensées et dans son corps (1).
Cependant — pauvre résisgné — depuis le temps que le mal le domine, il a pris l'habitude de languir ; ses mains, de plus en
(1) Sur Watteau et la phtisie, voir, dans le très beau volume de M. CAMILLE MAUCLAIR, de Watteau à Whistler (Paris, 1905), les pages les plus émouvantes et les plus nobles. Dans un second volume paru depuis (à Londres, chez Duckworth et Cie, The popular library of art), intitulé Antoine Watteau et transcrit du français en anglais par Mme Simon Bussy, M. CAMILLE MAUCLAIR s’est appliqué encore à étendre cette étude, à démontrer combien, en musique, en peinture et en poésie, les grands phtisiques, « great consumptives », Bonington, Schubert, Chopin, Keats, Laforgue, Samain, etc., avaient été tous des artistes affinés, sensibles et douloureux. Etudions-les, dit l’auteur de ces hommes prédestinés et malheureux, et « nous verrons qu'ils sont marqués par une évidente santé de l'esprit, par un mépris courageux de la mort, par un amour des grandes entreprises et par une profonde analyse ». Là, dit-il encore, « existe, chez les poitrinaires intellectuels, un état d’esprit qui semble concentrer toutes les suprêmes délicatesses, conférer la noblesse à l’esprit par le pressentiment de la mort ». Rien de mieux exprimé ni de plus juste que ces pages.
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