‹ Watteau et son écoleChapitre 43 sur 60 · CLÉ · texte numérisé non relu

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Portrait de GiLLorT par lui-même (D'après la gravure de J. Aubert)

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plus maigres, où sont par trop visibles les frêles linéaments des veines, mais surtout le nez long et mince, les joues creusées aux pommettes d’un mauvais rouge donnent à toute sa personne cet aspect de tristesse et de délabrement qui va tirer les larmes à Jean-Baptiste Pater.

Celui-ci attend anxieusement à Paris le signe du maître qui, dans un geste d'humeur, « trop impatient, dit Gersaint, pour se prêter à la faiblesse et à l'avancement d’un élève », l'avait jadis chassé, le rejetant sans remords à l’incertitude et aux tâtonnements d’un début pénible. « Il me pria (alors), ajoute Gersaint, de le faire venir à Nogent pour réparer en quelque sorte le tort qu'il lui avait fait. »

A cet appel de Gersaint, le $arçon provincial, qui était dans ce temps-là occupé à des décorations pour le duc de la Force, quitta tous ses travaux, accourut en hâte ; et il fut bien touchant de le voir tout ému, tournant son chapeau dans ses mains, arriver chez M. Le Febvre.

— Ah! maître... maître.…., disait-il, timide et balbutiant, avec tant de peine au cœur à retrouver l’autre ainsi.

Pour Watteau ce fut un dernier bonheur, et pour Pater, cette srande et suprême leçon de Nogent ce fut la plus profitable, la plus haute de toutes celles qu’il reçut jamais en sa vie.

— Nous travaillerons ici sur la nature même, disait le maître, répétant à Pater ce qu'il avait dit ailleurs à Lancret.

C’est dans cet esprit que Pater et lui commencèrent d’ébaucher ensemble cette Fête champêtre donnée dans un beau jardin, qui est bien l’un des derniers ouvrages auxquels Watteau ait mis la main. Ce tableau, comme le Concert dans une campagne, exécuté aussi à Nofgent, mais par Watteau seul, comprenait de nombreuses fisures costumées à l'italienne et à la française. L'abbé de Gévigney s’en rendit, plus tard, acquéreur, et c’est en

1779, lorsque eut lieu, à l’hôtel de Bullion, la vente du cabinet de cet amateur, qu’on vit reparaître, ainsi que l’un des rares témoignages de la collaboration du maître et de l'élève, cette Fête champêtre donnée dans un beau jardin. « Ce tableau, dont la plus $rande partie des figures a été peinte par Watteau et le reste par Pater, lit-on alors dans le catalogue, est de la plus belle ordonnance et ne laisse rien à désirer. » Paul Foucart ajoute, pour en finir avec cette suprême collaboration du $rand et du petit Flamands, que « dès son retour à Paris, après la mort du maître, Pater acheva quelques-unes des toiles que Watteau n'avait fait qu'ébaucher » (1).

Mais ces excès mêmes d’un travail adoré étaient funestes à l’artiste. À mesure que passait juillet, on sentait que passaient aussi ses forces. Bientôt il devint plaintif et il avait d’étranges façons de resarder Pater! Et l’on eût dit qu’à force de le contempler mieux il cherchait à surprendre, dans les clairs yeux du disciple, un peu de l’azur de son ciel natal, les flèches des églises où il avait prié, la tour belle et haute, toute sonore de cloches de son beffroi d'enfance. Et souvent il faisait des comptes :

— Aux six mille livres que j'ai reçues de M. de Julienne, à mon retour de Londres, je joindrai l’ar$ent de la comédie...

Dans cette idée, il mandaït Gersaint, le « priait de faire faire un inventaire du peu d’effets qu'il avait et d’en faire la vente ».

Mais cela était assez triste, car tous ces costumes français et italiens, turcs et persans représentaient les charmantes figures qu'il avait peintes. Il semblait à Pater et à Gersaint, en dispersant tout cela, que c'était déjà quelque chose de lui qui les quittait. Cependant on en tira à peu près 3,000 livres. C’est alors qu'il pensa sérieusement au départ, au voyage et à Valenciennes. « Le désir de changer le tourmenta encore de nouveau et, dit

(1) PAUL FOUCART : « La Jeunesse de J.-B. Pater » (la revue l’Art, 1 trimestre 1894)°

Gersaint, il crut pouvoir se tirer de cette maladie en prenant le parti de retourner dans son air natal. »

Mais, au moment même où il espérait dans cette idée, il eut des crises plus vives et plus fréquentes. D’étranges scrupules relisieux le harcelaient maintenant dans sa pensée avec autant de force que le mal dans son corps. Lui qui, toute sa vie et depuis ses débuts flamands, avait — tel un hautain Indifférent — passé sans en être atteint jamais au milieu du temps le plus dépravé qui fût, il commença, comme pris de délire, à s’accuser de débauches tout imaginaires ; nous savons, par Caylus, qu’il revit dans ces moments-là « quelques morceaux » charmants, plusieurs des « nus » adorables où il avait peint avec amour et respect la femme dans son corps; il se donna « la satisfaction de les brûler ».

Maintenant, à mesure que se glaçaient ses veines et que sur ses lèvres exsangues sifflait la toux rauque, il se rapprochaït de Dieu. Et les candides images qu’il se faisait d’un monde plus impalpable et encore plus limpide que celui de sa subtile Cythère commençaient à vivre, devant ses yeux de fièvre, avec un feu divin. Bientôt, il ne dessinait plus aux heures de ses matins — les dernières de sa vie — devant la belle Marne et dans l’odeur des roses, que les « pensées » de petites Saintes Familles, des A dorations de bergers, des Pèlerins d’'Emmaüs, jusqu’au Christ en croix dont il voulait doter Saint-Saturnin de Nogent. Et, de même qu'il avait commencé, dès le début chez son barbouilleur, à peindre des Saints Nicolas, voilà que, dans un sentiment édifiant de contrition, il ne peifnait plus, mais cette fois avec une évidente grâce, que les visages extatiques des saints Bruno et François.

De tous ces ouvrages, le Christ en croix entouré d’anges était bien celui où il avait fait pénétrer le plus de la ferveur dont il était animé alors ; la figure de Jésus était rayonnante, et nous dit Caylus, qui l’a vue alors, « pleine de la douleur et de la

souffrance qu'éprouvait le malade qui la peignait ». Ce Christ en croix, dont toute trace à été perdue depuis 1779 (1), n’est pas, avec la Sainte Famille exécutée pour l’abbé de Noirterre et maintenant à Gatchina, l’ouvrage relisieux le plus important que Jean-Antoine ait peint en sa vie. Hécart — écrit Goncourt —— dit avoir vu à Valenciennes, chez le chanoine Lejuste, « un sommeil d’Enfant Jésus qui cherchait à éveiller le petit Saint Jean avec une corne dans laquelle il soufflait », tableau détruit par un éclat d’obus, lors du bombardement de 1793; et l’on indique encore diverses répliques de la Sainte Famille à Angers et à Quimper ; enfin Paul Mantz signale, et nous avons vu nousmême, à Paris, dans l’église Saint-Médard, une Sainte Geneviève Sardant ses moutons et lisant dans un in-folio à tranches rouges. Le fond très adouci de ce tableau, la limpidité de l’air qui circule dans les feuilles de l’arbre au pied duquel lit la Sainte, la touche un peu molle de ces moutons, qui pourraient bien avoir donné le ton, plus tard, à tous les innombrables troupeaux enrubannés de Boucher, permettent assez de supposer que Jean-Antoine, dans le temps qu'il allait constamment des fossés Saint-Victor, où était Vleugshels, aux Gobelins, où demeuraïit Julienne, exécuta cette œuvre non néfgliseable.

Le Christ en croix entouré d’anges, telle fut la petite œuvre de piété, de résignation et de croyance en Dieu à laquelle il consacra ses instants derniers dans la vie terrestre. Tandis qu’il peisnait, à petits coups nonchalants et las, le bon abbé Carreau était à ses côtés, et c’étaient de beaux, c’étaient de piteux mots qu'échangeaient entre eux, devant le silencieux Pater, l’artiste et le curé.

Vint enfin le £grand jour. Gersaint, comme prévenu, était arrivé. C'était le 21 juillet ; et il faisait si chaud que l’air irrespi-

(1) Vente Marchand, 1779, Christ en croix entouré d'anges (H. 46 p. L. 35 p.}, 130 livres: c'est le Christ qu’on suppose avoir été peint pour le curé de Nogent.

CLAUDE G1iLLOT

La révéranse d’Arlequin (Gravure originale. Cabinet des Estampes)

rable, la petite vapeur du jour faisaient plus suffocante l’asonie du malade. Bientôt Watteau manda l’abbé; puis il parla encore un peu de peinture à Pater. Cela fait, il chargea Gersaint, son ami, de choisir parmi ses dessins ceux qu’il voudrait, puis, sa part $ardée, de partager le reste entre Hénin, Julienne et l’abbé Haranger ; pour Caylus (1), il pria qu’on mît de côté une petite tête d'homme faite aux deux crayons. Après quoi il ferma les yeux, sembla écouter de belles et lointaines musiques aériennes. De la paisible et douce et lente Marne montaient les chants des haleurs et des lavandières ; le tic-tac du moulin de Beauté s’entendait dans le lointain; et des concerts d’oiseaux, sur les verdoyantes cimes des bois des Moyneaux et de Cher-Amvy, éclataient à la fois. Bientôt, une lésère brise s’éleva de la vallée : l'odeur des roses envahit l’air ; le pauvre Jean-Antoine ouvrit encore les yeux ; il éleva son regard vers l’abbé Carreau.

— Otez-moi ce crucifix, dit-il à un moment.

Et, comme s’il eût souffert :

— Est-il possible qu'on ait si mal accommodé mon maître.

Gersaint était en larmes, et Jean-Baptiste Pater, le visage baigné de pleurs, priait à mains jointes et les $enoux en terre. L’abbé apposait les huiles. Bientôt « un $rand et terrible frisson prit Watteau » (2) ; et, dans la déchirure des dentelles et des linges, dans le craquement que firent les soies et les satins, le cher et $rand peintre eut un sursaut dernier, appela Dieu à lui et retomba inerte dans les bras de Gersaint... (3).

Vers le même temps, pendant que meurt à l'écart, oublié de son siècle, entouré de ses seuls amis, le $rand et merveilleux maître, une angoisse terrible étreint le peuple et la France: le

(1) Et non Payleur, comme M. de Fourcaud l'avait cru, et comme nous l’avions cru d’abord nous-même, sur la foi d’une mauvaise interprétation (« À propos du bi-centenaire de Watteau: un ami de Watteau qui n’a jamais existé », par EMILE DACIER, Bulletin de l’art ancien et moderne (10 juillet 1921).

(2) VIRGILE JOS?, ibid.

(3) « I1 mourut entre mes bras au dit Nogent... » GERSAINT: ibid.

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petit roi, le jeune Louis XV, est tombé malade au point que l’on craint pour ses jours ; mais cette frêle nature, ce petit être d'une constitution plus mâle qu’on ne suppose, résiste, resimbe. En peu de jours, le voilà remis sur pieds; et les $ens se montrent, au balcon des Tuileries, entre la duchesse de la Ferté et le vieux maréchal de Villeroy, ce petit $arçon pâlot qui regarde avec ennui et résisnation cette foule qui va, vient, passe, $rossit et pousse en son honneur des cris de joie et d'amour.

Et, dans la ville bourdonnante, ce ne sont plus partout, en raison de cette convalescence, qu’actions de $râce, allégresse et bonheur. Le 27 juillet, six jours après que Jean-Antoine est mort, « le Théâtre français joue la Mère Coquette ou les Amans brouillés, comédie de M. Quinault ». Les jours suivants l’on reprend, sur le même théâtre, Iphigénie, Bajazet, le Bourgeois gentilhomme « orné de chants, de danses et de la cérémonie turque » ; et le sieur Poisson, qui connut pourtant Watteau et qui joue la pièce, ne songe même pas à un mot de regret! En même temps ce sont partout dans Paris des spectacles comme ceux qu’aimait et que représentait dans de divines, limpides et chaudes œuvres le $rand disparu: en effet, le 6 ou 7 août, les comédiens italiens de S. A. R. Mgr le duc d'Orléans donnent « le Bal gratis sur leur théâtre du fauxbourg$ Saint-Laurent » dans l'intention de contribuer par quelque endroit à l’allésresse publique pour le rétablissement du roi; l'Opéra, de son côté, représente le Ballet des festes vénitiennes ; aux « Thuilleries », au milieu d’un divertissement, une « nayade » de la Seine s’avance sur une scène de verdure et déclame, toujours dans la même idée, un petit impromptu; enfin la nouvelle se répand partout dans le public que la troupe Francisque, arrivée depuis peu de Hollande, a ouvert son théâtre, situé dans le préau de la Foire Saint-Laurent, vis-à-vis les Comédiens Italiens ; et là, « la $racieuse Olivette et le Pierrot, dont tout Paris aime le jeu », ont joué la parade.

La gracieuse Olivette et le doux, le blanc Pierrot enfariné que ne sont-ils pas arrivés de Hollande une semaine plus tôt ? Là-bas à Nogent, par-devant Gersaint, Pater et l’abbé Carreau, tandis que sur Saint-Saturnin tintait la cloche des morts, ils eussent, en habits de comédie, sur le cercueil de l’homme qui fut le plus $rand des peintres du théâtre italien et du théâtre fran- Çais, apporté des scabieuses et jeté des roses.

Au lieu de cela, dans la grosse joie populaire et la lâche indifférence des $ens de cour, ce n’est, sur le grand nom de Watteau, que le silence et la dispersion. Le peu qui reste du maître, ses derniers ouvrages, les derniers objets de sa maison, tout cela est liquidé par Gersaint « au profit de Noël Watteau, maître couvreur et marchand à Valenciennes ». Cependant, comme il y a une revanche aux injustices même les plus tenaces et les plus honteuses, M. de Julienne, Jean de Julienne, prépare dans l'ombre sa publication admirable, le jeune François Boucher, qui n’a encore que dix-huit ans, aiguise la pointe avec laquelle il gravera les Recueils des figures de différents caractères. Et deux hommes, deux parmi les plus intelligents et les plus chers des amis de Watteau, peu de jours après la mort du peintre, rompent enfin le silence. Le premier, Pierre Crozat, fait part à la Rosalba, par un billet envoyé à Venise, de la mort du «pauvre M. Watteau ». « Il a fini ses jours, dit Crozat, le pinceau à la main. » Et dans le Mercure de France du même mois, le touchant et affable Antoine de La Roque écrit de son côté : « Les beaux-arts ont fait une perte, vers la fin du mois dernier, en la personne du sieur Watteau, professeur de l’académie royale de peinture, qui est mort d’une maladie de poumon, seulement âsé de trente-sept ans, âge fatal à la peinture. Le fameux Raphaël d'Urbin et Eustache Le Sueur sont morts à cet âge-là.… »

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