CLAUDE GILLOT
SA VIE ET SON ŒUVRE
P AYS de fabliaux, de contes, de narquoise humeur, ce coin de plateaux où est juché Langres n'offre pas le même aspect mesuré que les sites de Champagne, en deçà de la Basse- Marne, vers Château-Thierry et Reims. De la franche verve de Diderot, railleuse, étincelante, hardie à l’extrême, à l'ironie observée, comme adoucie et poétisée de La Fontaine, il y a bien des nuances. À Langres, les $ens si laborieux, constamment attachés au labeur, offrent, à côté de qualités fortes, une pétulance et une vivacité d’esprit intarissables. Diderot, le meilleur fils de Langres, le dira un jour: « La tête d’un Langrois est sur ses épaules comme un coq d’église en haut d’un clocher ; elle n’est jamais fixe. » Et il dira par aïlleurs, pour peindre cette mobilité: « II me semble que j'ai l’esprit fou dans les $rands vents. » Claude Gillot, lui, bien avant Diderot, aura de cette humeur : il sera fantasque et irrégulier. Au lieu d’obéir à l’académisme, d’ajouter par ses dessins et par ses toiles au nombre des œuvres poncives, il se plaça tout de suite, aussitôt qu'il sut tenir un crayon et un pinceau, en dehors du troupeau des peintres. Comme le vieux Jacques Callot, ce fut un bohème ; il donna dans l’imprévu, dans la fantaisie, dans l’aventure. Alors que les artistes, imbus des réminiscences de la Grèce et de Rome, entendaient surtout, comme les imitateurs médiocres du Poussin,
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donner l'allure noble à leurs œuvres, lui, le fin Champenois, s’efforça de traduire, à l’aide de son imagination étourdissante, tout le plaisant, tout le comique de l’antiquité et de l’Italie : avec le sel de chez lui, le cynisme railleur, nuancé de sa province, il démêla bien vite à quel point il serait drôle d’ésayer les bergers d’'Arcadie, de les montrer un peu ivres au milieu des faunes. S'il eût, comme Bamboche, habité lon$temps Rome et se fût diverti à voir les pupazzi échanger des propos, des coups de batte et d'épée, on eût été à même de penser que l’idée d’emprunter aux auteurs comiques lui vint, de même que pour ses œuvres faunesques, du fonds populaire italien et latin. Mais l'exemple de Jacob Jordaens, qui avait été chercher le Faune dans la forêt pour l’amener chez les paysans, atteste assez qu'il n'est point de chèvre-pieds que chez les classiques. Pour les bateleurs, les fantoches et les mimes, animés de saillies, pipant au jeu et jouant des farces, offerts sous le visage de Scaramouche et d’Arlequin, il en allait assez par le monde pour que Claude Gillot en ait rencontrés dans son enfance ; seulement, comme c'était un garçon de Champagne et qu’il voyait tout à travers la clarté d’un jour limpide et d’un vin heureux, il s’accoutuma, de bonne heure, à ne les considérer — les faunes et les Italiens —— que comme des gens de chez lui affublés, pour rire, en habits de théâtre. Le côté narquois, tout en moqueries et saïllies de sa province, l’emporta dans sa pensée et dans son art : le premier avant Watteau, il francisa le paganisme et l’italianisme : de son pinceau, de son crayon ou de son burin il leur communiqua un peu de l’air de son pays, de la malice de sa nature.
A le considérer à travers l’image exécutée aux deux crayons par lui-même (1) et le représentant en collerette d'acteur, manteau rejeté en arrière, avec sa tête plébéienne, aux yeux vifs, au beau front, au menton et aux joues glabres, on ne doute point
(1) Portrait gravé par Aubert.
que ce ne soit là un hardi et franc luron, un drille heureux à l'imagination riante et douce. « La conversation de ce peintre, a écrit feu le chevalier de la Touche, aussi vive que ses dessins, aussi plaisante, aussi brillante que ses tableaux, le faisait rechercher partout où l’on savait apprécier sa verve, son enjouement et son ton d’esprit philosophique (1). » Mariette ajoute, de Gillot, qu’il « eut, pendant un temps, la conduite des décorations, machines et habits de l'Opéra » ; Gillot dessina même, à cet effet, une suite d’Habillements à l'usage des ballets ($ravés plus tard par Joullain) ; il y avait là tous les oripeaux possibles de tritons, naïades, heures, faunes, capitans, sorciers, voleurs et villageois. L'auteur ne laissa pas d’en admirer les costumes sur les acteurs et les actrices mêmes. C’est assez supposer la vie de faste et de plaisir, de facile bonheur qu'il vécut chez ces hommes charmants et ces jolies femmes. Son optimisme s’en accrut d’autant que le peu d’arg$ent qu'il avait placé dans le Système lui avait valu la fortune. Gillot, ami des peintres, des poètes et des $ens de théâtre les plus fameux de son temps, recherché pour son esprit et son talent, pouvait donc, plus encore que Watteau, vivre la vie agréable de la Résence ; mais l’adversité qui s'était abattue si rudement sur Jean-Antoine ne devait pas plus épargner le maître que l’élève. La chute de Law précipita d'autant mieux celle du pauvre Claude que celui-ci avait mis tous ses fonds dans la Banque. « Il avait perdu sa santé dans les folies de l’amour, dit à ce propos Charles Blanc, comme il venait de perdre son argent dans les spéculations de l’agio. Malgré tout, sa gaieté naturelle, sa verve, son esprit ne l’abandonnèrent point, et, souriant de sa détresse, il peignit, comme
(1) Notice sur Claude Gillot, peintre et graveur, par feu le chevalier de la Touche, tirée du Magasin Encyclopédique (tome VI — 1808) et communiquée par M. Amanton, amateur de Langres. Cette notice a été réimprimée à la fin de l’ouvrage d’ANTONY VALABRÈGUE, le meilleur et le plus complet qu’on ait sur Gillot: Un maître fantaisiste du XVIIIe siècle: Claude Gillot (1673-1722) (Paris, 1883).
une image de ses illusions détruites, le Pot au lait renversé ; il fit bravement allusion à sa prospérité d’un jour en dessinant l'A gioteur élevé par la Fortune ; enfin, il poussa la philosophie jusqu'à célébrer sa ruine en faisant mordre sur le cuivre la Justice qui détruit la fortune des agioteurs (1).» Ainsi, à peu près dans le même temps que Watteau, de retour de Londres, esquissait, pour Caylus, son dessin du Naufrage, lui, l’auteur de la Fête de Faune et de la Fête de Pan, entreprenait, comme s’il eût voulu égaler Jean-Antoine en sarcasme aigu et en rire douloureux, ces ouvrages derniers de son talent.
Mais, tandis que le Flamand s’éteignait, consumé par la phtisie impitoyable, au cours de l’été de 1721, le Champenois tarda près d’un an encore. Sa consolation fut, jusqu’à la fin, de s'occuper de son art. « Il dessina, il eut de l’esprit, il eut même de la gaieté jusqu’à son dernier jour, et — lui qui était né en 1673 — il mourut à 49 ans, le 4 mai 1722 (2). » Il avait jusqu’au bout, dit le chevalier de la Touche, « donné des preuves d’une liberté, d’une présence et d’une force d’esprit admirables ». L'une des actions les plus belles qu’on puisse citer de lui est qu'étant brouillé avec Watteau, il tint à venir quand même, le 28 août 1711, apposer, au bas des registres, sa signature approuvant la réception de Jean-Antoine à l’Académie. Cela était d'autant plus à sa louange que la rupture, déjà ancienne entre eux, avait été fort vive. « Ils s’étaient, dit Gersaint, quittés d’une manière assez désobliseante et avec autant de satisfaction qu'ils s'étaient auparavant unis. » « Jamais caractères et humeurs n'eurent plus de ressemblance ; mais — dit encore Gersaint — comme ils avaient les mêmes défauts, jamais aussi il ne s’en trouva de plus incompatibles. » « Ils se quittèrent mal », ajoute Caylus. Cela ne veut pas dire qu’ils se haïrent au point où on
(1) CHARLES BLANC: Histoire des Peintres.
(2) CHARLES BLANC: ibid.