‹ Watteau et son écoleChapitre 45 sur 60 · ARTE TE · texte numérisé non relu

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l’a écrit. Gillot, en venant si$ner pour Watteau, témoigna du contraire ; pour ce qui est de Watteau, Caylus — qui ne laisse pas assez de pousser au noir tout cela — reconnaît lui-même qu'il était le premier à « vanter » les ouvrages de Gillot. « Les obligations qu’il lui avait » ne sortirent jamais de la mémoire de Jean-Antoine ; cela était si manifeste que Watteau eut toujours conscience de s'être « débrouillé totalement chez Gillot » (GERSAINT).

Les $ravures de Huquier ont porté jusqu’à nous le souvenir de deux Dessus de clavecin que Claude Güillot aurait exécutés, sur la demande de Gersaint, dans le $soût décoratif et ornemental si Sracieux de ce début du XVIII siècle. L’un de ces motifs nous montre un Mezzetin jouant de la guitare au milieu des comparses oblisés de ces jolis et galants sujets: Colombine, Arlequin, Pierrot et jusqu'à de petits singes fort divertissants. Watteau en peignant, de son côté, un panneau du même genre a permis au meilleur biographe de Gillot, d’établir une comparaison qui ne manque pas de rendre assez justice à l’artiste champenois: « Watteau est toujours distinsué et mesuré : dans cette composition il montre plus d’élésance que Gillot dans la sienne. Qui sait pourtant si, cette fois, notre dessinateur n'aurait pas été supérieur au grand peintre ? Il est plus infénieux et plus inventif ; ses compositions témoignent d’une verve comique qui a fait défaut à Watteau (1). »

Peintre, Claude Gillot a laissé peu d'ouvrages de son pinceau (2). Charles Blanc, qui avait pu retrouver chez un marchand quelques décorations brossées par l’artiste, nous représente celles-ci « comme des peintures crayeuses, sans transparence et

(1) A. VALABRÈGUE: ibid.

(2) L’un des plus considérables de ces ouvrages a pourtant été retrouvé et identifié. Il est actuellement exposé au Louvre et représente la querelle des Deux carrosses, sujet fort plaisant qui devait être porté par Dancourt sur le théâtre et dont s’inspirèrent avant lui Regnard et Dufresny. (Voir: La Revue de l’Art ancien et moderne, n° de juin 1923).

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sans finesse, mais dont l’effet était bien entendu et qui se sauvaient par l'intérêt piquant du costume, faute de recherche et de curiosité dans le ton »(1}). M. de Fourcaud, en étudiant Watteau, a été amené à étudier Gillot, et voici ce qu’il a pu écrire des œuvres peintes du vieux maître: « Ses toiles authentiques sont devenues des plus rares. La meilleure qui subsiste — et, je le crois bien, la seule signée — est la Baraque de l’'Empirique conservée au château de Mouchin (Nord). On l’y sent influencé de Teniers, mais bien Français par le brillant de l’esprit, la $râce lésère de l’élésance (2). »

Gillot se présenta, le 26 juillet 1710, au choix de l’Académie ; et tandis que Watteau se faisait agréer avec sa toile les Jaloux, Claude — qui avait été son ami et son maître — essavait, avec la Veillée des armes de Don Quichotte, d’emporter aussi les suffrages. Le chevalier de la Touche, qui fut appelé à juger de ce motif, en parle comme d’ « un tableau indiquant un talent de premier ordre pour les sujets de fantaisie ». Le fait est que la verve de Cervantes, son imagination éclatante, tout ce qui fait le lyrisme et la drôlerie si sublimes de son œuvre, en inspirant Gillot, avaient dû élever le peintre vers une expression plus parfaite et plus haute de son art.

L'Académie, après avoir agréé Watteau et Gillot, avait décidé dans sa séance du samedi 30 juillet 1712 :« Monsieur Jouvenet et M° Magnier ont esté nommés pour voir travailler le sieur Gillot, et M. Coypel et M. Barrois pour voir travailler ledit sieur Watteau. » Il s’agit du morceau de réception. On sait ce que sera celui d'Antoine Watteau: le très admirable Embarquement ; mais, tandis que le Flamand porte en lui déjà, avant de l’exécuter, l’œuvre prestigieuse à laquelle sa réputation

(1) CH. BLANC: ibid.

(2) M. Gillet signale encore, de Gillot, une petite peinture, au musée de Langres, représentant le Cheval de Troie, avec Priam, Hélène, Andromaque, Arlequin et Scapin, le tout dans une interprétation assez burlesque.

devra de $randir encore, le Champenois, répudiant le souvenir du Don Quichotte « et Pan, et Arlequin, veut frapper un grand coup et se hausser jusqu'au style relisieux. Bravement, inconscient de ses préparations hâtives, de ses détails maladroits, de son exécution falote, il s’embesosÿne à une Elévation de croix » (1). Hélas ! le pauvre Claude avait trop préjugé de ses forces: « Son tableau de réception ne valait pas le tableau de Don Quichotte, sur lequel il fut agréé (2). »

Le peu de compliments que le Champenois retira de sa tentative l’éloifna presque complètement d’un moyen d’expression auquel s’accordaient mal son talent burlesque et sa fantaisie. D'un caractère naturellement bon et juste, «il ne put s'empêcher — dit Julienne — de connaître la supériorité de Watteau ; il céda non seulement la première place, maïs, lui laïssant le champ tout à fait libre, il quitta la peinture pour se renfermer dans la $ravure et le dessin ».

Dessinateur, Claude Gillot apprit, de bonne heure, de son père — qui était peintre lui-même — à tenir le crayon; il vint à Paris un peu plus tard. « Il y fut — écrit le chevalier de la Touche — reçu dans l’école de monsieur Corneille (probablement Jean-Baptiste, frère de Michel Corneille), l’un de ceux qui, vers la fin du siècle dernier, jouissaient de la plus $rande réputation. » Les quelques dessins de Gillot qui sont au Louvre, et qui représentent divers petits sujets de théâtre, sont dignes de tous points de retenir — ainsi que d’Argenville nous affirme que cela avait lieu en son temps — l'attention des amateurs.

Dans ces fins frottis aux deux crayons, si peu cernés, d’un accent impalpable où son caprice semble, tel un papillon, se poser en jouant, Gillot apparaît bien ce gracieux sylphe du théâtre italien, ce Puck volage et charmant qui ne savait point s’attarder longtemps à un seul sujet, mais rêvait d'interpréter,

(1) VIRGILE Josz: Watteau.

(2) Le chevalier DE LA TOUCHE, ibid.

dans d'immenses recueils, tous les aspects du rêve et de la fantaisie. Illustrateur fécond et inventif, notre Langrois — dans ses pochades, dans ses croquades, dans ses esquisses — semble adopter à dessein ces contours grêles, ces formes longues et comme aiguillées, infiniment souples, qui conviennent à merveille à l'interprétation du graveur. Edmond de Goncourt, le jugeant à ce point de vue, l’appelle très justement « un dessinateur élégant et serpentant, un croqueur à la plume pleine de fantaisie mais qui n’a jamais pu, dans ses dessins faits, se dépouiller de la sécheresse du graveur ». « Son crayon — dit-il — a quelque chose de la pointe d’un style qui entrerait dans le papier, et ses sanguines, vues à distance, apparaissent comme des contreépreuves de fines impressions tirées en rouge (1). »

Lié avec Antoine Houdar de La Motte, ce fils de chapelier devenu, à Sceaux, l’un des poètes, et non des moindres, de la duchesse du Maine, Gillot broda, autour des Fables de l’auteur d’Inès, nombre de compositions de sa manière. Une édition in-4° de ces Fables existe au musée Condé, qui, par une heureuse fortune, offre, à côté des g$ravures, les dessins orisinaux du bon Claude. Cette juxtaposition des planches et des modèles mêmes qui leur ont servi permet de vérifier pleinement à quel point le dessin de Gillot s’éloisne peu de l’art du $raveur. « Quant à sa manière de dessiner, écrit, à ce propos, le baron Roger Portalis, c’est le plus souvent à la plume alerte et vive sur un fond de sanguine, souvent relevé de $ouache (2). » Cet emploi de la plume, mieux que celui du crayon, atteste assez que Güillot entendait surtout dessiner pour graver. Caylus nous assure, à ce propos, que « l'intelligence et l’agrément de la composition avec lesquels l’artiste a représenté la plus $rande partie des Fables de La Motte » ont peut-être fait, plus que tous les autres ouvrages, pour

(1) Ep. DE GONCOURT: La maison d’un artiste.

(2) Baron ROGER PORTALIS: Les dessinateurs d’illustrations au XVIII® siècle(Paris, 1877).

sa réputation ; et l’on dit que La Motte lui-même, enthousiasmé de l'interprète de ses poésies, ne l’appelait désormais plus que son « frère en Apollon ». Charles Blanc ne s’est pas, à beaucoup près, au XIX° siècle, montré aussi complètement épris des motifs inventés par Gillot pour La Motte. « Gêné à tout moment, dit-il, par ces figures d'animaux dont les formes ne lui étaient pas familières et qu'il dessinait sans beaucoup de vérité, l'artiste ne s’est tiré avec esprit que des compositions où devaient entrer des fisures humaines. » Antony Valabrègue ajoute, de son côté, que ces compositions sont, à ses yeux, inférieures à celles qu'Oudry imaginera un jour pour les Fables de La Fontaine; « il ne nous en offre pas moins, dit-il, quelques gracieux paysages, et pour illustrer une fable, les Deux Sources, il dessine un gai et pimpant village d’autrefois, situé au bord d’une rivière, adossé à un coteau et qui s’étend paresseusement à l’ombre de son clocher ».

L'œuvre $ravé de Gillot n’est pas loin d’atteindre au nombre élevé de quatre cents planches. Beaucoup parmi ces dernières sont de lui-même, et, dit le baron Portalis, qui l’a étudié à ce point de vue, « le procédé en est original et piquant, et le met au premier rang des graveurs de ce $enre ». La Vie de Jésus- Christ, suite de soixante pièces dessinées à la plume et $ravées en fac-similé, des figures pour une édition de Boileau, mais. surtout ses $randes et savoureuses compositions mythologiques, sont parmi les ouvrages les plus achevés et les meilleurs que Gillot ait produits dans ce $enre. Dans la Fête de Diane troublée par des satyres, dans la Fête de Bacchus célébrée par des satyres et des nymphes, dans les fêtes de Faune et de Pan, exquis motits paiens gravés par lui-même, Gillot avait, avec une verve enjouée et une jolie humeur, exprimé les liesse et frairie des divinités agrestes de la terre: dryades et hamadryades, bacchantes et napées pâmées dans les pampres, chèvre-pieds de tous les tons et de tous les âges, à jambes fourchues, à poils roux et à fronts cornus aimant, buvant, jouant et ballant dans des $rottes ou dans.

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les forêts ; mais son imagination si abondamment variée s'était peu à peu éloignée de cette expression d’une antiquité toute aristophanesque ; et, déjà, dans une œuvre indiquée par Mariette: le Triomphe d’'Arlequin dieu Pan (1), l'artiste avait témoigné de la préoccupation d’une fantaisie autre. Le peintre de la Veillée des armes de Don Quichotte avait de tout temps soûté, sur les petits théâtres ambulants des foires de Langres et de Paris, le jeu plaisant des bouffes et nul plus que lui — si ce n’est Watteau — ne regrettait l’éloifnement des comédiens italiens. Cela laisse à penser de quelle joie vive notre Champenois fut animé dans le moment que le Résent décida de reformer cette troupe pour son divertissement. Dans ce but, Monseigneur, diton, « écrivit à Antoine Farnèse, duc de Parme, pour le prier de la recruter ». Et c’est ainsi que Riccoboni, Tomasso Visentini, Mario et Domenico Biancolelli, le premier faisant Lelio, le second Arlequin, les autres Scapin et Pierrot, suivis de Scaramouche, de Pantalon et du Docteur, enfin de Flaminia, de Silvia et de Violette, passèrent les monts et revinrent en France. On les logea à Paris à l'Hôtel de Bourgogne. Là, ils jouèrent Arlequin empereur de la lune (2), le Tombeau de maître André, Arlequin Grapignant ou Arlequin procureur, Arlequin esprit-follet. Gillot, friand de ces fictions vives et spirituelles auxquelles il avait dû d’initier Watteau son élève, ne manqua pas d'assister aux spectacles des comédiens, et, il faut voir, dans le Théâtre italien, livre de scènes comiques gravé par Huquier, la profusion de sujets que Gillot a pu tirer de la représentation de ces petites scènes aux saillies si piquantes, aux intrisues d’une diversité amoureuse et bouffonne extrême. |

(1) Gravé en manière noire par Jacques Sarabat.

(2) C’est le motif de l’admirable fantaisie italienne peinte par Watteau et que possède le musée de Nantes. Ici, Watteau a puisé nettement chez Gillot. « M. Marcel Nicolle — écrit M. Louis Gillet — en feuilletant le recueil du Théâtre italien, gravé par Huquier, y a reconnu textuellement une composition de Gillot représentant une scène d’Arlequin empereur dans la lune. »

Décorateur habile, ornemaniste inspiré, Gillot composa — nous l'avons dit déjà — pour être gravés par Joullain, des Dessins d’habillements à l'usage des ballets, opéras et comédies : mais son Livre d’ornements, de trophées, culs de lampe et devises, imaginé par lui et $ravé par Huquier, l’emporte encore, par une adresse, une souplesse, une invention constamment vives et heureuses, sur ces dessins des costumes. « Dans chaque sSenre d’ornementation [de cet ouvrage], écrit Antony Valabrègsue, Claude Gillot utilise des motifs dont il s’est servi pour ses œuvres précédentes. Ce casque est celui que portent ses satyres tourmentés par la passion de la guerre ; ce tambourin a traversé ses bacchanales ; ce masque de Faune est dessiné d’après le visage d’un des compagnons du dieu Pan; cette flûte a soupiré aux lèvres de quelque s$alante amoureuse. »

Un recueil composé par Huquier d’après les originaux du vieux maître et paru sous le titre de Livre des portières atteste que Güillot, délaissant les formes réduites de l’estampe, aspiraïit à s'exprimer dans les pages plus larges de l’ameublement et de la tapisserie. Non seulement ses modèles de peintures pour clavecins, mais encore toutes les chinoiseries, sinseries, mythologies, scènes burlesques et rustiques dont il a composé un beau choix témoignent qu'il « eût pu rivaliser avec les maîtres décorateurs, les Bérain et les Oppenort » (A. VALABRÈGUE). Qui sait même si ce n’est pas dans ce Livre de portières, dans le Livre d’ornements, dans le recueil des Dessins d’habillement, dans le Livre de scènes comiques que beaucoup de ceux qui parurent à sa suite — Boucher parmi les plus $rands, Christophe Huet parmi les plus humbles ! — ne viendront pas demander, les uns le sujet d’un jeu de théâtre, l’expression d’un masque hilare et railleur, les autres l’agencement heureux d’un décor? Par la diversité prodisieuse de ses travaux, par ses peintures, par ses dessins, surtout par ses gravures, c’est lui, Claude Giïllot — le vieux faune de Langres — qui crée cet étonnant monde de folie et de

féerie, ce microcosme tout peuplé des mille et une petites divinités de l'antiquité, de la fantaisie et de la comédie auquel Watteau va venir plus d’une fois emprunter. « Pour ses ouvrages, il les vantait... », nous dit Caylus de Jean-Antoine, à propos de Gillot ; et comment ne les eût-il point honorés et vantés, celui qui allait devenir le plus $rand des maîtres du théâtre Salant, du théâtre italien et du théâtre français ? N’était-ce pas à eux — aux travaux du pauvre Claude autant qu’à ceux des Vénitiens et des Flamands — que Watteau avait dû de trouver sa voie admirable ?

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