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Et tandis que, le ciseau et le marteau en mains, Antoine, pour son fameux buffet d'orgue, ciselle, parfois à petites touches et d’autres fois à $rands coups énergiques, ces « anges en ronde bosse qui ne paraissent soutenus que par leurs ailes » (HÉCART), autour de lui, dans l’atelier, parmi les marbres et les maquettes, jouent, $randissent — en un tumulte de voix jeunes et de frais minois — tous ces jolis petits diables de Flamands: Michel- Joseph qui fera plus tard un gros et $ras moine, Jean-François qui sera, avec son père, le sculpteur de la porte de Cambrai, Jean-François-Joseph qui sera emporté, très tôt, hélas ! — enfin leur aîné à tous, le peintre élève de Watteau: Jean-Baptiste Pater. Une fille, la petite Marie-Margsuerite, ajoute, à cette turbulence des farçons, sa $râce toute misnonne. Il faut penser que Jean-Baptiste préfère cette sœur à ses frères. Plus tard il peindra son portrait (Musée de Valenciennes), vue de face, droite, un peu décolletée, ample et forte d’aspect, toute de la race solide d’Antoine.
Est-ce à cette enfance passée dans un atelier, parmi des sculptures et des sculpteurs, dans la pratique constante du dessin, le travail vivant d’un métier d’art que le petit Jean-Baptiste dut de manifester, de bonne heure, les dispositions si précoces de son talent ? Cela peut se supposer d’autant plus que le jeune $arçon pouvait, dès l’âge de onze ans, être admis, aux termes des règlements de l’Académie de Saint-Luc, dans l’atelier de J.-B. Guidé, comme apprenti peintre. Ce J.-B. Guidé, obscur artiste valenciennois, était revêtu du titre important de connétable de sa corporation. C’est chez lui, un beau matin de l’an 1706, qu’Antoine le sculpteur mena son fils aîné. Dans ce temps-là, il y avait quatre ans que Gérin était mort ; et Antoine Watteau était déjà à Paris où il menait sa vie difficile! En 1709, quand Jean- Antoine revint dans Valenciennes, désolée alors du mouvement et du bruit des guerres, Jean-Baptiste était encore chez Guidé ; à ce moment, le petit savait déjà s'exercer du pinceau autant
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que du crayon ; mais le pauvre Guidé était si malhabile qu'il ne pouvait pas pousser bien loin l’éducation d’un élève. Qui sait si ce n’est pas alors dans un coin de l'atelier du sculpteur, ou plus à l’écart, sous quelques arbres du fameux rempart de Vauban, que le jeune Pater, en resfardant Watteau brosser dans tous ses détails une Alte d'armée, conçut enfin, pour la première fois, ce qu'était le $rand, le bel art de peindre? (1).
Guidé étant venu à mourir en 1711, Jean-Baptiste, dont les qualités véritables commençaient de s’affirmer, tâtonna encore deux ou trois ans ; mais, privé de toute direction utile, impatient de revoir l’autre, le Flamand de chez lui qu’il avait déjà, du fond du cœur, élu pour son maître, le jeune Pater décida à son tour d'entreprendre le voyage de Paris. C’était, dans ce temps-là, un g$arçon de bonne mine, et le portrait qu’il peindra un jour de lui-même (2), le visage imberbe, la physionomie franche, ouverte, la tête coiffée d’un bonnet à la Scaramouche, permet volontiers de l’imaginer tel qu'il était déjà, sérieux, appliqué, libre d'idées et de cœur, non atteint encore de ce vilain $oût de l’arsent qui le prendra un jour et empoisonnera sa vie. « Le père de Pater, nous dit à ce propos Gersaint, l’envoya très jeune à Paris afin qu'il pût cultiver avec profit les talents qu'il avait pour la peinture, et il le plaça chez le célèbre Watteau son compatriote. »
Selon Foucart, Elisabeth Defontaine et Antoine Pater, soucieux de veiller sur leur fils préféré, accompagnèrent Jean- Baptiste dans son voyage (3). Quelle différence il y avait, entre cette advenue toute cordiale, affectueuse, chaude, du jeune et joli Sarçon et celle de Jean-Antoine arrivant jadis à Paris « sans arsent et sans hardes » !
(1) Il faut penser, ici, au Bivouac, cette très fine composition militaire, tout à fait dans la note de Watteau, que possédait M. H. Michel-Lévy et qui fut revendue, en 1919, après le décès du collectionneur. (N° 25 du Catalogue.)
(2) Portrait exposé à la Société d’agriculture, sciences et arts de Valenciennes.
(3) PAUL FOUCART: La Jeunesse de J.-B. Pater (la revue l’Art, 12 trimestre 1894).
Watteau, déjà fatigué, déjà atrabilaire, ne répondit pas sans réserve à tant de démonstrations. « D’une humeur trop difficile et d’un caractère trop impatient — dit Gersaint — pour se prêter à la faiblesse et à l'avancement d’un élève », il ne lui fut guère possible de souffrir le débutant au delà de quelques mois autour de lui. Excessivement fins, aigsuisés, nerveux, les artistes de ce temps-là sentaient les froissements plus que les autres : les dissentiments naïssaient entre eux plus vite encore que l’amitié ; c’est ce qui fait que Jean-Baptiste Pater, dégrossi à peine par l'exemple et les conseils de Watteau, quitta son maître avec la même célérité que ce dernier, jadis, avait quitté Gillot.
Cette première, cette courte leçon du merveilleux peintre à l’un des disciples les meilleurs qu’il ait eus n’atteint pas encore, par les fruits qu’elle donnera, à la seconde, à l’ultime et définitive leçon de Nogent ; malgré tout, l'indication en est si précieuse que Pater, revenu dans son pays, est en état de montrer à son père et à ses rivaux le degré de son savoir. Un Concert et un Rafraïîchissement champêtres (Musée de Valenciennes), que l’on situe à peu près vers ces années de sa vie, témoignent assez que Jean-Baptiste « était dès lors un artiste habile, définitivement adonné à la manière de Watteau » (P. FOUCART).
Digne fils du sculpteur Antoine, Jean-Baptiste Pater n’avait pas — plus que ce dernier — l’humeur paisible. À peine revenu dans Valenciennes, il feisnit d'ignorer les autres artistes et néglisea, comme il le devait par l’usage, de se faire admettre à la corporation de Saint-Luc. Accusé de « frauder l’art des peintres », c'est-à-dire de peindre sans être reçu pour cela, il fut, ainsi que son père Antoine reconnu son complice, assigné par les maîtres en l'hôtel de ville de Valenciennes. Là, défense fut faite à Jean-Baptiste de continuer à exercer un art dans lequel il n'était pas reconnu. Loin de se soumettre le jeune Pater continua, réfugié chez son père, à brosser quand même des tableaux. Les maîtres le surent et furent en grand courroux. « Ayant
demandé une autorisation au prévôt, lequel était à ce moment un sieur Wéry, seigneur de Rompies et autres lieux, ils se firent accompagner d’un sergent bâtonnier, agent de la police locale, vêtu de rouge et d’or et armé d’un bâton aux armes de la ville. Ce sersent se nommaït Leroy. Avec lui, ils se rendirent chez Antoine Pater où, sans trop de difficultés, ils « levèrent le tableau auquel travaillait son fils » (1). Cela ne se fit pas sans clameurs, mouvements, arrivée du peuple et surtout sans intervention du vieil et coléreux Antoine traitant hautement les maîtres peintres de « chiens et f... sueux ! »
Condamnés à nouveau, Antoine et Jean-Baptiste firent appel de la sentence devant le Conseil provincial de Hainaut ; celui-ci prit le parti des maîtres; alors Jean-Baptiste s’en alla plaider contre eux à Douai. « Les appelants se glorifient, soutint-il, d’avoir outragé l'intimé et déshonoré son propre père. » Les conseillers au Parlement des Flandres, par arrêt du 17 décembre 1717, semblaient vouloir arriver à une entente amiable. Le 3 février 1718 les parties transigèrent ; mais cela ne dura pas, Jean-Baptiste refusant toujours de s’affilier à la corporation de Saint-Luc et les autres l’exiseant. Il advint, en effet, « au bout de peu de temps, qu’un sieur Josse Bouchelet, fils d’un maître brasseur, vint prier Jean-Baptiste de peindre l’image de Sainte Aldegsonde sur une thèse en velin destinée à la profession de sa sœur au couvent des Jésuitesses de Notre-Dame des Anges » (2). Il n’en fallut pas plus; les maîtres le surent et les poursuites recommencèrent.
Dépité, lassé de ces querelles, mais préférant s'éloigner plutôt que de céder, Pater le jeune quitta une seconde fois son père et revint à Paris. Là, comme il disposait déjà d’une manière fort aisée et de tous points £gracieuse dans le $enre galant, il ne
(1) PAUL FOUCART: La Jeunesse de J].-B. Pater. (2) PAUL FOUCART: ibid.
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manqua pas de protecteurs. Blondel de Gagny, l’un des premiers, emprunta au charme de son pinceau ; Gersaint l’employa ; enfin le duc dela Force fit appel à ses talents pour peindre au château de la Boulaye, en sa terre d'Auteuil, non loin d’'Evreux, une importante suite décorative. Les cinq panneaux principaux de cette série représentaient l’Escarpolette, des Femmes au bain, des Jeux de paysans, une Assemblée de paysans sur une place de village, le Grand Seigneur dans son palais avec une sultane; c’étaient les plus importants de tous ceux que Pater eût brossés encore ; malheureusement le château de la Boulaye fut détruit sous la Restauration ; les décorations du peintre disparurent (1). Nous avons à le regretter, d’autant plus que Pater, dans le moment même qu'il accomplissait ce travail considérable, était, sur la demande de Watteau, rappelé par Gersaint, en hâte, à Nogent. Jean-Baptiste, c’est à supposer, n’acheva ces peintures qu'après la mort du maître. La grande leçon de Nogent devait donc avoir marqué en elles, avait dû pénétrer leur substance et leur charme de toute la poésie, de toute la fascination et de tout l’art de ce suprême et divin exemple. :
La lecon de Paris d’abord, lors de l’arrivée de Jean- Baptiste avec ses parents, la leçon de Nogent ensuite, voilà d’où vient le meilleur de Pater. Différentes œuvres dont l’exécution fut poursuivie presque en commun par l’élève et le maître au même Nogent, mais que l’élève, par la suite, acheva seul ; enfin les copies des Plaisirs du bal, de l’Enseigne, exécutées à la demande de Blondel de Gagny et de Julienne, d’après les originaux de Watteau, voilà encore des sources de grâce où Pater, en dehors des deux g$randes leçons de Paris et de Nogent, puisa ce ton de douceur, cette suavité de coloris, cette finesse dans
(1) Malgré les recherches de M. Paul Foucart et de M. Bourbon, archiviste du département de l'Eure, aucune trace de ces tableaux ne put être retrouvée jamais.
la touche au moyen de quoi il parvint à donner de l'attrait à sa peinture.
Tant de qualités, répandues avec une mesure bien faite pour plaire, animent aujourd’hui encore tels ouvrages du petit Flamand exposés au Louvre, au Musée de Valenciennes, à la salerie Richard Wallace, chez M. Alfred de Rothschild ou les Musées de Prusse ; au XVIIT° siècle ces qualités charmantes. exprimées savamment par un homme habile disposant d’un petit tour de $râce, firent illusion au point que nombre de critiques de ce temps-là élevèrent le petit Flamand au-dessus du grand. L’auteur de la Correspondance littéraire ne va-t-il pas jusqu’à dire, à la date du 15 juin 17590, à propos des $ravures que Duflos a faites du Bain et de la Fête italienne, que Pater est un « assez joli peintre et imitateur de Watteau auquel il est très supérieur » (sic). Watteau lui-même en faisant à Gersaint, peu de jours avant de mourir, « l’aveu qu’il avait redouté » son compatriote valenciennois ne fit qu’ajouter à cette idée très excessive qu’on se fit de Pater, non seulement vers la fin de la Résence, mais durant le siècle entier.
La vérité, toute autre que la lésende, est que Jean-Baptiste, à force de voir et d'écouter Watteau, d’assister à son enseignement, de copier ou d’achever des œuvres de lui, en arriva à ne plus vivre et ne plus respirer que dans l’impalpable décor, dans l’air bleuté des Cythères de son maître. Lui-même avoua à Gersaint qu'il « devait tout ce qu’il savait à ce peu de temps qu'il avait mis à profit » durant qu'il était à Nogent ; enfin l’assimilation étroite qu’il y a de son art à celui de Watteau, le secret des vives expressions qu'il lui emprunta, les attitudes, les manières, jusqu'à la disposition et au choix des scènes qu'il surprit chez lui, tout cela permet de ramener à sa juste place le $racieux petit peintre que fut le fils Pater.
« Pater, note Gersaint, était né avec ce coloris qui est si naturel aux Flamands », et d’Argsenville attribue à ce coloris de
notre artiste un bon goût extrême. Son coloris, ajoute plus près de nous Charles Blanc, « est suave, agréable, habilement dégradé dans les fonds et très harmonieux. Sa touche, moins spirituelle et moins lésère que celle de Watteau, est $rasse, moelleuse et fondue. » [l n'y a rien là que de très juste. Ceux qui ont pu contempler, récemment encore, le Colin-maillard ou les deux Réunions en plein-air (collections allemandes), le Bain en plein air et le Bain à la maison (de la collection d’Arenber£s) (1) reconnaissent toute la qualité de ces teintes fines et douces: « la facture est souple, la couleur jolie : une harmonie grise et comme cendrée, dans laquelle la lumière se concentre sur quelque jupe de satin rose et blanc, ou sur quelque corps à demi nu » (2). L’impression devant la Baigneuse ou la Conversation du Louvre, les motifs villageois de la collection de Rothschild, les sujets de bal ou de plaisir exposés à Hertford-house, est aussi favorable à Pater, à sa petite mesure, à son joli art. Mais l’intime et sourd éclat de son coloris, « son harmonie $ris-perle et ses cantonades aux petites taches bleu, cendre verte, jaune soufre », est-ce qu'ils n’ont pas été empruntés à Watteau ? Longstemps nous crûmes que ces irisations particulières, ces nuances douces et vivaces n'’appartenaient qu'à Pater. « Le musée de Dresde nous détrompe, écrit Edmond de Goncourt, nous apprend que toute cette $Samme clairette, tout ce cliquetis de tons frisidement papillotants descendent de la palette qui a peint les deux tableaux figurant dans le musée allemand. Watteau n’a pas
(1) Une controverse s'est élevée au sujet de ces deux œuvres de Pater sppartenant à la collection d'Arenberg. M. Laloire, chef de section aux archives du royaume de Belgique, aurait découvert, dans une liasse de papiers appartenant à la famille d’Arenberg, et qui n’auraient pas été inventoriés depuis 1720, un reçu signé Watteau et se rapportant à deux sujets analogues : le Bain domestique et le Bain rustique, exécutés pour le célèbre amateur bruxellois (vers 1717), reçu qui permettrait de poser la question: les tableaux ci-dessus, attribués depuis si longtemps à Pater, seraient-ils de Watteau?
(2) PAUL ALFASSA: « L’Exposition d’art français du XVIII® siècle à Berlin » (Revue de
l’Art ancien et moderne, 1910).
même laissé à son meilleur élève la propriété de deux ou trois taches en peinture. »
Ce jugement sévère admis, il reste à s'arrêter devant ces toiles signées Pater comme on le ferait, en pensant à Watteau, devant un reflet heureux de son $énie. Ces Fêtes champêtres, ces Conversations galantes, ces Scènes de bain sont toutes ravissantes :; les pimpants opéras-comiques qu’on jouera plus tard, à Bellevue ou à Trianon, sur des paroles de Sedaine, avec des airs de Grétry, de Monsigny ou de Dalayrac, n'auront pas de plus agréables sous-bois, de plus factices et beaux arbres, de plus faux et touchants acteurs. Pater a emprunté à Watteau nombre de ses sujets tendres ; comme lui, il a erré dans les parcs et au bord des fontaines, marché sur les $azons, écouté sous les saules du jardin français. Et, pourtant, ces tableaux, ce ne sont plus les mêmes que ceux du modèle: la vaste et poisnante poésie de Watteau n’y est plus; ce n’est plus sa lumière et ce n’est plus son souffle, et, surtout, ce n’est plus, sous le corsage des belles, sous le manteau des galants, ce cœur caché qui bat d'espoir ou de désir, ce cœur anxieux gsonflé par des réserves de larmes. Des êtres et des décors d’opéra-comique — et ce sera là bien souvent aussi le défaut de Lancret! — voilà ce que Jean- Baptiste, dans ses compositions multiples et délicates, est venu substituer à la $rave et émouvante musique, à la poésie exquise, hautaine, enflammée, ardente du plus $rand des maîtres.
L’amour du lucre, le $oût immodéré de l’épargne, telle est —- selon les biographes — la principale des raisons qui poussa Pater à méconnaître si complètement par la suite les préceptes si purs de la leçon de Nogent. Gersaint, parlant de ce défaut, qui toucha l'artiste à peu près en même temps que le succès, nous confie que « Pater avait trop de faible pour l’ar$ent. Son unique appréhension était de devenir infirme, et de n’avoir pas de quoi vivre aisément dans un âg$e avancé; cette crainte l’a toujours nourri dans une prévoyance mal entendue, et elle a beaucoup
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influé sur ses ouvrages. Il ne cherchait qu’un prompt débit sans s’embarrasser d’une exacte correction qui lui aurait coûté trop de temps » (Catalogue Quentin de Lorangère). Et Mariette, plus durement encore que Gersaint, écrit: « Le pauvre homme se refusait le nécessaire et ne prenait de plaisir qu’à compter son Or. »
Il semble que Mariette, en dépassant ici de beaucoup Gersaint, ait exagéré. « Les pièces publiées par M. Guiffrey (1), écrit Paul Foucart, tendent à démontrer que Pater faisait volontiers le bien et que, dans son privé, il était assez magnifique. » Richement vêtu on put le voir, en effet, au plus fort de sa gloire, aller par les rues paré « d’un justaucorps de drap doublé d’étoffe soyeuse, d’une épée garnie d'argent avec un ceinturon de maroquin rouge et une canne à pommeau d’ambre. » Dans ce temps-là (1729), il tenait logis au troisième étage d’une maison à porte cochère, située « au milieu de la rue Quincampoix, auprès des Maillets d’or ». Son atelier était somptueux et recouvert de tapisseries d'Auvergne « où des oiseaux voltiseaient à travers des verdures ». C’est là que, d’après sa servante, qui était belle, appelée Catherine Castel, il peignait, comme jadis Watteau d’après la soubrette nommée par d’Argenville, quelques-unes de ces petites bonnes femmes toutes rondelettes, à cuisses courtes et à seins menus, montrées en Baigneuses.
Le malheur d’un tel peintre, devenu casanier à l'excès, est que, négliseant complètement la nature — ce que jamais Watteau n’avait fait —- il ne peignit bientôt plus de fonds et de personnages que dans cette belle chambre et devant les arbres tissés de ses tentures. « Les groupes de ses compositions sont mal ordonnés, dit à ce propos Gersaint. Ils manquent de naturel. »
Où le petit maître, remontant à ses sources flamandes,
(1) Dans les Nouvelles Archives de l'Art français.
atteignit à une expression plus franche et plus libre, à une mesure plus large que dans ces ouvrages de sa fantaisie issus trop directement du $enre de Watteau, c’est dans les deux suites peintes inspirées à l’artiste par le Roman comique de Scarron et les Contes de La Fontaine. Là surtout — dans l’interprétation des scènes du Roman comique — Pater, tout en se $sardant Français, est bien de la franche suite de Steen et de Teniers ; là il a du souffle, là il est sai, là il amuse ! Toutes ces petites fisures falotes et théâtrales, aux $estes un peu cassés, aux anciens vêtements à ramages: Léandre, La Rancune, M'° La Caverne et sa fille Angélique, le comédien le Destin et cette belle l’Etoile en qui Théophile Gautier voit « une figure charmante, une personnification de la poésie », paraissent, vivent, s’agitent sous le pinceau de Pater, dans ie décor d’amusantes auberges de jadis. La plupart des compositions originales, exécutées par le petit maître d’après l’œuvre de Scarron, appartiennent aux collections allemandes ; mais Surugue, de 1727 à 1733, a $ravé nombre de ces œuvres. Le graveur, ici, a été digne du peintre; et c’est dans l’une des scènes les plus piquantes de ce long et plaisant roman picaresque, celle où l’on voit que Madame Bouvillon, pour tenter le Destin, le prie de lui chercher une puce, qu'il faut reconnaître à Pater cette pointe d'originalité, de saveur, de charme qu'il rencontrait chaque fois qu'il tentait de s'échapper du pastiche.
Les peintures exécutées concurremment avec Lancret, et sravées plus tard par Fillœul en 1736, pour aider à l'illustration des Contes de La Fontaine, sont, dans l’œuvre de Pater, de la même verve comique ; mais, tandis que les fisures peintes par Lancret conservent une certaine noblesse, une élésance visible, celles que conçut Pater offrent déjà un peu de ce ton libre, de cette $rivoiserie apparente auxquels vont sacrifier, dans la suite, Boucher, Baudouin, Mouchet, Lawreince, Hoin, Schall et encore tant d’autres!
« Jamais peintre, écrit Gersaint de Pater, ne fut plus travailleur. Dès la pointe du jour il entrait dans son atelier, qu’il ne quittait presque plus ; nul moment ne tombait en perte chez lui. Cette occupation continuelle et sans relâche lui échauffa si fort le tempérament que cela lui occasionna une maladie qui l’emporta en peu de temps, à la fleur de son âge, sans avoir pu jouir d’une fortune assez honnête pour laquelle il avait travaillé toute sa vie. »
Décédé le 25 juillet 1736, Jean-Baptiste Pater fut inhumé aux Innocents. L'Académie ne paraît pas avoir été très affectée par sa mort. « Il était peintre de Fêtes galantes et avait 40 ans »: voilà tout ce que le secrétaire de la $rande compagnie d’art trouva à épiloguer sur la carrière pourtant féconde et de tous points agréable de ce charmant et délicat peintre. Il est vrai que Watteau — qui est au-dessus de cent coudées — n'avait pas obtenu des académiciens des regrets plus sentis ni plus chaleureux.