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peint en un miroir, et qu’à petites lignes grêles, à fins traits nonchalants il a représenté son beau visage d’Adonis, sa taille étroite, ses mains blanches et longues, ses talons de danseur.
Chose surprenante pour un tel virtuose de la fadeur, un tel affiné de la grâce la plus maniérée et la plus souple, Nicolas Lancret — peintre par excellence des petites-maîtresses et des petits-maîtres — était de la plus modeste origine roturière: le Moréri de 1759 ne manque pas de nous apprendre que Lancret était d’une « honnête famille bourgeoise », mais, ajoute Jal, qui a rectifié, ses parents n'étaient pas si bourgeois que cela: ils « étaient du menu peuple et ouvriers des bas états ». Son père, Robert Lancret, était cocher : sa mère —— née Marie-Catherine Planterose — était fille de cordonnier. Il y avait eu un Gilles Lancret laboureur, un Jean Lancret $agne-deniers : beaucoup, disciples de saint Crépin, avaient battu le cuir et manié l’alène des savetiers ; mais c’étaient sans doute là des savetiers plaisants : comme le Grégoire du Bonhomme, ils devaient « chanter du matin jusqu’au soir », et c’est ainsi que, de cette race de rustres, naquit, le 24 janvier 1690, rue Verderet, sur la paroisse Saint- Eustache, ce spirituel petit drôle que fut, de bonne heure, le joli Nicolas (1).
Nicolas avait un frère appelé François-Joseph, son aîné de quatre ans, qui était maître graveur ; c’est ce frère qui enseigna le premier, au garçon, dans le demi-jour, le pauvre éclairage de son atelier de la rue de la Calande, les rudiments d’un art que l’élève alla bientôt compléter chez Pierre d’Hulin, peintre, élève de Bon Boulogne. Mais là, Lancret ne resta que peu de temps. « Comme la modestie et la défiance de soi-même lui étaient naturelles, écrit son biographe Ballot de Sovot, il crut s'assurer davantage de réussir dans ce genre en puisant dans les mêmes sources où Watteau avait puisé lui-même. Il se mit chez Gillot, maître de
(1) Détails indiqués par JAL: Dictionnaire biographique.
Watteau, où il travailla plusieurs années (1). » Je n’hésite pas à penser que le fils du cocher dut beaucoup au Langrois, surtout dans le $enre épisodique. Il y a tels détails réalistes, tels aperçus pittoresques du Déjeuner de jambon (musée Condé), du Gascon puni (musée du Louvre) qui témoignent, dans certains cas, chez Lancret, de l'influence de Gillot plus que de celle de Watteau. Le $oût de l'anecdote, que le peintre fera voir, par aïlleurs, dans ce petit chef-d'œuvre appartenant aux Musées allemands : le Montreur de boîte d'optique, dans les compositions exécutées de moitié avec Pater pour l'illustration des Contes de La Fontaine, dans la peinture du Carrosse embourbé, commandée par le duc d’Antin, témoigne de cette domination de Gillot sur Lancret.
C’est durant que Lancret était chez Gillot que le jeune
peintre fut amené à connaître Watteau. « Ce dernier — écrit Gersaint — l’excita à sortir de chez Gillot. » « Il lui représenta — ajoute Ballot de Sovot — qu'il ne pouvait que perdre son
temps à rester davantage chez un maître ; qu’il fallait porter ses essais plus loin, d’après le maître des maîtres : la nature ; qu’il en avait usé ainsi et qu’il s’en était bien trouvé. » Nicolas, pour mieux mettre à profit d’aussi excellents préceptes, alla « dessiner aux environs de Paris quelques vues de paysage » ; il dessina ensuite quelques figures et fut amené, de la sorte, à « en former un tableau de son imañination et de son choix ». L'un de ces tableaux fut parfaitement réussi, et l’on dit qu’Antoine Watteau en fut si émerveillé que, lorsque Lancret le lui porta, « il l’embrassa tendrement » (2).
Ce trait — mieux que beaucoup d’autres — trahit à quel point Nicolas fut redevable à la sollicitude du peintre de l’Enseigne et de l’Embarquement. Certes (Goncourt le fait remarquer très justement) « Lancret ne fut pas l'élève de Watteau dans le sens rigoureux d’un élève qui travaille dans
(1) Eloge de Lancret, peintre du roi, par BALLOT DE SOVOT (réédité par J. J. GUIFFREY). (2) BALLOT DE SOVOT: ibid.
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