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qu'une caresse, ces peaux duvetées, si blanches, si douces, d’un tissu si pur, ces chaïrs si soyeuses que Pierre-Paul Rubens avait données à ses modèles.
Valenciennes, ville de combats, d’assauts, de corps à corps sans merci entre Impériaux, Flamands et Français, était, tout comme Gand et Bruges, tintante des sonnailles des prêtres, des répons et des litanies des processions, de l’accent cristallin des cloches. Aujourd’hui encore, dans l’église Saint-Géry, on honore les saints Joseph et Géry, saint Marcou « invoqué contre les tumeurs », à Saint-Nicolas ; à Notre-Dame, dans la profusion des cierges, des bannières et des fleurs, on célèbre Notre-Dame du Saint-Cordon. Mais à la fin du XVII° siècle, au moment où le petit Jean-Antoine allait naître sous un beau toit couvert de tuiles neuves, et, dans de fins lins$es bordés de dentelle translucide, pousser ses premiers vagissements, il y avait bien d’autres moutiers, bien d’autres chapelles et bien d’autres couvents : les Carmélites, les Dames de Beaumont, les Ursulines, les Brigittines, les Sémériennes, voire une maison, dite la Madeleine, « refuge des pécheresses » pour les dames; et, pour les hommes: les Chartreux, les Augustins, les Récollets, les Grands Carmes et les Capucins.
C’est par la rue des Capucins que nous atteisnons au boulevard Watteau, à la Place Verte et au Musée neuf.
Et voilà que, presque aussitôt, dès le seuil, dans ce palais de l’art flamand, dans ce palais où il y a l’éclatant Rubens, Jordaens et Gaspard de Crayer, Breushel, Snyders et Adriaensens, se dresse la géniale silhouette souffreteuse: dans cette maquette divinatrice, plus émouvante encore que la statue achevée que Carpeaux a pétrie si bien, elle apparaît toute de réserve, de dignité, de noble et pudique maintien, la figure du maître. Et voilà bien ses mains subtiles, ses mains nerveuses et longues habituées à toutes les finesses du pinceau et de la sanguine, ses traits amaïgris, sa bouche pincée d’amertune, ces
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Savoyard avec sa marmotte (Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg)
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grands yeux de poète, élargis par la souffrance chargés de mélancolie, et pourtant avides de saisir, dans un seul regard, tout le bonheur, tout l’éclat et toute la joie du monde.
« Le jour où Valenciennes voudra faire pour Watteau ce qu'Amsterdam a fait naguère pour Rembrandt, écrivait Carpeaux à la municipalité de son pays, j’aime à espérer qu’elle me confiera ce soin pieux. » L’appel du statuaire a été entendu ; la ville de Valenciennes a répondu à cette prière ; ainsi, l’un par l’autre, elle a honoré ses deux fils.
Mais, dans ce musée où Rubens étincelle à travers une Descente de croix qui rappelle celle de Lille et fait penser à celle d'Anvers, Antoine Watteau est visible autrement que dans la maquette à laquelle Carpeaux a communiqué l’émotion et la vie. Dans deux ou trois sanguines figurant des musiciens ou des dames en robes à panier, dans la Conversation sous les arbres d’un parc, d’une si chaude coloration, mais surtout dans l’admirable Portrait du sculpteur valenciennois Antoine Pater, Watteau apparaît, par ses œuvres, l’ésal de ce qu’il est en effisie. Ce dernier portrait, d'un dessin si solide, d’une si puissante peinture, où les teintes et les $lacis ont pris, avec le temps, un rayonnement sourd et comme intérieur, présente toute la vigueur et la hardiesse de certains des portraits de Rubens et de Rembrandt.
La fermeté de la touche, la sûreté de l’exécution, mais surtout l’éclat d’une coloration foncée, rou$eoyante et un peu fauve assurent ici à Watteau, dans un $enre qui n’était pas précisément de sa manière, une consécration magnifique et suprême.
Et, par les noms unis de Pater et de Watteau, voilà que nous sommes encore dans Valenciennes! Ce serait le moment de dire un peu ce qu'était ce Philippe Watteau « couvreur de thuiles », mari de Michelle Lardenoiïs et père de notre Antoine. Philippe Watteau était maître couvreur ; en 1683, il « couvre de thuiles un lieu situé tout proche des écuries des pavillons et proche des archers » ; en 1684, l’année même de la naissance de
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Jean-Antoine, il couvre la Petite Boucherie; en 1690, c'est l’école dominicale : enfin, en 1693, il érise « un apendis au Paon pour les pompes servant à esteindre les feux » (1). Sa fortune n’est pas aussi mince qu’on l’a dit ; il possède une maison rue des Cardinaux et une autre au pourtour de l’Abbaye de Saint- Jean (2). Virgile Josz ajoute, de Philippe, qu'il « est un des principaux de ce coin de la ville que cernent le canal des Récollets et le Vieil Escaut » ; mais, s’il en était de même au XVII qu’au XVIIT siècle, il est difficile d'établir à quelle corporation il appartenait en propre ; couvreur d’ardoises, il se rattachait au sroupe des artisans, maçons et tailleurs de pierre ; mais, comme les couvreurs en ardoises le sont aussi en tuiles, il dépendait en même temps de la catésorie des potiers (3) ; comme tel, à la procession du 8 septembre, alors que le magistrat de la cité, entouré de canonniers, arbalétriers, archers, arquebusiers et de ceux du Bon-Vouloir, se portait vers la maison de ville précédé d’un héraut d'armes et de « serseants bâtonniers armés de pertuisanes », lui, Philippe Watteau, maître couvreur et des plus importants de son état, avançait des premiers, ayant le pas sur les peintres, « bien avant les maçons et même les orfèvres » (4). Rudes $ens au reste, ces Watteau ! L’ancêtre Bartholomé, père de Philippe, « confrère de Saint-Druon », était de ces Flamands stricts et probes, fiers et forts de leur droit. Le 13 août 1685, alors que le petit Antoine était encore un enfant au berceau, ne l’avait-on pas vu, sur le Marché-aux-Poissons, se disputer, à l'enseigne du Jésus, avec un nommé Lannoy? Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir eu, de sa femme Catherine Reuze, au cours d’une longue vie laborieuse, une dizaine d’enfants qui avaient peuplé de Watteau tout le pays! De ces enfants, tous (1) PAUL FOUCART: Antoine Watteau à Valenciennes. (2) Louis CELLIER: 4. Watteau. Son enfance, ses contemporains. (Valenciennes 1867.) (3) Tableau de Valenciennes au XVIIIe siècle, manuscrit inédit de dom Buvry, dernier
abbé de Saint-Saulve (1783), publié et commenté par P. MARMOTTAN. (Valenciennes 1887.) (4) PAUL FOUCART: ibid.
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hardis, courageux et savants dans divers métiers, Philippe, le maître couvreur, était l’aîné. Lui, Philippe, avait pris son épouse Michelle Lardenoiïis parmi ces Flamandes que Regnard a vues au cours d’un voyage et qui sont de nobles femmes à $rands traits, à corps blancs et souples, admirablement beaux et forts.
Tout cela est de la Flandre la meilleure ; six ans plus tôt, en 1678, le traité de Nimègue a rattaché Valenciennes aux conquêtes du roi ; le petit Watteau peut naître: il sera Français.
L'année de cette naissance, il y eut, dès le printemps, toutes sortes de cortèges et fêtes dans la cité. Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, bonhomme exact sur les dates, nous dit nettement que, le samedi 29 avril, le Roi arriva à Valenciennes, « fit le tour de la place, vit toutes les nouvelles fortifications, trouva vers l'endroit qu'on appelle la Citadelle une compagnie de g$entilshommes, commandée par M. de Franc, leur fit faire l'exercice ; le soir, il donna l’ordre au maréchal de Luxembourg d’aller marquer le camp dans l’île Saint-Amand, sous Condé ». M": la Dauphine et toutes les dames ne tardèrent point d’arriver ; ce qui fit que, dans Valenciennes, il y eut bientôt profusion de carrosses, cavalerie, infanterie et de tous les $entilshommes et des dames des suites du roi et des princesses.
Ainsi passa l’année, occupée du bruit des guerres, des marches de l’armée contre les Espagnols et de tous les mouvements que M. de Luxembourg faisait accomplir à ses troupes.
Enfin vint octobre, et le 10 de ce mois-là, rue Verte, près la porte Tournisienne, vers le « rivage de Cambray », là où Philippe, le couvreur, et sa femme Michelle étaient domiciliés, il y eut bientôt branle-bas de tous ceux du voisinage, des parents et servantes accourus au secours de Michelle. Le petit Jean- Antoine venait de naître, et, pour la première fois, ses grands yeux candides qui devaient refléter un jour la merveille des couleurs, l'accord des lignes, l'harmonie et l’éclat de tout ce qui est beau dans la nature, s’ouvrirent sur le monde comme pour en
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saluer la lumière. Peu après, on le mit dans ses langes, qui étaient de toile et de dentelle de la ville; le $rand-père Bartholomé passa sa cotte et son chapeau neufs ; le père, Philippe, et quelques autres « thuileurs » ses voisins s’avancèrent précédés par les violoneux. On s’en fut à Saint-Jacques ; et là, le « parin » Jean- Antoine Bouché et la « marine » Anne Muailliar, par-devant les prêtres, sisnèrent sur les livres du baptême.
Le bambin $randit. Et voilà que — surprise douloureuse — lui, l’enfant de la race forte et de robustes parents, il devint un petit bonhomme maigrelet, de mine chétive, de peu de poitrine et de bras minces ; au surplus un étrange $amin, toujours occupé à rêver et à observer, inapte à tout effort des muscles, capable à peine d’être le petit « $âcheur », le petit apprenti destiné à aider, plus tard, son père dans le labeur.
D'abord il fallut bien que, selon le rèslement corporatif des « thuileurs » et couvreurs, le petit fût apprenti, « apprentif », comme on disait ; mais, de pauvre mine, de médiocre santé, le $arçon ne put rendre aucun des services attendus de pareils débutants. Noël Watteau, son cadet, le troisième des fils de Philippe et de Michelle, ne tarda pas à venir se substituer à lui.
C’est alors qu'’eut lieu, pour Antoine, la révélation. « Le soût qu'il eut pour l’art de la peinture, a écrit plus tard Gersaïint, se déclara dès sa plus tendre jeunesse ; il profitait dans ce temps de ses moments de liberté pour aller dessiner sur la place les différentes scènes comiques que donnaient ordinairement au public les marchands d’orviétan et les charlatans qui courent le pays (1).» Ainsi, dans le petit bonhomme, il y avait déjà l’observateur attentif des Figures de différents caractères, le merveilleux dessinateur à qui nous devons le Rémouleur, le Savoyard à la marmotte, des mendiants, des vielleux, un Homme avec une
(1) GERSAINT: Catalogue raisonné des diverses curiosités du cabinet de feu M. Quentin de Lorangère. (Paris 1744.) Watteau revint, plus tard, à ce sujet du Marchand d’Orviétan; c’est, dans l’une des planches de son œuvre simiesque, un singe occupé à faire le boniment.
CLAUDE GiLLor Feste de Faune (Cabinet des Estampes)
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