LÉLIO
Sentir, madame, c'est le style du cœur...
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Ces deux lignes sont de Marivaux et datées de 1724. Et en voici deux autres de la charmante Aïssé, la douce esclave grecque de M. de Férioles. « Il y a ici un nouveau livre intitulé Mémoires d'un homme de qualité. Il ne vaut pas grand chose, cependant on en lit cent quatre-vingtdix pages en fondant en larmes. » Ces cent quatrevingt-dix pages qui avaient ce succès de larmes, c'est l'histoire de Manon Lescaut.
Tout cela aux environs de la mort de Watteau. « L'âme française, écrit Michelet, jusqu'alors un peu sèche, refroidie par le convenu, l'artificiel, gagne un degré de chaleur. » Il l'écrit de Rousseau et de la Nouvelle Héloïse. Mais, vraie en 1760, sa phrase l'est plus encore du temps de la Régence. De cette transformation, l'œuvre de Watteau est encore l'expression la plus parfaite, moins trouble et moins flétrie que dans la pauvre Manon, moins maniérée et plus touchante que chez les Sylvia de Marivaux. Grâce à lui l'art de peindre trouve une base nouvelle. Il invente un ordre inédit, une valeur de sentiment. Par là, pas de sujet si humble qui ne devienne digne de notre intérêt, pas un que nous ne puissions revêtir de beauté. Et ce sera le grand mot de Chardin : « Qui vous a dit, monsieur, qu'on peignait avec des couleurs? On se sert de couleurs, on peint avec le sentiment. » Et cela est si
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vrai que les fils authentiques de Watteau ne sont même pas des peintres : c'est toute l'école de « genre » à la française, les Baudoin, les Deshays, les Rosl57n, les Lavreince, tous les aquarellistes, gouachistes, dessinateurs et les petits graveurs, Eisen, Cochin, Gravelot, Moreau le Jeune, Saint- Aubin, Debucourt, — c'est toute une tradition de réalité élégante, qui se prolonge jusqu'à Gavarni, et que nous devons à Watteau.
Chose curieuse ! Le réalisme était dans l'air à cette époque. Aux environs de 1700, toute la France imitait la Flandre ou la Hollande : mais elle n'y puisait que lourdeur, triviaUté. Pour af&ner ce réalisme, pour l'aiguiser d'esprit, d'urbanité, de sentiment, il faut ce quasi-étranger, ce demi-Flamand de Watteau. Comme Greco à Tolède ou van Dyck à Windsor, c'est lui qui trouve, crée le goût national et donne à notre école le moyen d'être elle-même : il l'a francisée, mieux encore, parisianisée.
Et cette action s'étend, je le crois, plus loin encore : elle déborde en partie le domaine de la peinture. Qui peut, sans songer à Watteau, sans y reconnaître le souvenir d'une de ses images, lire certaines pages des Confessions de Rousseau, comme la journée d'idylle entre Mesdemoiselles Galley et de Graffenried ou, dans le
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voyage à Turin, voir Jean- Jacques aux pieds de Madame Basile? Qui pourrait, sans penser à Watteau, dans la comédie de Beaumarchais, écouter certaines scènes de Chérubin et de la comtesse, d'un tour délicieusement « romance » et troubadour? Rappelez- vous la chanson sur l'air de Malbrouck, le petit page déguisé en
fiUe :
J'avais une marraine.
Que mon cœur, mon cœur a de peine!...
Et ce n'est pas tout. Ce thème charmant, il va être repris bientôt par un être de génie qui en fera une chose ailée et irmnorteUe : et sous les notes de Mozart, c'est encore l'âme de Watteau qui chante dans l'air de la Comtesse et dans l'air de : Mon cœur soupire...
Il resterait un dernier chapitre à esquisser : l'histoire de la gloire de Watteau, ou plutôt son écHpse pendant la tyrannie de David et la domination de la mode impériale. Il y am"ait encore là plus d'une nuance à introduire, plus d'une distinction à faire. On verrait que les vrais amateurs, un baron Denon, un cardinal Fesch, sans parler des Anglais, jamais ne manquèrent à Watteau. Le mépris ne fut que le fait d'un petit
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nombre de fanatiques. Mais prenons garde ! Aujourd'hui que Watt eau fait aux enchères pubHques des prix d'œuvres de Rembrandt ou de portraits anglais, et où ses moindres dessins se paient en milliers de dollars, sa gloire n'est pas moins en danger qu'au temps où les fureteurs les ramassaient pour quelques sous dans les boîtes des quais et où l'Embarquement pour Cythère, dans les salles de l'Académie, servait de cible aux boulettes de pain et de papier mâché dont le criblaient les sans-culottes. Une nouvelle école est née, école d'abstracteurs, race ennemie de la nature, qui prétend disséquer la vie et la reconstruire sur la toile selon les lois de la pure raison. Cette école, fatiguée des improvisations de l'impressionnisme, comme de la plate vulgarité naturaliste, refuse à l'art de peindre le droit d'être un art d'imitation. Elle tourne le dos à la nature et remplace toute réahté par des pénétrations de cubes, de cylindres et de polyèdres. Ces ascètes, plus intolérants que les moroses disciples de Guérin et de Girodet, veulent dénier à l'art toute puissance émotive et tout charme d'illusion. Ils bannissent tout ce qui est beauté, sentiment, poésie. Contre ces faux classiques, Watteau est d'actuahté. Je n'ignore pas le péril d'un art qui se hvre à là sensiblerie. Entre ces deux excès du cœur et de
la raison, enseignez-nous, Antoine Watteau, la mesure française du goût et de la beauté !
Au reste, j'ai tort peut-être de réduire Watteau à cette formule du sentiment. Comme tous les grands maîtres, et plus uniquement qu'eux tous, il nous a fait surtout l'histoire de son cœur. Mais dans sa courte vie il a touché à tous les genres. Il a inventé un décor pour la vie intime et fait pour son plaisir quelques-uns des plus puissants portraits du siècle. Il a peint la guerre et l'amour, la comédie, la Fable. Il a fait VAntiofe, le Pierrot, V Embarquement, l'Enseigne, c'est-à-dire quelques-uns des plus magnifiques tableaux qui existent dans l'univers. Il a créé un art et une manière de sentir. Autour de lui s'est formée une école de Paris qui succède à celles d'Anvers, d'Amsterdam, de Venise, de Séville et qui peut-être les égale. Contemporain de Louis XIV (il meurt l'année où naît Mme de Pompadour), son œuvre contient à l'avance tout le siècle de Louis XV. Et qui sait si l'idée obstinément aimable que nous nous faisons de la Régence n'est pas encore un reflet de Watteau? Enfin il a créé au-dessus de la vie un monde de paix et de bonheur, une île de contemplation et de béatitude, où palpite à jamais le plus beau des rêves d'amour. N'est-ce pas lui faire tort qu£ de continuer à le traiter en petit maître?
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Et qui dans l'art — à cela près qu'il n'a jamais peint la douleur ou qu'il a le courage de dissimuler la sienne dans un sourire — qui donc (au moins dans l'art français) est plus grand que cet enchanteur et que cet éphémère?
Nous avons cru bon de réunir aux quelques lignes que nous avons conservées de Watteau, le peu de textes contemporains qui nous parlent de lui, et qui doivent passer pour les sources de sa biographie.
Pour les biographies du dix-huitième siècle, il n'a pas été fait de critique sérieuse de ces documents. Le plus important, de beaucoup, est la notice de Julienne, qui écrivait douze ans après la mort de Watteau. Gersaint, dans sa notice de 1744, ne fait guère que répéter Julienne, quelquefois dans les mêmes termes ; il ne constitue un témoignage indépendant qu'en ce qui concerne les rapports de Watteau avec le pont Notre- Dame, Sirois et sa boutique, l'histoire deV Enseigne; et même sur ces points, il lui arrive de se tromper.
La notice de Caylus n'ajoute que peu de chose aux faits déjà connus par les biographes précédents. Son principal intérêt consiste en anecdotes et souvenirs personnels, qui se glissent dans le cours d'une dissertation esthétique assez curieuse ; c'est en efEet un des premiers textes oii l'on sente le nouveau goût qui annonce l'école de Vien et de David. Cette notice a été publiée par les Concourt en 1855, dans leurs Portraits intimes du dixhuitième siècle, d'après une copie manuscrite. En 1887, Paul Henry a publié un texte différent d'après le ma-
nuscrit autographe de la Sorbonne. Mais ce texte, dit « original », n'est qu'un brouillon de Caylus, et d'une langue souvent informe ; le vrai texte est bien celui de la copie publiée par les Concourt. Il vient d'être réédité en une plaquette charmante des Cahiers de France et de Flandre par mon ami M. André de Poncheville.
On trouvera ici :
1° Les billets et reçus de Watteau ;
2° Les lettres contemporaines qui nous parlent de lui ;
3" Les mentions de VA Imanach royal ;
40 Les extraits des registres de l'Académie.
Ces quatre espèces de documents constituent, avec l'acte de baptême du peintre, tout ce que nous possédons sur lui de documents originaux.
Ces lettres ont été publiées dans les Archives de l'art français, t. II, p. 210. Elles avaient été données en novembre 181 2 par l'abbé de Tersan à la marquise de Crollier, l'élève de Greuze, chez qui M. de Vèze en prit une copie.
A monsieur Cersaint, marchand sur le pont Notre-Dame, de la part de Watteau.
Du samedi.
Mon ami Gersaint,
Oui, comme tu le désires, je me rendrai demain à dîner avec Antoine de La Roque, chez toi. Je compte aller à la messe de dix heures à Saint- Germain-de-Lauxerrois ; et assurément je serai rendu chez toi à midi, car je n'aurai avant qu'une seule visite à faire à l'ami Molinet qui a un peu de pourpre depuis quinze jours.
En attendant, ton ami
A monsieur de Julienne, de la part de Watteau, '' par exprès.
De Paris, le 3 de mai [1721].
Monsieur!
Je vous fais le retour du grand tome premier de l'écrit de Léonardo de Vincy, et en même temps je vous fais agréer mes sincères remerciements. Quant aux lettres en manuscrit de P. Ruhens, je les garderai encore devers moi si cela ne vous est pas trop désagréable en ce que je ne les ai pas encore achevées! Cette douleur au côté gauche de la tête ne m'a pas laissé sommeiller depuis mardi et Mariotti veut me faire prendre une purge dès demain au jour, il dit que la grande chaleur qu'il fait l'aidera à souhait. Vous me rendrez satisfait an delà de mon souhait, si vous venez me rendre visite d'ici à dimanche: je vous montrerai quelques bagatelles comme les paysages de Nogent que vous estimez assez par cette raison que j'en fis les pensées en présence de Mme de Julienne à qui je baise les mains très respectueusement.
Je ne fais pas ce que je veux en ce que la pierre grise et la pierre de sanguine sont fort dures en ce moment, je n'en puis avoir d'autre.
A monsieur de Julienne de la part de Watteau.
De Paris, le 3 de septembre [1720].
Monsieur!
Par le retour de Marin qui m'a apporté la venaison qu'il vous a plû m'envoyer dès le matin, je vous adresse la toile où j'ai peinte (sic) la tête du sanglier et la tête du
renard noir, et vous pourrez les dépêcher à M. de Losmesnil, car j'en ai fini pour le moment. Je ne puis m'en cacher mais cette grande toile me réjouit et j'en attends quelque retoux de satisfaction de votre part et de celle de Mme de Julienne qui aime aussi infiniment ce sujet de la chasse, comme moi-même. Il a fallu que Gersaint m'amenât le bonhomme La Serre pour agrandir la toile du côté droit, où j'ai ajouté les chevaux dessous les arbres, car j'y éprouvais de la gêne depuis que j'y ai ajouté tout ce qui a été décidé ainsi. Je pense reprendre ce côté-là dès lundi à midi passé parce que dès le matin je m'occupe des pensées à la sanguine. Je vous prie de ne pas m'oublier envers Mme de Julienne à qui je baise les maints.
A monsieur de Julienne.
Monsieur!
Il a plû à M, l'abbé de Noirterre de me faire l'envoi de cette toile de P. Rubens oii il y a les deux têtes d'anges, et au-dessous sur le nuage cette figure de femme plongée dans la contemplation. Rien n'aurait su me rendre plus heureux assurément si je ne restais persuadé que c'est par l'amitié qu'il a pour vous et pour M. votre neveu, que M. de Noirterre se dessaisit en ma faveur d'une aussi rare peinture que celle-là. Depuis ce moment oïc je l'ai reçue, je ne puis rester en repos, et mes yeux ne se lassent pas de se retourner vers le pupitre où je l'ai placée comme dessus un tabernacle! On ne saurait se persuader facilement que P. Rubens ait jamais rien fait de plus achevé que cette toile. Il vous plaira, monsieur, d'en faire agréer mes véritables remerciements à M. l'abbé de Noirterre jusques à ce que je puisse les lui adresser par moi-même.
Je prendrai le moment du messager d'Orléans prochain, pour lui écrire et lui envoyer le tableau du repos de la Sainte- Famille que je lui destine en reconnaissance.
Votre bien attaché ami et serviteur, monsieur!
A ces quatre billets publiés par de Vèze, viennent de s'ajouter deux fragments inédits, publiés par M. R. Tatlock dans le Burlington Magazine, avril 1921, p. 156.
Ces deux fragments sans date se lisent au revers de deux dessins représentant la même vieille mendiante, portant une boîte attachée par une bandoulière. L'un de ces dessins (au British Muséum, Goncourt, Catal., n** 385) la montre assise, l'autre, qui appartient à M. Augustin Birrel, la représente debout (Goncourt, Catal., no 442). Les deux fragments manuscrits sont deux brouillons de la même lettre. On ignore le destinataire. On apprend que Watteau était peintre du duc d'Orléans, ce qui montre, une fois de plus, qu'il n'a jamais été, comme on l'a dit, un méconnu. Le fragment semble dater des environs de 1716 (i).
Voici le fragment du British Muséum :
Monsieur, j'ai reçu aujourd'hui au matin vos deux lettres en\^semblê] qui ont autant donné de peine au facteur qu'elles [m'ont'] causé de surprise.
(i) Ajoutons, pour être complet, un autre dessin de l'ancienne collection de miss James, portant au verso un brouillon de lettre où il est question du duc de von Shire (Devonshire). Goncourt, Catal., p. 354.
Le fragment appartenant à M. Birrel est plus développé.
Monsieur, j'ai reçu aujourd'hui vos deux lettres ensemble qui ont autant donné de peine au facteur pour me les remettre en main qu'elles m'ont causé de surprise par la qualité que vous me donnez de peintre de son A. A. Monseigr. le duc d'Orléans, moi indigne et qui n'a (sic) aucun talent pour y aspirer à moins que d'un miracle. J'ai tant de foi en vos reliques que je ne doute nullement de son accomplissement si vous voulez avoir la honte de joindre vos prières au désir que j'ai d'acquérir du crédit et de la faveur. Mes désirs sont sans bornes. Quand me...
Il faut joindre à ces lettres un reçu de Watteau.
J'ai reçu de Mgr le duc d'Orléans 260 livres pour un petit tableau qui représente un jardin avec huit figures. Fait à Paris, le i^ août l'an 1719.
Antoine WATTEAU.
Un autre reçu, pour le tableau du Contrat de mariage, se trouverait dans les archives de la maison d'Arenberg (Goncourt, Catal., p. 147). M. le marquis de Biron l'aurait vu. Il n'a jamais été publié.