CHAPITRE VIII
Le baron rentra vers l'heure du dîner; il avait presque entièrement repris son calme et sa bonne humeur- Non-seulement il confirma tous les détails qu'Edouard tenait de Rose et du bailli, mais même il raconta quelques anecdotes sur les montagnards, où luimême avait joué un role. 11 dit que les chefs étaient en général des hommes d'honneur, et que leur parole était une loi pour leur famille ou leur clan.— Ils ont tort, ajouta-t-il, de prétendre toutefois , comme cela est dernièrement arrivé, que leur lignage, qui repose en grande partie sur les chants de leurs sennachies ou bardes, puisse être compare à celui des nobles maisons des basses terres dont les litres s'appuient sur des chartes anciennes et des edits de divers rois d'Ecosse. Telle est néanmoins leur présomption, qu'ils estiment peu ceux qui possèdent de tels titres, disant que ces hommes renferment tous leurs biens dans une peau d'agneau. Ainsi s'expliquait naturellement la cause de la querelle du baron et de son allie le montagnard. M. Bradwardine rapporta en outre sur les mœurs les usages et les coutumes de cette race patriarcale, des particularités qui piquèrent tellement la curiosité d'Edouard, qu'il demanda au baron s'il ne serait pas possible de faire une excursion dans ces montagnes, dont il avait aperçu au loin l'imposante barrière et qu'il avait un extrême désir de connaître. Le baron lui répondit que rien ne serait plus facile, sitôt que les hostilités seraient terpnées, parce (ju'alorsil }uj dpnnerail des Isltres pour les princi-
paux chefs, qui le recevraient dans leurs manoirs avec toute la cour-» toisie possible.
La conversation continuait sur ce sujet, lorsque la porte s'ouvrit, et l'on vit entrer dans l'appartement un Highlandais en costume de guerre complet, introduit par Saunderson. Si le sommelier n'eût pas rempli avec calme et dignité sa charge de maître des cérémonies ; si M. Bradwardine et sa fille n'eussent pas gardé leur sang froid, Edouard eût certainement cru voir entrer un ennemi. 11 lui frappé néanmoins de celte apparition, parce que c'était la première fois qu'il voyait un montagnard d'Ecosse dans le vrai costume national. Ce Gael était un jeune homme vigoureux, au teint brun, de petite taille ; l'art avec lequel son plaid était arrangé, mettait en relief ses formes robustes. Son kilt ou jupon court montrait à na ses jambes nerveuses; sa bourse de peau de bouc pendait devant lui, avec un poignard d'un côté, et un pistolet tout acier de l'autre, armes ordinaires des montagnards; sa toque portait une petite plume, qui montrait ses prétentions au titre de duinhewassel, espèce de gentilhomme ; sa large épée battait à son côté, une large ou bouclier pendait sur son épaule ; il tenait de la main gauche un long fusil espagnol ; de l'autre, il ôta sa loque ; et le baron, qui connaissait les usages des Highlandais, et savait comment on devait leur parler, lui dit aussitôt, avec un ton de dignité, sans se lever, si bien qu'Edouard crut voir un souverain recevant un ambassadeur : — Soyez le bien-venu, Evan-Dhu-Maccombich; quelles nouvelles avez-vous à me donner de Fergus Mac-Ivor Vich-Jan-Vohr? — Fergus Mac-Ivor Vich-Jan-Vohr, répondit l'ambassadeur en bon anglais, vous offre ses salutations, baron de Bradwardine et de Tully-Veolan, et vous témoigne qu'il voit avec peine qu'un nuage se soit interposé entre vous et lui, et vous ait empêché de prendreen considération la vieille amitié et les alliances de vos deux maisons. Il désire que ce nuage se dissipe, que les relations se rétablissent entre le clan Ivor et la maison de Bradwardine, comme au temps où il n'y avait entre vous d'autre pierre qu'un œuf, et d'autre arme que le couteau de table. Il espère que vous direz comme lui, que ceci vous afflige, et que désormais personne ne demandera si le nuage est descendu de la montagne dans la vallée, ou s'il s'est élevé de la vallée à la montagne; celui qui pouvait s'armer de l'épée ne frappe pas avec le fourreau ; et malheur à qui perdrait soq ami à cause de l'orage d'une matinée de printemps.
Le baron répondit avee toute la dignité couvenable qu'il connaissait le chef du clan Ivor pour un homme dévoué au roi, et qu'il était fâché qu'un nuage se fût jeté entre lui et un gentilhomme de principes aussi purs; — Car, dit-il, lorsque les hommes se forment en société, bien faible est celui qui reste sans frère.
Les doux parties étant satisfaites, pour solenniser convenablement la réconciliation entre les augustes personnages, le baron fit venir un flacon d'usqnebaugh, et en remplit un verre qu'il but à la santé et à la prospérité de Slac-lvor de Giennaquoich , marque de courtoisie à laquelle l'ambassadeur celtique s'empressa de répondre en remplissant aussi un verre de cette liqueur généreuse^ et en le vidant avec fous les souhaits d'usage pour la famille Bradwardine. Après que l'on eut ratifié de part et d'autre les préliminaires généraux du traité de paix , l'envoyé alla prendre Macwheeble pour convenir de certains articles secondaires, dont on ne pensa pas qu'il fût nécessaire d'ennuyer le baron. Ces articles avaient probablement rapport à la cessation du tribut, et le bailli trouva le moyen d'arranger la chose de manière que son maître ne crût pas sa dignité compromise. Du moins, il est certain que les plénipotentiaires ayant bu une bouteille de brandy , laquelle ne lit pas plus d'efîet sur ces deux individus, coutumiers du fait, qu'elle n en aurait fait sur les deux ours de l'entrée de l'avenue, Evan-Dhu Maccombich, que l'on avait instruit de fout ce qui concernait le vol de la nuit précédente, promit de faire retrouver les vaches, qui, suivant lui, ne devaient pas être loin. — Ils ont Wmé l'os, ajouta-t-il, mais ils n'ont pas eu le temps de sucer la moelle.
NolTO.feéros, ayant accompagné Evaii-Dhu, fut vivement frappé de la manière franche dont il prit ses informations et dont il promit d'en faire un prompt usage. Evan-Dhu, de son côté, fut très flatté de l'attention que Waverley avait mise à l'écouter, de l'intérêt que lui inspiraient ses questions, et du désir qu'il témoigna de connaître par lui-même les mœurs et le pays des montagnards. Sans autre cérémonie, il invita Edouard à faire avec lui une petite promenade de dix ou quinze milles dans les montagnes , pour voir l'endroit où l'on avait conduit les vaches. — Car il est probable, ajouta-t-il, que vous n'avez jamais vu et que vous ne verrez jamais rien de semblable de votre vie, si vous ne venez parmi nous.
Le capitaine Waverley sentit sa curiosité vivement excitée par l'idée de visiter l'antre d'un Cacus highlandais; il prit toutefois la précaution de s'informer du caractère de son guide. On lui assura que s'il y avait eu le moindre danger à courir, l'invitation ne lui eût pas été faite, et qu'il n'y avait à craindre qu'un peu de fatigue ; et comme Evan lui proposa de passer un jour en revenant au manoir de son chef, où il était sûr d'être bien accueilli, cette course n'avait en apparence rien de redoutable Rose cependant devint pâle lorsqu'elle en ou'U parler , ««lis la baron, à qui pUiadit la vive
curiosité de son jeune ami, n'essaya fias de le refroidir en lui parlant de périls imaginaires ; et, accompagné d'une espèce de gardechasse qui portait sur ses épaules un havresac rempli de lout ce dont on pouvait avoir besoin, notre héros se mit en route, un fusil de chasse sous le bras, avec son nouvel ami Evan Dhu. Leur suite se composait du garde-chasse sus-mentionné, et de deux hommes dBvan, dont l'un portait sur son épaule une hache à long manche, dite de Lochaber, et l'autre une longue carabine. Evan, sur la remarque d'Edouard, lui dit que cet appareil militaire était tout à fait inutile jioursa sûreté, maisqu'il avait voulu, ajouta-t-il en ajustant son plaid avec dignité, se montrer à Tully-'Veolan d'une manière Convenable, et comme le devait le frère de lait de Vich-Jan-Vohr. — Je voudrais, dit-il, que le Saxon chiinhéwassel (le gentilhomme aïiglais) vit notre chef avec sa queue! — Avec sa queue! répéta Edouard d'un accent de surprise. — Oui, avec sa queue, ou sa suite, quand il visite quelqu'un de son rang. Il y a, continua-t-il en arrêtant son compagnon déroute et se dessinant fièrement tandis qu'il comptait avec ses doigts les divers officiers de la maison de Mac- Ivor; il y a son henchman, ou homme de sa droite; et puis son barde ou poète; et puis son bladicr ou orateur pour haranguer les grands personnages qu'il visite; et puis son GiUij-inore, ou écuyer chargé de porter les armes, l'épée, la targe et le fusil ; et puis son Gilly-casfliuch, qui le porte sur son dos lorsqu'il faut traverser les ruisseaux et les petites rivières ; et puis son Gilty-comstrian , qui mène son cheval parla bride dans les chemins escarpés etdiffîciles; et puis son Gilly-tnish-harnish, pour porter son havresac; et puis le joueur de cornemuse, et le domestique du joueur de cornemuse, et enfin une douzaine de jeunes gens qui n'ont autre chose à faire que de suivre le laird, et de se tenir toujours prêts à exécuter les «joindres ordres de Son Honneur. — Est-ce que voire chef entretient ordinairement tous ces gens-là? — Oui, tous, et beaucoup d'autres qui ne sauraient où se coucher sans la vaste grange de Glennaquoich.
Evan Dhu, pour abréger la route, continua d'exalter la grandeur de son chef dans la paix et dans la guerre, jusqu'à ce qu'ils fussent au pied de ces montagnes qu'Edouard n'avait encore vues que de loin. Ils entrèrent vers le soir dans un de ces défilés efirayants qui communiquent desHighIands aux basses terres; le sentier, extrêmement raide et raboteux, tournait entre deux roches imposantes, et suivait à sa gauche le lit qu'un torrent écumeux, grondant audessous, paraissait s'être creusé depuis des siècles. Quelques rayons obliques du soleil couchant éclairaient la profondeur du torrent, et rendaient visibles les rochers et les chutes d'eau dont il étaitsemé. L'espace qui séparait le sentier du torrent formait un véritable précipice. On apercevait çà et là un quartier de granit suspendu, un arbre rabougri qui enfonçait ses racines tortueuses dans les fentes du rocher. A droite, la roche qui s'élevait au-dessus du sentier était également escarpée, inaccessible; mais à gauche, au-delà du torrent, la pente était couverte d'un bois taillis où s'élevaient quelques pins. — C'est ici, dit E^an, le défilé de Ballybrough, où, dans les anciens temps, dix montagnards du clan de Donnochie tinrent contre cent hommes des basses ternes. On peut voir encore les tombes de ceux qui furent tués dans ce petit fond de l'autre côté du torrent, où, si vous avez de bons yeux, vous distinguerez des taches vertes sur la bruyère. Mais voici un earn, que vos gens du midi appellent un aigle; vous n'avez pas en Angleterre d'oiseau de cette espèce; il va chercher son souper dans les terres de Bradwardine,maisje veux lui envoyer une balle.
Il tira dessus aussitôt et manqua le monarque des tribus emplumécs, qui, sans avoir l'air d'entendre le sifflement de la balle, continua majestueusement son vol vers le sud. Un millier d'oiseaux de proie, faucons, milans, corneilles et corbeaux, cfTrayés par le coup de fusil, quittèrent les retraites qu'ils s'étaient déjà choisies pour la nuit, mêlant leurs cris rauques et discordanis que renvoyait l'écho des rochers, et qui se confondaient avec le fracas du torrent Evan, un peu désappointé d'avoir manqué l'oiseau lorsqu'il eût voulu donner une preuve de son adresse, se mit à recharger son fusil en sifflant un pibroch pour dissimuler sa confusion, et, sans adresser un seul mol à son compagnon de voyage, continua de monter le défilé; il plongeait sur un vallon étroit, entre deux montagnes très hautes et couvertes de bruyère. Le torrent se trouvait toujours sur la roule, et ils furent de temps à autre obligés de franchir ses détours ; cas dans lesquels Evun offrait constamment à Edouard de le faire porter par ses domestiques, ce que noire héros, qui avait toujours été assez bon piéton, refusait sans cesse, pour montrer à son guide qu'il ne craignait pas de.se mouiller les pieds; il voulait, il est vrai, sans trop d'affectation, ôier à Evan l'opinion qu'il avait des habitants des basses terres, et parliculicrcment des Anglais, qu'il regardait comme des gens efféminés. A l'issue de ce vallon, ils arrivèrent à une fondrière d'une dimension effrayante, pleine de larges ouvertures qu'ils franchirent avec beaucoup de difficulté et de danger, par des chemins que les montagnards seuls avaient suivis jusque-là. Le sentier, ou plutôt la portion de terre un peu «olide où nos deux voyageurs nianli.iiiiul tmilôt à sec, tantôt dans ieau, était rude, rompu, et daus beaucoup d'eudruits marécageux
et peu sûr. Quelquefois même ils étaient obligés de s'élancer d'un talus sur un autre, en franchissant un espace où un homme eût probablement disparu. Ce n'était qu'un jeu pour les Highiandais, qui portaient des brogues à semelles minces faites pour de tels chemins, et faisaient preuve d'une agilité particulière; mais Edouard commençait à trouver cet exercice inaccoutumé , plus fatigant qu'il ne s'y était attendu. Les derniers rayons du soleil couchant les guidaien ta travers la fondrière; mais cette lueur disparut presque eutièrementau pied d'une petite montagne escarpée etpierreuse, quenos voyageurs avaient à gravir. La nuit toutefois était belle et claire; et Waverley, rassemblant toute son énergie morale pour supporter la fatigue physique, continua de marcher bravement, mais enviant en son cœur la vigueur des montagnards, qui, sans donner le moindre signe de lassitude, couraient toujours avec la même rapidité de pas, ou plutôt de trot, depuis le commencement du voyage. On pouvait alors avoir fait environ quinze milles. Lorsqu'ils eurent monté la colline, et qu'ils commencèrent à la descendre sur l'autre côté au milieu d'un bois épais, Evan Dhu dit quelques mots à ses domestiques, en conséquence desquels un desmontagnards se chargea du bagage d'Edouard, porté jusque-là par le garde-chasse, qui partit avec l'autre montagnard dans une direction différente. Waverley demanda le motif de cette séparation à Evan, qui lui répondit qu'il envoyait l'homme des basses terres passer la nuit dans un hameau éloigné d'environ trois milles, attendu qu'à moins d'être un ami particulier de Donald Bean Lean, le digne montagnard qu'il croyait le détenteur des vaches enlevées, ou ne pouvait, sans l'indisposer, s'approcher de sa retraite. Cette observation satisfit Edouard, et fit taire le soupçon qui avait surgi tout à coup dans son cœur au moment où il s'était vu en tel lieu, à une telle heure, séparé de son compagnon presque anglais. Evan ajouta aussitôtaprèsqu'ildevaitlui-même aller en avant pour annoncer leur visite à Donald Bean Lean, parce que l'arrivée inattendue d'un sidier roy (soldat rouge) pourrait causer au "chef une surprise désagréable, et sans attendre de réponse, il partit au trot, et fut bientôt hors de vue.
Waverley fut ainsi abandonné à ses réflexions, le montagnard à la hache d'aimes parlant à peine anglais. Ils traversèrent un épais bois de pins dont la profonde obscurité empêchait de voir la trace d'un sentier; mais le montagnard semblait lu trouver par instinct; il marchait sans hésiter et d'un pas rapide, el Edouard le suivait d'aussi près qu'il le pouvait. Après avoir parcouru une certaine étendue de chemin sans lui adresser un seul mot, il ne put s'empêcher de lui dire : — Arriverons-nousbientôt? — La caverne est àtroisou quatre milles, répondit le Highiandais; mais comme le Duinhe-Wassel est un peu fatigué, Donald pourra envoyer il enverra le currayh.
Cela n'apprenait pas grand'chose au voyageur. Qu'est-ce que ce curragh qu'oului promettait? un homme? uncheval?une charrette? une chaise de poste? et l'homme à la hache d'armes ne fit d'autre réponse auxquestionsqu'il réitéra, que : — Oui, oui, curragh. Mais bientôt, à la sortie du bois, ils se trouvèrent sur le bord d une large rivière ou d'un lac, et son guide lui indiqua qu'il fallait s'asseoir pour attendre quelque temps. La lune, qui se levait, lui fit voir l'étendue d'eau qu'il avait devant lui, et les formes vagues et confuses des montagnes qui paraissaient l'environner. Le repos el l'air pur et frais d'une nuit d'été remirent un peu notre Edouard de la fatigue de son pénible voyage : il respirait avec délices les parfums des fleurs du bouleau baignées de la rosée du soir. Il eut alors le temps de livrer ses pensées à l'idéal de sa iiosition. Il était là, sur les bords d'un lac inconnu, n'ayant pour compagnon qu'un sauvage montagnard dont il ignorait le langage; et il allait visiter la caverne de quelque brigand fameux, d'un autre Uobin Hood; on était au milieu de la nuit ; il avait voyagé avec danger et faligiu', avait été séparé de son domestique et abandiuiné par son guide ; que de circonstances propres à faire travailler une imagination romanesque, sans compter que cette situation devait lui paraiireincertaine sinon périlleuse! Ce qui contrastait désagréablement avec le reste, c'était la cause de son voyage, les vaches du baron : aussi rejelait-il cet incidentpeu noble sur le dernier |)laii du tableau. Tandis qu'il se livrait à ces rêveries, son compagnon lui frappa doucement sur l'épaule, et lui montrant du doigt un endroit devant eux au delà du lac, lui dit ; — Voilà la caverne. Une légère clarté parut au loin dans celle direction, elle s'accrut pardegres en volume et en éclat, el si'iiiblait un météore qui s'elevc au-dessus de l'horizou. Taudis (|u'Edouard observait ce phénomène, il crut entendre dans le lointain comme un bruit de rames. Le bruit augmentait à chaque instant, et un grand coup de sifflet parvint à son oreille dans la même direction. L'homme a la liaclie d'armes répondit aussitôt à ce signal de la même manière, et bientôt un bateau, coiiiluil par quatre ou cinq Highiandais, entra dans une petite anse, près de laquelle Edouard était as>is; il se leva ainsi que son compagnon pour aller au devant de deux vigoureux montagnards, qui le porlerenl oflicieuseuient dans le bateau, et à peine y fut-il placé que les rameurs, ayant repris leurs avirons , se mirenl à fendre rapidement les eaux du lac.
Vu profond sili'uce régnait partout et l'on n'entendait que l'air d'iinr chanson gaélique, ()iie l'iioniine plarc au gouvernail chantait à voix basse, et dom la cadence luoiiolone semblait régler le luuu-;
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
Teraent des rames. La clarté, dont on approchait de plus en plus, présentait par degrés un fo\er plus vaste et un plus grand éclat. Mais Edouard ne iwuvait distinguer si ce l'eu était nllurao dans une île ou en terre ferme. La surface limpide du lac reproduisait cette inasse éclatante de lumière, et on eût cru voir le char de feu dans lequel le Génie du mal des Orientaux parcourt la terre et Ponde. Quand ils furent plus prés, Waverley put reconnaître, à la lumière du feu, qu'il était au pied d'un roc escarpé et sauvage, qui s'élevait sur le bord de l'eau- Le front de ce roc, coloré d'un rouge sombre, formait un contraste étrange et même effrayant avec les sables voisins, qui de temps en temps et partiellement étaient éclairés par la pâle lumière delà lune. Le bateau touchait au rivage, et Edouard vit que ce "rand feu était amplement alimenté avec des branches de pin pirVeiix hommes qui, dans les reflets de la flamme, avaient f*air de deux démons; ils étaient placés devant l'ouverture d'une grande caverne dans laquelle l'eau dn lac semblait entrer; et il conjectura non sans raison que le feu avait été allumé pour servir de phare aux bateliers à leur retour. Ils ramèrent droit à la bouche de la caverne; et bientôt, retirant leurs avirons, ils abandonnèrent la barque à l'impulsion donnée; elle doubla la pointe ou plate-forme du rocher. l 'esquif après avoir parcouru environ deux fois sa longueur, s'arrêta juste à l'endroit par où l'on montait dans la caverne, au moyen de cinq ou six larges plateaux de roc superposés, si faciles et si réguliers, qu'on eût pu croire que c'était un escalier naturel. Au même instant on jeta une ouantité d'eau sur le feu, qui s'éteignit en sifflant, et la lumière disparut. Quatre ou cinq vigoureux montagnards enlevèrent \Vaverlev de la barque, le mirent sur ses pieds, et le conduisirent vers l'intérieur de la caverne. Il fit quelques pas dans l'obscurité, en marchant avec ses guides vers un bruit confus de voix qui semblaient sortir du rocher; et après avoir dépassé l'angle que formait cette route souterraine, il vit devant lui Donald Bean Lean et toute sa maison. , ,, . , ,•..•.,,..
L'intérieur de la caverne, très élevée en cet endroit, était éclaire par des torches de bois de pin qui jetaient en pétillant une lumière brûlante, et répandaient une odeur forte quoique non désagréable. A cette clarté se mêlait celle d'un grand feu de charbon de bois, autour duquel étaient assis cinq ou six Highlandais armés, tandis que d'autres enveloppés de leurs plaids , étaient couchés pêle-mêle dans les' enfoncements de la caverne. Dans une ouverture du rocher que le chef des Caterans appelait facétieusement son gardeinan''er étaient pendus par les pieds un mouton et deux vaches tués récemment. Le principal habitant de cette singulière demeure, accompagné d'Evan Dhu qui lui servait de maître des cérémonies, vint à fa rencontre de son hô!e et lui parut bien différent de ce qu'il «e l'était représenté. D'après la profession qu'il exerçait, le lieu désert qu'il habitait, les visages sauvages et guerriers dont il était entoure, toutes choses bien faites pour inspirer de l'effroi, 'SVaverley s'attendait à trouver un homme à formes gigantesques, à figure farouche et terrible, que Salvator eût place au milieu d'un de ses groupes de bandits. Donald Bean Lean était tout l'opposé de ce portrait de fantaisie. 11 était mince et de petite taille; il avait une chevelure couleur de sable, et un teint pâle dont il tirait son surnom signifiant beauoa blanc ; et quoiqu'il fût vif, bien proportionné, agile, c'était d'ailleurs un être d'une médiocre apparence. 11 avait servi en France avec un grade subalterne; et pour recevoir dignement notre jeune Anglais, croyant sans doute lui faire honneur, il avait mis de côté son vêtement" de montagnard, et avait pris un vieil uniforme bleu et rouge, et un chapeau à plumes; mais loin de se montrer ainsi à son avantage , il paraissait si peu en rapport avec tout ce qui l'entourait, que Waverley se fût mis à rire s'il n'eût pas craint d'être impoli ou de compromettre sa sùrelé. Le chef reçut notre jeune capitaine avec toutes les démonstrations de la politesse française et de l'hospitalité écossaise; il paraissait connaître parfaitement son nom et sa famille, et particulièrement les principes politiques de son oncle, dont il fit beaucoup de compliments à Waverley, lequel trouva prudent de ne répondre à cette partie du discours que d'une manière vague. Edouard s'était assis assez loin du feu de charbon, pour ne pas être incommodé par la chaleur qui se joignait à celle de la saison ; une grande fille highiandaise vint placer devant lui, Evan et Donald Bean, trois vases fait avec des douves cerclées, et contenant de feanar»ic/i, sorte de bouillon très concentré, préparé avec un morceau particulier de l'intérieur du bœuf. Après ce mets qui, quoique grossier, fut trouvé exquis, grâce à la fatigue et à la faim, on servit en abondance des tranches de viande rôties sur les charbons; elles disparaissaient devant Evan et Donald avec une promptitude si merveilleuse, que Waverley, 'out surpris, ne pouvait concilier leur voracité avec ce qu'il avait entendu dire de la sobriété des Hiirhlandais; il ignorait que cette sobriété n'avait lieu que dans la classe inférieure, et forcement : commecertains animaux carnassiers, les montagnards la mettaient en pratique habituellement, se réser- Tant de s'en dédommager dans l'occasion. Pour couronner le festin, le -whiskv fut largement versé; les Highlandais le burent copieusement et sans melange ; mais Edouard en ayant pris un peu avec de l'eau, ne trouva pas cette boisson assez bonne pour être tenté d'y revenir. Donald s'excusa beaucoup de ne pouvoir lui offrir du vin,
et lui dit que s'il eût été prévenu de sa visite vingt-quatre heures plus tôt, il s'en fût procuré, eût- on dû courir à quarante milles à la ronde : il ajouta qu'un gentilhomme ne peut faire plus pour celui dont il reçoit la visite que de lui offrir tout ce qu'il a de meilleur chez lui; qu'il ne faut pas chercher de noix là où il n'y a pas de noyers, et que l'on doit faire comme ceux avec lesquels on vit. Ensuite il se plaignit avec Evan Dhu delà mort d'un vieillard, Donnacha an Amrigh (ou Duncan du bonnet), devin qui, doué de la seconde vue, pouvait dire si les personnes que l'on recevait chez soi étaient des amis ou des espions. — Son fils Malcolm n'est-il pas Joi'shatr (doue de la seconde vue)? demanda Evan. — Oui, mais il ne vaudra jamais son père, reprit Donald Bean. Il nous prédit l'autre jour que nous allions recevoir la visite d'un grand personnage faisant route à cheval, et nous ne vîmes de toute la journée que Shemus Beg, le joueur de harpe aveugle, et son chien ; une autre fois il nous prédit un mariage, et il y eut un enterrement; et dans une incursion d'où il nous avait assuré que nous ramènerions une centaine de bêtes à cornes, nous prîmes, pour tout butin, le gros bailli de Perth.
Us causèrent après cela des affaires politiaues et militaires du pays; et Waverley fut étonné et même alarmé de voir qu'un t»mme de l'espèce de Donald connût si bien la force des troupes en garnison au nord du Tay. H savait exactement le nombre de recrues qui étaient venues avec Waverley des domaines de son oncle, et ajouta même que c'étaient de jolis garçons, ne voulant pas dire parla de beaux hommes, mais de bons soldats. Il rappela une ou deux particularités d'une revue générale du régiment, de manière à faire penser que le montagnard en avait été témoin oculaire; et Evan Dhu s'étant retiré pour dormir enveloppé dans son plaid , Donald demanda tout à coup à Edouard, d'un ton tout-à-fait expressif, s'il n'avait rien de particulier à lui dire. Waverley, surpris et en quelque sorte effrayé d'une question decette nature, lui répondit qu'il n'avait eu , en le visitant, d'autre motif que le désir de voir une habitation aussi curieuse. Donald Bean le regarda en face pendant quelques instants, et lui dit avec un air très significatif : — Vous auriez pu vous ouvrir à moi : je suis aussi digne de votre confiance que peut l'être le baron de Bradwardine ou Vich-Jan-Vohr ; mais vous n'en êtes pas moins le bienvenu chez moi.
Waverley se sentit saisi d'un frisson involontaire au langage mystérieux que lui tenait ce bandit hors la loi , et il n'eût pas la force de lui en demander le sens. Un lit de bruyère jonché de fleurs avait été préparé pour lui dans un coin de la caverne; il s'y coucha, se couvrit du mieux qu'il put de quelques vieux plaids , et observa quelques instants ce qui se passait dans cet antre. 11 vit à plusieurs reprises deux ou trois hommes entrer ou sortir sans autre cérémonie que de dire quelques mots au chef en langue gaélique, ou à un grand Highlandais qui paraissait son lieutenant et qui veillait pendant son sommeil. Il en entra deux qui semblaient revenir d'une excursion dont ils rendirent compte, et qui, sans façon, allèrent au gardemanger et coupèrent avec leurs dirks de larges morceaux de viande, qu'ils se mirent à faire griller et à manger. La boisson était dispensée d'une manière plus régulière; elle était distribuée soit par Donald lui-même, soit par son lieutenant, soit encore par la grande fille highiandaise dont nous avons déjà parlé , la seule femme qui se fût montrée dans la caverne. Toutefois , la distribution de whisky eût paru considérable pour d'autres que des montagnards habitrés à vivre en plein air et dans un climat très humide. A la fin, ces groupes mobiles se dérobèrent aux regards de notre héros, à qui le sommeil ferma les yeux: quand il les rouvrit le lendemain, le soleil était déjà élevé sur le lac, bien que ses rayons n'éclairassent que faiblement l'intérieur de la caverne du Roi, nom superbe que Donald Bean Lean avait donné à sa demeure.