‹ WaverleyChapitre 9 sur 231 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Le lendemain , Edouard se leva de bonne heure , et en se promenant aux environs du château , il se trouva soudain dans une petite cour, au fond de laquelle était le chenil où l'ami Davie tenait les quadrupèdes qui lui étaient confiés. 11 reconnut aussitôt Waverley ; et lui tournant le dos , comme s'il ne l'avait pas vu, il se mit à chanter ce fragment d'une vieille ballade :

La jeunesse aime vite et sa flamme est ardente :

Du merle entendez-vous l'accord?

Dans ses alTections la vieillesssc est constante. La grive se lait et s'endort.

Le courroux du jeune homme est un peu de fumée ;

Du merle entendez- vous l'accord'/ Le courroux du vieillard, la fournaise enflammée. La grive se lait et s'endort.

Le jeune homme, le soir, à table prend dispute :

Du uicrli' entendez-vous l'accord?

Mais dès l'aube uu vieillard a commence la lutte. La grive se tait et s'endort.

Waverley ne put s'empêcher de remarquer que Davie donnait à ces couplets une expression qui avait quelque chose de satirique : c'est pourquoi il s'aiiprocha de lui , et tâcha , par plusieurs questions , de lui faire dire le sens qu'il attachait aux paroles; mais Davie n'était pas d humeur à donner d'explication, et il sut, comme d'ordinaire, couvrir sa malice du manteau de la folie. Edouard tira seulement de lui que le lair 1 de Ralraawhappic était arrivé au manoir la veille au matin , ses bottes couvertes de saiig. Notre jeune officiiT passa ensuite dans le jardin, où il trouva le vieux sommelier, lequel n'essaya pas de lui cacher plus longtemps, qu'ayant été élevé dans la pépinièr.c de Sumack et compagnie, à Newcastle, il travaillait quelquefois aux plates-bandes , pour être agréable au laird et à miss Rose Grâce à une longue suite de questions adressées à Saundcrson , Edouard découvrit enfin , avec un sentiment de peine et de surprise que la déclaration soumise de Italmawhanplc avait été la couséquenco de son duel avec le baron, duel ifui avait oii

tè

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

lieu tandis que lui-même était encore dans son lit, et où le jeune laird avait été désarmé et blessé au bras droit. Mortifié de cette découverte, Edouard alla trouver M Bradwardine, et lui reprocha respectueusement del avoir prévenu dans son intention de se battre avec M. Falconer; chose qui pouvait le faire jujrer défavorablement, vu sa jeunesse etsa position nouvelle dans la oanicre militaire. La justification du baron futbeaucoup iroplonguepour être rapportée ici : il appuyasurceque l'outrapre leur étant commun, Balmawhapple, d'après les lois de l'honneur, était !enu de donner satisfaction à l'un et à l'autre ; à lui . par le combat, et à Edouaid, par ries excuses qui , faites et acceptées , non seulement devaient empêcher un autre duel , mais raème effacer le souvenir de l'affaire. Wavcrley ne fut peutêtre pas très satisfait du raisonnement du baron, toutefois il ne le réfuta point ; mais il maudit hautement le malheureux Ours qui avait donné lieu à la querelle. Bradwardine lui fit observer que, |uoique dans le blason l'ours fût représenté comme un animal doux .'t pacifique, il ne pouvait nier qu'il n'eût dans le caractère quelque chose de farouche, de grossier et de chagrin, et qu'il avait été la cause de beaucoup de querelles et de dissensions dans la famille de Bradwardine. — Je puis , ajouta-t-il , vous raconter une affaire qui m'est personnelle, et que j'eus malheureusement avec un de mes cousins au troisième degré du côté de ma mère , sir Ilew Halbert, qui eut le mauvais esprit de jouer sur mon nom de famille, comme ^11 eût été Bear-II'nn/en (gardien d'ours).

Le baron , après avoir insisté encore en quelques mots sur sa querelle avec sir Hew , n'ajouta rien de plus , sinon que tout s'était pa^sé d'une manière convenable.

Après avoir décrit avec une exactitude scrupuleuse les plaisirs de Tully-Veolan, pendant les premiers jiuirs qui suivirent ^arri^'ée d'Edouard, afin d'en faire connaître les habitants au lecteur, nous croyons inutile de continuer avec autant de détails. Il est probable qu'un jeune homme accoutumé à une plus joyeuse société se serait bientôt fatigué de la conversation d'un héraldiste aussi enthousiaste que M. de Bmdwardine; mais Edouard trouva une agréable variété dans ses entretiens avec la fille du baron , qui prenait le plus grand plaisir à écouter ses réflexions sur la littérature, et montrait elle-même un jugement exquis dans ses réponses. Elle s'était soumise avec complaisance, et même avec phiisir. à toutes les lectures que son père lui avait prescrites, quoiqu'il lui eût donné quelques lourds iu-folio sur l'histoire, et même d'énormes ouvrages de polémique religieuse; quant au blason, il s'était heureusement contenté de lui en donner une légère teinture. Le baron aimait sa fille comme la prunelle de ses yeux : sa douceur, son empressement à rendre ces petits services qui plaisent d'autant plus qu'on ne penserait pas à les demander, sa beauté, qui rappelait au baron les traits d'une épouse bien-aimée , sa piété vraie , et sa noble générosité , justifiaient l'affection du [ilus tendre des pères.

Cette tendress"^ n'allait pas cependant jusqu'où s'étend généralement la prévoyance paternelle, c'est-à-dire jusqu'à s'occuper de son avenir en lui assurant un riche douaire , ou en lui faisant faire un mariage avantageux. Tous les biens territoriaux du baron devaient, en vertu d'une ancienne substitution , passer après sa mort à un parent éloigné , et on pensait qu'il ne resterait que bien peu de chose à miss Bradwardine, car l'argent comptant du brave gentilhomme était depuis trop longtempsaux mainsdu baiili.Macwheeble pour que l'on pût attendre grand'chose de ce côté. Il est vrai que le bailli aimait beaucoup son maître et la fille de son maître, mais moins cependant qu'il ne s'aimait lui-même. Il avait pensé qu'il pourrait faire annuler la substitution établie en faveur de la descendance mâle, et s'était même procuré à cet effet, sans payer, comme il s'en vantait , un avis signé d'un habile avocat d'Ecosse. Mais le baron ne voulut point écouter une telle proposition ; au contraire, il se faisait un plaisir cruei de mettre en avant que la baronie de Bradwardine était un fief mâle. — Comment se pourrait-il, s'écriait le baron d'un air triomphant, qu'une femme, et une femme de la famille de Bradwardine , fût m servitio e.cuendi , ten tlflrahendi caligas regis post baltaliam? ce qui veut dire eût pour - rvitudr doter les bottes du roi un jour de bataille ; or, c'e>t préeisénienl celle qui est attachée à la baronie de Bradwardine. Non , sans doute, proculduhto, ajoutait-il; beaucoup trop de femmes aussi mérilaules que Hose ont été exclues de la succession avant qu'elle vînt jii-qnà moi, et le ciel me préserve de faire autrement que mes .î'Mix , ft d'attenter au droit de mon parent Malcolm Bradwar- 1 Ile i! liicligrabbi'.

Le liaibi qui,. en sa qualité de premier ministre, avait reçu coni- Kiunination de cette décision souveraine, se contentait de déplorer ascc Saiiiidersun, le ministre de l'intérieur, l'insouciance du baron. Is causaient un jour ensemble du projet d'unir Roseau jeune laird ,le Ba'mawhapjile , qui avait un beau domaine très peu grevé. — C'est un jeune hoiiiiiie sans défaut, aussi sobre qu'un saint, disait |i; bailli, si vous tenez l'eau-de-vie loin de lui, et lui loin de l'eaud.e-vie. et à qui, en un mot, ou ne |M:ut repruelicr que devoir parfois de pcliles gens , comme Jiiiker, le niaichand de cluMaux , et Gibby , le joueur de cornemuse de Cupar ; mais il se corrigera , monsieur Saundersôn , il se corrigera. — Comme la bière aigre eu

temps chaud, ajouta Davie Gellatley, qui se trouvait plus près des interlocuteurs qu'Us ne l'imaginaient.

Miss Bradwardine avait toute la simplicité et la curiosité d'une écolière ; elle profila de l'occasion que lui ollrait la visite d'Edouard pour augmenter ses connaissances littéraires. Waverley fit venir de sa garnison quelques livres qui ouvrirent à Rose une source nouvelle de jouissances. Les meilleurs poètes anglais en tout genre faisaient partie de cette précieuse cargaison. La musique et les fleurs même se trouvèrent bientôt négligées, et Saunders en fut nonseulement affligé , mais même il commença bientôt à se dégoûter d'une occupation qui ne lui attirait plus le moindre remerciement. Les nouveaux plaisirs de miss Bradwardine lui devenaient chaque jour d'autant plus chers , qu'elle les partageait avec un ami doué de goûts semblables. L'empressement d'Edouard à commenter, à réciter , à expliquer les passages difficiles , donnait à sa société un prix inestimable, et la tournure romanesque et un peu étrange de son esprit enchantait une jeune fille qui avait trop peu d'expérience pour en remarquer les défauts. Lorsque le sujet le touchait, et qu'il se trouvait tout à fait à son aise, Waverley déployait cette éloquence naturelle, animée et quelquefois brillante, plus puissant* sur un cœur de femme que la figure, les manières, la réputation et la fortune. Tout cela mettait nécessairement dans un danger croissant la paix du cœur de la pauvre Rose , danger d'autant plus imminent que le baron , profondément plongé dans ses études favorites, regardait comme au-dessous de sa dignité de s'occuper de ce que faisait sa fille. Les femmes de la maison de Bradwardine étaient, à son avis, placées bien au-dessus des passions vulgaires. En un mot, il ferma si bien les yeux sur la conséquence naturelle des rapports établis entre Edouard et sa fille , que tout le voisinage en conclut qu'il avait compris les avantages d'une union entre Rose et le jeune et riche Anglais : en conséquence, on le proclama beaucoup moins fou qu'il n'avait paru l'èire jusque-là dans ses affaires d'intérêt. Si le baron cependant eût réellement songé à cette alliance, l'indifférence de Waverley eût été un obstacle insurmontable pour son projet. Depuis que notre héros avait vu un peu le monde, il s'était misa rougir de sa passion pour la sainte Cécile qu'il avait rêvée , et les réflexions qu'il fit à ce sujet l'empêchèrent pendant quelque temps de s'abandonner à des dispositions naturelles très inflammables du reste. Outre cela. Rose Bradwardine, quelque belle et aimable qu'elle fût, n'avait pas précisément le genre de beauté et de mérite qui captive une imagination romanesque : elle était trop franche , trop confiante , trop bonne ; qualités précieuses sans doute, mais qui repous.sent tout le merveilleux dont un jeune homme bouillant et fantasque aime à revêtir l'objet de son affection. Lui était-il possible de soupirer ou de trembler devant la jeune fille timide et eu'ouée qui lui demandait tautôt de tailler sa plume, tantôt de lui faire la construction d'une octave du Tasse , tantôt de résoudre une difficulté de grammaire. Tous ces incidents peuvent attacher à une certaine époque de la vie, mais non pas à l'entrée de la carrière, quand le jeune homme cherche plutôt un objet supérieur dont l'atlection lélève à ses propres yeux qu'un être faible qui s'attache à lui dans le même but. L'intimité qui existait entre miss Bradwardine et Waverley devait empêcher le jeune capitaine de ressentir pour elle autre chose que les sentiments d'un frère pour une sœur aimable ; tandis que , sans s'en apercevoir, la pauvre Rose avait conçu pour le jeune indifférent une passion qui faisait tous les jours de rapides progrès.

J'ai oublié de dire qu'Edouard, en faisant venir les livres de Dundee, avait demande et obtenu la permission de prolonger son absence. Le colonel lui avait écrit une lellre où il lui recommandait amicalement dene pas trop fréquenter certaines personnes qui, très estimables d'ailleurs, étaient connues pour ne pas aimer le gouvernement, et refusaient de lui prêter serment d'obéissance. Il ajoutait d'abord que ses opinions politiques étaient en danger, et qu'il pouvait aussi recevoir de fausses impressions religieuses de la part du clergé episcopal, qui cherchait avec une si grande malveillance à immiscer la prérogative royale dans les choses sacrées. Celte dernière insinuation fit connaître à Waverley les préjugés de son colonel ; il s'était aperçu que M. Bradwardine avait eu la délicatesse scrupuleuse d'éviter toute conversation politique, bien qu'il fût un des plus chauds parti^ausde la famille pioscrite. Pensant d'après cela qu'il ne serait fait aucune tentative pour le détourner de la voie gouvernementale, Edouard se disait qu'il y aurait de l'injustice à quitter brusquenieot la maison du vieil ami de son oncle, où il s'amusait et se rendait agréable, pour céder toutsiniplement à des préventions mai fondées. En cunséquence il répondit vaguement à son colonel, que sa loyauté le mettait à l'abri de tout danger, etil continua son séjour au manoir de TuUy-'Veolan.

11 y avait environ six semaines que duraitcette situation, lorsqu'un malin, sortant pour faire sa promenade habituelle avant le dejeuner, Edouard remarqua dans la maison un trouble extraordinaire; quatre laitières à jambes nues, tenant en main leurs seaux vides, accouraient avec des gestes frénétiques, et poussaient des cris perçants de surprise, de douleur et de colère. Un païen les aurait prises pour un groupe de DanaiJes échappées à leur chàlilUQDt. Elles

criaieiil : « Dieu nous aide! eh seigneur! » c'était tout ce qu'elles prononçaient, ce qui n'expliquait nullement la cause du désordre. Pour obtenir quelque explication plus précise, Waverley se rendit dans l'avant-cour, d'où il aperçut le bailli Macwheeble au milieu de l'avenue, excitant de tout son pouvoir son vieux poney. Il paraissait avoir reçu des ordres très pressés, et arrivait accompagné d'une dizaine de paysans qui n'avaient pas grand'peine à le suivre. Le bailli, trop affairé et trop plein de lui-même pour entrer en explication avec Edouard, fit appeler Saunderson, qui s'avança d'un air triste et solennel, et ils commencèrent aussitôt un entretien secret. Au milieu de tout cela, DavieGellalley était l'insouciance même. Toute chose nouvelle, heureuse ou malheureuse, mettait ses esprit en mouvement; il sautait, cabriolait, dan<ait, et chantait une vieille ballade. Mais, venant à passer trop près du bailH, il reçut de son fouet un avertissement qui convertit ses chants en pleurs. Waverley, en se dirigeant vers le jardin, vit le baron en personne qui arpentait et réarpentait laloHgueur de la terrasse, avec des enjambées aussi étendues que rapides, son front semblait couvert d'un nuage d'orgueil blessé et d'indignation, et son extérieur paraissait annoncer que toute question lui serait pénible, si même elle ne le blessait pas. C'est pourquoi "Waverley rentra dans la maison sans lui parler, et se rendit à la salle à manger, où il trouva sa jeune amie Rose, qui, sans montrer la fureur de son père, l'importance alfairée du bailli Macwheeble, ni le désespoir des laitières, paraissait chagrine et pensive. Un seul mot apprit tout à Edoua'rd. — Votre déjeuner, dit-elle, capitaine Waverley, sera un peu moins régulier qu'à l'ordinaire. Une bande de t^aterans est descendue cette nuit, et nous a enlevé toutes nos vaches à lait. — Une bande de Caterans? — Oui, des voleurs des montagnes voisines. Nous étions à l'abri de leurs pillages par le black-mail que nous payions à Fergus Mac-Ivor, mais mon père a pensé qu'il était indigne d'un homme comme lui de s'assujélir plus longtemps à une pareille avauic, il s'en est affranchi, et vous voyez ce qu'il en est résulté! Ce n'est pas la valeur de notre perte qui m'afflige, capitaine Waverley; mais mon père est tellement indigné de cet allront, il est si vif o.t si bouillant, que je crains qu'il ne veuille tenter de recouvrer ses vaches par la force : s'il n'est pas blessé lui-mèine, peut-être blessera-t-il quelques-uns de ces hommes sauvages; et alors plus de paix entre eux et nous, peut-être pour la vie. Nous ne pouvons d'ailleurs nous défendre comme autrefois, le gouvernement nous ayant pris toutes nos armes ; et mon respectable père est si téméraire ! Grand Dieu, qu'arrivera-t-il?

. La pauvre Kose n'eut pas la force d'en dire davantage, et elle répandit un torrent de larmes. Le baron entra dans ce moment, et en parlant à sa fille, il montra une dureté que Waverley ne lui avait encore vue avec personne. — Vous devriez rougir, dit-il, de pleurer devant un gentilhomme la perte de quelques bœufs ou de quelques vaches, comme la (ille d'un paysan du comté de Chester. Veuillez, capitaine Waverley, avoir une autre opinion de son affliction : sans doute elle dé|ilore cet état précaire des choses, qui expose les domaines de, son père au pillage de ces misérables brigands, quand on no lui a pas laissé une dizaine de mousquets pour se défendre.

Le bailli Macwheeble entra peu d'instants ajirès, et par le rapport qu'il fit sur les armes et munitions, confirma ce que venait de dire le baron : il lui exposa d'une voix triste que, quoique les gens du pays fussent disposés à suivre ses ordres, il ne fallait pas fonder sur eux beaucoup ù'espérance, vu que les seuls domestiques de Son Honneur avaient des épées et des pistolets, et que les pillards, au nombre de douze, étaient complètement armés, selon l'usage de leurs montagnes. Après ces pénibles observations, il prit une attitude de douleur silencieuse, branlant d abord la tète avec le mouvement lent d'une pendule qui va s'arrêter, puis il resta entièrement immobile, et courbé de njanière à former avec son corps un arc plus res.serré qu'à l'ordioflire. Le baron, cependant, se promenait dans rapparlcmcnl, agiti- par une muette indignation ; et jetant eiilin ses regards sur un vieux portrait représentant un homme acmé du toute» pièces, dont la figure était presque cachée [lar une forêt de cheveux noirs et une barbe épaisse qui descendaient sur ses épaules et sur sa poitrine : — Voilà mon grand-père, capitaine Waverley; avec deux cents chevaux qu'il avait levés sur ses domaines , il sut mettre en déroute plus de cinq cents de ces voleurs des montagnes, qui ont toujours été lapis oiïensionis et pcira scanilali, le caillou d'oirense et la pierre de scandale pour les habitanUsdcs plaines voisines. Il les délit, dis-je, lorsqu'ils curent l'audace de venir ravaj-'er ce pays, au temps des guerres civiles, en l'an de grâce 1082. Et c'est moi, son petit-fils, c]ue l'on outrage de celle manière !

Après quelques instants d'un silence imposant, chacun, comme rela se fait dans les iirconst:iiRes grave», se mit à donner son avis. Alexander ah Alexandro proposa d'envoyer quelqu'un pour composer avec les Caterans, qui s'empresseraient, disait-il, de rendre les vaches au prix d un dollar par tête. Le bailli dit qu'il pensait que celle transaction serait une coniposition entichée de félonie, etqu'll valait mieux envoyer un honiine adroit dans les vallons, nourachcter au meilleur marche po.ssible le bétail volé, afin que le laird ne p«rùtcn rien dans cette alfairc. Edouard proposa de faire venir un

détachement de la garnison la plus voisine, avec le mandat d'un magistrat. El Rose, d'une voix tremblante, tenta de faire comprendre que le parti le plus sage était de payer le black-mail à Fergus Mac-Ivor Vich-Jan-Vohr, qui ne manquerait pas de faire restituer les bestiaux, si on se le rendait favorable. Aucune de ces propositions ne plut au baron. Une composition directe ou indirecte lui parut une chose complètement ignominieuse. L'avis de Waverley prouvait qu'il n'avait nulle connaissance de la position du pays et des dissensions politiques qui y régnaient. — Quant à ce qui concerne Fergus Mac-Ivor, je ne m'abaisserai pa-s , dit-il , à lui faire la moindre concession, dùt-il faire restituer in integrwntous les bœufs et toutes les vaches que lui, ses ancêtres et son clan, ont volés depuis Malcolm-Canmore. Au fait, il opinaitpour la guerre, et voulait faire avertir Halmawhapple, Killancurf il, Tiillielum et les autres lairds qui se trouvaient exposés aux mêmes déprédations. Ils joindront, terniina-t-il, leurs forces aux nôtres pour poursuivre les pillards, et alors, monsieur, ces nobulones npquissimi, ces misérables vauriens, éprouveront le sort do leur prédécesseur Cacus.

Le bailli, qui n'approuvait pas du tout cet avis belliqueux, tira une montre énorme, de la couleur et presque de la grosseur d'une bassinoire d'étain, fit observer qu'il était plus de midi, qu'un peu après le lever du soleil on avait vu les Caterans dans le défilé de Ballybrough, et qu'avant qu'on eût pu rassembler les coalisés, les voleurs et leur proie seraient au milieu de déserts affreux où il ne serait ni prudent ni môme possible de les poursuivre. Cette observation était trop juste pour qu'on put y répondre. Le conseil se sépara sans avoir rien décidé, comme cela est parfois arrivé dans des assemblées d'une plus grande importance : il fut seulement arrêté que le bailli enverrait à la ferme ses trois vaches à lait pour les besoins de la maison du baron, et que l'on substituerait chez lui la petite bière au lait. Le bailii s'était empreisé de consentir à cet arrangement nvoposé pa" Saunderson, par respect d'abord pour la famille de Bradwardine, et puis parce qu'il pensait intérieurement que son honnêteté lui serait, de manière ou d'autre, payée au décuple. Le baron sortit en même temps que ses agents pour donner quelques ordres; et Waverley saisit celle occasion de demander à miss Bradwardine si ce Fergus, dont il lui était impossible de prononcer les autres noms, était le grand officier de police du canton. — De police! répondit Rose en riant; c'est un gentilhomme honoré et puissant ; le chieftain d'une branche d'un clan redoutable et indépendant de nos montagnes; un homme très considéré tant à cause de sa [iropre position, que pour ses amis, parents et alliés. — Et qu'a-t-il donc à démêler avec les voleurs? est-il magistrat de la commission de paix? — Plutôt de la commission de guerre, s'il est d'une commission quelconque; c'est à coup sûr un très désagréable voisin pour ceux qui ne sont pas ses amis; il a une suite plus nombreuse que des gentilshommes trois fois plus riches que lui. Quant à ses rapports avec les voleurs, je ne saurais trop vous les expliquer; mais je sais seulement qu'aucun d'eux n'oserait voler un sabot à qui paie le black-mail à Vich-Jan-Vohr. — Qu'est-ce donc que le black-mail? — C'est une espèce de tribut que les habitaiils des basses terres paient à un chef highlandais, pour qu'il ne leur fas e lui-même aucun tort, et qu'il empê^'he les autres de leur en faire. Si l'on vous vole des vaches, écrivez-lui tout de suite, il vous les fera rendre; ou bien il fait une descente dans un canton, dans des manoirs qui ne paient pas le tribut, et y prend des vaches pour remplacer les vôtres. —Et cette espèce de redresseur de loris highlandais est bien vu dans le monde, et on lui donne le nom de gentilhomme! — Si bien, reprit Rose, que la brouille entre mon père et Fergus Mac-Ivor dale d'une assemblée du comté où Fergus voulut avoir le pas sur tous les geiililshommes des basses-terres. Mon père ne le lui céda point; Fergus ne manqua pas de inetlre en avant que mon père marchait sous sa bannière, cl qu'il lui payait un tribut. A cette assertion, le baron devint furieux : il ignorait que ce fût vrai, car le bailli Macwheeble, qui administre nos biens à sa manière, avait jugé à propos de lui faire un mystère du black-mail, et de l'imputer sur d'autres dépenses. Il y aurait eu combat singulier, si Fergus Mac-Ivor n'eût pas dit avec politesse qu'il ne lèverait point la main sur une tête à cheveux blancs. Ah! que n'ont- ils continué à vivre en bonne intelligence! — Avez-vous quelquefois vu ce master Mac-Ivor? n'est-ce pas .son nom, miss Bradwardine?— Ce n'est pas son nom; s'il vous pardonnait de l'appeler master, ce serait parce qu'étant Anglais vous n'en pouvez savoir davantage ; ce titre est un alfront pour lui. Les habilanls des basses terres l'appellent du nom de son manoir, Glcinia(|uoich ; et les montagnanls Vieh-Jan-Vohr, c'e>l-à-dire, fils de Jean-le-Orand ; pour nous, qui habitons le revers de la montagne, nous lui donnons tanlôl un île ces noms, tantôt l'autre. —Je crains bien que ma langue anglaise ne puisse venir à boutde lui en donner un. — C'est un lioiuinc très bien élevé et d'une jolie figure, ajouta Ruse; cl sa .siciir FIoim pas^e prur la jeune personne lajilus remarquable du pays par sa beauté et ses talents. Elle a été élevée dans un couvent de France, et c'était mon amie avant celte malheureuse dispute. Cher capitaine Waverley, usez, je vous en prie, de voire crédit sur l'esprit de mon pèio pour le porter à régler cette all'aire. Je suis bien sûre que nous nu

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sommes qu'au commencement de nos tribulations; le manoir de Tully-Vei>lan n'a jamais été sur ni paisible lorsque nous avons été mal avec ies montagnards. J'avais à peu près dix ans, quand il y eut, derrière la ferme, un combat entre vingt de ces hommes et mon père à la tète de ses domestiques. Trois montagnards furent tués; on les enveloppa dans leurs plaids; on les déposa sur le pavé de la grande salle, et le lendemain leurs femmes et leurs tilles vinrent, et, se tordant les mains, poussant des gémissements et chantant le coronach (chant funèbre), elles emportèrent leurs morts, précédées par les joueurs de cornemuse. Je ne pus dormir de six semaines ; je croyais toujours entendre leurs cris de douleur; j'avais toujours devant les yeux ces corps étendus sur la pierre et recouverts de manteaux sanglants. Depuis ce temps, un détachement de la garnison do Stirling vint avec un warrant, je crois du lord ministre de la justice, nous enlever toutes nos armes ; et quand les montagnards viendront nous attaquer en force, comment pourrons-nous nous défendre?

Waverley ne put s'empêcher de tressaillir en entendant un récit qui avait tant de rapports avec les objets favoris de ses rêveries. Il avait devant lui une jeune fille d'un caractère doux, d'une jolie figure, qui avait à peine dix-sept ans, et qui avait été témoin de scènes qu'il aurait cru ne pouvoir rencontrer qu'en remontant à des temps éloignés. Il éprouvait à la fois un mouvement de curiosité et cette crainte légère liu danger qui augmente l'intérêt de la situation. Il eût pu dire avec le Maivolio de Shakspeare : «Je ne suis donc pas si fou de m'ètre laissé entraîner par mon imagination ; me voilà sur le terrain des aventures belliqueuses et romanesques, et il ne me reste plus qu'àsavoir la partque j'y prendrai. «Tout ce qui se passait dans le pays semblait d'ailleurs à W'averley enlicrement nouveau. Il avait, il est vrai, souvent entendu parler des voleurs montagnards; mais il n'avait aucune idée de leur système réglé de déprédation. Il ne savait pas que cela se faisait avec la permission et même à l'instigation des chefs de clan, qui trouvaient dans ces pillages un moyen d'habituer leurs vassaux au maniement des armes, et de se faire craindre de leurs voisins des basses terres pour lever sur eux le black-mail. Le bailli Macwheeble, qui entra bientôt après, s'étendit davantage sur ce sujet. La conversation de ce digne homme se ressentait tellement de sa proression,qne,selon Davie Gelatley,chacun de ses discours avait l'air d'un mandat d'huissier. 11 dit à notre héros que, de temps immémorial, les voleurs, maraudeurs, brigands des montagnes, avaient fait entre eux une association pour commettre larcins, vols et pillages chez les honnêtes habitants des basses terres, où ils enlevaient toute espèce de choses, blé, vaches, chevaux, moutons, oiseaux de basse-cour, mobilier; que de plus, quelquefois ils faisaient des prisonniers, rançonnant et exigeant des cautions; toutes violences prévues par divers articles du livre des Statuts, par l'acte de 1567 et autres; lesquels articles, et tout ce qui s'ensuit, avaient été indignement violés par lesdits voleurs, maraudeurs et brigands, réunis en association pour lesdits vols, pillages, incendies, meurtres, ropdis mu/i'erum, enlèvement de femmes, et autres crimes mentionnés ci-dessus.

W'averley croyait rêver en voyant que de pareils actes de violence étaient regardés comme une chose ordinaire; qu'ils arrivaient journellement; qu'il n'était pas besoin, pour en être témoin, de traverser les mers; qu'il suffisait d'être dans une partie du royaume de la Grande-Bretagne, si bien administré sur d'autres points.

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