‹ WaverleyChapitre 107 sur 231 · CHAPITRE XXVU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVU

Je cherchai Dougal parmi les montagnards, car je ne doutais plus qu'il n'eût joué un rôle concerte d'avance pour attirer l'officier anglais dans le delile, et je ne pouvais m'empecher d'admirer avec quelle adiessece sauvage ignorant, et en apparence si simple, avait Voile son dessein et s'était laisse arracher cuniine par force les faux reiiseigncnienls que son but était de donner Je prévis qu'il y aurait du danger a s'approcher des vainqueurs dans la premiere chaleur d'un triomphe déjà terni par des actes de cruauté, car j'avais vu des munlagiiards , uu pour mieux dire des enfants qui se trouvaient parmi eux, poignarder un des deux soldats que leurs blessures empêchaient de se relever. J'en conclus donc qu'il serait peu Il fcùr de se presenter sans quelque médiateur, et tomme je ne voyais |)a.> Campbell, en qui jetais bien force maintenant de reconnaitre le lameui Knb-Roy , je résolus de réclamer la protection de son émissaire Dougal. Apres avoir vainiraent jeté les yeux de tous côtés, je retournai sur mes pa.s pour voir il secourir mon malheureux ami ; mais, a ma grande salislaction , je leconnusque M. Jarvie avait ete eoleve de son poste dangereux : ia figure noire de contusions , les

vêtements en désordre, il était assis au pied du même roc auquel il avait été suspendu un moment auparavant. Je me hâtai de le rejoindre et de lui otfrir mes félicitations sur sa délivrance; mais il ne les reçut pas d'abord avec toute la cordialité que j'y mettais, et une violente quinte de toux lui permettait à peine d'exprimer les doutes qu'il éprouvait sur ma sincérité. — Hem ! hem ! hem !... On dit qu'un ami vaut mieux qu'un frère !... hem! hem! heni ! Qu^nd je suis venu ici, monsieur Osbaldistone , dans ce pays maudit de Dieu et des hommes.... hem! hem! hem ! que Dieu me pardonne de jurer! rien que pour vos propres affaires, croyez vous qu'il suit lueii à vous.... hum ! hum ! de me laisser d'abord exposé à être fusi le, soit par les habits rouges soit par les montagnards, et puis su^iendu entre ciel et terre comme un épouvanlail, sans faire seulement un effnrt... hem! hem !... un ell'ort pour me délivrer.

Je lui fis mes excuses, et lui expliquai si nettement ma position et l'imiiossibilité où j'étais de lui porter aucun secours, que je reus sis enfin à le persuader ; et le bailli, aussi facile à calmer qu'à mettre en colore, me rendit enfin ses bonnes grâces. Je pris ensuite la liberté de lui demander comment il était parvenu à se tirer d'embarras.—Me tirer d'embarras ! je serais resté suspendu là jusqu'au jour du jugement dernier, plutôt que de men tirer moi-même, ayant la tète pendante d'un côté et les deux pieds de l'autre, comme là balance d'un changeur de monnaies. C'est cette étrange créature de Dougal qui m'a encore tiré d'embarras comme il avait déjà fait hier. 11 a coupé les pans de ma redingote avec son poignard, et, assisté d'un autre montagnard, m'a remis sur mes pieds, aussi lestement que s'il ne me fût rien arrivé. Mais voyez un peu ce que c'est que d'avoir des habits de bon drap; si ma redingote eût été d'un de vos mauvais camelots de France, ou de ces draps légers qu'on porte à présent , elle se serait déchirée sons mon poids comme en vieux chiffon. Béni soitl'ouvrierqui en a fabriqué le tissu; je me balançais là-haut avec autant de sécurité qu'une gabare attachée au rivage par un triple câble.

Je lui demandai alors ce qu'était devenu son libérateur. — La créature, dit-il (c'est le nom par lequel il se plaisait à désigner Dougal), m'a fait entendre qu'il y aurait du danger à s'approcher de la Dame en ce moment, et m'a recommandé de rester ici jusqu'à son retour. Je pense qu'il vous cherche. C'est une créature qui a du bon sens , et ma foi, je gagerais qu'il a rai.son dans ce qu'il dit de la Dame, comme il l'apiielle. Hélène Campbell, avant d'être mariée, n'était pas une fille remarquable par sa douceur; et elle n'est pas devenue, je crois, une des femmes les plus traitables. 11 y a des gens qui disent que Rob lui-même a peur d'elle. Je crois qu'elle ne me reconnaîtra pas, car il y a bien des années que nous ne nous sommes vus ; je suis donc décidé à attendre Dougal avant de l'aborder. J'approuvai beaucoup cette résolution ; mais le sort avait décidé que ce jour-là la prudence du bailli ne serait d'aucune utilité pour lui ou pour les autres. Quoique la fusillade eût cessé, Andié Fairservice restait perche sur la plate-l'orme, mais dans une immobilité complete. Celte position ne permettait pas qu'il échappât aux yeux de lynx des montagnards, lorsqu'ils eurent le temps de jeter les regards autour d'eux. Us poussèrent un grand cri , et trois ou quatre d'entre eux gravirent aussitôt le Uanc rocailleux de la montagne, chacun dans Tie direction ditferente, pour s'ap|iroclierdecette bizarre apiuirition. Arrivés à une portée de fusil du pauvre André, ils ne s'inquiétèrent pas de lui offrir du secours ; mais, le mettant en joue, ils lui firent entendre par des signes très ex|iressil's qu'il lui fallait descendre et sabandoiiner à leur merci , s'il ne voulait leur servir de cible. Placé entre deux dangers égaux, André ne pouvait hésiter longtemps; il se mit donc sur-le-champ en devoir de destendre, s'accrochant tantôt aux branches de chêne et de lierre, tantôt aux pointes saillantes du roc, avec une anxiété presque délirante, et ne manquant jamais, chaque fois qu'il avait une main libre, de l'étendre vers les montagnards, comme pour les prier de détourner les canons de leurs fusils. Les montagnards s'amusaient beaucoup de la terreur d'André : ils tirèrent deux ou trois coups de feu sans aucun dessein de le blesser, je le crois, mais seulement pour se divertir de sa frayeur excessive , et le voir redoubler et d'elforts et d'agilité vers le terme d'une course périlleuse que la crainte d'une mort immediate pouvait seule lui donner le courage d'entreprendre. Enfin , il arriva en terre ferme , ou pour mieux dire il tomba sur le terrain plat; car, ayant glissé à peu de dislance du pied de la montagne, il roula jusqu'en bas. Quelques montagnards , qui s'appietaient à le recevoir, l'aidèrent à se relever; mais avant qu il lût afierini sur ses jambes , ils l'avaient déjà dépouillé non-seulement du contenu 'le ses poches, mais de tout le reste : perruque, chapeau, habit, veste, bas et .souliers; et cela d une dextérité si admirable, que cet homme , tombé complètement habille en valet de bonne maison, se releva presque nu, avec l'air d'un sauvage ou d'un mendiant ; les montagnards l'entraînèrent vers le theatre du combat , .sans avoir égard aux broussailles et aux aspérités du roc qui déchiraient ses pieds nus.

En descendant, ils nous découvrirent à notre tour, M. Jarvie et moi. Aussitôt une denii-douzaiiie di; montagnards armes se precip' tent vers nous, et nous meiiatentà la lois de leurs epees, de leurs

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poignards et de leurs pistolets. Le moindre signe de résistance eût été un acte de folie, d'autant pins qne nous étions sans aruii's. Nous nous souniinies donc à notre sort , cl ce fut avec quelque rudesse que ceux qui s'élaient chargés de notre toilette se préparèrent à nous réduire à peu pros à l'elat de nature, comme il.s avaient fait au pauvre bipède sans pluim > qui j^i'loUait.à qucUiucs pas de nous, de frayeur autant que de froid. Un hasard favorable uuus épargna pourtant ce dernier malheur, car au moment uù je venais d'être débarrassé ma cravate (une élégante sieinkerque , par parenthèse, et R.irnie de belles dentelles), et où le bailli venait d'être dépouillé des restes de sa redingote, Dougal parut, et la scène rh.ingea. .\u moyeu de mi de remontrances, mêlées de- jurements ft de menaces , du moins à ce que put me faire présumer la vicileuce de ses gestes, il força les pillards, malgré leur répugnance, non-siulement à s'arrêter au milieu de leur opéiatiun, m.iis encore à nous lendre ce qu'ils s'étaient approprié. Il arracha ma cravate des mains de celui qui l'avait prise, et dans son zole pour me la restituer. Il la tourna autour de luuii cou en la .serrant avec force : en vérité, je fus un miniient tenté de croire que , pendant sa résidence dans la prison de Glasgow, il etnil iion-seulement substitut du geôlier, mais au.ssi apprenti du bourreau. Il jeta sur les épaules de M. Javie les lambeaux de sa redingote , et voyant accourir d'autres inonlagnards, il se mit en mar. lie avec nous , nous précédant de quelques pas, après avoir recommandé à notre nouvelle escorte de nous prêter assistance, à M. Jarvie surtout, pour que nous pussions descendre avec plus de faedite. André Fairservice implora la protection de Dougal de toute la force de ses poumons, le priant du moins d'Intervenir pour qu'un lui rendit ses .souliers : ce fut en Tain. — Non , non , répondit Dougal , vous n'êtes pas un genlilliomuie, vous; bien des gens qui valent mieux que vous marclieiit nu-pieds. Kl laissant Andre poursuivre sa marche à loi.-<ir, ou plutôt selon le caprice des inoiitagnards qui l'entouraient, il nous fit en- • trer dans le défilé où l'escarmouche avait eu lieu, afin de nous pré- ; senter comme d.' nouveaux prisonniers au chef femelle de sa troupe. ] Dans ce trajet, Dougal se donna beaucoup de mouvement ; il menaçait, frappint même ceuxqui,s'approchant de nous de trop|irès, sem- { blaient vouloir prendre à notre capture un intérêt trop vif A la fin nous parûmes devant l'héroine du jour, dont l'aspect et rentuurage, j farouche , bizarre et pourtant guerrier, ne laissa pas , je dois l'a- I vouer, de me causer quelque emotion. Je ne sais si Hélène Mac- Gregor avait joué un rôle actif dans le combat , et ce que j'appris ! ensiiiie dut même me faire penser le contraire; mais les taches de i sang qu'on voyait sur son front, sur ses mains, sur ses bras nus, sur I la lame de son épee; ses joues enflammées, le désordre de ses che- j veuxd'un noirdejais, dont une partie s'échappait du bonnet rouge, j surmonté d'une plume, qui formait sa coiffure : toulsemblait indi- ! quer qu'elle n'était pas restée oisive. Ses yeux noirs et brillants , j ainsi que toute sa physionomie , exprimaient l'orgueilde la victoire, j Cependant elle ne (laraissait ni cruelle ni sanguinaire; et lorsque | j'eus repris tout mon sang-froid, elle me rappela quelques portraits j des héro'ines sacrées que j'avais vus dans les églises catholiques ! de France. Ce n'etaii pas la beauté d'une Judith , ni l'air inspiré \ d'une Debora , ni celui de la femme qui enfonça le clou fatal dans | la tèie deSisara; mais l'enthousiasme dont elle était agitée donnait ! à sa ligure et à son port , empreints d'une sorte de dignité farou- j chi;, quelque ressemblance avec ces viragos de l'Ecriture sainte : un artiste y eût puisé d heureuses inspirations. ]

J'éprouvais un grand embarras pour adresser la parole à cette femme extraordinaire; mais M. Jarvie, romp.int la glace par une toux préparatoire (car la ra|iidilé avec laquelle on nous avait fait marcher l'avait mis encore une fois hors d'haleine), commença ainsi son di-cours : — Hem! hem '.je m'estime très heureux d'avoir cette occasion agréable (le tremblement de sa voix démentait l'emphase avec laquelle il s'efforçait de [irononcer ce dernier mot) ; cette occasion agréable de souhaiter le bonjour à la femme de mon cousin Robin. Hem! hem! coiniiieiit vous portez-vous , cousine, ajouta-tii en tâchant de prendre le ton de familiarité et d importance qui lui était ordinaire ; comment vous ètes-vous tous portes depuis que nous ne nous sommes vus"? Vous avez peut-être oublié votre cousin, mistress Mac-Giegor Campbell! Heiii ! hem! mais vous vous rappelez du moins mon père, le digne doyen Nicol Jarvie, de Salt- Market k Glasgow. Celait un honnête houune , un homme sûr, un homme qui vous considérait beaucou|), vous et les vôtres. IXinc , comme je le disais, je suis cnclianlé de vous voir, mistress Mac- Gregor Campbell ; et je vous dem;iudi rais la permission de vous embrasser comme ma cousine, si vos gens ne me tenaient les bras un peu trop serrés; et puis, murmura t-il entre ses dents, avaat d'embrasser vos amis, vous ne feriez pas mal d'employer un peu d'eau fraîche.

La familiarité de ce discours n'était nullement en rapport avec l'état l'exaltation de la personne haranguée; car, échauffée par la victoire, elle était occupée à iironoU! er des arrêls de mort. — Qui êles-vous, s'ecria-t-elle, vous qui osez réclamer la parenté des.Vlac- Grugor.etqui u'avez ui leurs habits ni leur langage'? Qui êles-vous, ^ous qui, avec la langue et la robe du chien de chasse, chp>-chez à

vous introduire au milieu des daims ? — Je ne sais pas, reprit l'imperturbable bailli, si notre parentévous a jamais été bien expliquée; mais elle est bien connue et peut être prouvée. Ma mère Elspeth .Mac-Farlane était reinnie de mon père le doyen N'icol Jar\ie : que leurs ànies reposent en paix ! ri Elspeth éliiriil ci d ■ Parlaiii' .\lac- Fai lane des collines de Loch-Sloy. Or ce Pailane Mac-Farlatie , Comme peut vous le certifier sa fille encore vivante, Maggy Mac- Farlane, alias Mac-Nab, qui a ejiouse Duncan Mac-Nab de Sliickavralachau , était cousin au quatrième degré de votre mari Robin Mac-Gregor, car...

La virago coupa net l'arbre généalogique , en demandant avec hauteur si le rui.sseau libre dans son cours nconnaissait comme une porlion de lui-même l'eau qu'on y avait puisée pour de vils us ges domestiques. — t;'esl juste, cousine, mais cela n'empêche pas que le ruisseau serait bien aise que cette eau lui fût rendue, pendant l'été, quand son lit desséché n'a plus que des (lierres qui blanctiissent au soleil. Je sais bien que vous autres montagnards, vous méprisez les habitants de Glasgow à cause de leurs vêlements et di; leur langage ; mais chacun parle sa langue natale, et ce serait une diôle de chose que de nie voir, moi, avec mon gros ventre et mes courtes jambes, porter le plaid montagnard et des bas sans hauts de chausse. D'ailleurs , cousine, conlinua-t-il malgré les signes que lui faisait D(mgal pour lui recommander le silence (car l'amazone témoignait quelque impatience d'une telle loquacité.); d'ailleurs, vous respectez infiniment votre mari , et je vous approuve beaucoup , puisque l'Ecriture le recommande; enfin , dis-je, vous le respectez : eh bien ! cousine , vous devez vous rappeler que j'ai été plus d'une fois utile à Robin, et que, sans parler du collier de perles dont je vous ai fait présent le jour de votre mariage, je lui ai rendu plus d'un service dans le temps où il faisait honnêtement et loyalement le commerce des bestiaux, dans le temps où il ne songeait ni à piller, ni à se battre, ni à troubler la paix du roi, toutes choses contraires aux lois.

Il avait touché là une corde qui résonnait mal aux oreilles de sa cousine. Elle se redressa d'un air de fierté, et répondit avec un sourire plein d'amertume et de dédain. — Oui, vous et vos [lareilsvoiis pouviez prétendre aune parente entre nous, quand nous avions la lâcheté de consentir à vous servir commode misérables esclaves dignes de vivre sous vos lois, quand nous nous abaissions à être vos tendeurs de bois, vos porteurs d'eau, à vous pourvoir de bestiaux pour vos banquets, à nous laisser opprimer par vos lois tyranuiques. Mais maintenant nous sommes libres , libres par suite du crime même qui ue nous a laissé ui foyer, ni nourriture , ni vêtements , qui m'a privée de tout, et dont le souvenir nie fait frémir quand je pense que tous les moments de ma vio ne peuvent être consacrés à la vengeance! Mais j'achèverai une journée si bien commencée, par une action qui brisera tous les liens qui peuvent exister entre les Mac- Gregor et les vils habitants des basses terres. Allons , Dougal , liez ces trois hommes ensemble par le cou et par les pieds , et précipitez-les dans le lac. Ils iront y chercher après leurs parents montagnards.

Le bailli , au comble de l'é(iouvante, allait recommencer des remontrances qui probablement n'auraient fait qu'irriter encore davantage sa cousine , lorsque Dougal se jeta devant lui , adressa la parole à sa maîtresse dans leur langue commune avec une abondance et une rapidité bien éloignées de la manière lente, imparfaite et presque slupide dont je l'avais entendu s'exprimer en anglais : à ce que je présumai par la vivacité de ses gistes, son plaidoyer était en notre faveur. Sa maîtresse lui répondit, en plutôt interrompit sa harangue, en anglais, comme si elle eût voulu nous donner un avant-goût du sort qu'elle nous préparait : — Vil chien ! fils d'un chien : ose=-tu bien discuter mes ordre- ? Si je l'onlonaais de leur cou|ier la langue , pour voir celui des de .\ qui a la plus déliée ; si je t'ordonnais de leur arracher le cœu . alla de découvrir lequel renferme le plus de trahison contre le- -l lu-Gregor, ton devoir ne seraii-il pas d'obéir? Cela s'est fait au ]■::,■ de la vengeance, quand nos pères avaient de grandes injures à punir. —Sans doute , sans doute, répliqua Dougal du ton de la plus profonde soumission, votre volonté doit être faite, c'est une chose raisonnable. Mais si vous aimiez autant faire jeter dans le lac ce traître de capitaine avec le caporal Cramp et deux ou trois de ce-> habits rouges, je m'en chargerais avec beaucoup plus de plaisir; car ces deux honnêtes gentilshommes sont des amis de Gregarach, et ils venaient ici surl'iûvitation du chef, et non pour aucuu projet de trahison, comme je puis le certifier moi-même.

La dame allait répondre quand on entendit du cote d Aberfoïl, les notes sauvages de la cornemuse, la même sans doute que l'arriére -garde du capitaine Thornton avait entendue, et qui l'avait détermiue à forcer le dtfilé en avant plutôt que de s'exposer à être mis entre deux feux. L'escarmouche ayant été de très courte durée, les hommes que précédait cette musique militaire, quoiqu'ils eussent hâte leur marche au bruit de la fusillabe,na'vaieut pu arriver à temps pour prendre part au comdat.La victoire s'etaitdonc achevée sans eux, et ils semblaient arriver tout juste pour féliciter I leurs compatriotes de leur triomphe. Ces nouveau-venus ne res-

ROB-ROY

SPiiibiaient guère à la troupe qui avait battu notre escorte, et la dil!'i;reiice était eutiereraeiU a l'avantage des survenants. Parmi les nioiilagnaids qui environnaient la chief tainesse, si je puis l'appeler ainsi sans otreuser la graïuinaiie, ou voyait des vieillards, des enliiiti à peine en âge de porter les armes, même des femmes, enfin Inus ceux qui ne combattent que dans les occasions désespérées. Cil constance qui avait ajoute au chagrin et à la confusion du brave cjpilaine Tnoriiton, quand il avait reconnu quels méprisables ennemis, gràc : à leur nombre et à leur position, avaient vaincu ses brave» vétérans. Mais les trente ou quarante montagnards qui venaient de se réunir aux premiers étaient des hommes dans la fleur ou dans la force de l'âge , bien faits et vigoureux, et leur costume faisait ressortir leur^ membres robustes et leurs muscles fortement accusés. Ils étaient aussi supérieurs à la première troupe par les arnii's que par la bonne tenue. A un petit nombre près qui portaient des fusils, les moulagnards d'Heleiie M ic Grégor étaient armés de haches, de faux et autres armes étrang-'S, quelques-uns même n'avaient quede gros bâtons, des poignards et de longs couteaux; mais 1.1 plupart des nouveau-venus portaient des pistolets à la ceinture, un poignard et un sabre au côté et un tusil à la maiu : ils avaient en ouue un boucher rond, l'ait d'un bois léger, curieusement recouvert de plaques de cuivre, avec une pointe de fer qui partait du centre, lis portaient ce bouclier sur l'épaule gauche pendant la marche ou quand ils se servaient de leurs armes à feu, et le tenaient attaché au bras gauche quand ils thaigeaieut avec l'épée. Mais il était facile de voir que cette troupe d'élite ne revenait pas d'une victoire semblable à celle de leurs compagnons. La cornemuse taisait entendre par intervalles quelques notes lugubres, qui semblaient exprimer tout autre chose que l'orgueil du triomphe. Ils s'aïqiiocliereiit de l'epouse du chef dans un morne silence, le regard ;-i)nibre et baissé, et les cornemuses recommencèrent leurs accords sauvages et plaintifs. Hélène se précipita vers eux avec un visage où l^colere se mêlait à la crainte. — Que signifie ceci, Allaster? dit- Llle au joueur de cornemuse , pourquoi ces sons plaintifs après une victoire'.' Robert, Haml.-h, oii est Mac-Gregor? où est votre père?

Ses fils, qui conimainlaient la troupe, s'approchèrent d'elle d'un pas timide et lent, et murmurèrent tout bis quelques mots en ^'aelique. En les enlendani, elle poussa un cri qui fit retentir les rotli> rs , et auquel les femmes et les enfants , juignant les mains, répondirent par des hurlements qui seuiblaieiil être les derniers de leur vie. Les echos des montagnes répétèrent ces cris frénétiques et discordants de la douleur, qui chassèrent de leur asile tous les oiseaux de nuit, elTrajés d'entendre en plein jour un concert plus lugubre que le leur. — Prisonnier , répéta Hélène lorsque les clameurs eurent cessé. Prisonnier! captif! et vous vivez pour le dire ! Vils polirons ! vous ai-je nourris pour que votre sang fût épargne quand il s'agit Je combattre les ennemis de votre père? le voir prisonni;r, et venir me l'annoncer !

Les fils de Mac-Gregor, auxquels s'adressaient ces reproches , étaient des jeunes gens dont l'ainé avait à peiie atteint sa vingtième année. Hamish ou James, l'aine des deux, élail plus grand de toute la tète et beaucoup plus beau que son frère; ses jeux d'un bleu clair, la forêt de cheveux blonds qui s'échappait de son bonnet bleu, lequel n'était pas sans élégance, donnaient à sa physionomie queique chose d'agréable, et présentaient en lui un séduisant échantillon de lajeunes.se des montagnes. Le cadet se nommait Robert, mais, pour le distinguer de son père, ses compatriotes avaient joint a son nom l'épitheie Oig , qui veut dire jeune. Des cheveux noirs et un teint brun , mais anime des vives couleurs de la vigueur etde la santé, et des membres plus robustes et mieux formés qu'ils ne le Sont ordinairement à son âge, le distinguaient de son frère.

TousdeiiK 8e tenaient en silence devant leur mere avec un visage aiiattu i)ar.-.«Ja honte el la douleur, écoutant avec la soumission la plus respecliieii.se les reproches dont elle les accablait. Enfin, lorsqu'elle eut exhale le piemier feu de son ressentiment, laine lui parlant en anglais, vraisemblabienient |jour n'élre pas compris de la troupe, essaya de se justifier ainsi que son frère. J'étais assez près de^ lui pour l'entendre à peu pie.,, et il m'iinporlait tellement de iii'inslruire de tout dans ce moment de crise, que j'écoutai avec la plus grande attention. - Mac-Gregor, dit le jeune homme, étaitiiivile a une entrevue par un habitant des basses terres qui lui remit une lettre de la part de .. ( il prononça le nom sibas que je ne fus |i is sûr de l'avoir entendu, mais il me parut que c'était celui w\ ma fiiiiiii.- ) ; il acce|)ta l'invitalion, mais il nous ordonna de garder en ôlage le Saxon qui avait ajqiorle cette lettre. Il alla donc au lieu du n nil ï-\oiis( un eliaiij/e nom monlagnaril qui: je ne puis me rappeler,, sum .seuieiiieiil j'Aiic'us Iheek, defendant que personne d autre le suivit. Un deinj.li.ure «pre-, Angus IJreck nous apporta la triste iioiivelli: que Mac Giegor avait cte surpris et fait prisonnier iiar un détachement de la milice de Lennox, commande par Galbiaith de Garschattacliin. Il ajouta que Galbraith, sur l'observation de MaoGregor, qu'on userait de représailles envers l'indivi. lu resté eii ôlage, avait ri de celte inen.icc et lui avail repondu ; « Eh bien ! HoIj, (jui; chacun pende .son homme : nous pendrons le cateran, et le, catcraos pendront le douanier. Par là le pays sera délivré il la

fois de deux maudites pestes. » Angus Breck, surveillé moins rigoureusement que son maître, reu.ssit à s'échapper après celte discussion. — Et quand vous a|iprites vous-mêmes sa captivité, misérables traîtres, s'écria la femme de Mac-Gregor, vous n'avez pas volé sur-le-champ au secours de votre père, pour le sauver ou laisser v« s Cadavres sur la place.

Le jeune Mac-Gregor répondit d'un air modeste, « que d'après la supériorité de l'ennemi, et voyant que Galbraith ne se disposait pas à quitter le pays, il était revenu dans le- mon lagnes, afin de rassembler une troupe suffisante pour tenter la délivrance de son père avec quelques chances de succès.» 11 termina en disant « que, suivant tous les rapports, le détachement de la milice devait prendre ses quartiers soit dans la maison voisine de Gariautan, soit dans le vieux château du pont de Menteilh, ou dans quelque aulre forterisse de ce genre, qui, bien que solide et en état de défense, pouvait cependant être surprise, si l'on rassemblait assez d'hommes pour l'exécution du projet

J'appris ensuite que le reste des troupes de Rob-Roy avait été divisé en deux bandes, l'une destinée à surveiller les mouvements de la garnison d'inversnaid, de laquelle dépendait le délachement vaincu du capitaine Thornton ; l'autre à faire face aux clans montagnards qui s'étaient reunis aux troupes régulières et aux habitants des basses terres pour eiivahirsimultanémeut le pays des Mac- Gregor, c'cst-à-ùire tout le territoire situé entre le Loch-Lomond , le Loch-Kairine et le Loch-.\rd. Des messagers furent dépêchés de tous côtés afin de concentrer, àce que je présumai, toutes les foi ces des Mac-Gregor pour attaquer les habitants des basses tel res; el l'abattement et le désespoir, qui un moment auparavant étaieiil peint- sur tous les visages, firent place à l'espoir de délivrer le chef et à la soif de la vengeance. Sous la brûlante inlluence de cette dernière passion, la femme de Mac-Gregor lit amener devant elle le malheureux otage. Je crois que par un sentiment d'humanité ses fils lavaient tenu éloigné de ses yeux; mais cette precaution ne retarda que de peu d'iuslanls le di'stin du captif. On poussa donc [loiir ainsi dire à ses pieds un infortune à demi mort de terreur, et dans les traitsduquelje reconnus avec autantd'horreur que de surprise, ma vieille connaissance ce poltron de .Morris. Il tomba prosterne devant l'epouse du chef, et fit un effort pour embrasser ses genoux, mais elle tressaillit et se recula comme si cet attouchement eût elé une souillure, et tout ce qu'il put faire pour lui témoigner l'excès de son humilité, fut de bai-er le bas de son plaid Jamais peut-être on n'entendit demander la vie avec d'aussi mortelles angoisses et d'uue manière plus sypplianle. La crainte imprimait àl'espiitdu misérable un tel degré d^exallation, qu'au lieu de paralyser sa langue, comme cela arrive fiéquemiaent, elle lui donnait presque de leloquence. Les joues couvertes d'une pâleur livide, les mains serrées convulsivement, roulant de tous côtés des yeux qui semblaient adre-ser de derniers adieux a tout ce qui l entouiait , il protestait avec les serments les plus solennels de son ignorance totale des desseins que l'on avait coutre Rob-Roy, jurant qu'il l'aimait et l'honoiaitde toî.'tes les forces de son àme. Par une inconséquence, suite naturelle de sa te rieur, il dit en même temps qu'il n'était que l'agent dun autre, et il muiniura le nom de Rashk igh. Il nedemandaitque la vie... pour la vie il donnerait tout ce qu'il possédait au nnuide : c'était la vie seule qu il impioiail, la vie, dùt-elle se prolonger dans les lorlures el les privations, dùt-il ne plus en jouir que dans les cavernes les plus sombres de ces montagnes. Il est impossible de peindre le mépris et le dégoût que semblaient inspirer à l'epouse de Mac-Gregor les humbles supplications de cet homme qui se traînait a ses pieds en demandant la vie. — Je te laisserais vivre, ditelle, si la vie devait être pour toi un fardeau aussi pesant, aussi insupportable qu'elle l'est pour moi, qu'elle doit l'être pour tout cœur noble el généreux. .Mais toi, misérable! tii ramperais dans le monde, insensible à tous les malheurs qui l'altligent, à ces misores incfTables, à la masse de crimes et de chagrins qui s'y accumulent chaque jour... Tes jours seraient calmes et heureux, tandis que des àines élevées et sensibles sont trahies dans leur confiance, tandis que des misérables sans nom et sans naissance foulent aux pieds des hommes braves et illustrés par une longue suite daieux. Oui , au milieu de la desolation générale, tu goûterais le bonheur que giiùte le chien du boucher eu se vautrant dans la fange et dans le .sang des animaux les plus nobles et les plus innocents qui tombent Sous le couteau de son maître. Non ! lu n'auras pas ce bonheur! tu mourras, làehe , infâme, lu mourras avant que ce uuage ail achevé dohscurcir le soicil.

l.lle fil signe aux cens de sa suite : deux hommes se .saisirent du suppliant, et l'eii'ninerent au bord d'un r^c penché sur le lac. Il pous«ol les cris les pi,. • perçants, les plusi llrciyahiesque la ciainte au jamais arraches : je puis les appeler ellioyaliles, car, bien des années apre>, ils me poursun li •;! ''ncoredaus mes lèves. Pendaiil que ses bourreaux I enlouraienl, n me reconnut, et les derniers mots que je l'entendis arliculei ..furent: a 0 monsieur Osbaldi.slone, sauvez-moi! sauvez-moi!» yiinii|ue je m'alteiidisse à tout nioment d. éprouver le même s.ul, je tentai de parler en .sa laveur; mais, comme je devais m'y attendie,muu i.iterveutiuu lut accueillie

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avec un froid mépris. Quelques montagnards garrotèrent la victime de manière à ne pas lui permettre \in mouvement ; d'autres, ayant enveloppé une grosse pierre dans un plaid, la lui attachèrent au ecu, tandis que d'autres encore le dépouillaient de ses vêtements. Ainsi lié et à demi nu, ils le lancèrent dans le lac, qui avait en cet endroit douze pieds environ de profondeur: aussitôt tnute la troupe

Îioussa un hurlement de triomphe et de vengeance, au milieu duquel e dernier cri de l'infortuné se fît cependant entendre. La pesanteur de sa chute fit rejaillir jusqu'à nous les eaux bleuâtres du lac, et les montagnards, avec leurs piques et leurs épées, veillèrent quelques moments au bord, dans la crainte que, parvenantà se dégager du poids attaché à son cou, il ne fit quelques efTorts pour re- ' gagner le rivage. Mais le nœud avait été serré trop solidement ; le i malheureux s'enfonça sans résistance... Leseauxque sa chute avait ' troublées se refermèrent sur lui et reprirent leur calme ordinairs; ; et ctt être si épris de la vie fut rayé pour jamais de la liste des vi- j ■»ants.

Je ne sais pourquoi un acte isolé de violence affecte plus péni- | blement notre sensibilité que ceux qui s'exercent d'une manière plus générale. Ce jour-là, plusieurs de mes braves compatriotes avaient péri sous niesyeux pendant lecombat, et ilsm'avaient semblé accomplir seulement le sotl réservé à l'humanité; mon cœur, quoique affecté d'un regret douloureux , n'était pas pénelié de cette inexprimable horreur avec laquelle je vis mettre à mort , de sangfroid . l'infortune Morris. Je jetai les jeux sur mon compagnon, M. Jarvie, et je lus sur son visage l'expression des mêmes sentiments. Ne pouvant maîtriser son indignation, il laissa même échapper à demi-voix ces mots entrecoupés : —Je proteste solennellement contre cette action... C'est un meurtre cruel, abominable... c'est un acte maudit , et qui attirera qu.-lque jour la vengeance de Dieu. — Vous ne craignez donc pas de le suivre? dit la virago en fixant sur lui un regard qui semblait un arrêt de mort, le regard du faucon qui va s'élancer sur sa proie. — Cousine, répondit-il, aucun homme ne laisse couper avec plaisir le fil de sa vie avant qu'il ait ete entièrement dévidé... J'ai beaucoup de choses à faire dans ce nionde, des choses publiques et privées, de magistrature et de commerce... Et puis il y a des êtres qui ont encore besoin de moi, comme cette pauvre .Maltie, qui est orpheline... Elle est petite- «ousinc du laird de Liuiiuertield... Or, d'après toutes ces considérations, vous comprenez bien qu'un homme abandonnera tout ce ^u'il possède pour conserver la vie. — El si je vous mettais en liberté, dit l'impérieuse Hélène, quel nom donneriez-vous à la noyade de ce chien de Saxon ? — Hem ! hem ! dit le bailli en s'éclaircissant la voix à plusieurs reprises, j'en dirais là-dessus le moins possible : moins on parle, moins on s'expose à dire de sottises. — Mais si TOUS étiez sommé de parler devant ce que vous nommez les cours de justice, demanda-t-elle encore, quelle serait votre réponse?

Le bailli jeta les yeux de côte et d'autre, comme quelqu'un qui médiie une fugue; puis, du ton d'un homme qui, ne voyant nul moyen d'etfectuer sa retraite, se détermine à faire face au danger, il jit : — Je vois que vous voulez me mettre au pied du mur; mais je vous le dirai franchement, cousine, je ne parle jamais contre ma conscience: à la vérité, votre mari, que j'aurais bieu voulu trouver ici, pour son intéièt autant que pour le mien, peut vous certifier, comme cette brave créature de montagnard qu'on appelle Dougal, que Nicol Jarvie sait comme tout le munie fermer les yeux sur les fautes d'un ami; mais j'ajouterai, cousine, que ma langue ne mentira jamais à ma pensée; et avant de dire que ce pauvre malheureux a été légalement exécuté , je préférerais aller lui tenir compagnie... Je pense néanmoins que vous seriez la première femme des Highlands qui eût condamné à un tel sort le cousin de son mari au quatrième degré.

Sans doute le ton de fermeté avec lequel le bailli prononça ces derniires paroles était plus capable de faire impression sur le cœur endurci de sa cousine que l'air suppliant qu'il avait pris d'abord; ainsi le cristal cède à la pointe du diamant. Elle ordonna qu'on nous plaçât tous deux devant elle. — Votre nom, me dit-elle, n'est-il pas Osbaldisione? Il m'a semblé que le chien saxon de la mort duquel vous venez d'être témoin vous appelait ainsi? — Mon nom est O^baldistone. — Je suppose alors que Ra^lileigh est votre nom de baptême ? — Nullement. Mon ni>m de bapième est Francis. — Mais Yous connaissez Rashleigh Osbaldistone; il est votre frère, si je ne me trompe , du moins votre proche parent , votre ami intime. — Il est mon parent, mais mm pas mun ami. Nous nous battions en duel, il y a peu de jours, quand nous fûmes séparés par votre mari. Son épée est encore teinte de mon sang. J ai peu de motifs de le regarder comme un ami. — Mais si vous êtes étranger à ses intrigues, vous pourriez aller trouver Garschattachin et son détachement sans aucune crainte d'être arrêté, et leur porter un message de la femme de Mac-Gregor. — Je ne connais aux gentilshommes de la milice aucun motif raisonnable de me retenir. Je suis prêt à me charger de votre message si, en recompense, vous consentez à prendre sous votre protection mon ami et mon domestique qui resteront vos prisonniers.

Je saisis celte occasion pour lui dire que j'étais venu dans ce

pays sur l'invitation de son mari , qui m'avait promis son secours dans une affaire très importante pour niui, et que mon ami M. Jarvie m'avait accompagné dans le même but. — Et je voudrais, moi, interrompit le bailli, que les bottes de M. Jarvie eussent été pleines d'eau bouillante quand il les a mises pour un pareil voyage.— Dans ce que ce jeune Saxon vient oe dire, vous pouvez reconnaître votre père, dit Hélène MacGregor en se tournant vers ses fils. Sage lorsque le bonnet de montngnard couvre sa lête et qu'il a le sabre à la main, jamais il n'échange le plaid contre un habit que pour s'enfoncer dans les misérables intrigues des habitants des bis'es terres, et devenir, maigre tout ce qu'il a souffert, leur agent, leur instrument, leur esclave. — Ajoutez, madame, lui dis-je, leur bienfaiteur, — Soit; c'est le titre le plus léger de tous, puisqu'il n'a jamais semé de bienfaits que pour recueillir la plus noire ingratitude. .. A-siz sur ce sujet.... Je vous ferai conduire aux avant-postes de l'ennemi; demandez le commandant, et dites-lui de ma part, à moi, Hélène Mac-Gregor, que s'ils touchent un cheveu de la tète de Mnc-Gregor, et qu'ils ne le mettent pas en liberté sous douze heures, il n'y aura pas une femme du comté de Lennox qui, d'ici à Noël, n'entonne le coronach (ehant de mon) pour ceux qui lui .simt cheis; il n'y a pas un fermier dont la grange ne soit en feu ou le troupeau enlevé; pas un laird, pas un propriétaire qui se couche le soir avec l'assurance de voir le lendemain la lumière du soleil. Et pour premier accomplissement de mes menaces, ce délai à peine expiré , je leur enverrai le bailli de Glasgow, le capitaine saxon et le reste des prisonniers, chacun enveloppé dans un plaid , coupés en auiant de morceaux qii il y a de carreaux dans le tartan.

Dès qu'elle eut cessé de parler, le caiiitaine Thornton ajouta, du ton du plus grand sang-froid: — Présentez à l'ofticier commandant mes compliments, les compliments du capitaine Thornton ^le l'infanterie royale, dites-lui qu'il fasse son devoir, et qu il garde son prisonnier .sans s'inquiéter de mon sort. Si j'ai été assez fou pour me laisser attirer dans une embuscade par ces sauvages artificieux, je serai assez sage pour mourir d'une mianière qui ne déshonore pas mon epaulette.... Je n'ai qu'un .seul regret, c'est de voir mes malheureux soldats entre ces mains barbares. — Chut ! chui! interrompit le bailli; ètes-vous las de vivre?... Monsieur Osbaldistone, vous présenterez mes civilités à l'officier commandant, les civilités du bailli Nicol Jarvie, magistrat de Gla.sgow, comme l'était avant lui son père le doyen. Dites-lui qu'il y a ici d'honnêtes gens dans la peine et à qui il peut arriver pis encore : la meilleure chose qu'il puisse faire pour le bien général , c'est de laisser rentrer Rob dans ses montagnes, et de ne pas s'en occuper davantage.... 11 y a déjà eu assez de malheurs; et je crois qu'il ne faudra pas parler de la fin du douanier.

Ayant reçu, des parties les plus intéressées au succès de mon ambassade, ces commissions si opposées entre elles, et en outre la recommandation répétée de l'épouse de Mac-Grégor de ne pas oublier un mot de ce qu'elle m'avait ordonné de dire, on me laissa enfin partir, et l'on permit même à Aiulré Fairservice de in'accompagner, pour se débarrasser, je crois, de l'imiiortunité de ses prières. Cependant, de crainte que je ne me servisse de mon cheval pour échapper à mes guides, on peut-être par le désir de conserver une prise de quelque valeur, on m'annonça que je ferais la route à pied, escorté par Hamish .Mac-Grégor et par deux de ses montagnards, tant pour me montrer le chemin que pour reconnaître la force et la posilion de lennemi. Dougal avait été dé-igné pour ce service, mais il trouva moyen de s'en dispenser. Son but, comme nous l'apprîmes plus tard, était de veiller à la siireté île M. Jarvie : car suivant ces principes de fidélité qu'on trouve parmi les sauvages, il regardait ce magistrat comme ayant droit a ses bons offices pour avoir été en quelque sorte son patron pendant qu'il servait comme porteclefs la [irison de Glasgow.

Après une heure de marche rapide, nous arrivâmcsà une eminence couverte de broussailles qui dominait la vallée, ei d'où nous découvrîmes le poste occupe par la uiil'ce. Comme ce détachement était principalement composé de cavalerie, il avait sagement évité de s'engager dans le delilé si fatal au capitaine Thornton. La position choisie indiquait quelque connaissance militaire : c'était la pente d'une colline au centre de la petite vallée d'Aberfo'il, au milieu de laquelle serpente, le Forth. Cette vallée est formée par deux chaînes de montagnes formant deux murs parallèles de pierres calcaires mêlées d'énormes masses rocailleu,-es et ado.-sées à des sommets plus élevés. Ces limites escarpées lai>saienl cependant assez de largeur à la vallée pour mettre la cavalerie à l'abri d une surprise de la part des montagnards, et on avait eu soin de placer de tous côtés des sentinelles et des avant-postes à distance convenable du corps principal, pour qu'à la moindre alarme la troupe put avoir le temps de monter à cheval et de se mettre sous les armes. A la vérité on ne crovait pas alors que les montagnards pussent attaquer la cavalerie eu rase campagne, quoique des événements plus récents aient prouvé qu'ils pouvaient le faire avec succès. A cette époque, les montagnards avaient encore une crainte superstitieuse de la cavalerie, l'aspect des chevaux de la troupe étant beaucoup plus imposant et plus formidable que celui des petits -^""jies de leurs monta-

ROB-ROY

gnes, et ces hommes grossiers étant dans la croyance qu'on les dressait à combattre avec les pieds et les deniS. Lts chevaux attachés à des piquets, et paissant dans cette petite vallée ; les soldats qui formaient différents groupes, les uns assis, les autres debout, ou se promenant auprès de la rivière ; ces chaînes de rochers nus, mais pittoresques, boinant le paysage des deux côtés, tout cela formait les devants d'un tableau imposant et pittoresque, dans les lointains dnquel l'œil apercevait à l'est le lac de Menteiih ; et oi'i enfin dans un horizon plus vague, le château de Stirling et les montagnes bleuâtres d'Ochill termiiiaienl la perspective.

Je contemplais ce [laysage avec un vif intérêt, quand le Jeune Mac-Giegor me dit de ïne rendre à l'avant-po^te, et de demander le commandant pour m acquitter auprès de lui de mon message. Il m'enjoignit avec un geste menaçant de ne dire ni quels avaient été mes guides, ni en quel lieu je m'étais sépare de mon escorte. Ayant reçu ces instructions, je descendis vers le poste militaire, suivi d'André, qui, n'ayant conservé du costume anglais que les culottes et les bas, sans chapeau, n'ayant aux pieds que des espèces de sabots que Dougal lui avait donnes par piiié, et couvert d'un lambeau de yiaià peur suppléer à tous ses autres vêtements, ressemblait à on niontagnard échappe de Bedlam. Nous ne tardâmes pas à être aperçus d'une des vedettes, qui, galopant vers nous, me mil en joue, et me commanda de m'airéter : j'obéis, et quand le soldat fut près de noi, je le priai de me conduire devant lollicier commandant. Il me guida sur le champ vers un lieu où quelques olticieis étaient assis en cercle sur le gazon ; parmi eux s'en trouvait un qui paraissait d'un rang supérieur. Il portait une cuirasse d'acier poli sur laquelle étaient graves les emblèmes de l'ancien ordre écossais du Chardon. Je reconnus parmi ce groupe le major Galbraith, qui, avec quelques gentilshommes, les uns en uniforme, les autres en habits bourgeois, mais tous bien armés, semblaient recevoir les ordres de ce personnage distingue- Quelques domestiques en riche livrée, et qui, probablement, taisaient partie de sa inaiion, se tenaient à quelques pas. Ayant salue ce chef avec le respect que son rang semblait exiger, je lui appris que je m'étais trouve témoin involontaire (Je la uelaiie des soldats du roi dans le delile ; les vainqueurs, ajoulai-je, menaçaient de taire mourir leurs prisonniers, et de ravager sans |iilié les basses terres en général, si leur chef, qui avait eie anéle le matin, ne leur était rendu sain et sauf. Le duc (car tel était le rang de celui auquel je parlais; m'ecouta d'un air calme, et répondu qu'il aurait le plus grand regiet d exposer les malheureux prisonniers à la ciuaule des barbares Highiandais, mais qae c'était folie de supposer qu'il pùl remettre en liberté l'insligaleur de tant de désordres et d'outiages, et encourager ainsi la continuation de ces excès. — Vous pouvez retourner vers ceux qui vous envolent, ajouta-i-il, et leur dire que, bien certainement, demain à la poiiile du jour je ferai exécuter ce Hob-Roy Campbell, qu'ils appellent Mac-Ciegor, comme un proscrit arrête les armes a la main, apresavoir mille lois merile la poteiice;je me montrerais indigne de mon rang et de la place que j occupe, si j agissais autrement; d'aïUeuis je saurai pruleger le pa^s contre leurs insolentes menaces, et s ils touchent a un cheveu de la lète des inlortunes qui sont en leur [muveur, j'en Uieiai une telle vengeance, que les pierres mêmes de leurs rucliers en gémiront pendant plus d'un siècle. Ditesleur bien tout cela.

Je lui fis humblement quelques représentations sur le danger de Thuiiurable mission qu'il mecoiiliait; sur quoi il me répondit que je pouvais envoyer mon domestique. — La peste soit de moi! dit Andre sans égard pour la presence du duc, et sans attendre ma réponse ; il laudrait que le diabie fût dans mes jambes pour me faire laire un pas de ce tôle. Ii>t-ce qu'on croit que j ai un autre c<Hi dans ma puthe pour remplacer le mien lorsqu il aura éle coupe par un de ces messieurs les iiionlagnards, ou que je puisse plonger dans leur lac et revenir sur leau'? ÎSou, non, chacun pour soi, et Dieu pourlous. Ccs gens feront bien d'envoyer quelque autre messager; ce n'est pas André qui se chargera de telles commissions, Kob-Uoy ne sesi jamais apiuoche de la paroisse de Dreeiidaily, il ne m'a jamais vole ni poire ni pomme-

Aprts avoir, non sans peine, impose le silence à mon domestique, je représentai vivement au duc le danger certain auquel étaient exposes .M. lliornton et M. Jarvie, et le suppliai de modilier de telle sorte les ternies du message dont il était poiteur, qu'il put leur sauver la vie. Je l assurai qu'aucun peril ne m'ellraierait, si je poutais leur être Je queMjue utilité ; mais, d'après ce que j'avais vu et entendu, je ne pouvais doulei qu'ils ne lussent tous iinniedialeineiil massacies au moment ou les montagnards apprendraient le nupiMice de leur chef. Le duc jiarut très allecie. — Cesl une circon- •laiice 1res douloureuse, dil-il, et dont je suis prolondenieiit alUige; mais j'ai un devoir plus impérieux a remplir envers le pays. Il faut que Hob-Koy périsse!

Ce lie fut pas sans émotion que j'entendis prononcer celle senleiiee de mort contre Campbell, qui m avait deja leiidu et voulait •ncore nie rendre un important service- Je ne fus pas le seul qui éprouvât celle imiiression, car la plupart de ceux qui entouraient le duc Sç hasardèrent à lui parigr en sa faveur, n II vaudrait mieux,

disaient-ils, l'envoyer au château de Stirling, et l'y retenir étroitement prisonnier, comme gage de la dispersion et de la soumission de sa troupe. Il serait déplorable d'exposer le pays à l'incendie et au pillage, ce qu'il serait très difficile d'empêcher maintenant que leslongucs nuits approchaient, puisqu'il était impossible de garderions les passages. Ce serait, ajoutaient-ils, une chose terrible que de laisser les infortunés prisonniers exposés à la mort : car on ne pouvait douter que les montagnards ne les massacrassent dans les premiers transports de leur rage. Garschattachiii alla encore plus loin, se fiant, dit-il, dans l'honneur du noble personnage auquel il s'adressait, quoiqu'il connut les raisons particulières de son ressentiment contre le prisonnier. Bien que voisin assez dangereuxdes basses terres, 'et surtout des propriétés de Sa Grâce, et ayaut souvent porté l'audace d'un pillard plus loin qu'aucun homme de son temps, Rob- Roy ne manque pas de bon sens, et on peut trouver moyen de lui faire entendre raison. Au contraire, sa femme et ses tils sont des démons incarnes qui ne connaissent ni la crainte ni la pitié, et qui à la tète des sauvages .Mac-Gregor, seront une peste plus terrible pour le pays que Rob n'a jamais été lui-même. — Bon , bon , dit le duc, c'est précisément le bon sens et la ruse de cet homme qui l'ont soutenu si longtemps. Un brigand montagnard ordinaire aurait été réduit en moins de semaines qu'il n'a vécu d'années dans l'impunité. Sans lui, sa bande ne peut être longtemps à craindre, c'est une guêpe sans tête, dont l'aiguillon piquera peut-être encore une fois, mais qui va bientôt retourner dans le néant.

Gar^chattachin ne se laissa pas si facilement réduire au silence. —On ne peut.supposer, mylord duc, dit-il, que j'aie aucune partialité pour Rob, pas plus que lui pour moi, puisqu'il a deux fois vidé mes étables, i-ans parler des ravages commis chez mes tenanciers; cependant... — Cependant, Garschatlachin, dit le duc avec un sourire qui avait une expression paniculiere, je vois que vous croyez cette liberté excusable dans l'ami d'un ami, car on suppose généralement que Rob n'est pas l'ennemi des amis que le major Galbraith peut avoir de l'autre côte de la mer. — Si cela est, mylord, répliqua Garschatlachin du même Ion de plaisanterie, ce n'est pas ce que j'ai entendu dire de pue sur son compte; mais je voudrais que nous eussions quelques nouvelles des clans que nous attendons depuis si longtemps. Je gagerais qu'ils nous tien iront parole à la manière des montagnards. Je ne lésai jamais connus plus exacts en pareille circonstance. — Il n'y a pas lieu de s'inquiéter; ces messieurs sont des hommes d'honneur , et je dois supposer qu'ils seront lideles au rendez-vous. Envoyez deux cavaliers en avant pour voir s'ils arrivent. Nous ne pouvons sans eux risquer l'atiaque du défilé où le capitaine Thornton s'est laisse prendre, défilé qui, à ma connaissance, pourrait être défendu par dix fantassins contre un régiment de la meilleure cavalerie de toute l'Europe. En attendant, faites distiibuer des vivres à la trojjpe.

Je profitai de ce dernier ordre, qui m'était d'autant plus agréable et même nécessaire que ^e n'avais rien pris depuis le repas que nous avions fait à la hâte dans le clachan d'Aberfoil. Les éclaiieurs revinrent sans nouvelles des auxiliaires attendus ; et déjà le coucher du soleil approchait, quand un montagnard, appartenant à l'un des Clans sur la cooperation desquels on coniptail, arriva : il remit au duc, de fair le plus respiciueux, une lettre dont il était porteur.— Je parierais une barrique de claret, dit Gar.-chattachin, que par ce message ces maudits montagnards, que nous sommes venus chercher ICI avec tant de peines et de tourments, nous annoncent qu'ils abandonnent notre cause, et nous laissent nous tirer d'afVaire comme nous pourrons- — Ce u est que trop vrai, messieurs, dit le duc rougissant d'indignation après avoir parcouru la iettre, écrite sur un mauvais chillon de papier, mais adressée avec toutes les formes po.^slblesdu ceremonial : « A 1res haut et très puissant seigneur le duc de.... DiNos allies, messieurs, ont fait séparément leur paix avec l'ennemi. — C'est le .sort de toutes les alliances, dit Ganschattachin; les Hollandais nous en auraient fait autant si nous ne les avions ))revenus à Uirechi. — Vous plaisantez, monsieur, dit le duc, d'un ton qui prouvait qu'il goùlait peu l'allusion ; cependant l'affaire qui nous occupe ici semuie prendre une tournure fort sérieuse.... Je ne crois pas qu aucun de ces messieurs soit d'avis de pénétrer plus avant dans le pays, privés comme nous le sommes de l'appui des montagnards et de 1 infanterie d Inversiiaid'?

Tout le luoiide tomba d accord que cette tentative serait une véritiible folie- — Il ne serait guerp. plus sage, reprit le duc, de rester expose dans et lieu a une attaque de nuit; je propose donc que nous nous retirions sur le château de Duchray et sur celui de Gartaitan : nous y ferons bonne garde jusqu'au matin- .M.tis, avant de nous séparer, je veux interroger Rub-Roy en votre presence, pour vous convaincre par vus yeux et vos oieilles du danger qu'il y aurait à lui rendre la liberté dont il ne se servirait que pour cominettre de nouveaux ravages.

Le duc donna ses ordres pour que le prisonnier fût amené devant lui. Rob-Roy arriva, les bras attaches au-dessus du coud'!, et maintenus le long de son corps au moyen d'une sangle de cheval : Il marchait entre deux sous-olliciers et sous lescorte de six soldats la baïonnette au bout du fusil. Je ne l'avais jamais vu dans le costume

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de son pays, qui faisait ressortir d'une m.'.nii're frappante ce que son physique offrait de remarquable. Une furet de cheveux roux, que cachaient le chapeau et la perruque qu'il portait dans les bas>^es terres, s'échappait de son bonnet de montagnard, et justifiait le surnom de Roy ou le Bouge, par h quel il était géiiéraleuient connu dans les basses terres, surnom qui aujourd'hui même n'est pas encore tout à fait oublié dans ce pays. On en reconnaissait toute la justesse en jetant les yeux sur la partie de ses membres que le costume montagnard laissait à nu ; ses cuisses, ses jambes, et surtout ses genoux, étaient couverts d'un poil rouge, court et épais, ce qui, joint à leur extrême force et à la vigueur de leurs muscles, les faisait ressembler aux membres deces taureaux roux qu'on trouve dans les montagnes. L'effet produit par son changement de costume, et la connaissance que j'avais acquise de son véritable caractère, lui donnaient à mes yeux, en ce moment, quelque chose de si extraordinaire, de si farouche, que je le reconnus à peine. .Malgré ses liens, il portait la tête haute ; son regard était assuré, et son maintien avait une sorte de dignité. 11 salua le duc, fit un signe de tète à Garschatlachin et aux autres, et témoigna quelque surprise de me voir parmi eux. — Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, monsieur Campbell, dit le duc. — Il est vrai, mylord, et j'aurais désiré, répondit-il en jetant les yeux sur les liens qui retenaient ses bras, j'aurais désiré que c'iùt été dans une occasion où je fusse plus en état de présenter à Votre Grâce les hommages qui lui sont dus.... Mais il faut espérer que ce temps viendra. — Vous ne devez compter que sur le temps présent, monsieur Camnbell; car les heures qui vous restent pour mettre ordre à vos affaires dans ce monde s'écoulent rapidement. Je ne parle pas ainsi pour insulter à votre malheur, mais vous devez sentir vous-même que votre carrière tire à sa fin. Je ne nie pas que dans plusieurs circonstances vous n'ayez fait moins de mal que certains chefs de caterans, et que vous n'ayez quelquefois donné des preuves de talent, et même de dispositions qui faisaient concevoir de meilleures espérances. Mais depuis si longtemps vous êtes la terreur et le fléau d'un pays paisible; vous avez soutenu et étendu votre autorité usurpée par des actes de violence si fréquents, que.... En un mot, vous avez mériiéla mort, et il faut vous y préparer. — .Mylord. je pourrais sans injustice attribuer tous mes malheurs à Votre Grâce; je ne dirai cependant pas que vous en ayt-z été personnellement l'auteur volontaire. Si je l'avais cru, mylord, je n'entendrais pas aujourd hui Votre Grâce prononcer contre moi une sentence de mort : trois fois vous vous êtes trouvé à portée de mon fusil quand vous ne songiez qu'à chasser le cerf, et on sait que je manque rarement mon but. Quant à ceux qui, abusant de la confiance de Votre Grâce, vous ont rendu l'ennemi d'un homme jadis l'un des plus paiMbles habitants de ce pays, ceux qui se sont servis de votre nom pour compléter ma ruine et me réduire au désespoir, j'en ai déjà tiré vengeance; et, malgré l'arrêt de Votre Grâce, j'espère vivre assez pour en tirer une plus complete encore. — Je sais, reprit le duc en s'échaufi'aiit, que vous êtes un brigand audacieux et déterminé, fidèle à son serment quand iijurrde faire le mal; mais j'aurai soiu d'y pourvoir. Vous n'avtz d'autres ennemis que vos propres crimes. — Si je m'étais appelé Gi'ahame au lieu de Campbell, s'écria .\lac-Grégor avec une indomptable intrépidité, vous en parleriiz beaucoup moins. — Vous lértz bien, monsieur, de prévenir votre femme, vos enfants et tous Us hommes de votre bande de prendre gar le à la manière dont ils traiteront les personnes qui sont tombées entre leurs mains.... Je leur rendrai au centuple, à eux, à leurs parents, à leurs allies, le plus léger mal qu'ils se permettraient de faire aux fidèles sujets de Sa Majesté. — Mylord, mes ennemis eux-mêmes ne peuvent in'accuser d'être un homme sanguinaire. Personnellement, je saurais me faire obéir de quatre ou cinq cents montagnards armes , aussi facilement queVotre Grâce elle-même fait exécuter ses ordres par ces huit ou dix laquiis; mais si Votre Grâce est déterminée à retrancher la tète de la famille, il s'ensuivra du désordre parmi les membres. Cependant il y a chez eux un honnête homme de mes parents auquel je ne veux pas qu'il arrive de mal... Se trouve-t-il ici quelqu un qui veuille rendre un service à .Mac-Grégor?... Il l'en récompensera un jour, quoiqu'il ait dans ce moment les mnins liées.

Le montagnard d un autre clan qui avait apporté la lettre au duc s'avança en disant: — Je ferai ce que vous désirez, Mac- Gregor.

Il s'approcha du prisonnier, et celui-ci le chargea pour sa femme d'un message verbal que je n'entendis pas , parce qu'il était donné en gaélique , mais qui avait probablement rapport à la sûreté de M Jarvie. — Voyez-vous l'impudence de ce drôle! s'écria le duc; il se fie à son caractère d'envoyé . Sa conduite est le pendant de celle des chefs, qui nous ont invités à laire cau^e commune contre des brigands, et qui nous ont plantés là dès que les .\lac-Gregor out consenti à leur abandonner le territoire de Balquidder qu'ils se disputaient:

Nulle bonne foi sous les plaids.

Tartans aux couleurs vaiiables.

On trouve chez les HigblanJais Des caméléons... véritables.

— Votre noble aïeul n'eût jamais parlé ainsi , mylord , répondit le major Galbraith; et sauf votre respect. Votre Grâce n'aurait pas occasion de le faire, si vous rendiez justice à ceux qui y ont droit les premiers : que chacun rentre dans ses biens, que chaque tète porte le bonnet qui lui appartient, et le comté de Lennox verra renaître la tranquillité, aussi bien que le reste du pays. — Paix, Galbraith ! paix ! il est dangereux pour vous de tenir un pareil langag". à personne , et surtout à moi; mais vous vous croyez apparemment ua personnage privilégié. Dirigez votre détachement vers Gartartaa. J'escorterai moi-même le prisonnier à Duchray, et demain je vous enverrai des ordres; vous voudrez bien n'accorder de permission d'absence à aucun homme de votre troupe. — Toujours ordre et contre-ordre, murmura Garschattachin entre ses dents; mais patience, patience! on pourra bien quelque jour jouer l'air :aGhassez, croisez; le roi revient. »

Les deux troupes de cavalerie se formèrent alors, et se préparèrent à évacuer le poste, afin de profiter du reste de la jiurnée pour se rendre à leurs quartiers. Je reçus un ordre plutôt qu'une invitation de suivre la troupe, et je m'aperçus que , sans être prisonnier, j'étais regardé d'un œil soupçonneux. .\ la vérité, le danger était partout: le pays était divisé entre les jacobites et les hanovriens ; des querelles et des jalousies existaient entre les montagnards et les habitants des basses terres; enfin un grand nombre de motifs inexplicables de haine divisaient les familles les plus marquantes de l'Ecosse. Toutes ces causes répandaient dans les esprits une méfiance si générale que l'étranger isolé et sans protection ne pouvait mauquer de se trouver exposé au soupçon , et de rencontrer quelque aventure désagréable dans le cours de ses voyages. Je me soumis à mon sort de la meilleure gràoe que je pus, me consolant par l'espérance que je pourrais obtenir du prisonnier quelques renseignements sur Rashieigh et ses intrigues. Je me dois la justice d ajouter que mes vues n'étalent pas purement personnelles , et que je prenais trop d'intérêt au sortde ma singulière connaissance pour ne pas désirer de lui être utile autant que le permettrait sa malheureuse position.

CH.\P1TRE XXVIIL

L'écho des rocherset des montagnes répéta le son des trompettes de la cavalerie, qui, forinéeen deux corps, commença sa marche au petit trot: celui que commandait le major Galbraith tourna bientôt à droite, et traversa le Forth pour prendre les quartiers qu'on lui avait assignés dans un vieux château du voisinage. Cette troupe , en traversant la rivière, formait un tableau animé; mais bientôt elle disparut dans les détours dun bois qui garnissait l'autre rive. Nous continuâmes notre route en fort ban ordre. Pour s'assurer du prisonnier, le duc l'avait fait placer en croupe derrière un de ses soldats nommé Ewan de Brig^lands, un des hommes les plus grands et les plus robustes de la troupe. Une sangle qui les entourait tous deux, et qui était attachée sur la poitrine du soldat, mettait Rob-Roy dans l'impossibilité de se dégager de ^on gardien. Ou m'ordonna bientôt de marcher derrière eux, et l'on me fournit un cheval. Les soldats nous serraient d'aussi près que le permettait la largeur de la route ; plusieurs avaient le pistolet à la main. André Fairservice , monté sur un petit cheval montagnard , eut la permission de se joindre aux domestiques assez nombreux qui suivaient le détachement, mais sans se mêler au reste des cavaliers. Nous marchâmes ainsi pendant quelque temps. Enfin nous arrivâmes à un endroit où il nous fallait aussi traverser la riviere; le Forth, superflu des eaux d'un lac, est profoiidémeni encaissé, même dans les endroits où ii a le moins de largeur, et Ion descendait au gué par un ravin rapide et étroit qui ne permettait qu'à un seul cavalier d'y passer à la fois. Le centre et l'arriere-garde de notre petit corps s'arrêtèrent donc, tandis que les premieres files traversaient successivement , ce qui occasijnna un délai considerable, et même quelque confusion , car un certain nombre de cavaliers qui n'appartenaient pas à l'escadron traversèrent irrégulièrement le [lassage , et jetèrent un peu de désordre dins la cavalerie delà milice, quoiqu'elle fût assez bien disciplinée.

Pendant que nous étions tous confondus les uns avec les autres, j'entendis R ib-Roy dire tout bas à l'homme derrière lequel il était en croupe : — Votre père , Ewan , n'aurait pas ainsi conduit un vieil ami à la boucherie comme uu veau, pour tous les ducs de la chrétienté.

Ewan ne répondit pas, mais fit un mouvement d'épaules qui semblait dire qu'il agissait contre son gré. — El quand les Mac- Gregor descendront de leurs montagnes , et que vous verrez vos etables vides, votre foyer teint de sang, ei le feu dévorant les poutres de votre maison, vous penserez peut-êire, Ewan , que si votre ami Robin eût ete à leur tête, tous vus biens auraient été en sûreté.

Ewan de Brigglands fît un nouveau mouvement d'épaules en poussant un soupir, mais g.irda le silence. — C est une chose pénible, coutiuua Rob en prononçant ces paroles insinuantes dans

ROB-ROY

l'oreille d'Ewan, d'un Ion si bas que j eta.s le seul Q»' P '» f J"' tendre • c'est une chose bien pénible de voir Lwan de Brigglands , nue Rob Mac-Gregor a si souvent aidé de son bras et de sa bourse, sou'-cr plus à la colère d'un grand seigneur qu à la vie de son ami. Ewan parut très agité , mais n'ouvrit pas la bouche. En ce moment on entendit le duc crier de l'autre côte : - «Failes passer le

prisonnier. « Ewan mit son cheval en mouvement, et j ei.te dis encore Rob lui dire : - Ne mettez pas en balance le sang d un Mac- Greffor contre une misérable sangle qu'il s agit de rompre; car il faudra en rendre un compte bien différent dans ce monde et dans i'autre.

En ce moment , ils passèrent rapidement devant moi, et s'élancèrent dans la rivière ^ ^ ^ ^^^ ^-^ avec quelque précipi- ^ tation. — Pas encore, ^pas encore, monsieur, me dit un des cavaliers au moment où je me préparais à les suivre.

Le soir était venu , et à la lueur du crépuscule, je vis le duc, de l'autre côté, occuppde remettre ses hommes en rang à mesure qu'ils avaient traversé la rivière, les uns plus bas , les autres plus haut. Le passage n'était pas encore effectué , lorsqu'un bruit soudain , accompagné du rejaillissement de l'eau, m'apprit que l'éloquence de Mac-Gregor avait décidé Ewan a lui donner la liberté et une chance de salut. Le duc l'entendit comme moi, et en devina immédiatement la cause : — Chien , s'écria- 1- il à Ewan lorsqu'il fût près de lui, oil est ton prisonnier? El, sans attendre la réponse que le tenancier épouvanté commençait à balbutier, il lui tiiauncoup de pistolet. Je ne sais si le coup fut mortel ; mais le duc s'écri.i aussitôt : — .Messieurs , dispersez - vous , et poursuivez le brigand; cent livres de récompense à celui qui m'amènera Rob-R(iy !

Au même instant, tout fut confusion sur les deux rives. Rob- Roy , dégagé de ses liens, sans doute parce qu'Ewan avait deboaclé la sangle , avait plongé dans l'eau en

passant sous le ventre du cheval du soldat qui était à sa gauche; mais, cmme il fut obligé de revenir un instant à la surface pour respirer, s^n plaid attira l'attention des soldats, dont quelques-uns entrèrent dans la rivière sans penser au danger qu'ils couraient. Quelques clievaiix perdirent pied , plusieurs se noyèrent et mirent dans le plus grand danger les cavaliers. Les soldats allaient et venaient le long de la riviere, pour guetter l'endroit où le fugitif prendrait terre. Le murmure confus de tant de voix, les cris de détresse des malheureux qui se noyaient, ceux des soldats qui croyaient apercevoir le fugitif; la délonnation fréquente des pistolet» et des carabines que Poil déchargeai' sur le moindre objet qui excitait le soupçon ; la vue de tant de cavaliers courant çà et là, s'enfonçanl dans la rivière ou galopant sur ses bords, et frappant de leur sabre tout ce .|ui attirait leur attention; les vains efforts des ofliciers pour rétablir un peu l'ordre: toute cette scène, enfin, ayant pour théâtre un lieu T. IV.

si sauvage, et n'étant éclairée que par la pâle lueur d'un crépuscule d'automne, présentait le spectacle le plus tumultueux et le plus extraordinaire que j'aie jamais vu. J'étais seul occupe à l'observer, car toute notre troupe s'était dispersée à la poursuite de Rob- Roy, ou au moins pour avoir l'air de s'occuper de cette recherche. Dans le fait, comme je le soupçonnai un pou alors, et comme je l'appris avec certitude dans la suite,' la plupart de ceux qui paraissaient mettre le jilus d'activité dans leurs efforts pour rattraper le fugitif étaient réellement les derniers à désirer qu'il fût repris : ils ne se joignaient même aux autres que pour augmenter la confusion générale et

donnera Rob-Roy plus de facilité pour s'échapper. Il ne fut pas très difficile à un nageur aussi habile que -~ -.-=«ss&s&>^s^ ^v notre montagnard de

se soustraire à ses ennemis dès qu'il eut échappé aux premières poursuites. Il y eut pourtant un moment où il se trouva serré de près , et plusieurs coups de l'eu vinrent frapper dans l'eau non loin de lui. Celte scène me rappelait la chasse à la loutre, dont j'avais été témoin à Osbaldistone , chasse dans laquelle l'animal se découvre aux chiens par la nécessité de mettre son iiuiseau au-dessus de l'eau pour respirer, et leur échappe en plongeant tout aussitôt qu'il a renouvelé sa provision d'air. Mac- Ciregor,ceiicndaiil,eut recours à une ruse que la loutre ne peut employer: au moment où il se sentit presse de plus en plus, il réussit à se dégager de son plaid, qu'il laissa flotter sur l'eau. Ce vêtement attira bientôt l'attention générale :

un t;raud m mbre de cavaliers se laissèrent tromper à cet indice ; et taudis que tous les coups se dirigeaient de ce côté , celui auquel ils étaient dtsiinés s'éloignait rapidement.

Dès qu'on eut perdu de vue le prisonnier, on dut reconnaître qu'il était presqu'impossible de le reprendre , car, dans beaucoup d'endroits, la rivière était inaccessible par la hauteur de ses rives , dans d'autres, les escarpements étaient couverts de buissons, d'aunes, de peupliers, et de bouleaux qui en défendaient l'approche aux cavaliers. Des méprises e des acciduits avaient aussi eu lieu pendant ces poursuites, que 1 obscurité rendait plus en plus difficiles : quelques cavaliers se trouvèrent emportes • le rouranl, et se seraient noyés sans le secours de leurs companons; d'autres, blessés par des coups de feu ou des coups de sabre mêlée , criaient : « A l'aide ! Vengeance ! » Il y eut même une ou deux circonstances de ce genre qui amenèrent un coiuHat. Enfin les trompettes sonnèrent la retraite, ce qui annonça que I oficicr commandant renoue lit , quoique bien a regret, al espoir de

'/•^-i^rT^^^'^'^

Mort lie l'espion Murri

de par gnn dans

reprendre le prisonnier qui lui avait si soiidaineiiicnt e( luppe. Les

soldais commencèrent à se rassembler lenteiiieiii, se ijuerelaiit entre

IX Je les vis obscurcir de leur masse le bord meridional de la n-

erc , dont le murmure , longtemps couvert par les clameurs de la

jursuite, se mêlait maintenant d'une manière confuse aux voix

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

irritéeset mccontcn tes dos cavaliers (i>int l'espoir venait d'être trompé. Jiisqiie-là je n'avais été que spectateur, quoique bien loin d'être iiiilifl'erent à cette sinsrulière scène ; mais bientôt j'entendis une voix s'écrier tout à coup : — Où est l'Anglais? c'est lui qui a donné à Rob-Roy un couteau pour couper la courroie! — 11 faut fendre le ventre à ce mangeur de pudding ! cria une autre; — ou lui envoyer une couple de balles dans la cervelle ! dit une troisième; — ou lui enfoncer trois pouces de fer dans la poitrine? ajouta la quatrième.

En même temps j'entrevis plusieurs cavaliers galopant de côté et d'autre, sans doute dans la bienveillante intention d'exécuter ces menaces. J'ouvris tout-à-coup les yeux sur le danger de ma situation, et je ne doutai pasquedes hommes armés, dont la fureur n'était contenue par aucun frein, ne commençassent par tirer sur moi ou nie frapper à coups de sabre, quitte à examiner plus tard la justice de leur acte. Frappé de cette idée, je sautai à bas de mon cheval, et, lui laissant la liberté d'aller où bon lui plairait, je m'enfonçai dans un épais buisson d'aut>es, où, grâce à l'obscurité de la nuit, je courais peu de risques d'être découvert. Si j'avais été assez près du duc pour invoquer directement sa protection, je l'aurais fait; mais il avait déjà commencé sa retraite, et je ne voyais sur la rive gauche de la rivière aucun officier dont l'autorité fût assez puissante pour me protéger. Je ne crus pas que, dans cette circonstance, il y allât de mon honneur d'exposer inutilement ma vie. Lorsque le tumulte se fut un peu apaisé et que le bruit des pieds des chevaux ne se fit plus entendre près de moi, ma première pensée fut de me rendre aux quartiers du duc, où la discipline serait rétablie, et de me re- .mettre entre ses mains comme un sujet fidèle qui, n'ayant rien à craindre de la justice, devait tout attendre de sa protection et de .son hospitalité. Dans ce dessein, je sortis de ma retraite et jetai les yeux autour de moi. L'obscurité était complète, il ne restait pas un -Cavalier sur les rives du Forth, et je n'entendais plus que le bruit éloigné du pas des chevaux et le son prolongé des trompettes qui rappelaient les traînards. Ma situation était pleine de difficultés. Je n'avais pas de cheval, et le courant rapide et profond du lleuve, plus formidable encore à la lueur confuse d'une lune voilée parla brume, n'avait rien de bien engageant pour un homme à pied, ayant fort rarement passé des rivieres ague, et qui venait de voir des chevaux engagés dans ce dangereux passage avec de l'eau jusqu'à l'arçon de la selle. D'un autre côté, en restant sur ce rivage, je n'avais d'autre perspective que de terminer les fatigues de cette journée et de la nuit précédente en couchant à la belle étoile. Après un moment de réflexion, je pensai que Fairservice, qui, suivant sa louable coutume de s'occuper de sa sûreté avant celle des autres, avait sans doute traversé la rivière, ne manquerait pas de donner pleine satisfaction au duc ou à toute autre autorité compétente sur mon rang et ma position dans le monde; qu'en conséquence, ma réputation n'exigeait pas que je parusse sur-le-champ, au risque de me noyer dans le Forth, ou de ne pouvoir retrouver l'escadron si je le traversais sans accident, ou enfin d'être massacré sans examen par quelque traînard, qui trouverait dans cet exploit une excuse commode pour ne pas avoir rejoint plus toiles rangs. Je n'avais plus rien à craindre pour Rob-Koy : il était en liberté ; et j'étais certain, s'il m'arrivait de rencontrer quelqu'un de ses gens, de m'assurer leur protection en leur apprenant cette nouvelle. Je ne pouvais non plus abandonner M. Jarviedans la situation difficile où il se trouvait, en grande partie à cause de moi. Enfin, c'était par Rob-Roy seul que je pouvais espérer d'avoir quelque nouvelle de Rashleigh et des papiers de mon père ; et c'était là l'unique motif d'une expedition traversée par tant de dangers. J'abandonnai donc toute pensée de traverser ici le Forth, et, me retournant du côté du gué des Frew, je pris le chemin du petit village d'Aberfoïl.

Un vent froid et piquant, qui se faisait entendre et sentir de temps en temps, avait chassé le brouillard qui, sans cela, aurait enveloppé la vallée jusqu'au matin ; et quoique ces nuages de vapeurs n'eussent pas été entièrement dissipés, ils s'étaient formés en masses confuses et changeantes, qui tantôt s'étendaient sur le sommet des montagnes, tantôt comme de volumineuses colonnes d'une épaisse fumée, s'engoulïraient dans les profondeurs des rochers. La lune se montrait maintenant bien haut dans le ciel, et brillait de toute la vivacité qu'elle a dans les nuits de gelée; elle jetait une lueur argentée sur les sinuosités de la riviere, ainsi que sur les pointes de rochers et les cimes de montagnes que le brouillard ne cachait pas, tandis (jue ses rayons, qui semblaient entièrement absorbés par cette masse blanchâtre de vapeurs dans les endroits où elle avait le plus d'épaisseur et de densité, donnaient aux nuages légers et vaporeux qui s'en detathaieni le brillant reflet d'une gaze d'argent. En dépit de l'incertitude de ma situation, un spectacle si pittoresque, joint à l'intlueuce active et fortifiante d'un air vif et froid rendit de la vigueur à mes nerfs et de la gaîteà mon esprit. Je. me sentis disposé à chasser les soucis et à défier le danger, et, sans y penser, je me mis à sillier, comme pour accompagner la cadence de mon pas, que le froid m'avait fait accélérer. Je sentais toutes mes artères battre avec plus d'énergie et mon sang circuler avec plus de chaleur, à mesure que je prenais confiance dans ma force et dans mon courage. J'étais si absorbé daps ces pensées et dans les sensa-

tions qu'elles excitaient en moi, que je n'entendis pas deux cavaliers venir derrière moi, et ne m'aperçus de leur présence que lorsqu'ils furent tous deux à mes côtés. Alors celui qui était à ma gauche, arrêtant son cheval, m'adressa ces paroles en anglais : — Eh ! l'ami, où allez-voussi tard? — Chercher un souper et un litauclachan d'Aberfoïl.— Les passages sont-ils libres? me demanda-t-ild'un ton d'autorité. — Je l'ignore; je le saurai quand je serai arrivé... Mais le sort de .Morris se représentant à mon imagination,j'ajoutai:Si vous êtes Anglais, je vous conseille de retourner en arrière jusqu'à ce que le jour vous permette de continuer sûrement votre roule ; il y a eu des troubles dans ce voisinage, peut-être des étrangers n'y seraientils pas bien reçus. — Les soldats n'ont-ils pas eu le dessous? — Oui, en vérité, et un détachement commandé par un officier a été détruit ou fait prisonnier. — Etes-vous bien sûr de ce que vous dites? — Aussi sûr que je le suis de vous entendre parler; j'ai été involontairement témoin du combat. — Involontairement! N'y avez-vous donc pris aucune part. — Non. J'étais retenu par l'officier qui commandait les troupes du roi. — Sur quel soupçon? Qui ètes-vous, et quel est votre nom? — Je ne sais, monsieur, pourquoi je répondrais à tant de questions faites de ce ton par un inconnu. Je vous en ai dit assez pour vous convaincre que vous allez dans un pays où vous pouvez courir des dangers. S'il vous plaît de continuer votre roule, ce sont vos alTaires; mais je ne vous interroge pas sur votre nom et sur le but de votre voyage, et vous me ferez plaisir en usant de la même réserve envers moi. — Monsieur Francis Osbaldistone ne devrait pas siffler ses airs favoris, quand il veut ne pas être reconnu, dit l'autre cavalier, dont la voix fit tressaillir tous mes nerfs. Et Diana Vernon, car c'était elle, enveloppée d'un grand manteau de cavalier, se mit à siffler avec une imitation enjouée la suite de l'air que l'approche des cavaliers avait interrompu. — Grand Dieu ! m'écnai-je frappé d'étonnement, est-il possible que ce soit vous, miss Vernon, dans un tel lieu, à une telle heure, au sein d'un pays livré à la violence, et... — Et sous un costume aussi masculin, alliez-vous dire ? Mais que voulez-vous : après tout, la meilleure philosophie consiste à laisser aller les choses comme elles peuvent ; pauca verba.

Pendant qu'elle parlait, je saisis avec empressement un moment où la lune jetait une clarté plus vive pour examiner son compagnon : car on supposera facilement que la rencontre que je faisais de miss Vernon dans un endroit aussi solitaire et aussi dangereux sous la protection d'un homme seul, était une circonstance faite pour exciter en moi autant de jalousie que de surprise. Le cavalier n'avait pas l'organe mélodieux de Rashleigh ; sa voix était plus forte et plus impérieuse; il me parut aussi plus grand, quoiqu'il fût à cheval. Il ne ressemblait non plus à aucun de mes autres cousins; car son ton et ses manières avaient ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui, dès le premier mot, fait reconnaître un homme d'un esprit et d'une éducation distinguée. Le personnage qui était l'objet de cet examen sembla vouloir s'y soustraire. — Diana , dit-il d'un air où la tendresse se mêlait à l'autorité, donnez à votre cousin ce qui lui appartient, et ne nous arrêtons pas plus longtemps.

Miss Vernon tira un portefeuille de dessous son manteau , et se penchant vers moi, me dit d'un ton qui , malgré l'enjouement et l'originalité d'expression qui lui étaient habituels , déguisait mal un sentiment plus sérieux et plus profond : — Vous voyez, mon cher cousin , que je suis destinée à être votre ange tutélaire. Rashleigh a été forcé de lâcher sa proie ; et si nous lussions arrivés la nuit dernière au village d'Aberfoïl, comme nous nous le proposions, j'aurais trouvé quelque sylphe montagnard qui se serait chargé de vous transmettre ces signes représentatifs de la richesse commerciale. Mais il y avait sur la route des géants et des dragons; et les chevaliers errants ainsi que les damoiselles de nos jours, tout intrépides qu'ils soient, ne se soucient pas , comme au temps jadis , de se précipiter dans d'inutiles dangers. Imitez-les en cela, mon cher cousin. — Diana, reprit son compagnon, rappelez-vous que la soiree s'avance, et que nous sommes encore bien loin d'être arrives. — Je viens , monsieur, je viens. 11 y a bien peu de temps, songez-y, que je ne depends plus de ma seule volonté D'ailleurs , je n'ai pas encore remis les papiers à mon cousin , et il faut que je lui fasse mes deruiers adieux. Oui , Frank , mes derniers adieux ! Il y a un abime entre nous, un abîme de perdition absolue. Il vous est défendu de nous suivre où nous allons , de participer à ce que nous allons faire. Adieu ! soyez heureux !

Elle s'était courbée sur son cheval, qui était un petit bidet montagnard ; dans celle attitude , son visage loucha le mien par un mouvement qui ne fut peut-être pas tout à fait involontaire : elle me serra la main , et une larme s'échappant de ses yeux vint tomber sur ma joue. C'est un de ces moments qu'on ne peut jamais oublier, de ces moments dont l'inexprimable amertume est mêlée d'une sensation de bonheur si pénétrante et si vive , qu'à leur seul souvenir le cuiur est forcé de soulager par des larmes les émotions qui le remplissent. Il fut bien court; car, maîtrisant à l'instant la sensibilité qui l'avait entraînée, elle dit à son compagnon qu'elle était prête a le suivre; et, faisant prendre le grand trot à leurs chevaux , ils furent bientôt loin de moi. Ce ne fut pas une froide

ROB-ROY

indifférence, mais une sorte de stupt-ur, qui m'empêcha de répondre à cet adieu de miss Vernon : je voulus prononcer un mot, mais il expira sur mes lèvres : tel l'accusé qui se reconnaît coupable hésite à prononcer la fatale parole qui deviendra sou arrêt de mort. Interdit, désesfiéré , je restai sans mouvement, tenant en main le paquet qu'elle m'avait remis. Suivant les voyageurs d'un œil fixe, comme si j'eusse voulu compter les étincelles qui jaillissaient sous les pieds de leurs chevaux, je crus les contempler longtemps encore après que j'eus cessé de les voir et de les entendre, et je prêtai l'oreille au bruit de leur marche quand il ne pouvait déjà i lus arriver jusqu'à moi. Enfin , fatigués des efforts que je faisais pour apercevoir des objets hurs de vue. mes yeux commenièrent à devenir humides; ma poitrine se gonflait, ma gorge était serrée par un étouffement nerveux. Je m'assis au bord du chemin , et versai un torreni de larmes, les plus amères qui eussent jamais coulé de mes yeux.

Bientôt je fus honteux de ma faiblesse. Je me rappelai que je m'étais fait une loi de considérer Diana Vernon, lorsque son image s'emparait malgré moi de mes souvenirs , comme une amie dont je ne cesserais jamais de désirer ardemment le bonheur, mais avec laquelle je ne devais plus avoir de relations dans ce monde. Mais cette tendresse dont ses manières étaient empreintes et qu'elle cherchait à peine à cacher , ce qu'il y avait de soudain et de romanesque dans cette rencontre! tout cela m'avait mis entièrement hors de moi-même. Néanmoins, sans me donner le temps d'examiner de trop près le fond de mon cœur , je repris le sentier que je suivais lorsque celte étrange et subite a|iparition avait arrêté ma marche. Poursuivre mon chemin par la seule route qui me soit ouverte , ce n'est pas désobéir aux ordrci qu'elle vient de me donner d'une manière si touc hante , me Qi>ais-ie à moi-même. Qu(uque j'aie recouvré les papiers de mon père, c'est toujours un devoir pour moi d'attendre que mon ami .M. Jarvie soit délivré de la situation dangereuse où il s'est mis pour m'ètre utile; d'ailleurs, dans quel lieu piiis-je espérer de trouver un gite pour cette nuit, si ce 11 est à la petite aubeige d'Abeiioïl ''... Eux aussi doivent s'y arrêter ; car il est impossible à des voyageurs à cheval d'aller plus loin. Eh bien donc! nous nous reverrons encore une fois, ce sera la dernière peut-être ; mais du moins je la verrai, je l'entendrai encore, je saurai quel est Iheureux mortel qui exerce sur elle l'autorité d'un époux; j'apprendrai si dans la route difficile qu'elle semble suivre , il existe un obstacle que m.'S efforts puissent écarter, s'il n'est rienr que je puisse faire pour lui prouver la reconnaissance que m'inspirent. >a générosité et son amitié.

En raisonnant ainsi à part moi , le cherchais à colorer par les prelextes les plus plausibles mon vif désir de revoir ma cousine et de lui parler encore une fois , quand je rue sentis tout à couf frapper sur l'éfiaule , et je vis à ma gauche un montagnard qui marchait encore plus vite que moi , quoique mon pas fut assez rapide. Il m'accosta par ses paroles : — Une belle nuit, monsieur Osbaliiistone !... Ce n'est pas la première fois que nous nous rencontrons pendant 1 obscurité.

Jereconnussur-le-champ la voix de Mac-Gregor; il avait échappé à la poursuite de ses ennemis, et allait rejoindre ses partisans dans la montagne. Il avait au^si trouvé le moyen de se procurer des armes , sans doute chez quelque ami secret, car il avait le fusil sur l'épaule , et à son côté le poignard et l épée. Si mon esprit eût été dans .sa situation ordinaire, peut-être ne in'aurait-il pas été agréable de me trouver seul , à une heure aussi avancée de la nuit^ avec un tel personnage; car quoique je n'eusse avec Rob-Uoy que des relations amicales, j'avouerai franchement que je ne l'avais jamais entc;iidu parler sans éprouver une espèce de frémissement. Les intonations des montagnards ont un timbre sépulcral et sourd qu'il faut attribuer au grand nombre d'expressions gutturales de leur langue, qu'ils parlent d'ailleurs avec beaucoup d'em[ihase. A ces t.-ails nationaux Rob-Koy joignait une espèce d'indillerence dans si>ii Ion ei >f;s manières qui indiquait une ànie qu'aucun événement, quel(|iie affreux, quelque soudain qu'il fût, ne pouvait ni intimider, Di allrcler, ni surprendre. L'habitude du danger et une confiance sans bornes dans sa force et dans sou adresse l'avaient mis audessus de toutr crainte ; la vie désordonnée qu il menait, les périls auxqin!l» il était sans cesse expose, avaient émousse, sans pourtant la (li;truiii: toul-à-lail , sa sympathie pour les souffrances des autres On doit se rappeler aussi que ce jour même j avais vu sa troupe diiiini r la mort de sang-froid a un individu désarme et suppliant. Cependant, tel était I elat de mon esprit que la compagnie du proscrit me causa mi graïul plaisir , à cause de la diversion qu'elle venait laire k mes pcnibks pi:nsees. Je n'étais pas non )ilus éloigne d'e^perer qu'il ine dunneiait un (il pour nif guider dans le labyniitiie ou la falaiilé m'avait engage. Je lui repondis donc avec cordialité, et le félicitai d'avoir réussi à s'échapper i)uand la fuite sein blait impossible. — Bon, répondit-il, il y a autant de distance en ire la c< rde et le cou, qu'entre la coupe et les lèvres. Mais le danger ilait moins grand que vqus ne pouviez le croire , vous qui êtes étranger. De crux qui avaient ete assemblés pour me ..niidre et mu garder et qui aurdicul dû lue reprendre, il y en avail la moitié

qui n'avaient aucune envie ni de me prendre, ni de me garder, ni de me reprendre, et une moitié de l'autre moitié qui n'aurait osé m'approcher. Je n'avais donc véritablement affaire qu'au quart d'une troupe de ciiiqiianle à soixante hommes. — Il me semble que c'était encore assez. —Je n'en sais rien; mais ce dont je réponds, c'est que tous ceux qui me veulent du mal n'ont qu'à se réunir sur la pelouse du clachan d'Aberfoïl : je me charge de leur répondre à tous, l'un après l'autre, le sabre et le bouclier à la main.

Il me demanda ensuite ce qui m'était arrivé depuis mon entrée dans les montagnes, et il rit de tout son cœtirau refit que je lui fis du combat soutenu dans l'auberge , et des exploits du bailli avec son fer rouge. — Que Û< urisse Glasgow ! s'éciia-t-il; puisse la malédiction de Cromwell tomber sur moi , si je souhaite voir un spectacle plus divertissant que celui du cousin Nicol Jarvie faisant griller le plaid d'Inverach au bout de son contre de charrue , comme une tête de mouton. Mais, ajouta-t-il plus gravement, c'est un sau" noble qui coule dans les veines de mon cousin Jarvie : malheureusement il a été élevé dans une profession sédentaire et mécanique qui ne peut que faire dégénérer un brave homme. Vous pouvez maintenant juger du motif qui m'a empêché de vous rejoindre an rlachan d'Aberfu'il comme je me le proposais. On m'avait tendu de jolis lilets pendant les deux ou trois jours que j'ai passés à Glasgow pour les affaires du roi... Mais je crois avoir rompu la ligue de telle manière qu'il ne leur sera pas facile d'ameuter un clan contre un antre comme ils l'avaient fait J'espère voir bientôt le jour où les montagnards marcheront tous sous la mê e bannière. Mais que vous est-il arrivé ensuite?

Je lui racontai l'arrivée du capitaine Thornton et de son détachement, et de quelle façon le bailli et moi nous avions élé arrêtés comme suspects. Les questions qu'il me fit à ce sujet me rappeènnt ce que j'avais entendu dire à i'offii:ier, qu'il avait ordre d'arrèler un homme d'un certain âge et un jeune homme, ce qui répondait assez à notre signalement. Ce détail excita de nouveau la gaieté du proscrit. — Par le pain qui nourrit l'homme, dit-il, les butors ont pris mon ami le bailli pour Sou Excellence, et vous pour Diana Vernon... Oh ! les excellents oiseaux de proie ! — Miss Vernon, dis-je en hésitant et en tremblant d'entendre la réponse... mais porle-t-elle encore ce nom ?... Il n'y a qu'un moment qu'elle a passé par ici avec un homme qui semblait prendre en lui parlant un Ion d'autorité — Oui , oui , répondit Rob , elle est maintenant sous le joug de l'autorité légitime. Il était temps , car c'est une luronne qu'on ne menait pas comme on voulait... une fille de cœur et d'esprit d'ailleurs... C'est dommage que Son Excellence ne soit plus jeune. Un compagnon comme vous, comme mon fils Hamish, aurait été mieux assorti avec elle.

Ainsi s'écroulaient donc tous les châteaux de cartes que mon iinagination , en dépit de ma raison , s'était obstinée si souvent à bâtir. Je ne devais guère m'attendre à autre chose; car on ne pouvait supposer que Diana voyageât dans un tel pays et à une telle heure avec un homme qui n'aurait point un titre legal pour la protéger. Cependant le coup, tout prévu qu'il devait être, ne m'en parut pas moins cruel, et la voix de Mac-Gregor qui m'engageait à poursuivre mon récit frappait mes oreilles sans arriver jusqu'à mon esprit. — Vous souffrez , me dit-il enfin après m'avoir deux fois adressé la parole sans recevoir de réponse : les fatigues de cette journée ont été trop fortes pour vous qui n'êtes probablement pas habitué à la peine.

Le ton d'intérêt avec lequel il prononça ces paroles me rappela à moi-même et à ma position, et je continuai mon récit du mieux que je pus. Rob-Roy exprima ainsi sa joie triomphante du succès de l'escarmouche dans le défilé: — On dit (jue la paille du roi vaut mieux que le blé des autres; mais je ne crois pas qu on puisse en dire autant des soldats du roi, s'ils se laissent battre par des vieillards, des enfants et des femmes.. EtDougal donc! Qui aurait cru qu'il y eût tant de bon sens sous cette crinière hérissée et dans ce crâne qui parait si épais? Mais continuez, quoique je craigne presque d'entendre la suite, car mon Hélène est une diablesse incarnée quand son sang s'cchaulle... La pauvre femme... elle n'en a que trop de raisons !

Je lui racontai avec toute la réserve jiossible les traitements que nous avions reçus, et je vis que ces détails lui causaient un vif déplaisir. — J'aurais donné mille marcs pour être chez moi ! .s'écria-til. Traiter ainsi des étrangers, et surtout mon profire cousin, un homme qui m'a rendu t.mt de services !... je préférerais que îlaiis leur colère ilseus.senl brûlé la moitié du comté de Leanox. Mais voiiù ce que c'est que de se lier à des femmes et à des enfants ; ils ne mettent dans leurs actes ni mesure, ni raison. Au surplus, tout cela vient de ce chien de douanier qui m'a trahi en nrapporlanl un prétendu message de votre cousin Rashleigh, lequel m'engageait à l'aller trouver pour les afTaires du roi ; et je pensais eu eflet qu'il serait avec (iarschattachin et d'autres gens du comté de Lennox, qui doivent se declarer pour le roi Jacques. Mais, ma (bi, quand j'appris que le duc était là, je vis que j'étais trahi, et lorsqu'on m attacha Ifs bias avec une courroie, je dus prévoir le sort qui m'était reserve. Je savais que votre cousin, peu scrupuleux lui-même, est habitue a

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

se servir de ceux qui lui ressemlilent... (Je souhaite qu'il n'ait pas trempé dans ce coinplol.) Mais je n'oublierai jamais l'air snt de Morris quand il ni'enteuilit ordonner qu'on le gardai en otage jusqu'à mon reiour. Enfin, me voilà revenu pourtant, non pas grâce à lui, ni à ceux qui l'ont employé Maintenant il s'agit de savoir comment le douanier s'en tirera lui-même... Ah! ce ne sera pas sans rançon, je le jure. — Le douanier a déjà pajé la dernière rançon qu'on puisse demander à un homme. — Comment? que dites-vous?... 11 a donc péri dans l'escarmouche ?— Non, monsieur Campbell : il a étémisàmnrt de sang-froid, après le combat. —De sang-froid! damnation' murmura-l-il en serrant les dents. Comment cela s'estil passé? Parlez, monsieur, dites ce que vous savez, sans m'appeler ni monsieur, ni Campbell... J'ai le pied sur mes bruyères natales, et mon nom est Mac-Gregor.

Il était arrivé à un violent degré d'irritation; c'est pourquoi, sans paraître m'apercevoir de la rudesse de ses paroles, je lui fis clairement, et en peu de mots, le récit de la mort de Morris... Frappant alors la terre avec violence de la crosse de .son fusil, il s'écria: — Je jure sur mon Dieu qu'une pareille action est capable de faire abandonner femme, enfants, parents, clan et patrie... Et pourtant il ya longtemps que le miséialile l'avait mérité .. Quelle différence y a-til d'ailleurs entre jeter un homme à l'eau avec une pierre au cou, ou le suspendre en plein air par une corde, il est toujours étouffé, après tout Quant à .Morris, il n'a que le sort qu'il me préparait. Cependant j'aurais mieux aimé qu'on lui eût envoyé une balle au travers du corps, ou qu'on l'eût expédié d'un coup de poignard; car ■;etle exécution fera longtemps jaser... Mais chacun a son heure marquée; quand elle est arrivée, il faut mourir. Et personne, du moins, ne niera qu'Hélène Mac-Gregor n'ait à venger de mortelles injures !

Après ces paroles, il sembla vouloir laisser ce sujet entièrement de côté, et me demanda comment je m'étais échappé des mains de la troupe au milieu de laquelle il m'avait vu. Mon hi^toire ne fut pas longue, et je finis en lui disant de quelle manière j'avais recouvré les papiers de mon père, sans oser prononcer toi.:tefois le nom de Diana. — J'étais stîr que vous les retrouveriez, me dit Mac-Gregor; la lettre que vous m'avez remise exprimait la volonté de Son Excellence à ce sujet, et mon intention était bien certainement de vous les faire rendre. Dans ce but je vous invitai à visiter nos montagnes; mais il parait que Son Excellence a rencontré Rashleigh plus tôt que je ne l'espérais.

La première partie de cette réponse fut ce qui me frappa le plus. — La lettre que je vous ai apportée était donc du personnage que vo^is appelez Son Excellence?... Et quel est-il donc? quel est son rang? son nom? — Si vous ne le savez pas, il n'est pas très important pour vous de l'apprendre. Mais je vous assure que la lettre était de sa propre main ; car ayant alors sur les bras assez d'affaires personnelles, comme vous le voyez, j'avoue que sans cette recommandation je me serais peu inquiété des vôtres.

Je me rappelai en ce miment les lumières que j'avais vues dans la bibliothèque, les différentes circonstances qui avaient excité ma jalousie, le gant, l'agitatinn de la tapisserie ; je me rajipelai surtout que Diana s'était retirée pour écrire (je le croyais alors) le billet auquel je devais avoir recours à la dernière extrémité. Ses moments n'étaient donc pas con.sacrés à la solitude, mais à écouter les douces paroles de quelque agent des intrigues des jacobites, qui habitait secrètement la maison de son oncle ! On a vu des jeunes filles se vendre pour de l'or, ou se laisser égarer par la vanité ; mais Diana sacrifiait mes sentiments et ies siens pour le sort de quelque misérable aventurier, pour un voyage nocturne à travers un pays désert et sauvage, pour un repos précaire dans les repaires des brigands, sans autre espoir de rang et de fortune que fombre vaine d'une prétendue cour des Stuarts dans le palais de Saint-Germain. — Je la verrai, me dis-je,je la verrai encore une fois, s'il est possible; je lui parlerai en ami, en parent, sur les dangers qu'elle court, et je faciliterai sa retraite en France, où elle pourra, avec plus de convenance et de sûreté, attendre l'issue de ces vains mouvements excités par l'intrigant politique qu'elle a rendu maître de sa destinée. — Je dois conclure alors, dis-je à Mac-Gregor, après un silence de quelques minutes, que Son Excellence, puisque vous ne me faites connaître que ce titre, résidait au château d'Osbaldistone en même temps que moi. — Certainement, certainement, et dans l'appartement de la jeune dame, comme cela devait être. (Il me semblait par cette information gratuite prendre plaisir à irriter mon tourment.) Mais, ajouta .Mac-Gregor, peu de personnes connaissaient sa présence dans la maison, excepté Rashleigh et sir Hildebiand; car il ne pouvait être question de vous ; et les autres jeunes gens n'ont pas assezd'esprit pour empêcher le chat de toucher à la crème. Savez-vous qu'Osbaldistone-Hall est une belle maison des anciens temps. Ce que j'en admire le plus, c'est le nombre d'endroits secrets, de passages et de retraites... On pourrait y cacher vingt ou trente hommes que toute une famille viendrait habiter le château pendant huit jours sans rien apercevoir, ce qui certainement, dans certaines occasions, a bien son avantage. . Je voudrais que nous eussions un second château ^'Oebaldistone dans dos montagnes... mais, nous autres pauvres

Highlanders, il faut nous contenter de nos bois et de nos cavernes. —Je suppose que Son Excellence étaitétrangcre au premier accident arrivé à...

Je ne pus m'empècher d'hésiter avant de prononcer ce nom. — A Morris, voulez-vous dire? reprit Rob-Roy, trop accoutumé à des actes de violence pour qu'en lui aucune pitié fût diiralile. J'ai souvent ri de bon cœur en pensant à ce tour, mais je n'en ai plus le courage depuis ce maudit accident du lac... Non, non. Son Excellence ne savait rien de cela... C'était une chose arrangée entre Rashleigh et moi... Mais c'est la suite qui fut plaisante! D'abord cette ruse de Rashleigh de se débarrasser du soupçon en le faisant tomber sur vous, contre lequel il s'était prévenu tout d'abord; puis miss Diana qui détruit une trame si bien ourdie, et vous tire des griffes de la justice; ce poltron de Morris, terrifié au point d'en perdre la tète, en voyant paraître le vrai coupable au moment où il accusait l'innocent étranger; cet imbéciUe de clerc, cet ivrogne de juge... Oh, oh! j'en ai ri bien des fois!... Et maintenant, tout ce que je puis jiour le pauvre diable, c'est de faire dire des messes pour le repos de son àme. — Mais |iuis-je vous demander comment Mi>s Vernon put avoir assez d'influence sur Rashleigh et ses complices pour déranger votre plan? — .Mon plan! Ce n'était pas le mien. Aucun homme ne peut dire que j'aie jamais rejeté mon fardeau sur les épaules d'un autre. Rashleigh seul avait imaginé tout cela... Mais il est certain que miss Vernon avait beaucoup d'influence sur nous, à cause de l'attachement que Son Excellence a pour elle, et puis aussi parce qu'elle est initiée dans bien des secrets. Le diable soit de celui qui confie un secret à une femme, on ne doit pas metire un bâton ferré dans la main d'un fou.

Nous n'étions plus qu'à un quart de mille duclachan, lorsque trois montagnards, s'élançant sur nous ies armes à la main, nous ordonnèrent de nous arrêter et de dire où nous allions. Le seul mot Gregarach, prononcé par la voix forte et imposante de mon compagnon, fut accueillie par des acclamations, ou, pour mieux dire, par des hurlements de surprise et de joie. L'un d'eux, jetant son fusil à terre, embrassa étroitement les genoux de sun chef, murmurant en gaélique un torrent de félicitations, élevant même de temps en temps sa voix jusqu'à un cri d allégresse. Ce premier mouvement de joie étant enfin calmé, deux des montagnards partirent avec la vitesse du daim, pour porter au clacban d'Aberfoïl, où se trouvait alors un fort détachement des Mac-Gregor, l'heureuse nouvelle de la délivrance et du retour de Rob-Roy. On Faccueillit avec des transports et des cris de joie qui firent retentir les rochers et les montagnes; jeunes et vieux, bnmmes, femmes, enfants, accoururent avec l'impétuosité d'un torrent. Au bruit tumultueux, aux hurlements de cette multitude enivrée, je crus devoir rappeler à Mac-Gregor que j'étais étranger et sous sa protection. Aussitôt il me prit parla main, tandis que la foule s'assemblait autour de lui avec des transports d'amour et de joie qui avaient véritablement quelque chose d'attendrissant : chacun s'efforçait avidement de toucher la main du chef, mais il ne l'offrit à personne avant de leur avoir expliqué que j'étais un ami, et que je devais être traité avec respect. Un ordre du sultan de Delhi n'aurait pu être plus promptement exécuté, et la bienveillance des montagnards menaça de me devenir aussi incommode que leur rudesse aurait pu l'être. A peine voulaient-ils souffrir que l'ami de leur chef se servît de ses jambes, tant ils éiaient empressés à m'offrir leur aide et leurs bras pour faciliter ma marche. Enfin, profitant d'un faux pas sur une pierre que la foule ne m'avait (las permis d'éviter, ils s'emparèrent de moi tout-à-coup et me portèrent en triomphe jusque chez mistress Mac-Alpine. A notre arrivée devant sa hutte hospitalière, je vis que le pouvoir et la popularité avaient leur inconvénient dans les montagnes comme partout ailleurs; car avant que Mac-Gregor put entrer dans la maison où i! devait trouver le repos et la nourriture dont il avait besoin, il fut obligé de raconter l'histoire de sa fuite au moi'us une douzaine de fois : c'est ce que j'appris d'un officieux vieillard qui, pour mon édification, se donna la peine de me la traduire presque aussi souvent, la politique m'obligeant d'avoir Pair de lui prêter une attention convenable. L'auditoire étant enfin satisfait, les groupes se retirèrent l'un après l'autre, et chacun s'en alla dormir, les uns en plein air, les autres dans les huttes voisines ; celui-ci maudissant le duc et Garschattachin, celui-là déplorant le sort probable d'Ewan de Briggland, mais tous se réunissant pour comparer la fuite de Rob-Roy aux exploits les plus miraculeux de tous les chefs de son clan, à dater de Dougal-Ciar qui en était le fondateur. L'outlaw mon ami, me prenant alors par le bras, me fit entrer dans l'intérieur de la hutte à travers une atmosphère enfumée. Mes yeux cherchèrent à découvrir Diana et son compagnon ; ils étaient absents, et je sentis qu'en faisant des questions sur leur compte je m'exposerais à trahir mon secret. La seule figure de ma connaissance que je rencontrai fut celle du bailli qui, assis sur un tabouret auprès du feu, reçut avec une sorte de dignité et de réserve l'accueil cordial que lu. fit Rob- Roy, ses excuses pour la manière incommode dont il était obligé de le recevoir, et ses questions sur sa santé. — Cela va passablement, cousin, pas trop mal, je vous remercie. Quant à la manière dont on est ici, il faut s'en arranger ; on ne peut porter avec soi sa maison

ROB-ROY

TT

de Salt-Market quand on voyage, comme un limaçon porte sa coquille. An surplus , je suis cliarnii; que vous vous soyez tiré des mains de vos ennemis. — Eh bien, alors qu'avez-vous donc qui vous préoccupe? Tout ce qui finit bien est bien. Allons, voyons, prenez un verre d'eau-de-vie ; votre père le doyen en buvait volontiers quelq,]i.|ois. — Ola peut être, surtout lorsqu'il était fatigué; et Dieu sait qu'ijujourd'hui j'ai eu m^ part de fatiguas de plus d'un genre. Mais, contiuua-t-il en remplissant lentement une petite coupe de bois cerclée qui pouvaitconteuir trois verres, c'était un homme trèssubre en fait de boisson, c utime je le suis moi-même... A votre sauté, Robin (buvant), et à votre salut dans ce monde et dans l'autre (buvant encore), et à la santé de ma cousine Hélène et de vos deux grands garçons dont je me propose de vous eulretenir plus tard !

Kn parlant ainsi, il avala gravement le contenu de la cjiupe, taudis qu"' Mac-Gregor me jetait en souriant un regard de côté comme pour attirer mon attention sur l'air de supériorité et d'autorité magistrale que le bailli prenait avec lui dans la conversation : certes Rob, il la tète de son clan armé, était plus humble devant le bailli qu il n'avait paru étant à sa merci dans la prison de Glasgow. Il me sembla que Mac-Gregor voulait me faire comprendre, à moi étranger, que s'il se soumettait ainsi à son parent, c'était en partie par égard pour les lois de l'hospitalité, mais surtout parce qu'il s'amusait de tout cela. Ce ne fut qu'en posant sa coupe sur la table que le bailli me reconnut : il me félicita cordialement de l'heureuse issue de ma mission, mais il n'entra, pour le raomenl, en aucune explication avec moi. — Nous nous occupeicms plu-; lard de vos afTaires, me dit-it; il faut commencer de droit par celles de mon cou<in. Je présume, Robin, qu'il n'y a personne ici qui puisse rapporter rien de ce que je vais vous dire au conseil de la ville ou partout ailleurs, à mon préjudice ou au vôtre? — Soyez tranquille sur ce point, cousin iNicol : la moitié de mes gens n'entend pas ce que vous dites, et l'autre moitié ne s'en soucie gu^re. D'ailleurs, ils savent bien que j'arracherais la langue an premier qui oserait répéter une seule des paroles prononcées en sa présence. — Eh bien, cousin, puisqu'il en est ainsi et que M. Osbaldi.stoiie est un jeune homme prudent et un ami sur, je vous dirai franchement que vous élevez votre famille à faire un vilain metier. (Ici il toussa deux ou trois fois pour séclaircir la voix, par forme de préliminaire, cherchant à remplacer sou sourire familier (lar un regard grave et austère). Vous savez vousmême, cousin, que vous n'êtes pas trop bien avec la justice; et quant à ma cousine Hélène, quoique l'accueil qu'elle ma fait dans celte bienheureuse journée, ce que j'excuse à cau.se du trouble de son esprit, ne soit rien moins qu'amical, nieltaiit de côté ce sujet personnel de plainte, je vous dirai de votre femme... — N'en dites rien, cousin, dit Rob d'un ton grave et sévère, rien qu'un ami ne puisse dire et qu'un mari ne puisse entendre. .Mais moi, je vous permets de parler de moi tout à votre aise. — Kh bien, dit le bailli un peu déconcerté, nous passerons sur ce chapitre. D'ailleurs, je n'a])prouve pas qu'on cherche à mettre la division dans les familles. Mais, pour en venir à vos deux flis, Himish et Roi)in, ou mieux James et Robert (et j'espère, par parenthèse, que vous leur donnerez ces derniers noms à l'avenir, car on n'a jamais rien connu de bon de ces Hami^h, Kachine, .\iigus, etc., etc., noms que l'on trouve dans toute» b-s alfairesdes assises de l'ouest, pour des vols de vaches, à la requête de l'avocat de la couronne, etc., etc. ) ; mais, comme je vous le disais en parlant de vos deux (ils, ils n'ont pas seulement reçu les premiers principes d'une éducation libérale; ils ne connaissent pas même la table de multiplication, qui est la racine de toutes les connaissances utiles, et ils n'ont fait que rire et se moquer de moi quand jeteur ai dit ce que je pensais de leur ignorance. Je croirais vraiment qu'ils ne savent ni lire, ni écrire, ni chiffrer, s'il était possible que j'cu^sc des paienis aussi ignorants dans un pays chrétien. — Ma foi, s'ils savaient quelque chose de tout cela, cousin, repondit Mac-Gregor avec la plus grande indill'éreiice, il faudrait qu'ils l'eussent appris tout seuls, car où diable aurais-je été leur chercher des maîtres? Voulez-vous que je fasse aflicher sur la porte du collège de Glasgow : « On demande un précepteur pour les enfants de Rob-Roy?»— Non, cousin, mais vous auriez pu envoyer vos garçons la où ils auraient ap|iris la crainte de Dieu ei les usages des gens civilises. Ils sont aussi ignorants que les b.Bufs que vous conduisiez jadis au marche, ou que les manants anglais auxquels vous les vendiez : bref, ils ne .sont capables de rien faire. — Vous croyez! Hamish est cajiable d'abattre un coq de bruyère au vol et à balle franche, et Rob p. ut ptrcer de son poignard une planche épaisse de deux poui;es. —Tant pis pour eux, cousin, tant pis pour eux, répondit le négociant île Glasgow d'un Ion tranchant; et s'ils n'en sa- ■veiil pas davantage, il vaiidr.ut mieux pour eux ne rien savoir du tout. Dilcs-nioi, KmI), coiuiiienl vnus ôtes-vous trouvé vous-même de savoir SI bien vous servir du fii-il, de l'epèe et du poignard? et quel avantagi: avez-vous retir ; de voire a.lresse? N étiezvous pas beaucoup plus heureux quand vous conduisiez devant vous vos troupeaux de vaches, quand eulin vous exerciez un metier honnête, 2 lie vous ne l êtes à présent à la tête de vos vassaux cl de vos deles.

Je remarquai que Mac-Gregor pendant que son parent lui parlait

de cette manière, sans doute par un bon motif, s'agitait en tous sens: la contraction de ses traits et de ses membres indiquait un homme irrité par une douleur violente, mais déterminé à ne pas laisser échapper un g.'mi,ssement. J'épiais une occasion d'interrompre ce piopos; car le bon M. Jarvie, quoique assurément animé des meilleures intentions, me paraissait s'y prendre tout-à-fait de travers : leur dialogue cependant se termina sans que j'eusse besoin de m'en mêler. — J'ai donc pensé, continua le bailli, que, trop mal noté dans les papiers de la justice pour es|iérer un pardon, trop vieux Iioiir changer de vie, comme il serait réellement dommage d'élever deux garçons de belle espérance dans un métier de réprouvé comme le vôtre , j'avais pensé, dis-je, à les prendre comme apprentis au métier de tisserand, position par laquelle j'ai commence moi-même, ainsi que mon père le doyen, quoique. Dieu merci, je ne fasse plus maintenant que le commerce en gros.

Sur cette dernière phrase, il vit le front de Rob se couvrir de nuages, ce qui le porta probablementàeniployercomme palliatif ce qu'il avait réservé pour couronner sa générosité, dans le cas où sa première proposition eût été acceptée avec plaisir: — Eh! Robin, mou garçon, il ne faut pas prendre un air si sombre, car je paierai tous les Irais d'apprentissage, et je ne vijus demanderai jamais un sou des mille marcs que vous me devez. — Cent mille diables! s'écria Rob en se levant et en parcourant la chambre à grands pas; mes lit-- tisserands! .Mille morts! j'aimerais mieux voir tous les metiers de Glasgow, avec les dévidoirs et les navettes, au milieu du feu des enfers !

J'eus quelque peine à faire comprendre au bailli, qui se préparait à répondre, qu'il risquait de blesser sérieusement notre hôte en insistant sur ce sujet. Il se tut cependant, et Mac-Gregor reprit ou parut reprendre sasérénité. — Au total vos intentions sont bonnes, et je vous en remercie ; ainsi, donnez-moi la main, Nicol, et si jamais je mets mes enfants en apprentissage, vous aurez la préférence. Maintenant nous avons, comme vous le dites, l'affaire des mille marcs à terminer. Holà! Eachin Mac-Analeister, apportez-moi ma bourse.

L'individu auquel il s'adressait, gigantesque et vigoureux montagnard, qui paraissait agir en qualité de lieutenant de Mac-Gregor, apporta une espèce de sac de peau de loutre marine, enrichi d'ornements et de plaques d'argent, et semblables à ceux que les chefs du pays portent devant eux quand ils sont en grand costume, — Je ne conseille à personne d'ouvrir ce sac avant d'en connailre le secret, dit Rob-Roy; puis quand il eut poussé et tiré tour à tourune complication de ressorts, le sac, dont l'ouverture était garni'j de plaquesd'argent, s'ouvrit de lui-même, et il put y mettre la main. Il me fit remarquer, comme pour couper court à la conversation de M. Jarvie, qu'un petit pistolet d'acier était caché dans le sac, et que, la détente de cette arme étant habilement mise en rapport avec la, monture, il n'y avait aucun doute que celui qui n'en coniiaLlrail pas le secret, en voulant toucher à la serrure, ne fit partir lepistolet de manière à en recevoir la charge. — Voilà, dit-il en montrant cette arme, le gardien de ma bourse privée.

La naïveté de cette invention mécanique , destinée à fermer un sac de peau qu'il était si facile de couper sans toucher à la serrure, me rappela le passage de l'Odyssée, où Ulysse, dans des siècles plus grossiers encore, se croit assuré de ses trésors en scellant la cassette qui les renferme d'une complication infinie de nœuds de cordes. Le bailli mit ses lunettes pour examiner le mécanisme, et quand il l'eut compris, il lui rendit le sac en souriant, mais sans pouvoir retenir un soupir. — Ah! Rob, dit-il, si toutes les bourses avaient ^iégardées comme celle-ci, je doute que la vôtre fût aussi bien seinplie qu'elle parait, à en juger par le poids. — Que cela ne vous inquiète pas, cousin, répondit Rob en riant; au besoin elle sera toujiMirs ouverte pour un ami on pour payer une dette légilinîe. Tenez ajoula-t-il en tirant un rouleau de pièces d'or, voici vos mille livres d'Ecosse, voyez si le compte est juste.

M. Jarvie prit le rouleau en silence et lo soupesa quelques moments dans sa main, puis il le reposa sur la table en disant:

Rob, je ne saurais le prendre ; non je ne veux pas toucher à cet argent, cela me porterait malheur. J'ai trop bien vu aujourd'hui de quelle manière cet or vous arrive. Bien mal acquis ne profite, jamais. Et, pour vous parler franchement, je ne le (irendrai pas; il y a sur cet or des taches de sang. — Bah, bah ! dit le proscrit en affectant une indilference qu'il n'éfironvait peut-être pas réellement. C'est du bon or de France, et qui n'a jamais été dans la poche d'un Ecossais avant d'entrer dans la mienne. Regardez, cousin, ce sont de beaux et bons louis d or, aussi brillants que le jour où ils ont été frappés. — Encore pire, encore pire, Robin dit lo bailli en détournant les yeux du rouleau, quoique, comme César refusant la couronne aux Lupercales, les doigis parussent lui démanger. La rébellion est un crime plus déti>slable encore que la : orcellerie et le vol : c'est un précepte de l'Evangile. — Laissons là les préceptes , cousin ; cet or est arrivé entre vos mains d'une manière honnête, puisque c'est le paiemeiil d'une dette legitimi'. Il vient d'un roi, et vous pouvez, si bon tous semble, le donner à l'dulrc, c'est ainsi qu'on peut (tfl'aiyir l'ennemi,

LES VEILLÉES LITTÈRAIKES ILLUSTREES.

Lf pauvre roi Jacques ne uiaiiquo ni He bras ni de cœurs dévoues, mais je doute qu'il ait beauc(un) li'arf^eut. — Alors il doit peu compter sur les moulagnards, dit M. Jaivie en remettant ses lunettes sur son nez, défaisant le rouleau, et se mettant à compter le contenu.— Ni sur les habitants des basses terres, dit Mac-(iregor en fronçant le sourcil, et jetant un coup d'œil d'abord sur moi, puis sur M. Jarvie, qui, sans se douter du ridicule de sa position, pesait scrupuleusement chaque pièce, suivant son habitude.

Le bailli , après avoir compté deux fois la somme qui formait le paienumt de sa dette en principal et mtérèts, remit à Rob-Roy trois pièces poin- acheter une robe à sa cousine, et deux autn^s pour ses enfants, en les laissant libres d'acheter ee qui leur plairait, excepté pourtant de la poudre à canon. A cette générosité inattendue, le montagnard regarda son cousin d'un air étonné, mais il accepta sou present, l'eu renitrcia, et remit les cinq pièces dans le lieu de su .-.lé d'où il les avait tirées. Le bailli produisit alors l'obligation originale que Rob lui avait faite de cette somme, sur le dos de laquelle il écrivit un reçu en règle qu'il signa, et qu'il me pria de signer aussi comme témoin. Je fis ce qu il désirait. M. Jarvie jetait avec anxiété les yeux autour de lui, pour chercher un autre témoin, les lois de l'Ecosse, exigeant la signature de deux citoyens solvables pour donner de la validité à un bon ou à une quittance. — Excepté nous trois, il vous serait difficile, dit Rob, de trouver à trois milles à la ronde un homme qui sache écrire; mais j'ai un moyen tout aussi f,;cile de terminer cette affaire. Alors, prenant le papier des mains deson parent, il le jeta dans le feu. Ce fut au tour de M. Jarvie d'ouvrir de grands yeux, mais son cousin continua: Voilà comme ou règle les comptes dans les montagnes. Si je gardais dus papier> dft ce i;enre, qui sait s'il ne viendrait pas un teiiips, cousin, où mes ciniis pourraient être compromis à cause de leurs relations avic moi?

Le bailli n'essaya pas de répondre à cet argument, et l'un servit aussitôt un souper où régnaient une abondance et une délicatesse qui devaient surprendre dans un tel endroit. H était en grande partie compo.-vé de viandes froides, non préparées sur les lieux sans d'iute, et quelques bouteilles de bon vin de Fiance relevèrent la saveur d'un paie de venaison et de différents autres mets. Mac- Gregor faisait les honneurs de sa table avec l'hospitalité la plus attentive ; il nous adressa des excuses sur ce qu'un certain pàlé avait été entamé avant de nous avoir été offert. — Il faut que vous sachiez, dit-il à M Jarvie sans me regarder, que vous n'êtes pas cetle nuit les seuls hôtes de Mac-Gregor, et vous le croirez sans peine, car autrement ma femme et mes deux fils seraient ici, comme leur devoir les y oblige. Il me sembla voir sur la figure de M. Jarvie qu'il n'était nullement fâché de la circonstance qui les retenait ailleurs, et j'aurais été coniplètem; ' de son avis, si je n'avais cru comprendre, d'après les '-xcuses de Rob-Roy, que les hôtes dont il voulait parler étaient Diana et son compagnon... il m'en coûtait de dire son mari. Tandis que ces idées pénibles, en dépit du bon accueil et de l'excellence chère de noire hôte, faisaient disparaître mon appétit, je remarquai que Rob-Roy avait porté l'attention ju.'qu'à nous procurer des lits meilleurs que ceux de la nuit précédeiite. Les deux moins mauvais grabats placés le long des murs de la hutte avaient été remplis de bruyère fraiche, alors en pleine fleur, offrant une couche à la fois molle et euibauniée ; des manteaux et des couvertures, étendus sur ce matelas végétal, rendirent notre coucher plus moelleux et plus chaud. Le bailli semblant épui.é de fatigue , je résolus de difTérer jusqu'au lendemain les communications que j'avais à lui faire, et le laissai mettre au lit aussitôt qu'il eut tel miné un souper copieux. Quoique harassé moimême, je n'éprouvais pas la même disposition au sonimeil, car j'étais en proie à une agitation inquiète et fiévreuse. Je restai à causer avec Mac-Gregor.

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