‹ WaverleyChapitre 108 sur 231 · CHAPITRE .XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE .XXIX

— Que fera-t-on de vous, monsieur Osbaldistone, dit Mac-Gregor en me passant la bouteille; vous ne mangiz pas, vous ne semblez pas avoir envie de dormir, et cependant vous ne buvtz pas, quoique ce flacon de bordeaux vaille bien celui de sir Hildebrand. Si vous aviez toujours été aii.'-si sobre, vous auriez p: ut-èlre échappé à la haine mortelle de votre cousin Rashleigh. — Si j'avais toujours été prudent, dis-je en rougiss.int au souvenir de la scène qu'il me rappelait, j'aurais échappé à un m dheur plus grand encore, aux reproches de ma com-cii.'iice. .Mac-(jregor me jeta un regard sombre et |iénétrant, comme pour devine r si le reproche que je m', .dressais, et dont il paraissait sentir la force, ne lui était pas destiné. Il reconnut <|ue je n'avais pen.sé qu'à moi-même, et se retourna du côté du feu en poussant uu profond soupir; j'en fis autant, et nous restâmes tous deux, pdidaiit quelques minutes, absorbes dans une pénible rèvciie. T"iit (b rmail ou du mijiiis semblait dormir dans la liulie, excepté nous. Mac-Gregor rompit le premier le silence, du

ton d'un homme qui se décide à entamer un sujet pénible: — Mon cousin Nicol a de bonnes intentions, dit-il, mais quelquefois il ne sait [loinl ménager un homme tel que moi ; il oublie ce que j'ai été, ce qu'on m'a forcé de devenir, et surtout les circonstances qui m ont tait ce que je suis.

11 s'arrêta, et quoique je sentisse combien la conversation qui paraissait devoir s'engager était d'une nature délicate, je lui dis que certainement il y avait dans sa situation actuelle bien desl choses qui répugnaient à ses sentiments. —J'apprendrais avec unel veritable satisfaction, ajoutai-je, que vous avez trouvé chance bono- i rable d'en sortir. — Vous parlez comme un enfant, répliqua Mac- ' Gregord'un ton sourd qui ressemblait au grondement éloigné du tonnerre ; oui, comme un enfant qui croit que le vieux chêne noueux lient se redresser aussi facilement qu'un jeune arbrisseau. Puis-je oublierque j'ai été frappé de proscription, flétri comme un traître ; qu'on a mis ma tète à prix comme celle d'un loup ; que ma famille a été traitée comme la femelle et les petits du renard des montagnes; que chacun peut la tourmenter, l'insulter, la dégrader, l'avihr ; que jusqu'à mon nom même, le nom d'une longue et noble suite de héros, il m'est défendu de le porter, comme si c'était un talisman pour évoquer le démon?

Comme il parlait, je vis clairement qu'il cherchait à exalter son imagination par l'énuniération de ses griefs, afin d'exaspérer son re^sentimellt et de justifier à ses propres yeux le genre de vie dans lequel il avait été entraîné. Il y réussit parfaitement. Ses yeux d'un gris clair, contractant et dilatant alternativement leurs prunelles, semblèrent bientôt lancer des flammes, tandis que son pied avançait et reculait avec un mouvement convulsif; enfin il saisit la garde de son poignard, étendit le bras et se leva brusquement. — Eh bien ! on verra, dit-il de ce même ton sourd et à demi étouffé par la violence de ses passions ; on verra que ce nom qu'un a osé proscrire, que le nom de Mac-Gregor est en effet un talisman qui peut soulever les enfers. Ceux qui entendent d'une oreille dédaigneuse le récit de mes injures, trembleront au récit de ma vengeance. Le misérable montagnard, marchand de bestiaux, banqueroutier, marchant nu-pieds, dépouillé de tout, déshonoré, traqué comme une bêle féroce, fondra sur ceux dont la lâche avarice ne se contenta pas de s'emparer de tout ce qui lui restait; et le revers sera terrible. Ceux qui ont mi'prisé le ver de terre et l'ont foulé aux pieds, pousseront en vain des lamentations et des hurlements, quand ils verront le dragon fondre sur sa proie. Mais pourquoi parler de tout ceci? dit-il en se rasseyant et d'un ton plus calme. Vous ne devez pas vous étonner, monsieur Osbaldistone, que ma patience soit à bout, quand je me vois chassé sur la terre et sur l'eau comme une loutre, un veau marin ou un saumon, et cela par mes amis et mes voisins mêmes, comme vous l'avez v i aujourd'hui au gué de la rivière: il y a de quoi lasser la patience du saint, et à plus forte raison celle d'un montagnard. Mais il y a du vrai dans ce que m'a dit le bailli. Je suis inquiet du sort de mes enfants. J'ai du chagrin lorsque je pense qu'Hamish et Robert mèneront la vie de leur père.

Alors s'abandonnant, au sujet de ses enfants, à des regrets qu'il n'éprouvait pas pour lui-même, il apjiuya sa tète sur sa main, et resta plongé dans un profond abattement. Je ne puis vous dire, Treshani, a quel |ioint j étais moi-même attendri. J'ai toujours été plus touche de la douleur qu'éprouve une âme lière, énergique et courageuse, que du chagrin où s'abandonnent si aiseiuent les esprits faibles. Je sentis un vif désir de calmer sa peine, malgré le peu de probabilité, malgré l'impossibilité même d'y réussir. — Nous avons des relations étendues avec les pays étrangers, lui dis-je; vos fils, avec quelque assistance (et certes ils ont des d:'oils réels à l'aide efficace de notre maison ), ne pourraient-ils pas trouver une ressource honorable en entrant au service étranger"?

Ma physionomie devait porter des traces de la vive emotion que j'éprouvais, car mon compagnon, me prenant par la main, et m'arrêtant au moment où j'allais poursuivre, me dit: — Je vous remercie, je vous remercie, mais n'en parlons pas davantage. Je n'aurais pas cru que l'œil d'aucun homme put voir une larme sur la paupière de Mac-Gregor. ( En parlant ainsi, il [lassait le dos de sa main sur ses longs cils gris et ses épais sourcils rouges.) Demain malin nous en parlerons, et nous nous occuperons aussi de vos affaires, car nous nous levons de bonne heure, même i|uand un heureux hasard nous permet de coucher dans un lit. i\e voulezvous pas me faire raison pour le dernier verre? (Je refusai sou invitation.) Eh bien ! de par tous les saints, je me ferai raison à moimême. Et il se versa au moins une pinte de vin, qu'il but tout d'un trait.

Je me jetai sur mon lit de bruyère, résolu de retarder les questions que je voulais lui faire, jusqu'à ce que son esprit fût dans uu état plus calme Cet homme extraordinaire s était tellement empare de mon imagination, que je ne pus m'empêcher de suivre tous ses mouvements pendant quelques minutes. Il se promena dans la chambre, se signant par intervalles et murmurant quelvjue prière laliiie de l'église catholique; Lusuite il s'enveloppa deson manteau, plaçant d'uu côté son epee uue, et uu pistolei de l'autre,

lie manière qu'au premiPr hruit il pouvait se lever et saisir ses armes. An bout de quelques minutes, le bruit He sa respiration m'annonça qu'i! dormait profondément. Accab'é de fatis^ue, et la If'le remplie des difTérentes scènes de la journée, je fus bientôt moi-même, malprré les inquiétudes qui m'agitaient, enseveli d\ns un profond sommeil, dont je ne sortis que le lendemain matin.

'>uaiid j'ouvri< les yeux, Mac-Gregor était déjà parti^ J'éveillai le bailli qui. après avoir bâillé, soupiré, et s'être plaint d'avoir encore les os brisés . put enfin comprendre l'heureuse nouvelle de la restitution des billets enlevés par Rashleigh. Dès nu'il m'eut bien compris, il oublia tous ses maux, et .s'empressa de se lever pour examiner le contenu du paquet que je mis entre ses mains, et le comparer avec le mémorandum de M. Owen — C'est juste, c'est juste, se disait-il à voix basse en procédant à cette vérification; c'est cela même... Bailli et Wiltiugton... Où est Bailli et Wiltington ? 700 liv. st. 6 sh. 8 d... c'est parfaitement exact.... Pollock et Peelman. 28 liv. st. 7sh... c'est très juste. I.eciel soit loué ! Gnibet Gruider, .370 liv. Il n'y a pas de maison plus solide... Gliblad, 00 liv. Je ne sais si Gliblid tient toujours. Sliperytongne ! Ah ! Sliiippvtongue est en faillite! Mais ce sont de petites sommes, des bagatelles, et le reste est solide. Dieu soit béni ! Nous avons reirouvé ce que nous cherchions et rien ne nous relient plus dans ce triste pavs. Je ne penserai jamais au lac Ard sans avoir la chair de poule. — Je suis fâché, cousin, dit Mac-Gregor qui entra dans ce moment, de ne pas m'ètre trouvé en situation de vous recevoir aussi bien que je l'aurais désiré; cependant, si vous voulez condescendre à venir visiter ma pauvre demeure ? — Bien obliîré, bien obligé, répondit M. Jarvie avec précipitation ; mais il faut que nous nous mettions en route sur-le-champ. M. Osbaldistone et moi... T.es affaires ne peuvent se retarder. — Eh bien, cousin, vous connais.sez notre maxime : « .\ccueillez Khôle qui vous arrive, ne retenez pas relui qui veut s'en aller. » Mais vous ne pouvez pas vous en retourner par oil vous êtes venus II faut que je vous conduire jusqu'au bac d'O'Balloch, sur le Loch-Lomond. J'enverrai vos chevaux par la route de terre, et vous les y trouverez. G'est un précepte du sage de ne jamais s'en retourner par la même route, quand on a la liberté d'en choisir une autre. — Oui, oui, Rob. c'est une des maximes que vous avez appri'-es quand vous conduisiez vos bestiaux, ne vous souciant pas trop de revoir les fermiers dont votre bétail avait tondu les pâturages cheaiin faisant... Mais j'ai bien peurà prés''nt que votre route ne soit encore plus mal marquée. — Raison de plus p'>ur ne pas passer trop souvent par le même endroit. Je vous enverrai donc vos chevaux au bac d'O'Balloch par Doug.il, ijui , dans ce but, sera transformé en dome.stique du bailli, venant non pas d'Aberfoïl. du pays de Rob-Roy, mais d'une paisible exrursion à Stirling: vous comprenez pourquoi... Tenez, le voici luimême. — Je n'aurais pas aisément reconnu la créature, dit M. Jarvie.

Effectivement il eût été difficile de reconnaître le sauvage mont.Tgnard quand il parut devant la porte de la chaumière, couvert du chapeau, de la perruque et de la redingote qui avaient jadis apparit^nu à André Fairservice. Monté sur le cheval du bailli, et condiii- Mnt le mien, il reçut les derniers ordres de son chef, qui lui recommanda d'éviter certains endroits où il aurait pu exciter des soupçons, fie recueillir autant que possible les nouvelles dans le cours de son voyage, etd'attendie notre arrivée à un lieu indiqué, près du bac il O'Balloch. Mac-Gregor nous offrit ensuite de nous accompagner .lins le trajet ; et nous avertissant que nous serions obligés de faire nnelques milles avant de déjeuner, il nous recommanda un verre deau-de vie, comme un excellent viatique. Le bailli lui tint compagnie tout en disant que c'est une habitude blâmable et pernicieuse que de commencer la journée par boire des liqueurs spiritueuses, sauf pourtant quand il s'agit de fortifier l'estomac ( qui est une partie faible I contre le brouillard du matin... Dans un cas semblable, son père le doyen recommandait un petit verre de cordial et joignait l'exemple au précepte. — C'est très vrai, cousin, et c'r'st pourquoi nous autres qui sommes des enfants du Brouillard, nous avons le droit d'en boire toute la journée.

Fortifié par cette salutaire libation, le bailli monta sur un petit cheval montagnard ; on m'en offrit un également, mais je le refusai ; et nous reprîmes, .sous des auspices et avec des guides bien différents, la route uue nous avions parcourue la veille avec les soldats. Notre esf-orte était composée de Mac-Gregor, avec cinq ou six montagnards, les plus beaux hommes, les plus vigoureux et les mieux armés de sa troupe: c'étaient pour ainsi dire ses gardes du corps ordinaires. Quand nous approchâmes du défilé théâtre du combat et de l'acte plus affreux encore qui l'avait suivi, Mac-Gregor se hât.i de prendre la parole, comme pour répondre aux réflexions qu'il supposait devoir occuper mon esprit, car je no di.sais mot — Vous devez nous juger bien sévèn'ment, monsieur Osbaldistone, et 11 ne serait pas naturel qu'il en fùtauiremciit ; mais rappelez vous du moins que nous avons été provoqués. Nous sommes un peuple grossier, ignorant, et même violent et impétueux, mais nous ne soiiimes pas crue's. Nous ne troublerions ni la paix ni les lois du pays, si l'on noui avait laissé les bienfaits de la paix et des lois. Nous .sommes

une race persécutée. — Et la persécution, ajouta le bailli, rend (ovt les gens les plus sages. — Quel effet doit-elle donc produire su* des hommes comme nous, qui vivons comme nos pères vivaient il ^ a mille ans, et ne pos-édons guère plus de lumières? Les edits sangninaires qu'on a rendus contre nous; les potences, les échafaiidf qu'on a dressés ; la manière dont on a proscrit un nom ancien et honorable: tout cela n'était-il pas fait pour provoquer notre ressentiment et d'affreuses représailles'' Moi qui vous parle, j'ai assisté à vingt combats: mais jamais de sang-froid je n'ai porté la main sur personne : eh bien, il y a des gens qui me feraient pendre, s'ils le pouvaient, comme un chien enragé, à la porte du premier seigneur qui demanderait ma tête.

Je lui répondis qu'en effet la proscription de son nom et de sa famille nous paraissait, à nous autres Anglais, une mesiiie arbitraire et cruelle; et voyant que ces paroles calmaient son iiiitatiou. je lui renouvelai mes offres de chercher à obtenir, pour lui et ses fils, de l'emploi au service étranger. Mac-Gregor me serra coidialemenl la main ; et s'arrêtant un moment pour laisser à M. Jarvie le temps de nous précéder, manœuvre que le peu de largeur du chemin rendait facil». Il me dit : — Vous êtes un honorahle et exci-lli;nt jeune homme, et vous comprenez sans aucun doute ce qui est dû aux sentiments d'un homme d'honneur ; mais les bruyères que mes pieds ont foulées pendant toute ma vie doivent fleurir sur ma tète après ma morl. Mon âme seflétririit, mon bras s'affaiblirait, se dessécherait, co'ume la fougère après une gelée, si je perdais de vue mes montagnes natales; et le monde entier ne pourrait m'olfrir un lieu qui me consolât de la perte des rochers sauvages que vous voyez autour de nous. Que deviendrait Hélène si je la laissais exposée à de nouvelles insultes, à de nouvelles atrocités? et comment pourraitelle s'éloigner de ces lieux où le souvenir des outrages qu'elle a soufferts est adouci par celui de la vengeance? J'ai été une fois tellement serré de près par mon grand ennemi (le Duc.) car je puis bien lui donner ce nom, que, forcé pour le moment de céder au torrent, j'abandonnai, avec mes gens et ma famille, nos demeures natales, et me réfugiai pendant quelque temps dans le pays de Mac-Calluin More. Ce fut alors qu'Hélène composa sur notre départ une complainte aussi touchante que si un barde célèbre en eût été ranteiir; elle éiait d'une mélancolie si déchirante que nos cœurs se brisaient en la lui entendant chanter. C'était comme les plaintes d'un fils au tombeau de sa mère. Les larmes coiilalenl sur les trails endurcis de nos montagnards. Non, je ne voudrais pas éprouver b' mèmedeelii remeut de cœur, pour toutes les terres que i)osséd>Teut jadis les Mac- Gregor. — Mais vos fils soul dans un âge où vos compatriotes euxmêmes éprouvent quelque désir de parcourir le monde — Aussi aurals-je désiré qu'Us fissent leur chemin au service de France ou d Espagne, comme le font tant déjeunes gentilshommes écossais, et hier au soir votre plan me paraissait assez iiraticable ; mais j'ai vu Son Excellence ce ma'.in avant que ïous fussiez levé... — Était-Il figé si près de nous ? demandai-je avec une giande agilatlou. — Plus près que vous ne le pensez ; mais il paraissait désirer que vous ne vl.ssiez pas la jeune dame, et c'est pour cela que... — 11 avait tort de craindre, dis-je ave.; qiielque hauteur, je n'aurais certainement pas cherché à le déranger. — Il ne faut pas vous fâcher ainsi, et vous hérisser loninn'. un chat sauvage, car vous d, vi z savoir qu'il vous veut du bleu, et II vous en a donné des preuves ; c'est même cela en partie qui a mis le fmi aux bruyères. — Le feu aux bruyères ? Je lie vous comprends pas. — Quoi ! ne savi-z-vous pas que tous les maux de ce monde sont causés par les femmes et l'argent... Je me suis méfié de votre cousin Rashleiiih dès le moment ou il a vu que Diana Veriion ne serait jamais sa femme, et je crois bien que c'est pour cela surtout qu'il en a voulu à Son Excellence. .M !is ensuite arriva l'affaire de vospaplers ; et nous avons la preuve qii'.tu.ssitôt qu'il eut été forcé de les rendre, il partit en poste pour Stirling, afin d'aller déclarer au gouvernement ce qui se préparait tout doucement dans nos moulagiies, et nièine l'ncore plus: c'est probablement ce qui fit prendre des mesures cou tie Son Excellence et la jeune dame, et me fit poursuivre si Inopinémeiil. Je ne doute pas non plus que ce pauvre diable de Morris, auquel Rashieigh pouvait faire croire tout ce qu'il voulait, n'ait été poussé par lui ou par quelque autre traître des basses terres, à me tendre le plége où II a su m'attlrer. Mais quand Rashieigh Osbaldistone serait le dernier et le plus brave de .son nom, si jamais nous nous rencontrons, je veux que le diable m'emporte, ou mon épée fera connaissance avec le plus pur de son sang.

Il prononça ces derniers mots en fronçant le sourcil d'un air sombre, et en portant la main â son poignard. — Je serais presque tenté de me réjouir de ce qui m'est arrive, lui dIs-je, si je croyais que sa trahison pût empêihcr l'explosion des complots désespérés dont j'ai longtemps soiipçiinné qu'il riait un des principaux agents. — Bah! la I ugiie d'un Irailre ne peut nuire ;i uin' bonne cause. Il était fort avant dans nos secrets, j'en conviens, et sans cela les châteaux de Stirling et d'Kliinhourg seraient en notre puuvnlr : nous ne pouvons plus guère espérer un pareil succès d'ici ii qurlque temps. Mais il y a trop de monde engagé dans notre entreprise, dans celle cause juste et sainte, noue qu'une trahison puls.se la faire abandonner :

LES A^ILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

il en sera parlé avant pen . Pour en revenir au sujet de notre conversation . j'ai les plus sincères romercîments h vous faire de vos ofi'res obligeantes au sujet de mes fils, et hier soir je n'étais paséloig-né de les accepter ; mais je vois que la perfidie de Rashlei-rh va décider tons nos principaux cliefs à se réunir pour frapper un grand coup, à moins qu'ils n'ainicul mieux se laisser prendre dans leurs maisons, enchaîner comme des chiens, et tniiiier à Loixlres, comme cela est arrivé à tant de braves gentilshommes en 1707. I.a guerre civile est comme le basilic: il y a dix ans que noi'.s couv<ms l'œuf qui la renfermait, et nous aurions pu le couver dix ans encore, si Rashleigh, en brisant la coquille, n'eût fait éclore prématurément le serpent qu'il contenait. Or. dans cette explo-ion, j'ai besoin de tout mon monde ; et sans offenser les rois de France et d'Espagne, auxquels jp souhaite toute espèce de bonheur, le nu Jacques le; vaut bii>n : il a les premiers droits aux services de Rob et d'Hamish, qui sont nés ses sujets.

Ci>n-me il eût été inutile, peut-être môme dangereux, de combattre les opinions politiques de mon guide, je me contentai de lui exprimer d'une manière générale mes apprehensions sur les malheurs et les désordres qui pourraient résulter de cette tentotive en faveur de la famille royale exilée. — Laissfz venir l'orage, répli(]ua Mac-Gregor ; il n'y aViende tel qu'uie ondée pnur éclaircir un temps sombre: si le monde est mis sens l'tssus dessous, Icshunnèies gens n'en auront que plus de cha: ces de n'y pas mourir de faim.

J'e.'-sayai de ramener la conversatinn sur Diana; mais quoique généralement il parlât sur d'autres matières avec plus de libi rté que je ne l'aurais désiré, Rob-Roy observait une réserve srru- '\ileusc sur le sujet qui avait le plus d'iiite.ièt pour moi. Tout ce Jl»\\ voulut bien me dire fut qu'il espérait que la jeune dame .•serait biiMitnt dans un i)ays (dus tranquille. Je fus oliligé de me contenter de cette réponse; je me dis qu'un heureux hasard me favoriserait peut-être encore et me procurerait au moins la triste satisfaction de dire un dernier adieu à l'objet de to:;ies mes alTeclions. iSous suiviiïies les bords du lac pendant environ six milles d'Angleterre, par ))\i sentier sinueux qui U'ius offrit un grand nombre de points de vue aussi variés qu'agréables. Nous arrivâmes alors à une espèce de hameau, ou plutôt à un groupe d'habitations, situé au bout d'une belle nappe d'eau appelée, si je ne me trompe, le lac Li'diant. Là, nu fort détachement de la troupe de Mac-Gregor était prêt à nous re- C:Voir. Le goût des tribus sauvages, de même que leur éloquence, est ordinairement juste, parce qu'il est dég igê d'affectation et de tout esprit de système. J'eus un nouvel exemple de cette vérité dans le choix que les montagnards avaient fait du local où ils se proposaient de recevoir leurs hôtes. On a dit qu'il serait politique à un monaniue anglais de recevoir l'ambassadeur d'une puissance rivale à bord d'un vaisseau de guerre : or, le chef écossais montrait le même tact en choi.^issanl [lour lieu de réception, celui où le caractère imposant etmajestueux de la nature dansées montagnes se développait de manière à produire tout son effet sur l'esprit des visiteurs. Nous montâmes à environ deux cents pas des bords du lac, guidés par un ruisseau, et laissant sur notre droite quatre ou cinq cabanes, entourées de petites pièces de terre labourable qui, prises sur le taillis environnant, paraissaient avoir été dclrichées à la bêche plutôt qu'à la charrue : elles étaient couvertes de récoltes d'orge et d'avoine. Bientôt, la montagne devint plus escarpée, l't nous aperçûmes sur sa cime les armes étincelautes et les plaids flottants d'environ cinquante des montagnards de Mac-Gregor. Le souvenir du spectacle qui s'offrit alors à ma vue me remplit encore d'admiration. Le ruùsseau, qui se préci[iitait de la nvuitagne, rencontrait en cet endroit une barrière de rochers, qu'il franchissait en formant deux cataractes différentes. La première pouvait avoirdouze pieds de haut : un vieux et superbe chêne, planté sur le bord opposé, étendait sur elle ses branches majestueuses, comme pour la couvrir d'un voile. Les eaux remplissaient un bassin creusé dans le roc, et presque aussi régulier que s'il était dû au ciseau d'un sculpteur; apiès y avoir tournoyé avec rapidité, elles formaient une seconde chute d'environ cinquante pieds dans un abime étroit et sombre, d'où elles s'échappaient ensuite, avec moins d"; violence et de fracas, pour se jeter dans le lac. La fr nime de Rob-Roy et sa suite avaient préparé notre déjeuner dans un endroit si bien choisi pour pénétrer les étrangers d'admiration. Les Highlandais sont un peuple naturellement grave et fier ; et, quoique nous le jugions grossier, il a, sur les formes de la politesse, des idées qui pourraient nous |)araître portées h un excès ridicule, sans l'appareil le force qui les accompagne. Par exemple, le salut militaire, qui, chez un paysan ordinaire, paraîtrait aussi ridicule que les politesses affectées du grand monde, produit un effet tout différent lorsqu'il est dipiinéou rendu par un monîagnaid complètement armé. Nuus fù:i:csdoiic reçus avi c un grand cérémonial. Les m •ntaînards qui ciaient di-perscs sur le sommet de la montagne se rassemblèrent quand ils nous eurent aperçus, et se formèrenten colonne serrée ; à leur fèteje reconnus Hélé^le et ses deux fils. Mac-Gregor fit ranger sasuitederrière nous, et, uriant M. Jarvie de descendre de cheval, parce que la niontce dc:venait phis rapide, il s'avança entre nous deux it en tète de sa troupe. Eu approchant, nous entendîmes le chant sauvage des cornemuses, dont la discordance

naturelle était amortie par le bruit de la cascade. Hélène Mac-Gregor vint à notre rencontre. Son costume était plus soigné et avait un air plus féminin que la veille, mais ses traits portaient le même caractère d'orgueil, de résolution et d'inflexibilité. Lorsqu'elle accueillit M. Jarvie par un embrassement auquel il était loin de s'attendre, et qu'il n'avait pas inèmi' l'air de désirer, je remarquai l'agitation de sa perruque et le mouvement convulsif de ses nerfs: il semblait éprouver à peu près la même sensation qu'un homme qui .se sentant tout à coup pressé entre les pattes d'un ours, ne saurait si l'animal veut le caresser ou l'étouffer. — Cousin, lui dit la femme du chef, soyez le bien venu, et vous aussi, jeune étranger, ajoutât-elle en se' tournant vers moi pendant que mon compagnon, après avoir fait deux pas en arrière, rajustait sa coiffure. Excusez la rudesse de l'accueil que je vous ai fait hier, et ne l'imputez pas à nos cœurs, mais au malheur des temps. Vous êtes arrivés au milieu de nous dans un moment où le sang bouillait dans nos veines et teignait nos mains.

L'air et le ton avec lesquels elle prononça ces paroles auraient convenu à une princesse environnée de sa cour. Elle n'employait aucune de ces expressions vulgaires que nous reprochons généralement aux Ecossais des ba,sses terres; seulement elle avait un accent provincial assez marqué: habituée d'ailleurs à rendre ses idées dans sa langue natale, le gaélique, qu'elle employait pour les usages journaliersdelavie. elle parlait l'anglais purement et facilement, mais avec un ton de déclamation qui provenait de ce qu'elle avait appris comme on étudie une langue morte. Son mari , qui dans son temps avait fait plus d'un métier, se servait d'un langage moins élevé et moins emphatique; cependant, si j'ai réussi à rendre fidèlement ses discours , vous avez pu remarquer que ses expressions devenaient plus pures et plus élégantes quand les sujets qu'il discutait étaient d'une nature importante et dignes d'exciter son intérêt. Comme les autres montagnards que j'ai connus, il se servait volontiers du dialecte écossais des basses terres pour la conversation plaisante et familière ; mais en traitant des sujets graves et sérieux, ses idées, d'abord arrangées dans sa tête suivant les règles do son idiome maternel, prenaient un caractère de noblesse et d'énergie presque poétique lorsqu'il les exprimait en anglais. En effet, le langage de la passion est presque toujours aussi pur que véhément, et il n'est pas très rare d'entendre un Ecossais, lorsqu'un compatriote vient de l'accabler d'un torrent de reproches amers et vulgaires , lui répondre par manière de sarcasme : « Voilà que vous recourez à votre anglais. »

L'épouse de Mac-Gregor nous offrit un repas servi sur l'herbe, et composé des meilleurs mets qu'on pût trouver dans les montagnes. Mais la .sombre et imperturbable gravité qui rembrunissait le front de notre hôtesse, ainsi que le souvenir inelTaçable de la scene dont nous avions été témoins le jour précédent , suffirent pour bannir toute gaité : ce fut en vain que le chef s'efforça de ranimer les convives : un glaçon pesait sur nos cœurs, comme si nous eussions assisté à une fête funèbre, et nous ne respirâmes librement que lorsque le repas fut terminé. — Adieu, cousin, dit la Dame du lieu à M. Jarvie quand nous nous levâmes pour partir; le meilleur souhait qu'Hélène Mac-Gregor puisse former pour un ami , c'est de ne plus le revoir.

Le bailli s'apprêtait à lui répondre, probablement par quelque lieu commun de morale; mais la froide et sombre austérité du visage de sa [i.irente déconcerta entièrement son importance bourgeoise et magistrale. Il toussa plusieurs fois, salua , et garda le silence. — Quanta vous, jeune honiine , reprit-elle , j'ai à vous remettre un gage de souvenir de la pari d'une personne que jamais... — Hélène! interrompit Mac-Gregur d'une voix sévère, que veut dire ceci? Avez-vous oublié que... —Je n'ai rien oublié de ce dont je dois me souvenir, Mac-Gregor. Ce ne sont pas des mains comme ceilesci, dit-elle eu étendant ses bras longs, nus et nerveux, qui se chargeraient de remettre autre chose qu'un gage d'adieux et de douleur... Jeune homme, continua-t-elle en me préseutant une bague que je reconnus pourètredu petit nombre de bijoux que j'avais vu porter par miss Vernon , ceci vient d'une personne que vous ne devez jamais revoir. Ce triste souvenir ne pouvait mieux vous être remis que par les mains d'une femme à laquelle le bonheur est désormais étranger... 1 es derniers mots de celle qui vous l'envoie furent ceuxci : Qu'il m'oublie pour toujours ! — Et croit-elle donc que cela soit po.'^sible? m'écriai-je presque sans savoir que je parlais. — Tout peut s'oublier, reprit celte femme extraordinaire ; tout excepté le sentiment du déshonneur et le désir de la vengeance. — Seid suas, (sonnez, musettes), s'écria Mac-Gregoi n frappant du pied avec impatience.

Les sons perçants de la cornemuse coupèrent court a cet adieu: nous primes congé de notre bôles.se eu silence , et nous uous remimes eu route. J'emportai avec moi cette nouvelle preuve de rattachement de Diana et de la perte que j'avais faite.

Notie route traversait un pays stérile, mais pittoresque; pourtant l'agitation de mon es|iril m'empêcha de l'examiner assez attentivement pour que j'essaie maintenant de le décrire. Je nie rappelle seulement que le sommet majestueux du Ben -Lomond , qui , par sa

ROB-ROY

hauteur imposante, peut être appelé le roi des montagnes environnantes , s'élevait à notre droite. Je ne fus tiré de mon apathie qu'après une marche longue et fatigante, quand, au sortir d'un défilé, le lac Lomond parut soudain devant nous. Je n'entreprendrai pas de vous faire la description d'un lieu dont vous ne pourriez jamais bien comprendre la beauté sans l'avoir vous-même visité. Je me contente devons affirmerqu'un des spectacles les plus étonnants et les plus sublimes de la nature , c'est celui qu'offre ce beau lac , couvert d'îles charmantes , dont les formes présentent la plus agréable variété, se rétrécissant à son extrémité septentrionale, et se perdant au milieu d'une longue et obscure perspective de montagnes, tandis qu'il s'élargit du côté du sud , et baigne mollement les anses et les promontoires de ses bords riants et fertiles. Le côté oriental, remarquable par les rochers dont il est hérissé, était alors la résidence principale de Mac-Gregor et de son clan. Pour imposer un frein à cette tribu guerrière, on avait établi une petite garnison dans une position centrale entre le lac Lomond et un autre lac. Mais les fortifications naturelles du pays, avec ses nombreux défilés, ses marais, ses cavernes, qui pouvaient servir tout à la fois de refuge et dedéfense, rendaient à peu près inutile l'établissement de ce petit fort, qui paraissait être là plutôt comme une preuve du danger que comme moyen de le jirevenir. Dans plus d'une circonstance semblable à celle dont j'avais été témoin, la garnison eut à souflrir de l'esprit entreprenant du chef proscrit de la bande. S'il comman dait en personne, la victoire n'était Jamais souillée par la cruauté; car, naturellement humain, il avait d'ailleurs trop de sagacité pour exciter inutilement la haine contre son clan et contre lui-même. J'appris avec plaisir qu'il avait rendu la liberté aux prisonniers du jour précédent, et l'on rapporte de cet homme remarquable plusieurs traits de clémence et même d* géaérosité dans des occasions de ce genre.

Une barque nous attendait dans une crique sous un rocher; elle était conduite par quatre vigoureux rameur-;. Là , notre hôte prit congé de nous avec beaucoup de cordialité, et même de sympathie. Il semblait exister entre lui et M. Jarvie une sorte d'attachement réciproque , malgré la diflérence de leur genre de vie et de leurs habitudes. Après qu'ils se furent alTectueusemcnt embrasses, et au moment même de se séparer, le bailli, dans l'effusion de sen cœur, et d'une voix tremblante d'émotion, assura son parent que si jamais 100 ou 200 liv. sterl. pouvaient lui procurer ainsi qu'à sa famille une existence plus tranquille, il n'avait qu'à écrire un mot dans Salt-Market; Rob , portant une main sur la poignée de son épée, et de l'autre serrant cordialement la main de M. Jarvie, déclara que si jamais quelqu'un osait insulter son cousin , il n'avait qu'à le lui faire savoir : lui, Mac-Gregor, irait couper les oreilles de l'offenseur, fùt-il le premier personnage de Glasgow. Après cet échange d'offres et de promesses, nous nous éloignâmes du rivage en nous dirigeant vers l'extrémité sud-ouest du lac, où il donne naissance à une rivière appelée la Leven. Rob-Roy resta quelques moments iihmobile sur le rocher, où nous nous étions séparés. Nous ne pouvions déjà plus distinguer ses traits, que nous le reconnaissions encore à son long fusil, à son plaid agité par le vent , à la plume qui surmontait son bonnet, emblème qui, à cette époque, distinguait les chefs montagnards. Aujourd'hui le goût militaire a orné ces mêmes bonnets d'une touffe de plumes noires, semblables à celles dont on se sert dans les funérailles. Enfin, lorsque l'éloignement allait le dérober à nos yeux, nous le vîmes remonter lentement la pente de Ja montagne, suivi de ses gardes du corps.

Nous voguâmes longtemps en silence; seulement le chant gaé • lique d'un de nos rameurs, à la voix basse et .sourde , marquait la mesure d'une manière lente et irrégulière : de temps en temps ses compagnons, joignant leurs voix à la sienne, formaient un clueur aussi bizarre que sauvage. Quoique mes pensées fussent sombres et tristes, la beauté du paysage qui m'entourait n'était pas i)our moi sans douceur. Dans l'enthousiasme du moment, il me semblait que si ma foi eût été celle de l'église romaine, j'aurais con.senti à vivre et à mourir en ermite, dans une de ces îles si belles et si pittoresques au milieu desquelles çlissait notre barque. Le bailli se livrait aussi à ses réflexions, mais elles étaient d'un genre un peu différent, comme je m'en aperçus après environ une heure de silence, pendant laquelle il avait été enfoncé dans des grands ciflculs. Alors, en cffi't, il entreprit de me prouver la possibilité de dessécher ce lac, et de rendre à la charrue et à la bèclu; plusieurs centaines, plusieurs milliers môme d'acres de terre, dont l'homme ne retirait aucun profil, si ce n'est de temps en temps un brochet ou un plat de perches. De toute une longue dissertation dont il remplit mes oreilles s.i.is que mon esprit y comprît grand'chose , ce que je puis me rappeler, c'est ipi'll entrait dans .son iirojct de conserver une partie du lac assez large et assez profonde pour former une e-spèce de canal par lequel les balcaux transporteraient aussi facilement le charbon entre Duraiiarloii et Glenralloch qu'on le lait entre Greenofk el Glasgow. Knfin nous anivàiins au [loint de debarquemenl. près des ruines d un ancien i bateau, ou le lac décharge le «uperflu de .se> eaux, en formant la l.ivcii. .Nous v trouvâmes Dougal avec les chevaux. Le bailli avail formé uu (ila'n relatif à la créa-

ture (pour me servir du nom qu'il lui donnait), aussi bien que pour le dessèchement du lac , et peut-être dans les deux cas. avait-il eu plus d'égard à l'utilité de son projet qu'à la possibilité de son exécution. — Dougal , lui dit-il , vous êtes une bonne créature. Vous

avez le sentiment de ce que vous devez à vos supérieurs Mais

vous me faites de la peine , Dougal , car la vie que vous menez doit vous conduire à la potence un peu plus tôt ou un peu plus tard. Je me flatte, attendu mes services comme magistrat et ceux que mon père le doyen a rendus avant moi , d'avoir assez d'influence dans le conseil delà ville pourqu'on veuille bien à ma prière fermer les yeux sur des fautes même plus graves que la vôtre. J'ai donc pensé que si vous vouliez revenir à Glasgow avec nous, fort et vigoureux comme vous l'êtes , je pourrais vous employer dans mon magasin jusqu'à ce qu'il se présente quelque chose de mieux.

Dougal répondit qu'il était très obligé à Son Honneur le bailli , mais que le diable serait dans ses jambes s'il retournait encore une fois dans une rue pavée , à moins qu'il ne fût mené à Gallowgate pieds et poings liés comme cela lui était déjà arrivé. J'ai appris depuis que Dougal avait été amené autrefois à Glasgow comme prisonnier pour s'être mêlé à quelque déprédation, mais qu'il avait , je ne sais comment, gagné les bonnes grâces du geôlier, au point que celui-ci lui avait confié les fonctions de porte-clet's, ch;irge que Dougal avait remplie avec assez de fidélité jusqu'au moment où la présence inattendue de sou ancien chef avait triomphé de tout autre devoir, etl'avait rendu à son premier genre de vie.

Etonné de recevoir un refus décidé sur une offre qui lui paraissait si avantageuse, le bailli se retourna de mon côté en me disant que décidément la créature était née idiote. Je témoignai ma reconnaissance à Dougal d'une manière qu'il goûta infiniment mieux, en lui glissanldans la main une couple de guinées. 11 n'eût pas plus tôt senti le poids de l'or, qu'il fit deux ou trois bonds en l'air avec l'agilité du chevreuil , jetant un talon d'un côté , un talon de l'autre , d'une manière qui aurait étonné un maître de danse français 11 courut vers les rameurs |iour leur montrer son trésor, et une petite gratification qu'ils reçurent eux-mè:nes les disposa complètement à partager sa joie. Alors il poursuivit sa route, et je ne le revis plus. Le bailli et moi montâmes à cheval et primes la route de Glasgow. Lorsque nous perdîmes de vue le lac et son magnifique amphithéâtre de montagnes , je ne pus m'empêcher d'exprimer les sentiments d'enthousiasme que les beautés de la nature m'avaient inspirés, quoique je sentisse bien que M. Jarvie n'était pas homme à me comprendre. — Vous êtes jeune, me dit-il, vous êtes Anglais, ainsi tout cela peut vous paraître très beau , mais pour moi qui suis un homme tout simple et qui connais un peu la différence de valeur des terres, je donnerais la plus belle perspective que puissent offrir les montagnes pour voir dans le lointiin la plaine de Glasgow. Si j'ai le bonheur d'y arriver, permettez-moi devons dire, raonsieurFrancis, que dorénavant les alfaires de personne ne me feront perdre de vue le clocher de la cathédrale.

Les vœux de ce digne homme furent bientôt accomplis; car, ayant prolongé notre "oyage longtemps après le coucher du soleil, nous arrivâmes chez lui pendant la nuit même, ou plulôl le lendemain matin. Après avoir remis mon digne compagnon de voyage aux soins officieux de l'attentive Matlie,je me rendis chez mi.stress Fleyler, et remarquai , non sans surprise , qu'à cette heure avancée il y avait encore de la lumière dans la maison, l.a porte me fut ouverte par M. Fairservice lui-même, qui , entendant ma voix, jeta un cri de joie, et, sans articuler un mot, montant rapidement au second, se précipita dans le parloir aux croisées duquel j'avais aperçu de la lumière. Pensant qu il allait annoncer mon retour à l'inquiet Owen , je le suivis de près: Owen n'était pas seul, une autre personne était dans l'appartement... c'était mon père. Son premier mouvement fut de se raidir dans la dignité de son calme habituel... «Francis, dit-il, je suis bien aise de vous voir... » Le second fut de me serrer étroitement dans ses bras en s'écriant : «Mon fils, mon cher fils!» Owen prit une de mes mains et la mouilla de ses larmes, en me félicitant de mon retour. De semblables scènes se sentent et se comprennent, mais on ne peut les raconter. Après un intervalle de tant d'années, le souvenir de cet heureux moment mouille encore mes yeux de larmes : vous vous le représenlcrez mieux que je ne saurais le décrire.

Les premiers transports calmés , j'appris que mon père était arrivé de Hollande peu de temps après le départ d'Owen pour l'Ecosse. Prompt à résoudre comme à réaliser , il ne s'était arrêté dans Londres que le temps nécessaire jionr se procurer les moyens de faire face à tout. Ses ressources étendues, son crédit, et le succès de ses spéculations sur le continent, eurent bientôt surmonté des embarras qui n'existaient peut-être qu'à cause de son absence, et il partit pour l'Ecosse afin d'obtenir justice de Rashieigh, et de mettre ordre en même temps à ses affaires dans ce pays. Son arrivée subite, les immenses ressources qu'il possédait , les relations plus avantageuses que jamais qu'il offrait à ses correspondants ; tout cela fut un coup de foudre pour les Mac-Vittic, qui avaient cru le crédit de mon père perdu .sans ressource. .Mais irrité de la manière dont ils avaient traité son agent de confiance, M. Osbaldistone rejeta

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toutes leurs excuses, repoussa toutes les avances de réconciliation , solda la balance de leur compte, et leur annonça qu'ils devaient renoncer sans retour à toute relation commerciale avec lui , et rayer pour jamais son nom de leur grand livre. Tandis qu'il jouissait de ce petit triomphe sur de faux amis, mon père était livré aux plus vives inquietudes sur mon compte. Oweii n'avait pas sup[iosé qu'un voyage de cinquante à soixante milles, qui peut être accompli avec tant de facilité et de promptitude en .Angleterre, dût être accompagné d'aucun danger; mais bieniôl, par sympathie, il partagea les inquietudes de mon père, qui connaissait mieux que lui le pays et le caractère des habitants. Ces craintes avaient été accrues par l'arrivée d'.\ndré,qui m'avait devancé de quelques heures, et qui leur fit un récit alarmant et exagéré de la situation où il m'avait laissé. Le Juc, parmi les troupes duquel il se trouvait en quelque sorte pri-

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Le bailli ressemblait assez à l'en'eiarne di- la Toi'ion-d'Or.

sonnier, après l'avoir interrogé, non seulement lui avait permis de partir, mais lui avait mémo donné les moyens de retourner promptenient à Casgow, afin d'annoncer à mes amis la position difficile Jans laquelle il me supposait. André ét.iit un de ces hommes qui profitent avec avidité de tout ce qui peut leur donner une importance mêm passagère, et qui rn herchent même le genre d'attention qu'.i I accorde au pc^leur d'une mauvaise nouvelle. Il n'avait lonc pas il rché à affaiblir l'impression que devait produire son ■ cit, surto-.ît lorsqu'il se trouva en face d'un auditeur tel que le che négociant de Londres. II s'appesantit longuement sur les dan- .'^rs auxquels j'avais échappé, grâce, disait-il, à son adresse, à son \ érience et à sa fidélité. Mais qu'étais-je devenu après que mon nge gardien, en la personne de M. .\ndré Fairservice. m'avait élé n'evé? c'était là le sujet des plus tristes conjectures, le bailli n'é- • inl bon à rien dans des positions difficiles , car il ne savait que se ■ nner de l'importance, et André détestait les airs importants. As- ■ irément , au milieu des pistolets et des carabines , des balles qui leuvaient comme la grêle, des poignards et des sabres, et enfin près ■,ti eaux profondes du lac, il y avait de quoi frémir en pensant à ce que pouvait être devenu le pauvre jeune homme. Ce tableau eût réduit Owen au désespoir si l'honnête commis avait

clé abandonné à lui-même; mais la connaissance profonde que mon père avait des hommes lui fit apprécier du premier coup d'œil le caractère d'André et ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans son récit. Néanmoins, en le dépouillant de toute exagération , il restait encore de quoi alarmer un père, et M. Osbaldistone résolut de partir en personne pour chercher à me faire rendre la liberté. En con-

.\ndré continuait à pousser des cris pitoyables.

séquence il était resté à travailler fort lard avec Owen, pour mettre à jour sa correspondance, et donner à ce dernier quelques instructions sur des affaires dont il devait être chargé pendant son absence, c'est pourquoi je les trouvai encore debout. II était bien ta:d quand nous nous séparâmes pour nous mettre au lit; mais je me trouvais encore trop agité pour pouvoir dormir longtemps. J'étais debout le lendemain matin de bonne heure. André parut comme d'ordinaire à mon lever, et, au lieu de la figure d'épouvantail que je lui avais vue là-bas, il se présenta devant moi dans le costume d'un entrepreneur de funérailles, c'est-à-dire vêtu d'un habit noir fort décent. -Xprès plusieurs questions, que le maraud feignit d'abord de ne pas comprendre, je découvris enfin qu'il avait cru convenable de se mettre en deuil à cause de la perte irréparable qu'il croyait avoir fjtite , regardant ma mort comme certaine : à mon retour le fripier dans la boutique duquel il s'était équipé avait rtfusé de reprendre les habits , et ceux d'André ayant été détruits et perdus au service de Mon Honneur, il ne doutait pas que moi et mon honorable père, comblés des faveurs du ciel, nous ne consentissions à réparer la perte qu'avait éprouvée un pauvre diable. Il y avait quelque justice dans ce que disait ,\ndré; sa finesse réussit, et il se trouva en possession d'un habillement complet , sans oublier le fin castor et tout ce qu'il fallait pour compléter le deuil que portait ce prévoyant serviteur pour un maître qui. Dieu merci ! était plein de vie et de santé. Lorsque mon père fut levé , son premier soin fut d'aller voir M. Jarvie, dont les procédés généreux lui avaient inspiré une vive reconnaissance; il la lui témoigna en peu de mots, mais en termes convenables ei énergiques II lui expliqua le changement qui s'était opéré dans ses affaires, et offrit au bailli , moyennant des conditions agréables et avantageuses, de lui confier celles dont les Mac-

ROB-ROY

Vittie avaient été chargés jusque-là. Le bailli félicita cordialement mon père et Oweii de cette heureuse révolution, et, sans affecter de rabaisser le mérite de ce qu'il avait fait , il dit qu'il avait agi à leur égard comme il voudrait qu'on agit envers lui ; « quant à l'accroissement de leurs relations, il acceptait cette offre avec plaisir; si les Mac-Vittie se fussent conduits comme d'honnêtes gens , il n'aurait pas plus aimé à les supplanter de cette manière qu'à être supplanté lui-même par eux, mais en somme, ils ne pouvaient s'en prendre qu'à eux-mêmes. » Le bailli me tira ensuite par la manche , et , me prenant à part , me dit d'un air un peu embarrassé : — Je désirerais de tout mon cœur, monsieur Francis, qu'il fût parlé le moins possible des choses étranges que nous avons vues là-bas. Il est inutile^ à moins d'une enquête judiciaire, de rien dire de cette déplorable histoire de iMorris. Vous concevez que les membres du conseil de la ville trouveraient peut-être peu convenable qu'un de leurs confrères se soit battu avec ce montagnard en lui brûlant son plaid; et , surtout, quoique je sois un homme d'un extérieur grave et décent quand je suis sur mes jambes, je pense que je devais faire une drôle de figure , sans chapeau et sans perruque , suspendu par le milieu du corps. Le bailli Grahame aurait trouvé un fameux cheveu dans ma soupe et aurait un grand avantage sur moi, s'il connaissait toute cette histoire.

Je ne pus retenir un sourire en me rappelant la situation du bailli, quoique je ng l'eusse pas envisagée alors sous son côté comique. 11 parut un peu confus; mais il sourit aussi, et dit en secouant la tête : — Vous en riez ; mais , du moins, n'en parlez pas

Interrogatoire de Rob-Roy.

F'romeltez-le-moi ci>mme un bon garçon, et surtout recommandez bien le silence à votre faquin de valet, 'qui a une langue d'une aune. Je ne voudrais pas pour rien au monde i|ue celte petite Mattie en M'it quelque chose : ce serait à n'en plus finir.

Il tue parut fort soulagé de la crainte d'être exposé an ridicule, quand je lui disque l'inteutj'.n di. mon père ét;iit de quitter Glasgow presque immédiatement. Kn effet, il n'aviiii plu.s de motif pour y r-sler, depuis qu'il avait recouvré par nos <-oiiis la poilion la plus prér:euse des papiers enlevés par Hashieigb. (Jiianta ceux que mon cousin avait convertis en argent pour son propre usau'c ou pour fa-

ciliter ses intrigues politiques, il n'y avait aucun moyen de les recouvrer si ce n est par un procès que nos hommes de lois nous assurèrent devoir être poursuivi par eux avec toute l'activité possible. Nous passâmes la journée avec notre ami le bailli , qui voulut nous garder à diner, et nous primes congé de lui, comme je vais maintenant le faire moi-même dans cette narration. Il continua de croître en richesses , dignités et crédit , et finit par arriver aux charges les plus honorables delà magistrature dans sa ville natale. Environ

Je me"sentis tout-à-coup frapper sur l'/'panlc.

deux ans après notre départ de Glasgow, fatigue des ennuis du célibat, il fit quitter à Mattie son humble rouet au coin du foyer de l;i cuisine, pour lui donner place au haut bout de .sa table, dont elle fit dorénavant les honneurs en qualité de mistress Jarvie. Le bailli Grahame, les Mac-Viltie et autres (car tous les hommes ont leurs ennemis, et surtout dan.s une ville de province) ne manquèrent pas de se moquer de cette métamorphose. « Mais, disait M. Jarvie, laissons-lfs jasfr; je ne saciilicrai pas mon bonheur à la crainte de faire bavarder les gens pendant quelques jours. Mon digne père le doyen avait un excellent dicton :

Sourcils d'ébène et teint de lis.

Cœur tendre, espiit doux et soumis, \'aleut bien trésors et noblesse.

D'ailleurs, concluait-il, Mattie n'est pas non plus une fille du commun ; c'est la petite-cousine du laird de Limmerfield.

Mattie dnt-dle son élévation à sa naissance ou à .ses qualités personnelles, ce que je n'entreprendrai pas de décider : ce qui est certain, c'est qu'elle se conduisit parfaitement bien dans sa nouvelle situation, et dissipa les craintes de quelques amis du bailli, qui av.iienl regardé .ette épreuve comme un peu périlleu.se. Je ne sache pas qu'il y iiil dans l'utile et paisibli' vie de cet excellent homme aucune autre circonstance qui mérite d'être rapportée.

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