CHAPITRE XXX
Le lendemain matin , nous nous préparions à quitter Glasgow, quand André Fairservice se précipita dans ma ciiamlire comme un insensé, sautant, gesticulant, et chautaut avec plus de vivacité que de mesure :
Le four est en fl.imme, en flamme !
Ce ne fut pas sans peine que je fis cesser ses maudites clameurs , et que je parvins à savoir ce dont il s'agissait. Il m'apprit alors, comme la plus belle nouvelle du monde, que les montagnards étaient en pleine insurrection , et que Rob-Roy, à la tète de toute sa bande de sans-culottes, sérail à Glasgow avant que l'aiguille des heures eût fait deux fois le tour du cadran. — Taisez-vous, faquin que vous êtes! lui répondis-je; il faut que vous soyez ivre ou fou. Et s'il y avait quelque vérité dans celte nouvelle, drôle, y aurait-il là de quoi chanter? — Ivre ou fou? ré(iliqua-t-il impudemment; sans doute, on est toujours ivre ou fou quand on annonce aux gens des nouvelles qu'ils ne se soucient pas d'apprendre. Je puis chanter, ma foi! mais les montagnards nous feront chanter d'une autre manière, si nous sommes assez fous ou assez ivres pour attendre leur arrivée.
Je sortis de ma chambre, et trouvai Owen et mon père debout ; tous deux semblaient fort alarmés. Les nouvelles d'André n'étaient que trop vraies. La grande rebellion qui agita la Grande-Bretagne en 17 IS venait d'éclater. L'infortuné comte de Marr avait levé l'étendard des Stuarts : fatale entreprise qui fut suivie de la ruine de mainte famille honorable d'.\ngleterre et d'Ecosse. La trahison de certains agents Jacobites, particulièrement celle de Rashieigh, et la saisie des papiers de quelques autres, avaient dévoilé au gouvernement de George 1" les nombreuses ramifications d'une conjuration préparée de longue main, mais dont l'explosion prématurée eut lieu dans une partie du royaume trop éloignée du centre pour changer les destinées du pays et faire autre chose qu'y jeter un trouble momentané. Ce grand événement me donna l'explication de plusieurs paroles obscures et d'un sens détourné que m'avait dites Mac-Gregor : je vis alors que les clans de l'Ouest, rassemblés pour marcher contre lui, avaient renoncé à soutenir leur querelle particulière , par cette considération qu'ils devaient bientôt combattre tous en faveur de la même cause. Diverses expressions dont s'était servi Galbraith en parlant au Duc, et auxquelles je n'avais rien compris alors, me revinrent aussi à la mémoire. .Mais ce qui me déchirait le cœur était que Diana fût l'épouse d'un de ces hommes de désordre et anarchie, etqu'elie-raèm<3 se trouvât exposée à tous les périls du rôle que jouait son mari.
Nous tînmes conseil sur les mesures à prendre dans ce moment de crise, et nous adoptâmes le plan de mon père, qui était de nous procurer immédiatement les passe|)orts nécessaires, et de retourner à Londres sans délai Je lui fis pai t du désir que j'avais d'offrir mes services au gouvernement et d'entrer dans un corps de volontaires; car on disait que déjà il s'en formait plusieurs. M. Oibaldistone souscrivit volontiers à ce projet ; quoiqu'il n'aimât pas la profession des armes, personne cependant n'aurait exposé sa vie plus volontiers que lui pour la défense de la liberté civile et religieuse. Nous traversâmes en hâte, et non sans quelques dangers , le comté de Dumfries et tout le nord de l'Angleterre. Dans ces cantons , tous les gentilshommes du parti tory étaient déjà en mouvement , et s'occupaient à rassembler des hommes et des chevaux , tandis que les whigs se réunissaient dans les villes principales, armaient les habitants , et se préparaient à la guerre civile. Nous manquâmes plus d'une fois d'être arrêtés , et nous fûmes souvent obligés de faire un circuit pour éviter les points de rassemblement des troupes de l'un ou de l'autre parti. En arrivant à Londres , nous nous associâmes immédiatement aux banquiers et négociants qui s'étaient réunis pour soutenir le crédit du gouvernement , et pour prévenir la baisse des fonds, sur laquelle les conspirateurs avaient en grande partie fondé leurs espérances de succès, se flattant qu'ils réduiraient le gouvernement à la nécessité de faire banqueroute. Mon père fut nommé président de ce corps formidable de capitalistes, chacun des membres ayant la plus grande confiance dans son zèle, son activité et ses talents. 11 fut aussi l'organe dont ils se servirent pour communiquer avec le gouvernement, et il trouva moyen, tant par les fonds qui lui appartenaient que par ceux dont il pouvait -disposer, de faire acheter une quantité d'elfets publics pour prévenir la baisse. Je ne restai pas oisif non plus : j'obtins une commission de l'Etat, et je levai à nos frais un corps de deux cents hommes avec lesquels je rejoignis l'armée du général Carpenter.
Cependant la rébellion s'étendait plus avant dans l'Angleterre. Le malheureux comte de Dervventwater avait pris les armes contre le roi avec le général Foster. Mon pauvre oncle, sir Hildebrand, dont les revenus étaient réduits presqu'à rien , tant par sa propre insouciance que par la prodigalité, l'inconduite de ses fils et le désordre de sa maison, se laissa facilement persuader de marcher
sous le fatal drapeau des Stuarts; mais avant de prendre ce parti, il montra un degré de prévoyanee dont je ne l'aurais pas cru capable, il fit son testament. Par cet acte, il laissait son domaine d'Osbaldistone et ses autres biens à tous ses enfants successivement, et à leurs héritiers mâles, à l'exclusion de Rashieigh, qu'il détestait de toute son âme à cause de son apostasie politique. Il laissait donc à ce dernier un shilling à titre de légitime, et me substituait le domaine, comme à son plus proche héritier, en cas de mort de ses cinq autres fils. Le vieux gentilhomme avait toujours eu de l'affection pour moi; mais il est probable que , se voyant entouré de ses cinq fils, jeunes, d'une taille et d'une force athlétiques, qui'venaient de prendre les armes avec lui , il envisageait cette disposition comme ne devant jamais s'accomplir , et ne l'avait faite que pour témoigner à Rashieigh , d'une manière solennelle, son ressentiment de sa double trahison. Par une clause spéciale, il léguait à la nièce de feu sa femme, Diana Vernon , maintenant lady Diana Beauchamp, quelques diamants qui avaient apitartenu à sa tante, et un grand vase en argent sur lequel étaient gravées les armes des Osbaldistone et des Vernon. Mais il était dans les décrets du ciel qua la nombreuse et robuste postérité de cet homme honnête mais aveuglé s'éteindrait beaucoup plus tôt qu'il ne l'avait supposé lui-même. X la premiere revue que passèrent les conspirateurs. ThornclilT eut une dispute sur la préséance avec nu gentilhomme des frontières du Northumberland, aussi violent et aussi intraitable que lui. En dépit de toutes les représentations , ils montrèrent à leur commandant combien peu il devait compter sur la discipline du corps , en se battant à l'épée , et mon cousin fut tué sur la place. Sa mort fut une grande perte pour sir Hildebrand; car, malgré son caractère bourru et querelleur, Thorncliff avait un grain ou deux de bon sens de plus que ses autres frères, Rashieigh toujours excepté. Perceval , le buveur, eut aussi une fin digne de lui. 11 s'engagea dans un pari contre un gentilhomme qui , par ses hauts faits dans ce genre, s'était acquis le redoutable surnom de Brandy-Swalewell (avaleur d'eau-de-vie). Il s'agissait de voir qui viderait la plus grande coupe de cette liqueur le jour où le roi Jacques fut proclamé à Morpeth. J'ai oublié la quantité précise d'eau-de-vie que Percie avala dans cette circonstance; mais elle lui occasionna une fièvre dont il mourut au bout de trois jours, en criant à chaque instant : « De l'eau ! de l'eau ! » Dickon se cassa le cou près du pont de Warrington , en essayant de faire briller le mérite d'une mauvaise jument qu'il voulait vendre à un négociant de Manchester réuni aux insurgés. 11 voulut franchir une barrière; l'animal trébuchai, et le malheureux maquignon perdit la vie. Wilfred, rirabécllle, fut, comme il arrive souvent, le moins malheureux de toute la famille : il fut tué à Proud-Preston, dans le Lancastre, le jour où le général Carpenter attaqua les barricades des jacobites. 11 combattit avec beaucoup de bravoure, bien qu'on m'ait dit qu'il n'avait jamais pu comprendre exactement la cause de la querelle , et qu'il ne se souvenait pas toujours pour lequel des deux rois il avait pris les armes. John se conduisit aussi très bravement dans la même action , et reçut plusieurs blessures; mais il n'eut pas le bonheur d'en mourir sur le champ de bataille. Les insurgés se rendirent le lendemain de cette affaire : le vieux sir Hildebrand , accablé par la perte successive de quatre de ses fils , se trouva au nombre des prisonniers , et fi'.t conduit à Newgate avec les blessés.
Etant alors dégagé de mes devoirs militaires, je ne perdis pas un instant pour m'occuper d'adoucir le sort de mes infortunés parents; le ciédit de mon père auprès du gouvernement, et la compassion générale qu'excitait ce père infortuné auraient sans doute épargné à mou oncle et à mou cousin une condamnation pour crime de haute trahison : mais leur arrêt était prononcé par le tribunal suprême. John mourut de ses blessures à Newgate, me recommandant à son dernier soupir une paire de faucons qu'il avait laissés à Osbalilistone, et une chienne noire épagneule , nommée Lucy. Quant à mon pauvre oncle , il succombait sous le poids de ses malheurs domestiques. 11 parlait peu , mais il semblait reconnaissant des soins que je me trouvais à portée de lui rendre. Je ne fus pas témoin de sa première entrevue avec son frère après tant d'années d'éloignement,et dans une si triste situation; mais, autant que j'en pus juger par l'extrême abattement qu'elle causa chez mon père , elle dut être très pénible. Sir Hildebrand parla de Rashieigh, le seul fils qui lui restât encore, avec beaucoup d'amertume ; il l'accusa de la ruine de sa maison, de la mort de ses autres fils, et déclara que personne de la famille ne se serait jeté dans ces intrigues politiques, sans l'instigation de ce misérable qui avait été le premier à les abandonner. Il parla une fois ou deux de Diana d'un ton qui témoignait beaucoup d'affection , et un jour que j'étais assis près de sou lit il me dit : — Neveu, puisque Thornclifiest mut ainsi que
tous les autres, je suis fâché qu'elle ne puisse être à vous Cette
expression « tous les antres » m'affecta vivement : c'était par ces mots que le baronnet, lorsqu'il se disposait le matin à partir joyeusement pour la chasse, avait coutume de désigner ses enfants en général, tandis qu'il distinguait Thornclifi", son favori, en l'appelant par son nom. Le ton jovial et bruyant avec lequel il s' écriait : « Holà ! appelez ThornclilT; appelez tous les autres! » s'offrit à mon
ROB-ROY
souvenir, et me rendit plus sensible encore à l'air raorne et iibattu avec lequel il venait de prononcer ces mêmes paroles. 11 me fil part alors du contenu de son testament , et m'en remit une copie authentique, dont il médit que l'original était entre les mains de mon ancienne connaissance le juge Inglewood, qui, n'étant craint de personne , et ayant la cnntiance de tout le monde, comme une es(ièce de puissance neuire, était devenu le dépositaire de la moitié des testaments fait-; à cette époque dans le comté de Nortliumberland. Les derniers moments de mon oncle furent en grande partie consacrés à l'accomplissement de ses devoirs religieux : il fut assisté par le chapelain de l'ambassadeur de Sardaigne, auquel nous procurâmes, non sans peine, la permis-ion de le voir. Je n'ai pu découvrir ni par mes propres observations, ni par les réponses des médecins que je questionnai à ce sujet, le nom de la maladie à laquelle succomba sir Hildebraud : il mourut usé par les excès physiques et les peines morales, sans agonie. Je ne saurais mieux rendre ma pensée que par cette expression , « il s'éteignit » : tel un vaisseau, longtemps battu par la tempête, fait eau par une multitude de fentes imperceptibles, et coule à fond un beau jour sans cause apparente de destruction.
il est à remarquer que mon père, après avoir rendu les derniers devoirs au défunt, parut désirer que je me hâtasse de prendre |iossession des domaines de la famille, suivant le droit que m'en donnait le testament, devenant ainsi le représentant de la noble maison des Osbaldistone, chose qui jusque-là semblait avoir bien peu d'attraits pour lui. Mais il avait tant soit peu jnué le rôle du renard de la fable en dédaignant ce qui était hors de sa portée ; et je ne doute pas d'ailleurs que son ressentiment contre Rashieigh, qui menaçait hautement d'attaquer le testament de son père, ne contribuât puissamment au désir qu'éprouvait le mien de le faire maintenir. — Pour moi , disait-il , je me suis vu injustement déshérité par mon père; mais le testament de mon frère a réparé, sinon en entier, du moins partiellement, cette injustice, en laissantles débris de ses biens à Frank, l'héritier naturel ; et je suis r'ésolu à ne rien ménager pour que ce legs ait son efTet.
Cependant Rashieigh (devenu sir Rashieigh Osbaldistone) n'était nullement un adversaire que l'on pût mépriser. Les révélations qu'il avait faites si à propos au gouvernement, son intelligence, et son esprit d'intrigue, lui avaient procuré des protecteurs dans le ministère. Nous étions déjà en procès avec lui au sujet de la soustraction faite à la maison Osbaldistone et Tresham , et , d'après le peu de progrès que nous avions faits dans une afTaire si simple , il était à craindre que le second procès ne se prolongeât au-delà de notre vie à tous. Pour gagner du temps, mon père, d'après l'avis de son avocat, acheta en mon nom des créances considérables hypothéipiées sur le domaine d'0-baldislone Peut-être saisit-il volontiers Toccasion qui s'ofTrait d'employer avantageusement une grande partie des gains immenses que la hausse rapide des fonds lui avait procurés lors de l'exlinction de la rébellion. Peut-être aussi venait-il de faire une trop rude expérience des dangers du Commerce. Il résulte d: tout cela qu'au lien de ni'ordonner, comme je m'y attendais, de m'occuper désormais des affaires de la maison , car je lui av;iis déclaré que je me soumettrais à toutes ses volontés; il me fît partir pour Osbaldistone afin de m'y présenter comme héritier légitime et repré.-entant de la famille. Il me recommanda de ra'adresser au juge Inglewood pour lui demander le testament de mon oncle qui avait été déposé chez lui , et de prendre toutes les mesuns convenables pour m'assurer d'abord la possession , ce qui, suivant les sages, est déjà avoir neuf points sur dix en sa faveur.
A une autre époque, j'aurais été charmé de ce changement de destination. Mais maintenant Osbaldistone-Ilall ne me retraçait que de pénibles souvenirs. Cependant je réfléchis que là seulement j'avais quelque probabilité d'obtenir des renseignem-.nts sur le sort de Diana. J'avais toute raison de craindre qu'il ne fût bien déplorable; mais je n'avais pu en rien apprendre jusque là. En vain j'avais es- .savé de gagner la confiance de quelques parents éloignés , qui se trouvaient au nombre des prisonniers de Ni wgate. Un sentiment de fierté que je ne pouvais blâmer, et le soupçon qui s'attachait assez naturellement au whig Frank Osbaldistone, cousin du double traître Rashieigh , fermaient tous les cœurs et toutes les bouches : en échange de mes bons offices.jenerecevaisque defroidsrenicrcîmenls Le glaive de la loi diminuait aussi graduellement le nombre de ces infortunés, et le reste dét.stail encore davantage quiconque était en relation avec le gouvernement. Je me rappellerai longtemps ce que l'un d'eux , Edouard Sliaflon, me répondit un jour que le le priais de me dire si je ne pouvais pas lui procurer quelque aliment plus agréable que ceux de la prison : .Monsieur Krank O-baldistone, je dois supposer que vos intentions sont bonnes à mon égard, et je vous en remercie. Mais, de par Dieu ! on ne peut engraisseiles hommes comme de la volaille, pour leur couper le couples uns anl-ès les autres, si bien que ceux qui restent attendent leur tour chaque malin.
Au lolal, je ne fus pas fàclié de quitter Londres et le.s srénes de la priwndeN- wgab' pour ail r respirer l'iiir vifdu Noilliumberland. André Fairservite ébtit resté pre» de moi, plutôt d'après
le désir de mon père que d'après le mien. Les connaissances locales qu il avait d'Osbaldistone-Hall et de ses environs pouvaient m'ètre utiles en ce moment; il m'accompagna donc, et je jouissais de 'a perspective de me débarrasser bientôt de lui en le rétablissant dans son ancien poste. Je ne puis concevoir comment il réussit à intéresser mon père en sa faveur, si ce n'est par l'art, qu'il possédait à un degré supeneiir, d'affecter le plus grand attachement pour son maître. Cet attachement, tout en théorie, ne contrariait nu'Iement sa pratique constante de me jouer sans scrupule tonte espèce de tours : je dois convenir cependant qu'il veillait avec le plus <rrand soin a ce que les autres n'empiétassent pas sur ses privileges • son maître ne devait être dupé que par lui seul. Notre vovac'e'^dans le nord ne fut accompagné d'aucune aventure remarquable et nous trouvâmes ce pays, naguère livré aux fureurs de la rébellion aiiss'' paisible et aussi calme que jamais. Plus nous approchions d'OshaV distone-Hall, plus mon cœur se serrait à la pensée de rentrer dans ce chateau aujourd hui si désert. Afin de retarder ce moment pénible , je résolus de commencer par ma visite au tuge Inglewood Ce venerable personnage, pendant tous ces temps de troubles avait ele fort tourmenté par le souvenir de ce qu'il avait été aulrrfois et par 1 idée de ce qu'il était alors. Ses retours naturels .ur le passé avaient nui considérablement à l'activité qu'on aurait dû s'attendre a le voir déployer dans l'accomplissement de ses devoirs actuels Sur un point cependant, le sort l'avait favorisé. Son clerc Jobson' dépite de son indolence, avait fini par le quitter pour offrir ses services a un cerlHin squire Standish qui, nouvellement investi \les tondions de juge de paix, les exerçait avec le zèle le plus ardent pour les intérêts du roi George et de la succession protestante zèle qui était porté SI loin que M. Jobson, au lieu de le stimuler comme son ancien maître, se croyait souvent obligé de le contenir dans les limites de la loi.
^ Le vieux juge Inglewood me reçut avec beaucoup de politesse et s empressa de me remettre le testament de mon oncle, qui me parut parfaitement en règle. Dans les premiers moments, le di»ne magistrat parut fort en peine de savoir quel langage il me tie^ndraif mais il vit bientôt que si par principes j'avais soutenu le gouvernement actuel, je n en étais pas moins disposé à la miséricorde envers ceux qui, par un sentiment mal entendu de fidélité et de devoir s'étaient armes contre lui. Dès ce moment, il mit de côté toute contrainte et me fit une narration très divertissante de tout ce qu'il avait lait et de tout ce qu'il n'avait pas fait; comment il était parvenu, non sans peine, à empêcher quelques gentilshommes de se reunir aux rebelles, et comment il avait fermé les yeux sur la fuite de ceux qui avaient eu le malheur de ne pas suivre ses avis Nous étions tête à tète, et, d'après l'invitation spéciale du juge nous avions déjà vide i.lusieurs rasades, quand toul-à-coup il m'invita à remplir mon verre jusqu'au bord, 6ona fide, pour boire à la santé de la pauvre miss Diana Vernon, la rose du désert, la fleur des monts Cheviot, qui allait être transplantée dans un maudit cloître. —Comment! miss Vernon n'est donc pas mariée? m'écriai-je. Je croyais que Son Excellence. . — Bah, bah! S-m Excellence, Sa Seigneurie' titres de la cour de Saint-Germain. Tout cela est à vau-l'eau maintenant. Ce personnage n'est autre que le comte de Beauchamp le vieux sire Frédéric Vernon, prenant le titre d'ambassadeur pléiiiliotentiaire de France, quandie duc d'Orléans, le Régent, ne .savait peut-être même pas qu'il existât. Mais vous devez l'avoir vu an château, lorsqu'il y jouait le rôle du P. Vaughan? —Grand Dieu ! celui qui prenait le nom de Vaughan est le père de miss Vernon? — Sans doute : c'est un secret inutile à garder maintenant, c;ir cet individu doit avoir quitté le pays; autrement mon devoir m'obligerait à le faire arrêter. Allons ! portons donc la santé de cette chère miss Diana qui est perdue pour nous.
Portons sa santé à la ronde,
Ronde, ronde !
En bas de soie, en b.is de fil, A genoux sur la terre ronde,
Ronde, ronde !
Portons sa santé à la ronde !
Vous le croirez sans peine, mon cher Tresham, je n'étais guère en étal de partager la gaîté du juge ; j'étais étourdi de cette nouvelle. — Je n'avais jamais entendu dire, repris-je, que le père de miss Vernou fût encore viv.nnt — Ce n'est pas la faute de notre gouvernement, répondit Inglewood ; car du diable s'il exi.ste un homme pour la tête duquel il eût donné plus d'argent. Il a été condamné à mort pour la conspiration de l'Vnwiik, ei on croit qu'il ne fut pas étranger à l'affaiie de Knight Bridge, du temps du roi tinillaume. Comme il avait pris une épouse ilaus la maison de Rreadalhane. il jouissait en Eco.sse d'une influence considér,ibl(>. On dit nièiiie qu'une des conditions secrètes de la paix de Ryswick était qu'ilserait livré au gouvernement; mais il feignitune maladie, et sa mort fut publiquement annoncée dans tous les journaux français. Cependant quand il revint ici. nous autres vieux llavaliers, nous n'eûmes pas de peine à le recoiiiiaitrc... c'esl-à-dire je le reconnus sans être Cavalier moi-même ; mais comme il n'y eut pas de dénon-
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dation contre le pauvre genlilhoiiiuie et que de fréquentes attaques de gnutle me rendaient souvent la mémoire fort courte, je n'aurais pu afiirmer sous serment que c'était lui. Vous entendez? — Mais n'était-il donc pas connu à Osliald'stone-Hall? — Seulement de sa fille, du vieux baronnet et de Rashleigh : car celui-ci ayant pé'étré ce secret comme il en pénétrait tant d'autres, s'en servait comme d'une corde passée autour du cou de cette, pauvre Diana Je l'ai vue cent fois prête à lui sauter au visage, si elle n'avait été retenue par ses craintes pour son père, dont la vie n'aurait pas été en siireté pendant cinq minutes après cet éclat. Mais ne vous méprenez pas sur mes paroles, monsieur Osbaldistone : je ne veux pas dire que le gouvernement ne soit bon, juste et clément; et s'il a fait pendre la moitié des rebelles, pauvres diables ! tout le monde conviendra qu'il n'aurait pas touché à un seul, s'ils étaient restés paisiblement chez eux.
Détournant les questions politiques, je ramenai M. Inglewood à son sujet, et j'appris que Diana ayant positivement refusé d'é|iouser aucun des Osbaldistone, et ayant exprimé une aversion particulière pour Rashleigh, ce dernier, à dater de ce moment, avait commencé à se refroidir pour la cause du Prétendant, cause qu'il n'avait embrassée que pour y faire sa fortune. Il est probable que s'étant vu forcé, par l'autorité réunie de sir Frédéric Vernon et des chefs écossais, à rendre les billets qu'il avait enlevés à la caisse Osbaldistone et Tresham, il résolut de s'ouvrir une voie plus rapide vers la fortune en changeant de parti et en trahissant les secrets de celui qu'il désertait. Peut-être aussi, car peu d'hommes avaient un coup d'oeil plus sur lorsqu'il s'agissait de ses propres intérêts; peut-être, dis-je, aperçut-il alors que les talents et les ressources des chefs de cette cause, comme la suite le prouva de reste, n'étaient nullement capables de renverserun Muvernement établi. Sir Frédéric Vernon, ou, suivant le titre que lui donnaient les Jacobites, Son Excellence le comte de Beauchamp, avait difficilement échappé avec sa fille aux suites de la dénonciation portée par Rashleigh. Là se bornaient les renseignements de M. Inglewood ; mais il ne doutait pas, puisqu'on n'avait pas appris que sir Frédéric fiît tombé entre les mains du gouvernement, qu'il n'eiît trouvé le moyen de passer en France, où, d'après une cruelle convention, Diana, sur son refus de choisir un époux dans la famille Osbaldistone, devait être enfermée dans un couvent. M. Inglewood ne put m'expliquer très clairement la cause première de ce singulier arrangement; mais il croyait avoir entendu dire que c'était un pacte de famille pour assurer à Frédéric les débris de ses biens, lesquels, par suite de quelque manœuvre légale, avaient passé dans la famille Osbaldistone : c'était enfin une espèce de traité dans lequel, comme on en vit beaucoup d'autres à cette époque, on avait aussi peu d'égards aux sentiments des parties intéressées que s'il se fût agi des bestiaux attachés aux domaines.
Telle est la bizarrerie du cœur humain, qtie je ne puis dire si cette nouvelle me fit peine on plaisir. Il me sembla que si miss Vernon était éternellement séparée de moi, non par son union avec un autre, mais par sa retraite dans un couvent, cette certitude augmentait mes regrets au lieu de les adoucir. Je devins triste, distrait, rêveur, incapable en un mot de soutenir plus longtemps la conversation du juge Inglewood, qui à son tour bâilla, et finit par me proposer de nous séparer de bonne heure. Je lui souhaitai donc le bonsoir et lui fis même mes adieux, déterminé à partir pour Osbaldistone le lendemain avant l'heure du déjeuner. .M. Inglewood approuva ma résolution. — Vous ferez bien, me dit-il, de vous montrer là-bas avant que votre arrivée dans le pays soit ébruitée. J'ai entendu dire que Rashleigh est en ce moment chez M. Johson, où il couve sans doute quelque complot. Ces deux êtres sont bien clignes de s'associer ensemble, car Rashleigh a perdu tout droit à la société d'hommes d'honneur. Mais il n'est guère possible de croire que deux maudits fripons dcce genre se rassemblent sans tramer une intrigue contre quelqu'un.
Il conclut en me recommandant de ne pas partir le lendemain matin sans prendre une rôtie et un bon verre, et sans faire une attaque sur son pâté de venaison, pour me fortifier l'estomac contre l'air froid de la campagne.
Qu'elle est triste à notre âme, la vue des lieux qui furent le théâtre de nos plaisirs et que nous retrouvons abandonnés! En suivant la route d'Osbaldistone-Hall, je passai par les mêmes sites que j'avais vus avec mi'^s Vernon, ce jour mémorable où nous revînmes ensemble de chez le juge Inglewood. Son image me tint compagnie pendant tout le chemin ; et quand j'approchai du lieu où je l'avais vue pour la première fois , je crus enlenilre par là le cri des chiens et le son du cor, et mes yeux se fixèrent avec une pénible anxiété sur la colline, comme si j'eusse pu en voir descendre encore sous son costume de chasseresse cette charmante apparition ; mais tout était muet et solitaire. Quand j'arrivai au château, les portes, les croisées fermées, l'herbe qui couvrait les pavés, les cours où régnait le plus profond silence, tout offrait le plus profond contraste avec les scènes bruyantes et animées dont j'avais été si souvent témoin, quand les joyeux chasseurs se préparaient à partir le matin pour leur exercice favori, ou revenaient le soir se livrer aux plaisirs de
la table. Ils s'étaient tus pour toujours, les aboiements des chiens impatients, les cris des piqueurs, le bruit du pas des chevaux, et le gros rire du vieux chevalier à la tête de ses robustes et nombreux descendants. En contemplant cette scène déserte et muette, je me .sentais péniblement alfecté par le souvenir de ceux même qui, pendant leur vie, n'avaient aucune part à mon afi'ection. Mais la pensée que tant de jeunes gens d'une belle et robuste constitution, pleins de vie, de sauté et d'espérances, étaient si rapidement descendus dans la tombe par diftérents genres de mort violente et inattendue ; cette pensée seule me brisait le cœur. Celait une bien faible consolation pour moi de rentrer comme propriétaire dans des lieux que j'avais quittés en fugitif. Je n'avais pas été habitué à les considérer comme devant m'appartenir, et je me considérais là comme un usurpateur, au moins comme un étranger indiscret, et je pouvais à peine re[iousser cette idée que l'ombre d'un de mes cousins allait m'apparaitre, comme un spectre gigantesque dans certains romans, pour me disputer l'entrée des salles.
Pendant que j'étais plongé dans ces tristes pensées, André , qui n'éprouvait rien de pareil , s'évertuait à frapper vigoureusement à toutes les portes, criant en même temps qu'on ouvrit, dun ton assez haut pour indiquer qu'il sentait parfaitement la nouvelle importance qu'il avait acquise comme premier écuyer du nouveau seigneur du château. Enfin Antoine Syddall, vieux sommelier et majordome de mon oncle, se présenta timidement à une fenêtre basse, défendue par des barreaux de fer, et nous demanda ce que nous voulions. — Nous venons vous relever de votre charge, mon vieil ami, dit Fairservice ; vous pouvez rendre vos ciels aussitôt qu'il vous plaira... Chaque chien a son jour... Je vous débarrasserai du soin de l'argenterie et de l'office... Vous avez eu votre temps, monsieur Syddall ; mais toute fève a son point noir, et tout chemin son bourbier : ainsi vous pouvez prendre dorénavant au bas bout de la table de l'office la place qu'André y occupait autrefois.
Réprimant non sans peine l'impertinence de mon domestique, j'expliquai à Syddall le droit que j'avais à demander l'entrée du château, qui désormais m'appartenait. Le vieillard parut agité et embarrassé, et témoigna une grande répugnance à me laisser entrer, quoique s'exprimant d'un ton soumis et respectueux. J'attribuai cette agitation à des sentiments qui lui faisaient honneur ; mais, tout en y ayant égard, j'insistai pour qu'il m'ouvrît, et lui expliquai que sou refus m'obligerait de recourir à l'autorité du juge Inglewood, en requérant l'assistance d'un constable. — Nous étions ce matin chez M. le juge Inglewood, ajouta André pour donner plus de force à la menace, et en chemin j'ai rencontré Archie Rutledge le constable. 11 ne faut pas croire que le pays sera, coaime autrefois, sans aucune justice, monsieur Syddall, et que les rebelles et les papistes y feront la pluie et le beau temps.
Cette menace de la légalité effraya le vieillard, qui sentait combien lui-même pouvait être suspect,' à cause de sa religion et de son dévouement à sir Hildobrand et à ses fils. 11 ouvrit d'une main tremblante une porte garnie de verrous et de barres de fer, et dit qu'il osait espérer de ne pas m'avoir blessé par la fidélité avec laquelle il tâchait de remplir ses devoirs. Je le rassurai en lui disant que sa prudence devait me donner la meilleure opinion de lui. — Non pas à moi, dit André; Syddall est un vieux routier; il ne serait pas en ce moment blanc comme un linge, et ses genoux se choquant l'un contre l'autre, s'il n'y avait là-dessous quelque chose de plus qu'il ne veut dire. -Que le Seigneur vous pardonne, monsieur Fairservice, de parler ainsi d'un vieux camarade et d'un ami, reprit le sommelier... Où Votre Honneur désire-t-il qu'on allume du feu ? ajoula-t-il du ton le plus humble. Je crains que vous ne trouviez le château bien triste et bien solitaire... Mais peut-être avez-vous l'intention de retourner dîner chez le juge Inglewood? — Allumez du feu dans la bibliothèque. —Dans la bibliothèque ! Personne n'y est entré depuis bien longtemps... la cheminée fume... Les corneilles ont fait leurs nids dansle tuyau ce printemps : nous n'avions plus de jeunes gens ici pour les abattre. — Mieux vaut notre propre fumée que le feu des autres, dit André. Son Honneur aime la bibliothèque; ce n'est pas un de vos papistes qui se plaisent dans les ténèbres de l'ignorance, monsieur Syddall.
Le sommelier, fort à contre-cœur, semblait-il, me conduisit à la bibliothèque : contre mon attente, et malgré ce qu'il venait de dire, je reconnus que l'intérieur de cet appartement avait été arrangé depuis peu ; il était mieux en ordre que je ne l'avais jamais vu. Un feu clair brillait dans l'àtre sans aucune apparence de fumée. Prenant les pincettes comme pour arranger le bois, mais e^n réalité afin de cacher sa confusion, le sommelier observa qu'il brûlait bien maintenant, quoiqu'il n'eût fait que fumer toute la matinée. Désirant être seul jusqu'à ce que j'eusse pu me rendre maître de mes douloureux .souvenirs, je priai le vieux Syddall d'aller chercher le régisseur de la terre, qui demeurait à un quart de mille environ du château; il partit avec une répugnance visible. J'ordonnai ensuite à André de m'amenerune couple de jeunes gens vigoureux, sur qui il put compter; car la population du voisinage était toute papiste, et je savais Rashleigh capable de se porter aux plus grands excès. André se chargea de cette commission avec empressement, et me promit de
ROB-ROY
m'amener de Trinlay-Knowe deux vrais presbytériens comme lui, en état de faire face au p^|ie, au diable et au Prétendant.- Et ma foi ! je ne serai pas fâché moi-même d'avoir leur compagnie, car la dernière nuit que j'ai passée à Osbaldistone (je veux que tous les bourgeons de mon petit jardin soient gelés si je ne dis pas la vérité), j"ai vu cette même figure qui est là (il montrait le portrait du grandpère de miss Vernon) se promener au clair de lune duns le jardin ! je me souviens d'avoir dit à Votre Honneur que j'étais poursuivi par les revenants cette nuit-là, et que vous n'avez pas voulu me croire... Je savais bien qu'il y avait de la sorcellerie et de la diablerie chez les papistes, mais je l'ai vu de mes propres yeux dans cette nuit effrayante. — C'est bon, partez! allez chercher les hommes dont vous piirlez, et tâchez qu'ils aient plus de bon sens que vous, et qu'ils n'aient pas peur de leur ombre. — J'ai toujours été regardé comme aussi brave qu'un autre, reprit-il vivement; mais je ne me pique pas de pouvoir lutter contre les esprits.
André sortit de la bihliothèque aiuiionient où M. Wardlaw, le régisseur, y entrait lui-même. M. Wardlaw était un homme de bon sens et d'honneur, sans la prudence et l'intégrité duquel mon oncle n'aurait pu se maintenir aussi longtemps à Osbaldistone-Hall. Il examina attentivement mes titres, et en reconnut franchement la validité. Pour tout autre, cette succession eût été peu profitable, tant le domaineétait grevé de dettes et d'hypothèques; mais, comme je l'ai déjà (lit, mon père avaitacquis la plupart de ces dernières, et s'occupait d'.icheter le reste des créances. J'avais à ra'occuper de beaucoup d'affaires avec M. Wardlaw, et je le retins à diner. Malgré les instances réitérées de Syddall, qui avait déjà fait disposer la salle à manger, je fis servir le dîner dans la bibliothèque. Sur ces entrefaites, André revint avec sa recrue de deux [iresbylériens, les deux frères Wingfield, qu'il me recommanda, dans les termes les plus vifs, comme des hommes sobres et honnêtes, versés dans la bonne doctrine, et par-dessus tout braves comme des lions J'ordonnai qu'on leur donnât à boire, et ils se retirèrent tous trois. Le vieux Syddall secouait la tète en les regardant aller, et je voulus en savoir la raison. — Je n'ai pas lieu d'espérer, dit-il, que Votre Honneur veuille s'en rapportera mes paroles, et cependant j'atteste le ciel de leur sincérité. Antoine W'Iiigfield est le plus honnête homme du monde; mais s'il existe un perfide coquin dans le pays, c'est sou frère Lancy. Tout le monde sait que le clerc Jobson l'emploie comme espion pour surveiller les pauvres gentilshommes qui ont pris part aux troubles; mais c'est un non conformiste, et il n'en faut pas davaniage aujourd hui.
Ayant ainsi exprimé ses sentiments, auxquels j'étais peu disposé à faire attention, le stmimelier mit le vin sur la table et nousquitta. M. Wardlaw resta |irès de moi jusqu'à la chute du jour; alors il fit un paquet de ses papiers, et prit congé, il me laissa dans cette situation d esprit où l'on ne sait trop SI l'on desire la solitude ou la compagnie; au surplus, je n'avais pas la liberté du choix, car je me trouvais nécessairement seul dans l'aiipartemeut du château le plus propre à m'inspirer des réflexions mélancoliques. Comme la nuit coiiinienij-ait à obscurcir l'appartement. Je vis Andre avancer la tète à la porte, non pour me demander si je voulais de la lumière, mais pour me recoiiiiiiandei d'en prendre, comme mesure de précaution contre les esprilsdont son imagination était effrayée. Je le renvoyai avi-c assez d'humeur, et ra'asseyant dans l'un des fauteuils de cuir qui étaient au coin de la vieille cheminée gothique, je m'amusai à tisonner le feu. Tout en sui\ant des yeux le mouvemeiitdela llauime aiie je venais d'alimenter, — Vuilà, me disais-je, l'image des désirs de l'homme! Enfants de l'imagination, un rien les allume et les excite; ils se nourrissent d'illusions et d'espoir, ju^qu à ce qu'ils aient dévoré leur propre substance, puis l'homme, ses passions, ses espérance.s, s'anéantissent à la fois, ne laissant plus qu'un vil amas de cendres!
Un profond soupir, parti de l'autre extrémité de l'appartement, sembla répondre à ces reflexions. Je tressaillis de surprise et me levai précipitamment. Diana Vernon était devant moi; elle s'appuyait sur le bras d'un homme qui ressemblait d'une manière si frappante au porlrail dont j'ai déjà parle, que je jetai les yeux sur le cadre, m'atle.iiddrit presque à le trouver vide. Ma premiere idée fut que j'étais devenu fou, ou que je voyais deux esprits sortir de l.i tombe. Un second coup d'oeil me prou va que j'avais réellement devant 1rs yeux deux substances corporelles. C'était Uiana elle-même, quonpie plus pâle el plus maigre quaulrelbis, accompagnée non d un li.ibilant de l'autre monde, mais du I'. Vaugban, ou plutôt de sir Kiederic Vernon, dans un costume tou'.-à-fait semblable à celui du portrait de son pcre, avec lequel il avail une grande ressemblance. Ce fut lui qui parla le premier; car Diana tenait les yeux h.iisses vers la terre, el l'étonnemenl avait paralysé ma langue. — iNuus venons ici en suppliants, monsieur Osbaldistone, dil-il, reclamer asile sous votre toil,ju!iqu'àceque nous puissions coniiiiucr un voyage pendantlequel je risque à chaque pas de trouver les cachots ou la mort. — Bien certainement, articulai-je avec beaucoup de difficulté, miss Vernon ne peut croire .. vous ne pouvez penser, monsieur, que j'aie oublie VDlrenbligeaiite interveution dans une circonstance (Jil'licile, VU que je sois capable de trahir personne au monde, el vous mouis
que tout autre. — Je le sais, dit sir Frédéric, et pourtant c'est avec une répugnance inexprimable que je viens vous demander un service à coup sûr dangereux , que j'aurais voulu obtenir de tout autre. Mais le sort qui m'a conduit à travers une vie pleine de périls me réduit en ce moment à n'avoir pas même la liberté du choix.
En ce moment la porte s ouvrit, et j'entendis la voix de l'officieux André : — J'apporte des chandelles; vous les allumerez si vous voulez : il ne m'en faut qu'une pour retourner.
Je me précipitai au devant du butor, espérant arriver assez à temps pour l'empêcher de voir les personnes qui étaient dans l'appartement. Je l'en fis sortir avec violence, fermai la porte et lirai le verrou. Mais, me rappelant aussitôt et les deux compagnons qu'il avait en bas , et son humeur l'abillarde, et la remarque de Syddall que l'un d'eux était un espion, je le suivis aussi proniptement que je pus jusque dans le vestibule, où ils étaient réunis. André parlait très haut au moment où j'ouvris la porte; mais il se lut quand il me vil entrer. — Eh bien , qu'avez-vous donc , imbécille .' Vous ouvrez de grands yeux effares, comme si vous aviez vu un esprit?
Rien, rien ; seulement il a plu à Votre Honneur de me traiter un peu brusquement. — Parce que vous m'avez dérangé d'un profond sommeil, animal!... Syddall m'a dit qu'il ne pouvait pas faire préparer des lits cette nuit pour ces braves gens , et .M. Wardlaw pense qu'il est inutile de les retenir. Voilà une couronne pour bnire à ma santé, mes amis, je vous remercie de votre complaisance; vous pouvez vous retirer.
Les deux hommes me remercièrent, prirent l'argent, et se retirèrent sans montrer ni soupçons ni mécontentement. Je ne les quittai pas que je ne les eusse vus partir, afin d'être bien sur qu'ils ne pourraient avoir aucune communication avec l'honnête André. Je l'avais suivi lui-même de si près que certainement il n'avait pas eu le temps de leur dire plus de deux mots avant mon arrivée ; mais deux mots suffisent souvent pour causer de grands malheurs : dans cette occasion, ils coulèrent la vie à deux personnes. Ayant pris les mesures qui, dans ce moment de trouble, me parurent les plus efficaces pour assurer le secret de mes hôtes, je retournai vers eux leur en rendre compte , et j'ajoutai que j'avais recommandé à Syddall de venir en personne lorsque je sonnerais , car je devais supposer que lui-même ies avait cachés dans le château. Diana me remercia de cette precaution par un doux regard. — Maintenant vous connaissez tous mes mystères, me dil-elle; vous savez sans doute quel lien cher et sacré m'unit à celui qui trouva si souvent un refuge dans ces lieux ; et vous ne devez plus vous étonner que Rashleigh, ayant pénétre ce secret, me gouvernât avec une verge de fer.
M. deBeauchamp ajouta que leur intention était de m'emharrasser de leur présence le moins longtemps possible. Je le suppliai de ne s'occiijier de rien autre chose que de la saute de sa fille et de la sienne propre, et decompti r que tous mes efforts tendraient à ce but, ce qui amena sir Frédéric à m'expliquer les circonstances dans le-quelles ils se trouvaient. — Rashleigh Osbaldistone m'avait toujours été suspect, me dit-il ; mais sa conduite envers ma fille (conduite dont elle ne me fit l'aveu qu avec peine), et l'abus de confiance dont il se rendit coupable envers votre père, m'inspirèrent pour lui le plus proloiui mépris. Dans notre dernière entrevue, je ne pus lui cacher ces sentiments autant que la prudence aurait dû m'engager à le faire ; et pour se venger il ajouta la trahison et l'apostasie à la liste de ses crimes. J'osais me Ualter alors que sa defection serait de peu d'importance. Le comte de Marr avait une brave armée en Ecosse , et lord Deiwtntwater. avec Korster, Kenmuie, Wiiiterton et autres, assemblaient dts forces sur les Irontieres. Comme j'avais des reia lions étendues avec tous ces seiijiieurs el gentilshommes anglais, on jugea utile que j'accompagnasse un délacbemenlde montagnards qui passa le Forth, traversa les basses terres d'Ecosse, else réunit sur les frontières aux insurgés anglais. Ma fille m'accompagna, et partagea les perils el les langues d'une marche si loiigueetsi difficile... — Etjaiuaiselle nequitlera son bienaiiue pcre, s'écria uiiss Veruon en s'appuyanl tendrement sur son bras.— A peine avais-je rejoint nos amis, je vis que notre cause était perdue. iNotre nombre diminuait au lieu d'augmenter, et nous n'étions soutenus que par nos co-religiunnaires ; les tories protestants restaient généralement indécis. Enfin nous fûmes assièges par des forces supérieures ilans la (letUe ville de Preston. Nous nous defeiidiines bravement pendant un jour entier; mais le lendemain le courage faillit à no.s chefs, et ils résolurent de se rendre à discretion. Me livrer à de pareilles coiidiuons , c eût été porter ma tête sur l'echafdud. Viiigi ou trente gentilshommes environ pensèrent c<Miime moi, qu'il lali.iit .ill'ioiiter une mort presque certaine pluiôt (|u.: de nous rendre. iNous montâmes à cheval, en [ilaçaiit ma fille, qui voulut absolument partager ma destinée , au niilii;u de notre [lelite troupe. Mes ccunpagnous, frappés d'admiration pour son courage et sa piéte filiale , jurèrent de périr pliaôt (jne de l'aliaiHonner. Nous sortîmes eu corps par une rue qui conduit à une plaine marécageuse vers la rivière de la Kibble , ou quelqu'un de noire troupe promit de nous indiquer un gue. Ce marais n'avait pas été occupe entiereuieiit par l'ennenii, de sorte que nous reiieonliâines seulement une patrouille de dragons d'Huney wood, qui fut aisément
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
battue et (lisper>ée.Noiis traversâmes la rivière, gagnâmes la grande roule de Liverpool , et là chaoïiii s'en alla île son côté chercher une retraite. J'arrivai dans le pavs de Galles, où je connais plusieurs gentilshommes qui partaiçent mes principes pnliiiques et religieux. Je ne pus cependant trouviîr une occasion sûre de ni'embarquer, et fu^ idiligé l'e revenir encore dfins le nord. Un ami fidèle m'avait donné rend»-z-vinis dans ce voisinage pour me conduire dans lin petit port du Soiway, où une chaloupe doit m'atteiidre pour ra'emporter salis retour hors de mon pays natal. Le château d'Osbaldisliiiie n'étant V's habile dans ce moment, et n'ayant pourgai-dien que le vieux Syddall, notre conlident dans desemhUibl's occasions , nous nous \ réfugiâmes comme dans une retraite bien connue. Je repris un costume que j'avais porté avec succès pour itïrayer les paysans ou les domestiques superstitieux qu-! le hasard pouvait me f iire rencontrer; et nous attendions à tout raoment des nouvelles de l'ami qui doit nous servir de guiiie, quand ■votre soudaine arrivée et votre dessein d'occuper cet appartement nous ont mis dans l'obligation de nous onfier à votre générosité.
Ainsi finit le récit de sir Frédéric : je l'avais écouté eomn:e on écoute une histoire racontée dans un rcve. Je pouvais à jieine me figurer que c'était bien réellement Diana, sa fille, que j'avais devant les yeux; elle avait perdu sa jeunesse et sa vivacité ; cette impétuosité d'esprit qui lui avait fait supporter tous les coups de l'ad-'ersilé faisait place à une sorte de soumission mélancolique, mêlée d'une résolution calme. Son père, quoiqu'il connût et redoutât l'elfet que devaient produire sur moi les lo'ianges données à sa tille, ne put résister au plaisir de faire son éloge. — Elle a supporté , me dit-il , des épreuves dignes de trouver place dans l'histoire d'un martyr... Elle a regardé en face les dangers et la mort sous mille formes différentes... Elle a enduré des fatigues et des privations qui auraient
abattu les hommes les plus robustes Elle a passé les jours dans
le.s ténèbres, les nuits dans les veilles, sans qu'il lui soit échappé un murmure , une plainte , le plus léger signe de faiblesse. En un mot, monsieur Osbakiistone , c'est une oflVande digne du Seigneur auquel (ajouta-t-il en se signant) je vais la consacrer, comme ce qui reste de plus cher et de plus précieux à Frédéric Vernon.
Il cessa de parler; je ne l'avais que trop bien compris : son but était maintenant, comme lorsque je le rencontrai en Ecosse, de détruire tout espoir que j'aurais pu conserver de mon union avec sa fille. — Maintenant que monsieur O^baldistone connaît la triste Situation des infortunés qui ont dû réclamer sa protection, ditil à D'ana, nous n'abuserons pa^ plus longtemps de ses moments.
Je les priai de rester, et leur otTris de quitter moi-même la bibliothèque. Sir Frédéric me répondu que ce serait éveiller les soupçons de mon domestique ; que leur retraite était plus sûre sous tous les rapports, et que Syddall l'avait pourvue de tout ce qui leur était nécessaire. — Nous aurions pu vraisemlilableinant y rester cachés, ajouta-t-il; mais la délicatesse me faisait un devoir de confier ma sûreté à Votre Honneur. — Vous n'avez fait que me rendre justice... Je suis peu connu de vous, sir Frédéric ; mais miss Vernon, j'en suis Certain, vous dira... — Je n'ai pas besoin du lémiignagede ma fille, dit-il d un air poli , niais de manière à m'erapéclier de m' adresser directement à elle ; j'attribue les sentiments les plus honorables à nlon^ieur Francis Osbaldislone. .Mais penuettez-nous de nous retirer II faut que nous profitions des moments de repos qui
nous Sont accordes , puisque nous ne savons pas si d'un moment à I autre nous ne serons pas appelés à continuer notre dangereux voyage.
En parlant ainsi, il prit le bras de sa fille, et, après ra'avoir salué, il disparut avec elle. Tous deux s'ét;iient retirés par la porte que cachait la tapisserie.
CH.VPITRE DERNIER.
Quand ils m'eurent quittés, je me sentis comme étourdi et le cœur glacé d'un froid mortel. Notre imagination , en se fixant sur l'objet de notre afTectioii pendant une longue absence, nous le représente non-seulement sous le jour qui bu est le plus avantageux, mais encore avec l'expression de sentiment que nous désirons surtout lui donner. L'image de Diana était restée en moi telle que je Ix vis quand je reçus ses adieux , quand je sentis ma joue humide de ses larmes : la bague qu'elle m'avait fait remettre par Hélène Mac- Gregor me disait qu'elle emporierait partout mon souvenir. Je venais de la voir, et ses manières froides et résignées, où je n'aurais dû voir qu'une tranquille mélancolie, avaient trompé mes espérances, m'avaient presque offensé. Dans l'égoïsmede la passion, je l'accusai d'indiflërence , d'insensibilité; l'orgueil, la cruauté', le fanatisme, tels furent les reproches que j'adressais à son père : j'oubliais que tous lieux sacriliaient leurs intérêts, et Diana son inclination, à l'accoraplisseinenl de ce qu'ds regardaient comme un devoir. Sir Frédéric Verniin, catholique rigide, croyait que le cheuiiii du salut et lit fermé à un hérétique, et Diana, qui depuis plusieurs anuées faisait
de la sûreté de son père le mobil ■ de si's pensées, de ses espérances et de ses actions, croyait n'accomplir qu'un devoir en lui sacrifiant sa vie entière et ses plus chères afîections. Il n'est pas surprenant que je fusse alors incapable d'apprécier dignement des motifs si honorables: toutefois je ne voulais faire éclater mon ressentiment qie (l'une manière noble et gMiéreiise. — Je .suis donc méprisé , me dis-je en repassant dans mon esprit les \)aroles di; sir Frédéric, méprisé , et ijugé indigne iiièine' d'échanger quelques mots avec elle... Soit; rien du moins ne peut m'empècher de veiller à sa sûreté. Je veux rester ici en sentinelle avancée, et tant qu'elle reposera sous mon toit, aucun danger ne l'atteindra, aucun danger du moins que le bras d'un homme puisse détourner.
Je fis venir Syddall dins la bibliothèque; il vint suivi de l'éternel André , qiii , ayant fiit de beaux rêves de fortune pour lui-même depuis que j'avais pris possession du château et des terres , avait résolu que s'il n'attrapait rien ce ne serait pas faute di- se mettre en évidence : cependant, comme, j| arrive souvent aux hommes intéressés, il dépassait le but et me fatiguait par ses importiiuités. Sa présence m'empêcha de parler librement à Syddall , et je n'osai le renvoyer de crainte d'augmenter les soupçons qo'il avait pu concevoir. — Je coucherai ici, dis-je en leur faisant signe de rouler plus près du feu un lit de repos à l'ancienne mode. J'ai beaucoup à travailler, et je ne dormirai que fort tard.
Syddall, qui lut dans mes regards, offrit de m'apporter un matelas et des couvertures; j'y consentis. Ayant allumé deux bougies, je les renvoyai en donnant ordre qu'on ne me dérangeât pas le lendemain avant sept heures du malin. Us se retirèrent, et je me livrai tout entier à mes pénibles réflexions, jusqu'à ce qu'enfin la nature épuisée ce làt au besoin du repos. Je m'efforçai pourtant de détourner ma pensée du sujet où elle revenait sans cesse ; mais les sentiments que j'avais comballos avec courage revi'uaient maintenant en force. Si j'ouvrais un livre ,fenom de Diana était écrit à chaque page, et toujours son image était présente à mon imagination. C'était comme l'esclave attentive du Salomon de Prior :
Je ne l'appelais point : elle est en ma présence. J'en demandais une autre : elle seule s'avance
Tour à tour m'abandonnant ou résistant aux sentiments qui m'agitaient, tantôt je me livrais à un excès de douleur et de tendresse, tantôt je m'armais de touie la force d'un orgueil blessé. Je pan-onrus à grands pas la bibliothèque jusqu'à ce que l'exaltation de ma tète m'eût réellement donné la fièvre. Je me jetai alorssiir mon lit, mais ce fut en vain que je cherchai tous les moyens de ni;; livrer au sommeil ; que je me contins sans permettre à un de mes membres de changer de place, et dans un état d'immobilité aussi complète qu'un corps privé de vie ; que je voulus bannir toutes les pensées qui pouvaient troubler mon repos; que j'essayai de me distraire, soit en récitant des vers de mémoire, soit en m' occupant de quelque problème de mathématiques : mes inquiétudes délirantes enilammaient mon sang, et le baitement de mes artères devenait donlciureux. Je me levai, j'ouvris ma fenêtre , et j'y restai quelques instants : l'influence de lair, la beauté du clair de iuiie et le calme de la nuil. r ifraiehirent un peu mes sens et calmèri-nt mon agitation. Alors me trouvant, non le cœur plus léger, mais du moins plus disposé à la résignation , je me jetai de nouveau sur mon lit ; bientôt le sommeil s'empara de moi, mais cet engourdissement des sens laissa mon âme en proie au sentiment douloureux de ma situation, et il fut troublé par des rêves pénibles, épouvantables même. Il en est un entre autres, aussi bizarre qu'affreux', qui est encore présent à ma mémoire. 11 me semblait que Diana et moi nous étions au pouvoir de la femme de Mac-fîregor et sur le point d'être précipités du sommet d'un rocher dans le lac ; le signal devait être un coup de canon tiré par sir Frédéric qui, en costume de cardinal, présidait à la cérémonie. Je ne saurais d; e combien fut vive etprofonde l'impression que me fît éprouve cette scène imaginaire. En ce moment encore je pourrais peindre ia muette et courageuse résignation qu'exprimaient les traits de Diana ; les figures hideuses et barbares de nos bourreaux réunis en foule autour de nous ; enfin, le fanatisme rigide et inflexible gravé sur la physionomie du père : je le vis allumer la mèche fatale ; j'entendis l'explosion , signal de mort , répété [ilusieurs fois par les échos des montagnes. Frappé d'horreur, je ine réveillai pour passer de ces terreurs imaginairesà des craintes trop réelles.
Les sons qui m'avaient eft'rayé en rêve n'étaient pas purement imaginaires. Us frappèrent de nouveau mes oreilles; mais il s'écoula deux ou trois minutes avant que je pusse recueillir mes sens, et comprendre qu'ils provenaient de grands coups qu'on frappait à la porte. Revenu à moi, je sautai à bas du lit, je saisis mon epee.et me hâtai d'aller m'opposer à ce que la porte fût ouverte. Malheureusement je fus obligé de faire un circuit, la bibliothèque ne donnant pas sur la cour, mais sur les jardins. En arrivant à l'escalier, j'entendis le vieux Siddall répondre dune voix faible et intimidée à des gens du dehors, qui, d'un ton brusque et impérieux, demau- (laient l'entrée au nom du roi et en vertu d'un mandat du juge Staa-
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dish, menaçant le vieux domestique de toute la sévérité des lois s'il n'obéissait à l'instant même. A mon grand déplaisir, la voix d'André parvint en mémo temps jusqu'à moi, ordonnant à Syddall de se retirer, et de lui laisser ouvrir la porle. — S'ils viennent an nom du roi George, nous n'avons rien à craindre, car nous avons prodigué pour lui noire sang et notre or. Nous n'avons pas besoin de nous cacher comme certaines gens, monsieur Syddall; nous ne sommes ni des jacobites, ni des papistes, j'espère.
Je me hàlais en vain ; j'entendis l'officieux drôle tirer les uns après les autres les verrous de la porte, tout en vantant sa fidélité et celle de son maître envers le roi George, et je vis aussitôt que j'arrivais trop tard pour m'opposer à l'entrée des gens de la loi. Dévouant intérieurement les épaules d'Anlré au bâton dès que j'aurais le temps de récompenser ses bons offices, je courus à la bibliothèque, en barricadai la porte du mieux que je pus, et mehàtai d'aller frapper à celle parlaquelle Diana et sou père s'étaientretirés, en les suppliant de me laisser entrer sur-le-champ Ce fut Diana elle-même qui m'ouvrit; elle était habillée, et rien en elle n'annonçait la crainte ou l'émotion. — Le danger nous est si familier, me dit-elle, qu'il nous trouve toujours prêts à lui faire face. Mon père est déjà levé; il est dans l'appartement de Rashieigh. Nous fuirons par le jardin, et de là par la porte de derrière, dont Syddall m'a donné la clef : à tout événement, nous gagnerons le bois. J'en connais les détours mieux que personne. Tâchez de les arrêter quelques moments ; et , encore une fois, mon cher ami, mon cher Frank , adieu !
En disant ces mots, elle disparut comme un météore, et je rentrai dans la bibliothèque. On frappait violemment à la porte, que l'on semblait vouloir enfoncer. — Brigands! voleurs que vous êtes! m'écriai-je, affectant de me tromper sur la cause qui les amenait , si vous ne partez à l'instant même, je ferai feu sur vous à travers la porte. — Il ne s'agit pas ici de C»jre feu ! s'écria André : c'est M. le clerc Jobson qui vient avec un niàndat légal. — Pour chercher, saisir et appréhender au corps, dit la voix de cet exécrable scribe, certaines personnes désignées dans mon mandat, accusées de haute trahison, aux termes du troisième article de la loi rendue par le roi Guillaume dans la treizième année de son règne.
Lorsqu'il eut cessé de parler, les efforts pour enfoncer la porte recommencèrent avec une nouvelle violence. — Je me lève, messieurs, dis-JK afin de gagner du temps. Pas de voies de fait, s'il vous plait ; laissez-raoi examiner votre mandat, et, s'il est légal et en due forme, je ne m'opposerai pas à son exécution. — Vive le grand roi George, notre roi! s'écria André; je vous ai bien dit que vous ne trouveriez pas ici de jacobiti;s.
Après avoir traîné les choses en longueur autant qu'il m'avait été possible, je fus enfin obligé d'ouvrir la porte, de peur qu'elle ne cédât. M. Jobson entra suivi de plusieurs estafiers, parmi lesquels je reconnus le jeune Wingfield, auquel sans doute était due la dénonciation. Le clerc produisit son mandat, décerné non seulementcontre Frédéric Vernon, coupable de haute trahison, mats aussi contre la personne de Diana Vernon, fille mineure, et celle de Francis Osbaldistone , accusés d'être son fauteur et complice. Dans un cas semblable, toute résistance etit été folie : après avoir encore cherché à gagner quelques minutes, je me rendis donc prisonnier. J'eus la mortification de voir Jobson se diriger vers la chambre de miss Vernon, et delà pénétrer sans hésitation dans celle où >ir Frédéric avait couché. — Les lièvres sont dénichés, dit-il en rentrant; mais le gîte est encore chaud, et les limiers ne peuvent tarder à les atteindre.
Un cri parti du jardin m'annonça que cette prophétie ne se réalisait que irofi bien. Au bout de quelques minutes, Rashieigh entra dans la bibliothèque, conduisant sir Frédéric et sa lille, qu'il avait faits prisonniers. — Le renard, dit-il, connaissait son ancien terrier; mais il oubliait que le prudent chasseur était là pour en garder l'entrée Je n'avais pas oublié la porte du jardin, sir Frédéric, ou, si ce titre vous niait mieux, très illustre lord Beauchamp — Rashieigh, s'écria sir Frédéric, tu es le plus abominable des scélérats. — Je méritais ce nom, sire chevalier, ou mylord, ijuand, égaré par vos conseils per(ides,j'cssayais d'allumerla guerre civile dans ma paisible patrie Mais je n'ai rien négligé pour réparer mes erreurs, ajouta-til en élevant les yeux vers le ciel.
Je ne pus me contenir plus longtemps, malgré ma résolution de garder le silence: il fallait parler ou étouffer. — Ce que l'enfer, dis-je, peut produire de plus hideux, c'est la scélératesse jointe à l'hypocrisie. — Oli ,oli! mon gentil C(msin, dit Rashieigh en s'approihaiil avec une lumière et eji m'cxaminanlde la tète aux pieds, viius êtes le bienvenu à Osbaldistone. Je vous pardonne votre humeur. Il est dur di^ perdre en un jour un domaine et une maîtresse; car nous allons prendre possession <lccechàteau au nom de l'héritier légitime, sir Rashieigh Osbaldistone.
l'etidantque Rashieigh parlait de ce ton ironique, je voyais combien il taisait d'ellorls pour déguiser sa colère rt sa honte. Mais son agitation devint plus évidente encore quand Diana Vernon lui dit : — Rashieigh, j'ai pitié de vous! Oui, quelque soit le mal que vous (ivez cherctai et que vous av«z ciilio réussi à me faire, je ne puis
vous ha'ir autant que je vous méprise. Ce qui se passe ici est peutêtre l'ouvrage d'une heure; mais cette heure vous fournira un sujet de réflexions pendant toute votre vie... De quelle nature serontelles? Cela dépend de votre conscience, dont vous n'étoufferez pas éternellement la voix.
Rashieigh fit deux ou trois tours dans la chambre, s'approcha d'une table sur laquelle j'avais laissé une bouteille de vin, et s'en versa un grand verre d'une main tremblante; maisquand il vit que nous l'observions, il se rendit maître de lui par un violent effort, et, nous regardant avec un grand calme, il porta le verre à sa bouche sans eu répandre une seule goutte. — C'est le vieux bourgogne de mon père, dit-il à Jobson ; je suis bien aise qu'il en reste encore. Vous aurez soin de laisser des gens sûrs pour garder la maison , et de mettre à la porte ce vieux radoteur avec cette espèce d'imbécille (désignant Syddall et André); puis nous conduirons ces trois personnes en lieu de sûreté, ajouta-t-il en se tournant vers nous. J'ai fait préparer le vieux carrosse de famille pour ce voyage, quoique je n'ignore pas que cette jeune dame pourrait braver l'air de la nuit à pied ou à cheval, si l'excursion était de son goût.
André se tordait les mains. — J'ai seulement dit, s'écria-t-il , que mon maître s'entretenait avec un revenant dans la bibliothèque. Ce coquin de Lancy ! trahir un vieil ami avec lequel il a chanté pendant vingt ans les mêmes psaumes dans le même livre !
On le chassa de la maison ainsi que Syddall, sans lui laisser le temps d'achever ses lamentations. Son expulsion, toutefois, eut de singulières conséquences. Ayant résolu, comme il me le dit ensuite, d'aller passer le reste de la nuit chez une vieille femme, appelée la mère Simpson, qui, en faveur de leur ancienne connaissance, ne pouvait lui refuser un asyle, il venait de sortir de l'avenue et entrait dans un endroit appelé le Vieux-Bois, quoiqu'il si-rvît de pâturage, lorsque tout-à-coup il se trouva au milieu d'un troupeau de bœufs qui paraissait devoir y passer la nuit. 11 en fut peu surpris, car il savait que la coutume de ses compatriotes, en conduisant leurs bestiaux, était de se jeter à nuit close dans les meilleurs pâturages et d'en partir avant l'aurore, afin d'éviter de payer leur gîte. Mais il fut aussi effrayé que surpris quand un montagnard, s'élançant sur lui, l'accusa de troubler son troupeau, et refusa de le laisser passer qu'il n'eût parlé à son maître. Le montagnard conduisit André dans un taillis où se trouvaient trois ou quatre autres de ses compalriotes. — Là je vis tout de suite, raconta plus tard le drôle, qu'ils étaient trop nombreux pour conduire un troupeau ; et par les questions qu'ils me firent, je jugeai qu'ils avaient d'autres affaires en tête.
Les montagnards l'interrogèrent en détail sur tout ce qui s'était passé au château d'0.sbaldistone, et parurent écouter son récit avec surprise et intérêt — Et ma foi, ajouta-t-il après l'événement , je leur dis tout ce que je savais, car de ma vie je n'ai refusé de répondre en présence de pistolets et de poignards.
lisse parlèrent bas entre eux, et enfin ils réunirent leurs bœufs qu'ils dirigèrent vers l'entrée de l'avenue, allée d'ormeaux qui pouvait avoir un demi-mille de longueur. Là ils apportèrent des arbres abattus dans le voisinage, et ils en firent une sorte de barricade en travers de la grand'route, à quinze ])as environ de l'avenue. Lejour commençait à paraître, et la pâle lueur qui venait de l'orient, se mêlant aux derniers rayons de la lune, éclairait assez distinctement les objets. Le bruit sourd d'une voiture à quatre chevaux, escortée par six cavaliers, cjui roulait dans l'avenue , se fit alors entendre. Les montagnards écoutèrent attentivement. La voiture contenait Jobson et ses malheureux prisonniers; l'escorte était composée de Rashieigh et de plusieurs officiers de police à cheval. A peine eûmes-nous passé In grille de l'avenue, qu'elle fut fermée derrière la cavalcade par un montagnard aposté. Tout aussitôt la marche de la voiture fut arrêtée par les bestiaux au milieu der-quels il lui fallait passer, et par la barricade. Deux des hommes de l'escorte mirent pied à terre pour débarrasser le chemin des arbres qui l'obstruaieut et qui paraissaient y avoir été laissés accidentellement; les autres se mirent en devoir de fouetter les liœufs pour les éloigner de la roule. — Qui o.se frapper nos bêtes? dit une voix forte; feu sur lo drôle, Angus!... Rashieigh .s'écria au même instant: — C'est un coup monté! et il blessa d'un coup de pistolet l'homme qui avait parlé. — Claymore! aux épées! reprit le chef des montagnards , et le combat s'engagea sur-le-champ.
Surpris par cette attaque soudaine, les officiersde justi e, qui généralement ne sont pas pourvus d'une grande inlrépidilé, firent une pitoyable défense eu égard à leur nombre, Quelques-uns voulurent retourner au châleau , mais un coup de feu parti de derrière la grille leur prouva «jue la retraite était fermée, et ils se dispersèrent dans toutes les directions Rashieigh était descendu de cheval, et soutenait corns à corps un combat désespéré contre le chef des montagnards. Du haut d'un:' pirtière de la voiture, je les suivais des ytHix. Enfin Rashieigh tomba. — Demandez-vous meici jiour 1 amcuir de Dieu, du roi Jacques et de notre aniieiine amilie? ilit une voix que je reconnus Ires-liien. —Non. jamais ! répoinlil Raslileigh avec fermeté.— Eh bien, naître, meurs donc au sc'in même de la trahi.son ! dit Mac-Grcaor ; ut il lui plongea son épée dans le corp«
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES
Le moment d'après, il était à la portière de la voiture ; li donna la main à miss Vernon, aida son père et moi à en sortir, et, en arrachant Jobson, il le précipita sons les roues. — M. Oshaldistone , rae dit-il tout bas, vous n"avez rien à craindre, vous, mais il faut que je songe aux personnes qui sont en danger. Tranquillisez-vous sur le sort de vos amis. Adieu! N'oubliez pas Mac-Gregor.
Il donna un coup de sifflet, et sa troupe se rassembla autour de lui ; bientôt je les vis s'enfoncer tous dans la forêt. Diana et sir Frédéric marchant au milieu de la troupe. Le cocher et le postillon s'étaient enfuis au premier coup de pistolet, abandonnant leurs chevaux dans la bagarre; mais ces animaux, arrêtés par la barricade, étaient restés parfaitement tranquilles, fort heureusement pour Jobson, qui au moindre mouvement de la voiture, eiit été écrasé sous les roues. Mon premier soin fut d'aller à son secours ; car le drôle était tellement terrifié, qu'il lui eût été impossible de se relever sans aide. Je lui recommandai de bien considérer que je n'avais eu aucune part à la délivrance des prisonniers, que je n'en profitais même pas pour m'échapper, et je lui conseillai d'aller au château appeler quelques-uns des gens qu'il y avait laissés, pour nous aider à secourir les blessés. Mais l'effroi avait tellement paralysé toutes ses facultés, qui lui était impossible de faire un mouvement. Je résolus donc de faire moi-même cette démarche. A quelques pas de là, je trébuchai contre quelque chose que je pris pour un cadavre ou pour un blessé : ce n'était pourtant qu'André Fairservice, aussi dispos, aussi bien portant qu'il eût jamais été de sa vie : il avait jugé à propos de prendre cette posture pour éviter les balles et les lames desabniqui, un moment auparavant, sifflaient de divers côtés. Je fus si aise de le trouver en ce moment, que je ne pensai même pas à lui demander par quel hasard il avait été amené en cet endroit, et je lui ordonnai de m'aider sur le champ.
Rasiileigh fut le premierdont je m'occupai. En approchant de lui, je l'entendis pousser un gémissement que la rage sans doute, plutôt que la douleur, lui avait arraché, et 11 ferma les yeux comme s'il eut résolu de ne pas prononcer une parole. Nous le transportâmes dans la voiture, et rendîmes le même service à un autre homme de l'escorte étendu blessé sur le champ de bataille. Je fis comprendre à Jobson, non sans peine, qu'il fallait qu'il montât aussi dans la Voiture pour soutenir Rashleigh pendant la route. Il obéit, mais comme s'il n'eût conçu qu'à moitié ce que je venais de lui dire. André et moi, après avoir ouvert la porte de l'avenue et fait tourner les chevaux, nous reconduisîmes lentement la voiture jusqu'à Osbaldistone HhII. Déjà quelques-uns des fuyards y étaient arrivés par différents detours, et avaient répandu l'alarme en annonçant que sir Rashleigh, le procureur Jobson et toute l'escorte, excepté eux, avaient été taillés en pièces par un régiment de féroces montagnards. Aussi, quand nous y arrivâmes, entendîmes-nous un bourdonnement semblable à celui des abeilles alarmées qui se préparent à défendre leur demeure. M. Jobson, qui commençait à reprendre ses sens, trouva pourtantassez de voix pour se faire reconnaître. Il était d'autant plus empre.ssé de sortir de U voiture, qu'un de ses compagnons, l'officier de police venait, à son inexprimable terreur, d'expirer à ses côtés en poussant un gémissement épouvantable. Sir Rashleigh Osbaldistone vivait encore, mais la blessure qu'il avait reçue était si terrible, qu'à proprement parler le fond de la voiture était rempli de son sang, et que la trace en fut marquée depuis le péristyle jusqu'à la salle à manger où on le plaça sur une chaise. Là quelquesuns s'efforçaient d'arrêter le sang avec des bandages; les antres criaient qu'ail fallait appeler un chirurgien , cl personne ne s'empressait de l'aller chercher. — Ne me tourmentez pas, dit le blessé : tout secours est inutile. Je suis un homme mort... Il se redressa sur sa chaise, quoique la pâleur et la moiteur de l'agonie fussent déjà répandues sur sa figure, et avec une fermeté qui semblait au-dessus de ses forces : Cousin Francis, me dit-il, aiiprochez-vous .. Je m'approchai. Je veux seulement vous dire que les angoisses de la mort ne changent rien à mes sentiments pour vous. Je vous hais. . poursuivit-il avec une expression de rage qui donnait un afl'reux éclat à ses yeux prêts à se fermer pour jamais; même en ce moment, où tout nron sang s'écoule et où je vais expirer devant vous, je vous haisavLC la même violence que si, vous ayant terrassé, je tenais le pied sur votre poitrine. — Je ne vous ai donné aucun sujetde me tant haïr, monsieur, et je désirerais vous voir prendre en ce moment une autre disposition d'esprit. — 'Vous ne m'avez pas donné sujet de vous hai'r, vous que sans cesse j'ai trouvé sur mon clieraii! vous qui avez détruit toutes mes espérances, en amour, en fortune, en puissance! J'étais né pour faire rhonneurde la maison de mou père, et, grâce à vous, j'en suis devenu l'opprobre ! Mon patrimoine est maintenant le vôtre ; jouissez-en, et puisse la malédiction d'un mourant s'y attachera jamais !
Un moment après avoir proféré celle afl'reuse imprécation, il s'af-
faissa sur lui-même; puis ses yeux devinrent fixes, ses membres se roidirent, mais l'expression convulsive d'une haine mortelle survécut à son dernier soupir. Je ne m'arrêterai pas plus longtemps sur cet horrible tableau, et me bornerai à dire que la mort de Rashleigh assura mes droits à la succession de mon oncle. Jobson lui-même fut obligé de convenir que la ridicule accusation de haute trahison avait été portée cnntrc moi sur un affidavit (attestation sous sermeiil) créé par lui, Jobson, dans le seul but de favoriser les vues de Rashleigh en m'éloignanl d'Osbaldislone-Hall. Ce misérable fut privé de son emploi, et il mourut dans la pauvreté et le mépris.
Après avoir mis mes affaires en ordre, je retournai à Londres, heureux de quitter un séjour qui me rappelait tant et de si pénibles souvenirs. J'étais extrêmement inquiet du sort de Diana et de son père. Un Français qui vint à Londres pour des affaires de commerce m'apporta une lettre de miss Vernon qui me tranquillisa beaucoup en m'apprenant qu'ils étaient en sûreté. Ce n'était pas un pur effet du hasard qui nous avait amené si à propos Mac-Gregor et sa troupe. Ceux des nobles écossais qui avaient pris part à l'insurrection désiraient vivement favoriser la fuite de sir Fiédéric Vernon; el cela parce qu'en qualité d'agent de confiance des Stuarts, il avait entre les mains des papiers qui pouvaient compromettre la moitié des grandes familles du pays. Rob-Roy, de la sagacité et du courage duquel on avait eu si souvent des preuves, fut choisi pour l'aider dans sa fuite, et le rendez-vous assigné à Osbaldislone-Hall. Vous avez vu comment ce plan faillit être déconcerté par le malheureux Rashleigh; néanmoins il réussit, car lorsque sir Frédéric et sa fille furent remis en liberté, ils Iroiivèrent des chevaux préparés pour eux, et, grâce à la connaissance parfaite que Mac-Gregor avait du pays, ils arrivèrent à la côte occidentale, d'où ils s'embarquèrent sans accident pour la France. Le Français qui m'avait apporté cette lettre m'apprit en même temps que sir Frédéric Vernon était atteint d'une maladie de langueur, suite des fatigues et des privations de tout genre qu'il avait dernièrement éprouvées : on désespérait même de sa vie, qui pouvait tout au plus se prolonger encore quelques mois. Sa fille était dans un couvent, et l'on disait que, tout en désirant qu'elle y piît le voile, son père l'avait cepeiidaut laissée entièrement maîtresse de ses volontés. Ces nouvelles me décidèrent à découvrir franchement à mon père les sentiments et les désirs de mon cœur; il parut d'abord un peu effrayé de l'Idée de me voir épouser une catholique romaine; mais il desirait vivement me voir établi, et il sentait qu'en m'adonnant tout entier aux affaires du commerce, comme je l'avais fait depuis quelque temps, je lui avais sacrifié mes propres inclinations. Après avoir hésite un peu, après m'avoir adressé des questions auxquelles je répondis d'une manière qui parut le satisfaire, il finit par me dire ; — Je n'aurais jamais pensé que mon fils dût devenir seigneur d'Osbaldistone-Hall , bien moins encore qu il allât chercher nue femme dans un couvent de France : mais une fille aussi soumise ne peut être qu'une épouse dévouée. Vous vous êtes occupé du commerce pour vous conformer à mes goûts, Franck; il est bien juste que vous suiviez le vôtre en vous mariant.
Je n'ai pas besoin de vous dire,Tresham, avec quel empressement je partis pour la France, et de quelle manière mes vœux furent accueillis; vous savez aussi combien d'années de bonheur je dus à Diana, et comment je l'ai pleurée; mais ce que vous ne savez pas, ce que vous ne pouvez savoir, c'est à quel point elle méritait les regrets de son époux.
Il ne ine reste plus d'aventures à vous raconter: je n'ai plus même rien à vous apprendre, [luisque les derniers événements de ma vie sont si bien connus de celui qui a partagé avec tout l'intéièt de la plus tendre amitié les peines et les plaisirs dont elle a été semée. J'ai voyagé plusieurs fois en Ecosse, mais je n'ai jamais revu l'intrépide montagnard qui a eu tant d'influence sur la premiere partie de ma destinée. J'ai appris que, malgré ses nombreux ennemis, il continuait à se maintenir au milieu des montagnes du Loch-Lomond, que le gouvernement fermait les yeux en quelque sorte sur la iiianière dont il s'est érigé en protecteur du Lennox, et qu'il continuait de lever le black-mail, avec autant de régularité qu'un propriétaire exige le paiement de ses revenus. On aurait cru que ses jours devaient nécessalreuient se terminer d'une manière violente; toutefois il mourut paisiblement dans un âge avancé, vers 1 année 1733. Son souvenir s'est conservé dans le pays, comme celui de Rubiu-Hood, en Angleterre ; il fut la terreur du riche, l'ami du pauvre, et ses qualités de cœur et d'espritauraient lait, si le destin l'eût permis, l'ornement d une profession honorable et régulière.
André Fairservice disait dans sa vieillesse : «Il y a des choses trop mauvaises pour les louer, trop bonnes pour les blâmer, et de ce nombre est Rob-Rov. »