CHAPITRE XL
Aprè.s les premiers compliments , Fergus dit à sa sœur : — Ma chère Flora, avant de vous quitter pour me conformer encore aux coutumes barbares de nos ancèlres, je dois vous dire que le capitaine Waverley est idolâtre de la muse celtique, par la raison peutèlre qu'il ne comprend pas un mot de son langage. Je lui ai dit que vous aviez traduit avec perfection en anglais les chefs-d'œuvre de la poésie liighlandaise, et que Mac Murrough admirait votre version de ses propres chansons, peut-èlre sans la comprendre beaucoup mieux lui-même que le capitaine Waverley n'entendrait l'original. Voulez-vous avoir la bonté de lire ou de réciter à notre hôte , en langue anglaise, la série extraordinaire de noms propres que Mae Murrough a rassemblée dans léchant gaélique qu'il nous a fait entendre ? Je gagerais ma vie contre une plume de gelinotte, que vous avez fait une traduction de ces morceaux généalogiques; carjesais que le barde vous demande des avis, et que vous connaissez ses chansons longtemps avant qu'il nous les chante dans la salle du festin; — Comment pouvez parler ainsi, Fergus? Vous savez combien ces vers sont dépourvus d'intérêt pour un étranger, pour un Anglais, en supposant même que j'eusse pu les traduire, comme vous le pen.sez. — Vous vous trompez, ma chère sœur; ces vers intéresseront autant le capitaine qu'ils m'intéressent moi-même, .aujourd'hui vos compositions [je persiste à dire que vous participez aux travaux du barde) m'ont coulé ma dernière coupe d'argent, et je suppose qu'elles m»- coûteront quelque chose de plus quand je tiendrai cour pléiiière, si la muse descend sur Mac Murrough; car vous connaisse/ notre proverbe; « Quand la main du chef cesse de donner, le génie du barde ne tarde point à se glacer. » Au fait, je désirerais qu'il en fût ainsi. Aujourd'hui trois choses sont inutiles à un Highiandais, son épee qu'il ne doit plus tirer , un barde pour chanter des actions qu'il n'ose plus imiter, et une large bourse de peau de chèvre, quand il n'a [las un louis d'or à y mettre. — Eh îiien, mon frère ! puisque vous trahissez mes secrets, ne vous attendez point à ce que je garde les vôtres. Je vous assure, capitaine Waverley, que Fergus est trop lier pour changer sa claymore contre un bâton de maréchal ; qu'à ses yeux .Mac Murrough est préférai.le à Homère, et qu'il ne donnerait pas sa bourse de -peau de chèvre pour tous les louis d'or qu'elle peut contenir. — Très-bien , Flora; coup pour coup. .Maintenant causez entre vous de bardes et de poésie, non de bourses et de claymores; quant à moi, je vais faire les derniers honneurs du banquet aux sénateurs de la tribu <rivor.
Eu ilisanl ces mots, il se retira. La conversation continua entre Flora elWdTerley ; car deux jeunes femmes , élégamment vêtues, cl qui semblaient être à la fois les compagnes et les suivantes de notre hi roïne, n'y prenaient aucune part. Elles étaient jolies l'une el l'autre; mais leur présence relevait encore ia grâce et la beauté de leur maîtresse. L'entretien suivit le cours que lui avait donné Fergus; el ceque miss Mac-Ivor raconta de la poésie celtique intéressa Waverley et te surprit également. — C'est à repeter et à entendre ces poesies, dit-ele, celebrant -les hauts laits des Iniros, les plaintes de.s amants , et les combats de.s tribus ennemies, que l'on g'autuse principalement en hiver dans les chaumières des High-
lands. Quelques-uns de ces poèmes sont, dit-on, fort amiens , et s'ils sont jamais traduits dans une des langues cultivées de l'ICurope, ils produiront certainement une sensation profonde. D'autres sont plus modernes; ils ont été composés par ces bardes que les chieftains les plus illustres et les plus puissants gardent encore auprès d'eux, comme poètes et historiens de leurs tribus. Ces derniers tnorceaux possèdent différents degrés de mérite, dont une partie .s'évapore dans la traduction, ou est perdue pour ceux dont les sentiments ne sympathisent pas avec le génie du poète. — Et votre barde, dont les chants semblaient produire aujourd'hui tant d'effet sur les assistants, le comptez-vous au nombre des meilleurs poètes de ces montagnes?— 11 est assez diflieilede répondre à cette question. Sa réputation est grande parmi ses corn patriotes, et il ne m'appartiendrait pas de le déprécier. —En effet, sa chanson, miss Mac- Ivor, a semblé animer tous les guerriers, jeunes et vieux. — Sa chanson n'est guère qu'un catalogue des noms des clans highiandais d'après leurs particularités distinctives, et une exhortation à se
rappeler les actions des ancêtres pour les imiter — Ai-je donc
eu tort de conjecturer, quelque extraordinaire que semble être mon observation, qu'il y a eu dans ce chant quelque allusion me concernant?— Capitaine Waverley, votre heureux discernement nevous a point trompé dans cette occasion. La langue gaélique se prête facilement à l'improvisation ; et un barde manque rarement d'augmenter l'effet d'une chanson préparée, en y jetant quelques stances que peuvent lui suggérer les circonstances au moment où il la fait entendre. — Je donnerais mon meilleur cheval pour connaître ce que le barde highiandais a pu trouver à dire sur un indigne habitant du sud, tel que moi. — Pour le savoir, il ne vous en coûtera pas même un de ses crins. Una, mavourneen! (Elle adressa quelques mots à l'une de ses jeunes suivantes, qui, après avoir salué, sortit de la chambre.) Je viens d'envoyer Una près du barde pour connaître les expressions dont il a fait usage, et alors je vous servirai de drogman.
Una revint au bout de quelques minutes, et répéta à sa maîtresse des vers en langue gaélique. Flora sembla réfléchir un peu, et se tournant ensuite vers Waverley, elle lui dit en rougissant; — 11 m'est impossible, capitaine, de satisfaire votre curiosité, sans m'exposer à être taxée de présomption ^ Si vous voulez m'accorder quelques moments de réflexion, je tâcheraid'ajouter quclquesversdans ce sens à une grossière traduction anglaise que j'ai faite d'une partie de l'original. Les rites delà tableà thé semblent tous accomplis, et la soiree est délicieuse; Una vous montrera le chemin conduisant à une de mes retraites favorites, où je vous rejoindrai, accompagnée de Cathleen.
Una, ayant reçu des instructions dans sa langue natale, lit prendre aïi capitaine un passage different de celui qui l'avait conduit dans l'appartement. De loin il entendit le bruit des cornemuses, et les cris ainsi que les applaudissements des convives, qui faisaient encore retentir la salle du banquet. En sortant par une poterne de la tour, il se trouva bientôt, ainsi que sa compagne, au milieu de la canijiagne. Us descendirent pendant quelque temps l'étroite et sauvage vallée, en suivant le cours du ruisseau. .\ environ un quart de raille du manoir, ce courant d'eau en recevait un autre, et leur jonction formait une petite rivière; le plus considérable des deux avait suivi toute la longueur de la vallée, dont l'étendue ne comportait aucun accident ou élévation de terrain. Mais l'autre ruisseau, qui prenait .sa source au milieu des montagnes à gauche du Stratli, paraissait sortir d'une ouverture étroite et obscure, entre deux rochers. Us offraient aussi un caractère différent. Le plus considérable était tranquille et même lent dans son cours, ses eaux semblaient se replier sur elles-mêmes dans des gouffres profonds, ou sommeiller dans de petits lacs d'un bleu fonce; mais les mouvements de l'autre étaient rapides et furieux; il s'élançait à travers les précipices, hurlant, écumant comme un aliéné échappé de la geôle. Ce fut vers la source de ce dernier ruisseau que Waverley, comme un chevalier de roman, fut conduit par la belle demoiselle des llighlamls, son guide silencieux. Un petit sentier qui avait été réparé dans qiielquis endroits pour ouvrir à Flora un passage commode, le conduisit vers un payjage d'une nature tout opposée à celui qu'il venait de quitter. Autour du château , tout était froid , nu, désolé el même barbare , mais cet étroit vallon , à une si petite distance, semblait conduire vers une terre magique et idéale. Les rocs y prenaient mille formes variées. Dans un endroit, un rocher d'une grosseur extraordinaire présentait sa masse gigantesque, comme pour empêcher qu'on pénétrât plus avant; (t ce fut seulement arrive à sa base, que Waverley aperçut le circuit du sentier autour de ce formidable obstacle. Dans un autre endroit, les rocs, projetés des deux côtés de la gorge, se trouvaient si rapprochés, que deux pins couchés en travers, et garnis de gazon , formaient un pont rustique à la hauteur d'au moins cent ciiiquanti; pieds. On n'y apercevait point d'appuis, et sa largeur n'excédait pas une derai-toise. En conleiiiplanl cette ligue noire en travers du petit espaci! non intercepte par la projection des rochers, ce fut avec une sensation d'hoi leur (pie Waverley vit paraître Flora qui , semblable à une créature aeneunu, posait le pied sur cette cou-
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES
struclion trorahlanle. Flora , ayant aperçu le capitaine au-dessous d'elle, s'arrèla, et d'un air gracieux elle agita son mouchoir en forme de signal Tel était le vertige que causait à Edouard le péril auquel la vie de la jeune lady lui parut exposée, qu'il n'eut pas la force de répondre à son salut. Il ne respira librement que quand il eut vu la belle apparition quitter le poste dangereux où elle s'était arrêtée d'un air si inditferent , et disparaître de l'autre côté du ruisseau. Waverley se remit, et passa sous le pont dont la vue lui avait causé tant de terreur. Plus loin, le sentier montait rapidement depuis le bord du ruisseau , et le vallon s'élargissait au point de former un agreste amphithéâtre; ou y voyait quelques bouleaux, de jeunes chênes, des noisetiers et des ifsépars çà et là. Les rochers s'éloignaient, on n'apercevait plus à travers les bois que leurs crêtes grises et rugueuses. On voyait un peu plus haut des pics et des monts, les uns stériles et nus, les autres boisés; ceuxci arrondis et couverts de bruyères, ceux-là fendus et inégaux. ^Vaverley, en suivant le .sentier, perdit bienkU de vue le ruisseau , et après un léger détour, il se trouva soudain en face d'une cascade romantique, moins remarquable toutefois par sa hauteur et la masse de ses eaux que par le site agreste qui l'entourait. La chute avait à peu prés vingt pieds; les eaux étaient reçues dans un immense bassin formé par la nature; elles étaient d'une limpidité telle, que dans les endroits que ne couvraient point les bulles formées par la chute, l'œil pouvait apercevoir les cailloux malgré la profondeur de ce réservoir.. L'eau , s'ouvrant un passage à l'un des bords, serpentait sur une terre assez unie, après quoi elle formait une seconde chute, et celte fois c'était pour se précipiter dans un abîme; se frayant ensuite un nouveau chemin à travers les noirs roehers que son cours avait polis, elle errait en murmurant dans le vallon , et formait la rivière que NVaverley venait de remonter. Les bords de ce bassin vraiment romantique répondaient à la beauté de ses ondes; il y avait dans leur aspect quelque chose de triste, de sévère et même de majestueux. Des bancs de mousse et de gazon avaient été placés de distance en distance entre les rochers; ces bancs étaient ombragés par des arbrisseaux , dont quelques-uns avaient été plantés sous la direction de Flora, mais avec une économie telle qu'ils ajoutaient à la grâce du payage sans rien lui ôter de son aspect primitif et sauvage.
Ce fut là que Waverley trouva Flora : les regards fixés sur la cascade, elle lui apparut comme une de ces jeunes beautés qui embellissent les paysages du Poussin. A quelques pas derrière elle, était Calhleen , tenant une petite harpe écossaise; le jeu de cet instrument avait été enseigné à Flora par Rory Dali, un des derniers bardes de l'ouest. Le soleil, dont on n'apercevait plus que les derniers rayons, répandait une teinte riche et variée sur tous les objets d'alentour; il semblait ajouter encore à l'expression surhumaine des yeux noirs de Flora; son teint paraissait encore plus frais et plus pur, sa taille plus imposante et |>lus gracieuse. Edouard pensa que, même au milieu de ses rêves les plus fantastiques, jamais une figure aussi ravissante ne s'était offerte à ses regards. La beauté sauvage de la solitude produisait sur lui un effet magique, et ajoutait encore au sentiment de plaisir et de crainte avec lequel il s'approcha d'elle , comme d'une belle enchanteresse de Boiardo ou de l'Ariûste , qui d'un signe magique paraissait avoir créé un Eden dans le désert. Flora, comme toute femme à qui la nature a donné la beauté en partage, connaissait le pouvoir de ses charmes et en observait avec plaisir les elTets; car elle ne pouvait .se méprendre à cet égard en voyant le trouble respectueux du jeune militaire. Mais elle avait trop de discernement pour no pas attribuer à la sublimité de la scène et à d'autres circonstances accidentrlles, une partie de la vive et puissante émotion qui semblait le dominer; elle ne connaissait point d'ailleurs le caractère du capitaine et l'extrême vivacité de son imagination : aussi considéraitelle son hommage comme le tribut passager qu'une femme d'une beauté même ordinaire pouvait attendre dans une pareille situalion. Elle s'éloigna lentement de la cascade pour que le bruit de sa chute pût accompagner plutôt qu'interrompre les sons de sa voix et de son instrument , et sasseyant sur un fragment de rocher moussu, elle prit la harpe des mains de Cathleen. — Je vous ai donné la peine de venir jusqu'ici , capitaine Waverley, dit-elle, espérant que le paysage vous offrirait de l'intérêt, et que des chants higlilandais perdraient moins dans mon imparfaite traduction si je vous les préseutais accompagnés de tous ces accidents sauvages appropriés à leur nature. Pour parler le langage poétique du pays, c'e'it au milieu des collines secrète^ et solitaires que la muse celtique a fixé son séjour; elle veut marier sa voix au murmure du ruisseau de la montagne; celui qui l'invoque doit préférer le roch'jr nu à la vallée fertile , et la solitude du désert aux fêtes splendides des palais.
A cette voix harmonieuse et passionnée sortant d'une bouche divine, ne devait-on pas reconnaître la muse elle-même?... Quoique cette pensée se présentât à l'esprit d'Edouard, il n'eut pas le courage de l'exprimer : les sensations délicieuses des premiers son-: que Flora tira de la harpe furent mêlées d'un sentiment pépib)%. Pour toutes les richesses de l'univers, il n'eût pas quitté la
place qu'il occupait près d'elle; cependant il soupirait presque après la solitude : il eût voulu savourer à loisir les div(Tses émotions qui l'agitaient. Flora reinplai^a le récitatif monotone et mesuré du barde par un air noble et ponifieux, un ancien chant de combat. Après quelques accords interrompus, elle fit entendre un jirclude sauvage, dans un mode bizarre, en harmonie avec le bruit éloigne île. la cascade et le doux frémissement de la brise du soir se jouant dan» les feuilles du tremble. Les vers qui suivent, chantes et accompagnés par elle, ne justilieronl guère, nous le craiguons, l'impression qu'ils excitèrent dans l'âme de Waverley :
La brume est sur les monts, la nuit dans la vall(5e : Bnune et nuit cependant moins noires que ton sort, 0 Celte ! où donc a fui ta gloire inconsolée ? Tous tes fils sont vivants, mais ton honneur est mort
Le dirk , jadis sanglant, n'est rouge que de rouille ; Aux murs les boucliers se suspendent pouilreu.v. J'entends un coup de feu... Uapporlez la dépouille... Quoi! c'est la peau du daim ou du lièvre peureux.
Honte à vous qui chantez la gloire de vos pères! De la hai'pe celtique étouffez les accords; Bardes , vous feriez croire aux hordes étrangères Que nous ne dormons pas tous du sommeil des morts
Nous nous réveillerons; mais
Elle chantait ainsi; tout-à-coup un énorme lévrier, paraissant dans le vallon, accourut auprès d'elle et l'intiMTOmpit par ses caresses importunes. Un sifflet s'étaut fait entendre au loin, l'animal se retourna et descendit de nouveau le sentier avec la rapidité d'une flèche. — Ce lévrier est le fidèle compagnon de Fergus, capitaine Waverley, dit Flora en s'anêtanl: il n'aime pas la poésie, à moins qu'elle ne respire la gaîté ; il vient assez à temps pour mettre fin au long catalogue de nos tribus ; j'allais vous parler des Maç- Keppoch, Mac-Kinteil, Mac-Gorryarrick , etc., ce coup de sifflet vous épargne le reste; car c est le signal h.ibituelde mon frère. Edouard témoigna le regret que lui faisait éprouver cette interruption. — Oh! ce que vous perdez se réduit à fort peu de chose ! Dans les vers qui suivent, le barde se croit obligé d'adresser trois longues stances à Vich-lan-Vohr; il énumère toutes ses grandes qualités, et n'oublie point de louer sa bienveillance et sa générosité pour le barde de la tribu. Vous eussiez en outre entendu l'apostrophe adressée au fils de l'étranger, au jeune homme aux blonds cheveux, qui habite le pays où le gazon est toujours vert; des stances en l'honneur du cavalier monté sur un coursier au riche harnais, noir comme l'aile du corbeau, hennissant comme avant le combat. D'autres vers rappelaient avec douceur au vaillant cavalier que ses ancêtres s'étaient rendus célèbres par leur loyauté politique ainsi que par leur courage. 'Voilà tout ce que vous avez perdu ; mais , puisque votre curiosité n'est pas satisfaite, d'après le son éloigné du sifflet de mon frère, je vois que j'aurai le temps de chanter les stances finales avant qu'il n'arrive et ne se mette à rire de ma traduction :
Ils se sont réveillés... Ecoutez! les bruyères Répètent les accents du cor et du clairon. Où vont-ils? — Au banquet? — Non! aux fêtes guerrières Où les chants sont des cris et l'orchestre un canou.
Ils se sont réveillés, pour imiter leurs pères , Pour combattre , pour vaincre et punir l'étranger. Ou , s'ils trouvaient encor les destins trop contraires , Pour laisser à leurs fils des trépas à venger.
Comme Flora terminait celte dernière strophe, Fergus se présenta devant eux. — Je savais que je vous trouverais ici, même sans le secours de mon ami Bran. Un goût simple et prosaïque comme le mien préférerait un jet d'eau de Versailles à cette cascade aven tous ses accompagnements de rocs et de chocs; mais ceci est le Parnasse de Flora, capitaine Waverley. et cette fontaine est son Helicon. Ce serait au grand profil de mi cave si elle pouvait convaincre son collaborateur, Mac Marrough, du prix de cette onde inspiratrice : il vient à linstanl de boire une pinte d'usquebaugh pour corriger, dit-il, la fraîcheur du viu de Bordeaux. Laissez-m.oi essayer de la vertu de cette fontaine.
Sur ce, il bût un peu d'eau dans le creux de sa main , et commença aussitôt d'un air théâtral:
— Salut, 6 dame du désert, Qui du Celte aimes la lyre.
Toi dont l'œil au jour s'est ouvert Loin de la source qui m'inspire.
Mais la poésie anglaise ne réussira jamais sous l'influence d'un Helicon des Highlands... Alors, il entonna cette vieille chanson française.
WAVKRLEY.
Vous qui buvez à tasse pleine A cette charmanic fontaine Où de sales et l:iids troupeaux Viennent troubler l'eau du rivage Suivis de nymphes de village Qui les escortent sans sabots....
x'rève , cher Fergus! épargnez-nous ces personnages plus ennuyeux et plus stupides que toute l'Arcadie. Pour Tainour du ciel, n'allez pas nous chercher Corydon et Lindor! — Eh bien, si vous n'aimez pas la houlette et le chalumeau, nous ferons entendre pour vous des chants héroïques. — Cher Fergus, vous avez puisé des inspirations dans la coupe de Mac Murrough philôt que dans la mienne. — Je m'en défends, ma belle demoiselle, quoique je proteste qu'à choisir entre les deux, la moins froide me conviendrait le mieux. Quel est celui de vos romanciers italiens qui dit :
lo d'Elicona niente Mi euro, in fe di dio ; che'l bere d'acque ( Bea chi ber no vuol ) sempre mi spiacque ?
Mais, capitaine Waverley, si vous préférez le gaélique, voici la petite Cathlei'ii qui vous chantera quelque chose. Allons, Cathleen, astorei (ma chère ), commencez ; pas d'excuse.
Cathleen chanta d'un ton fort animé une petite chanson gaélique, élégie burlesque d'un paysan sur la perte de sa vache, et l'accent comique de la chanteuse fit rire Waverley plus d'une fois, quoiqu'il n'en comprît pas le langage. — Admirable, Cathleen ! s'écria le chef: il faut que je vous trouve bientôt un joli mari parmi les hommes du clan.
Cathleen rit, rougit, et alla se réfugier derrière sa compagne. Pendant qu'ils retournaient au château, le chef engagea vivement Waverley à rester une semaine ou deux, afin de voir une grande partie de chasse à laquelle devaient se joindre plusieurs gentilshommes des montagnes. Le cœur d'Edouard était déjà trop pris pour lui permettre de refuser une invitation aussi agréahle. On convint donc qu'il écrirait au baron de Biadwardine, pour lui annoncer son intention de rester une quinzaine à Glennaqiioich, et lui demander les lettres qui pourraient être arrivées à son adresse. Ceci lit tomber la conversation sur le baron, que Fergus loua beaucoup comme gentilhomme et comme militaire. Flora s'étendit davantage sur la valeur morale du châtelain ; elle voyait en lui le modèle des vieux chevaliers écossais, ayant toutes leurs vertus et toute leur originalité. — C'est un caractère, capitaine Waverley, qui s'efface de plus en plus ; car ce qu'il avait de meilleur était un véritable respect de soi-même. Mais, maintenant, les gentilshommes qui ne font point leur cour au gouvernement existant, sont négligés, hors la loi et beaucoup se conduisent en conséquence; vous avez vu le gerrne de ceci à Tully- Veolan : ils adoptent des habitudes et des compagnons qui ne leur conviennent ni par la naissance ni par l'éducation. L'impitoyable esprit de parti se plait à dégrader ses victimes. Mais espérons qu'un plus lieau temps approche, où un gentilhomme écossais .sera lettré sans la pédanterie de notre ami le baron, chasseur sans l^s manières grossières de M. Falconer, et cultivateur judicieux de sa propriété sans devenir un bouvillon à deux jambes comme Killancureit.
Ce fut ainsi que Flora prophétisa une révolution, que le temps a réalisée en effet , mais d'une manière tout autre qu'elle ne l'avait pensé. On cita ensuite l'aimable Uo.sc, avec les plus vifs éloges de sa personne, de ses manières et de son esprit. — Un honnête homme, dit Flora, saura trouver un inestimable trésor dans l'afFectlon de Rose Bradwardine. Elle place le bonheur de son âme ilans ruccoraplisseinerii de ces vertus paisibles dont le foyer domestique est le centre. Son époux sera pour elle ce que son père est maintenant, l'objet de tous ses soins, de sa sollicitude et de son alfection. Elle ne verra rien que par lui et avec lui. Si c'est un homme de bon sens et de mérite, elle sympathisera avec ses chagrins, le distraira de ses fatigues, et partagera ses plaisirs. Si elle descendait à un époux négligi-nt et gro.ssier, elle céderait cgalenienl : sa frêle vie ne rcsi.»tcrail pas longtemps à la dureté. Helas ! combien est grande la chance que tel soit le sort de ma pauvre amie ! Que ne suis-je reine dans ce moment, je commanderais au plus digne jeune homme de mon royaume d'accepter le bonheur avec la main de Rose Bradwardine ! — Eh! commandez donc à Rose d'accepter la mienne en attendant, dit Fergus en riant.
Je ne sais par quel caprice ce souhait, simple plaisanterie, contraria les sentiments d Edouard, malgré son inclination naissante pour Flora et son inditl'erence pour miss Bradwardim;. C'est un point inexplicable de la nature iiutiiaine, et nous nous dispenserons de l'examiner. — La votre, mon frère? reprit Flora en le ' regardant fixement. Non, vou^ avez une autre épou-U'; les dangers d'une pareille poursuite Ijriseraicnt le cœur de la pauvre Rose.
Tout en discourant ainsi, ils atteignirent le château, et Waverley eut bientôt preparL m:s dr|iii lies jiour Tully-Vcolan. Commeil savait que le baron était pointilleux dans de pareilles affaires, il voulut imivic^ ^ 4UQ ifiiiet uQ cachet à ses armes, luaiâ il ne le trouva
plus à la chaîne de sa montre, et crut l'avoir laissé à Tully-Veolan Il en annonça la perte, et emprunta le cachet de Fergus. — Assurément, dit miss Mac-lvor, Donald Bean Lean n'aurait pas... — J'engagerais ma vie pour lui dans cette circonstance, reprit son fiere ; d'ailleurs, en pareil cas, jamais il n'aurait laissé la montre en arrière. — Après tout, Fergus, dit Flora, je suis étonnée que vous favorisiez cet homme.— Que je le favorise? Cette bonne I sœur vous persuaderait, capitaine Waverley, que je prends une portion du butin. Oh ! il est certain que si je ne trouve moyeu de jeter un charme sur la langue de Flora, le général Blàkenry enverra de Stirling une escauade avec un sergent (il prononça ces mots avec une ironie hautaine et emphatique) pour saisir le nommé Vich-Jan-Vohr, dans son propre castel. — Allons, Ferons notre hôte ne doit-il point comprendre que tout ceci est folie et affectation ? Vous avez assez d'hommes pour vous servir sans enrôler des bandits, et votre propre honneur est au-dessus de toute tache. Pourquoi ne chassez-vous pas ce Donald Bean Lean que je hais plus pour sa duplicité et sa flatterie, que même pour ses rapines hors de vos domaines? Nulle cause ne pourrait me faire souffrir un pareil bandit. — Nulle cause, Flora? dit le chef d'un air significatif. — Nulle cause, Fergus! pas même celle que j'ai le plus à cœur. Epargnez-lui le fatal auspice de soutiens aussi dangereux ! — Oh ! mais, ma sœur, reprit gaiement le chieftain vous n'avez pas égard à mon respect pour les grandes passions' Evan Dhu Maccombich est amoureux de la fille de Donald, Alice; et vous pensez bien que je ne troublerai pas ses amours. Tous les clans crieraient honte sur moi. Vous savez qu'un de leurs sa<'es proverbes est celui-ci: un paient est une partie du corps "de l'homme, mais un frère de lait est une partie de son cœur. — Fergus, il n'y a point à disputer avec vous, mais je désire que tout ceci se termine bien ! — C'est jirier dévotement, ma chère et prophétique sœur, et c'est ie meilleur moyen de mettre fin à une discussion pénible. Mais n'entendez-vous pas les cornemuses, capitaine Waverley? peut-être aimerez- vous mieux danser avec cet accompagnement dans la salle, que d'en être étourdi par leur harmonie sans prendre part à ce joyeux exercice.
Waverley prit la main de Flora. La danse, les chants et les jeux terminèrent la fête du château deVich-Jan-Vohr. Edonard se retira enfin, l'espritagité d'une variété de. sentiments nouveaux et confus, qui interrompirent son repos pendant quelque temps. L'état d'esprit oii il se trouvait n'est pas sans agrément : l'iinaginatiou s'empare du gouvernail : l'àrae glisse paisiblement sur le torrent rapide et turbulentdes réflexious plutôt que de s'exercera les combattre. Enfin, à une heure avancée , Waverley s'endormit, et rêva, de Flora Mac-lvor.