‹ WaverleyChapitre 14 sur 231 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Diverses causes retardèrent pendant trois semaines la chasse solennelle. Waverley passa ce temps dans une satisfaction parfaite à Glennaquoich; car l'impression que Flora avait faite sur son âme à la première entrevue devenait chaque jour plus vive. Cette jeune lady avait précisément le caractère propre à charmer une imagination romanesque. Ses manières, son langage, ses talents poétiques et musicaux ajoutaient une influence variée à ses charmes personnels. Même dans ses heures de gaieté, elle s'élevait, par l'originalité de son esprit, au-dessus dos filles ordinaires d'Eve, et ne .semblait s'abaisser que pour un instant à ces sujets d'amusement et de galanterie pour lesquels seuls les autres semblent vivre. Dans la société de cette enchanteresse (tandis que la chasse employait les matinées, la musique et la danse, les heures de la soirée), Waverley se trouvait de plus en plus charmé de son hôte, de plus en plus épris de sa séduisante sœur. Enfin arriva l'époque fixée pour la grande chasse : Waverley et le chef se dirigèrent vers le lieu du rendezvous, à une journée de dislance au nord de Glennaquoich. Fergus était accompagné d'environ trois cents hommes de son clan, bien arméset complètement équipés. Waverley se conforma aux coi'iumes du pays jusqu'à prendre, avec les brogues et le bonnet, lestrews ou pantalon national (il ne pouvait s'habituer au kilt (ou jiupon); il pensait que c'était là le vêtement le plus convenable à l'exercice auquel ii devait se livrer, cl celui qui l'exposait le moins à être remarqué comme étrangler en arrivant au rendez-vous. Ils trouvèrent au lieu assigné plusieurs chefs puissants auxquels Waverley fut présenté suivant le cérémonial : tous l'accueillirent cordialement. Leurs vassaux , sous l'obligation féodale de suivre leurs chieftains ou capitaines dans ces parties, étaient en si grand imnibre 3 u'ils formaient une petite armée. Ces aides actifs se répandirent ans le pays et tracèrent un cercle qui, se re.sserranl graduellement, chassait lc.s.daims en troupeaux vers les taillis où les chefs cl les principaux chasseurs les attendaient. En attendant, ces personnages distingués bivouaquèrent sur la bruyère fleurie, enveloppés dans leurs manteaux , mode de passer une nuit d ete que Wavcrlf ",.i; trouva pas du tout désagréable.

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES

Pendant plusieurs hemes apr^s le lever du soleil, les côtes des nontagnes et les passages gardèrent leur silence et leur solitude Tdinalres. Chefs comme serviteurs s'amusaient à différents passeîmps, dans lesquels les plaisirs de la coupe, selon l'expression d'Osnan, n'étaient pas oublies; d'antres s'étaient retirés à part sur une colline, probablement occupes de discussions politiques et de nou- »elles. Enfin, on entendit le signal qui annonçait l'approche du gibier : des sons éloignés retentissaientde vallon en vallon, à mesure que différents partis de moniagnards, gravissant les rochers , traversant des bouquets de bois, des ruisseaux et des taillis, se rapprochaient les uns des autres, et forçaient le daim étonné et tous (es autres animaux sauvages qui fuyaient devant eux, à se resserrer dans un circuit, plus étroit. De temps à autre le bruit des mousquels était répété par mille échos ; l'aboiement des chiens venait s'ajouter au tumulte qui croissaitde plus en plus;eufin l'avantgarde des daims commença de se montrer, et à mesure que les malheuraux animaux épouvantés se précipitaient deux ou trois ensemble dans le passage en bondissant, les chefs choisissaient judicieusement les plus gras, et signalaient leur dextérité en les abattant avec leur fusil. Fergus se fit remarquer parmi les plus adroits, et Edouard eut le bonheur d'attirer l'attention et les applaudissements des chasseurs. Mais en ce moment le corps principal de l'armée parut à l'entrée du taillis, resserré dans un espace très -étroit et présentant une phalange si imposante, que les andouillers paraissaient au loin, sur le bord du passage escarpé, comme une forêt dépouilléede feuilles. Les daims s'arrclerent enfin désespérés, et les mâles les plus forts vinrent se ranger en avçint , dans une sorte d'ordre de bataille, contemplant d'un air sombre le groupequi leur barrait le passade A ce spectacle, les chasseurs les plus expérimentés augurèrent que la position n'était pas sans danger. Cependant l'œuvre de destruction commençait de tous côtés, chiens et chasseurs se mettaient à l'ouvrage; mousquets et fusils résonnaient de toutes parts; les daims, poussés au désespoir, firent enfin une charge elTrovable sur l'endroit où s'étaient placés les chasseurs les plus distingués : on leur cria en gaélique de se jeter le visage contre terre ; mais Waverley, dont les oreilles anglaises n'avaient pu com|>rendre ect avis, faillit devenir victime de son ignorance. Fergus, apercevant son danger, s'élança précipilammenl et le tira violemment par terre, précisément à l'instant où tout le troupeau fondait sur eux. C'était un torrent auquel rien n'aurait pu résister, et les blessures de la corne de ces animaux étant fort dangereuses, on peut dire que la présence d'esprit du chef sauva réellement la vie à son hôte : il le retint fortement contre terre jusqu'à ce que tout le troupeau eût passé par-dessus leurs corps. Waverley voulut alors se lever, mais il s'aperçut qu'il avait reçu plusieurs fortes contusions, et un examen plus approfondi découvrit qu'il s'était foulé très fortegientla cheville. Cet accident réprima la joie générale. En un instant'on eut construit une cabane, dans laquelle on déposa Edouard sur un lit de fougère; le chirurgien , ou celui qui prenait ce titre, accourut: il paraissait réunir les qualités de médecin et de sorcier; c'était un vieux montagnard ridé et basané, portant une vénérable barbe grise, et ayant pour tout vêtement une robe de tartan qui descendait jusqu'aux genoux, et qui, n'étant pas ouverte par devant, servait tout à la fois de pourpoint et de haut-de-chausses. Il observa beaucoup de cérémonies en s'approchant d'Edouard , et ([uoique notre héros souffrit beaucoup, il ne voulut commencer aucune opération qui aurait pu le soulager avant d'avoir fait trois fois le tour de son lit, marchant de l'est à l'ouest, selon la direction du soleil. Cette cérémonie , qu'on appelait le deasil , paraissait être regardée par le médecin et par les spectateurs comme une opération de la plus haute importance pour la guérison; et Waverley, que la douleur rendait incapable de faire aucune remontrance, et qui dans le fait ne voyait pas de chance d'être écouté, s'y soumit en silence. Des que ce rite superstitieux fut convenablement accompli, le vieil Esculape appliqua une ventouse scarifiée à son malade, en faisant preuve de la plus grande dextérité; puis, tout en marmottant sans cesse quelques paroles gaéliques, il se mit à l'aire bouillir certaines herbes dont il composa un liniment; ensuite il fomenta les parties blessées, ne manquant jamais de murmurer des prières ou des chaimes:.... Waverley nu put le distinguer, son oreille n'ayant pu saisir que les mots Gasper, Melchior, Balthazar, Max, l'rax , Fax, et autre galimatias semblable. La foiuenlation eut un prompt effet, calma la douleur et lit diminuer le gonflement; ce que notre héros attribuait à la vertu des herbes ou à l'efTet de la chaleur, tandis que tous les assistants en firent honneur au charme qui avait accompagné l'opération. On ippnt alors à Edouard que pas une des herbes n'avait été cueillie hors le temps de la pleine lune, et que le médecin avait, tout en les cueillant , récité uniformément un charme que nous ne traduirons pas, vu que la valeur d'un pareil remède consiste dans le son même des mots.

Edouard remarqua non sans surprise que Fergus lui-même, malgré ses connaissances et son éducation , semblait partager les idées «operstitieuses de ses compatriotes, soit qu'il jugeât impolitique d'affecter le scepticisme sur un point d'une croyance générale, soit plus vraisemblablement que, comme Ijeaucoup d'hommes peu refléchis.

il conservât un fonds de superstition inaltérable. Aussi Waverley ne fit-il aucun commentaire sur le traitement ajiplique à son mal, mais il récompensa le docteur des montagnes avec une libéralité qui surpassait ses plus hautes espérances. Celui-ci lui donna tant de bénédictions incohérentes en gaélique et en anglais, que Mac Ivor, un peu scandalisé de l'excès de sa reconnaissance, l'arrêta tout court, en s'écriant : Ceud mile mhalloich ort!... (cent mille malédictions sur vous!) et poussa hors de la cabane ce bienfaiteur de l'humanité souffrante. Quand Waverley fut seul, l'épuisement causé par la douleur et la fatigue (car l'exercice de toute la journée avait été violent, le plongea dans un sommeil profond, mais agité parla fièvre, sommeil qu'il devait principalement à une dose opiacée que lui avait administrée le pharmacopole montagnard.

De bonne heure le lendemain matin, ayant atteint le but principal de leur réunion, la partie étant dérangée par l'accident fâcheux arrivé à Waverley, pour lequel Fergus et ses amis montrèrent beaucoup de sympathie, on se demanda ce qu'on ferait du chasseur malade ; ce point fut bientôt décidé par Mac-Ivor ; il fit préparer une litière de bouleaux et de coudriers, qui fut portée par ses gens avec autant de précaution que de dextérité. Quand Edouard fut sur leurs éfiaules , il ne put s'empêcher d'admirer l'effet romantique proiuit par la levée de ce camp champêtre. Les diverses tribus se rassemblaient chacune au son de leur pibroch et sous la conduite de leur chef patriarcal. Quelques-unes, qci avaient déjà commencé à se retirer, montaient le long de la colline ou descendaient les défilés, tandis que le son de leurs cornemuses mourait dans le lointain ; d'autres ofl'raient encore un tableau plein de vie dans la plaine , formant tous des groupes variés, leurs plumes et leurs manteaux déployés ?'agitant au zéphyr du matin, tandis que leurs armes élincelaient au soleil levant. La plupart des chefs vinrent faire leurs adieux à Waverley et lui exprimer leur vif espoir de le revoir bientôt; mais Fergus abrégea la cérémonie des adieux. Enfin, tous les hommes de son clan étant assemb es, Mdc-lvor commença sa marche, mais non vers le quartier d'où il était venu ; il dit à Edouard que la plus grande partie de ses serviteurs, qui se trouvaient maintenant sur pied, étaient engagés pour une expédition lointaine, et qu'après l'avoir déposé dans la maison d'un gentilhomme, qui lui donnerait tous les soins possibles, il serait obligé lui-même de les accompagner, mais qu'il s'empresserait ensuite de rejoindre son ami. Waverley fut assez surpris que Fergus n'eût pas parlé de cette destination ultérieure lors du départ pour la chasse ; mais sa situation ne permettait pas de faire beaucoup de questions. La plus grande partie des hommes du clan partirent, sous la conduite du vieux Balienkeiroch etd'Evan Dhu Maccombich, qui paraissait au comble de la joie. Quelques-uns restèrent pour escorter le chef, qui se mit en marché à côté de la litière d Edouard et lui montra les attentions les plus soutenues. Vers midi, après un voyage que le mode de transport, la douleur des meurtrissures et la rudessedu chemin rendaient excessivement pénible, Waverley fut reçu avec hospitalité dans la maison d'un gentilhomme parent de Fergus, qui avait fait pour lui tous les préparatifs que permettaient. Jes simples habitudes généralement répandues alors dans les Higli- Jands. Dans ce personnage, vieillard de soixante-dix ans, Edauard admira un échantillon de la simplicité primitive : il ne poj'tait pas d'autres vêtements que ceux que fournissait sa propriété-; le drap était la laine de son troupeau, tissu en tartan par ses serviteurs, et teint des couleurs que produisaient les herbes et les iichens des collines environnantes; son linge était filé de son lin par ses filles et ses servantes, et sa table, quoique abondamment servie, et approvisionnée même en gibier et en poisson, n'oftrait pas non plus un seul objet qui ne fût un produit de ses doiuaines. Ne réclamant lui-même aucun droit léodal, il se trouvait heureux de l'alhance et de la protection que Vich-Jan-'Vohr et quelques autres chefs hardis et entreprenants lui accordaient dans la vie tranquille et sans ambition qu'il menait. Il est vrai que les jeunes gens nés sur ses terres se décidaient parfois à le quitter pour prendre du service chez ses amis; mais quelques vieux serviteurs et tenanciers secouaient leur tête grise, quand ils entendaient blâmer leur maître de son manque de resolution ; ils rappelaient que, quand le vent est calme, la pluie est douce. Ce bon vieillard, dont la charité et l'hospitalité étaient sans bornes, aurait reçu Waverley avec bonté, quand il eût été le moindre paysan saxon, puisque son étal exigeait des secours; mais son attention pour un ami et un hôte de Vich-Jan-Vohr était afiéclueuseetsans relâche. On apfiliqua d'autres liniments sur le membre malade, et l'on employa aussi de nouveaux charmes; enfin,, après plus de sollicitude que n'en paraissait exiger l'état d'Edouard, Fergus lui dit adieu pour quelques jouis; alors, dit-il, il tâcherait de revenir à Tomanrait, espérant qu'à cette époque Waverley serait en état de monter un des chevau.'; de son hôte, et de revenir ainsi à Glennaquoich. Le lendemain, quand le bon vieillard entra, dans sa chambre, Edouard apprit que son ami était parti des l'aurore, ne laissant de ses serviteurs que le page Callum Beg, espèce' de valet de pied attaché ordinairement à la personne du maitre;at maintenant à celle de Waverley. Ayant demandé a son hôte.i'il savait ou était allé le chef, le vieillard le regarda fixement, en ne.

lui fit pour toute réponse qu'un sourire qui avait quelque chose de triste et de mystérieux. Waverley repéta sa question , et son hôte y répondit par un proverbe : « Pourquoi demander à l'enfer ce que l'on sait fort bien soi-même. » Il allait ajouter quelque chose, mais Callum Beg interrompit d'une manière assez impertinente, à ce qu'il parut à Edouard, pour dire que le chef ne voulait pas que le gentilhomme saion fût tourmenté par beaucoup de paroles, vu qu'il ne se portait pas encore bien. De tout ceci, >Yaverley conclut qu'il désoblitrerait son ami en s'informant du but de son voyage.

Il est inutile de suivre les progrés delà guérison de notre héros. La sixième matinée commençait, et il était en état de se promener appuyé sur une canne, quand Fergus revint avec une vingtaine de ses hommes, li semblait parfaitement satisfait; il félicita ^\averley sur .'^on rétablissement ; et apprenant qu'il était en état de se tenir à cheval , il lui proposa de retourner immédiatement à Glennaquoich. Waverley y consentit avec joie, car l'image de la belle habitante du manoir l'avait poursuivi dans ses rêves tout le temps qu'avait duré sa maladie.

Fergus, pendant la route, accompagné de ses myrmidons, marchait à grands pas à son côté, ne s'éloignant de temps en temps que pour faire feu sur un chevreuil ou un coq de bruyère. Le cœur de Waverley battit violemment quand ils approchèrent de la vieille tour, et qu'il put distinguer la taille imposante de Flora, qui s'avançait pour les recevoir. Fergus commença aussitôt, avuc sa gaîlé ordinaire, à s'écrier: — Ouvrez vos portes, incomparable princesse, au Maure Abindarraez, couvert de blessures, qne Rodrigue de Narvaz, connétable d'Antiquera, amène à votre castel; ou bien, ouvrez-les, si vous le préférez, au célèbre marquis de Mantoue, accompagnant son ami blessé, Baldovinos delà Montagne... Ah! que ton àme repose en paix, Cervantes! Si je n'invoquais ton bon génie, comment pourrais-je donner à mon langage la tournure qui convient à des oreilles romanesques !

Flora s'avança et reçut Waverley avec beaucoup d'amitié , lui exprimant le regret que lui causait son accident, dont elle avait déjà appris les détails, et sa surprise que son frère n'eût pas eu soin démettre un étranger en garde contre les dangers d'une pareille chasse. Edouard excusa facilement son ami qui, au fait, lui avait, à ses risques et périls, probablement sauvé la vie. Cette réception terminée, Fergus dit trois ou quatre paroles à sa sœur en gaélique; des larmes brillèrent aussitôt dans ses yeux, mais elles paraissaient être des larmes de plaisir et de joie, car elle leva les yeux vers le ciel, et joignit les mains avec une expression solennelle de prière ou de reconnaissance. Apiès une pause d'une minute, elle remit à Edouard quelques lettres qui lui avaient été envoyées de Tully-Veolan pendant son absence, et en même temps elle en donna d'autres à son frère. Elle communiqua aussi à ce dernier trois ou quatre numéros du Mercure calédonien, le seul journal qu'on publiât alors au nord de la Tweed. Les deux gentilshommes se séparèrent pour examiner leurs dépôrhes, et Eiiouard vit bientôt que les sienne^ contenaient des affaires du plus haut intérêt.

Jusqu'ici les missives que Waverley avait reçues de ses parents d'Angleterre n'éta-ent pas de nature à mériter une mention particulière. Son père lui écrivait, en général, avec la pompeuse afl'ectation d'un homme trop .surchargé par les ail'aires publiques pour s'occuper de celles de sa famille. De temps à autre il citait des personnages de haut rang en Ecosse,auxquels il désirait qiicson (ils allât rendre ses hommarfes ; mais Waverley, occupé jusque-là des amusements qu'il avait trouvés à Tully-Veolan i.t à Glennaquoich, avait fait peu d'attention à des avis donnés aussi froidement, d'autant plus que la distance, la brièveté du congé qu'il avail obtenu, et d'autres raisonssemblables, fouruissaientune excuse toute prête. Mais la dernière épitre paternelle contenait certains avis mystérieux de grandeur et d'influence prochaines, qui assureraientà son fils l'avancement le plus rapide. Les lettres de sir Everard étaient tout autres; elles étaient d'abord très laconiques : le baronnet n'était pas de ces correspondants éternels, dont l'écriture inonde jusqu'aux marges de leur grand papier, et ne laisse pas de place pour le cachet ; elles étaient pleines de bonté et d'affection, et se terminaient rarement sans quelque brève allusion aux coursiers de notre héros, quelque question sur l'état de sa bourse, et une enquête particulière relativement aux recrues qui étaient parties avant lui de Waverley-Hrmour. La tante Rachel lui recommandait de se rappeler ses principes religieux, d'avoir soin de sa santé, de se garantir des brouillards d'Ecosse, qui, avait-elle oui dire, mouillaient un .\nf,'lais de part en part; de ne jamais sortir la nuit sans son surtout, et principalement de porter de la flanelle sur la peau. M. Pembroke n'avait écrit qu'une lettre à notre héros, mais elle était du volume de six épllres de ces jours dégénérés, contenant, dans l'étendue modérée de dix pages in-folio, écrites très serrées, un précis d'un manuscrit In-quarto des addenda, drlcnda et corrigenda, pour les deux énormes compilations qu'il avait oll'erles à W'aveiley. Il considérait ceci comme un mrrceau sur le pouce pour tenir Edouard en appétit, jusqu'à ce qu'il trouvât l'occasion de lui envoyer le volume même, trop pesant |)our être mis à la puste, volume qu'il se pr jjwait d'accoinijagner de certaines trochure* iatcressankb pu-

bliées récemment par son ami de la Petite-Bretagne, avec lequel il avait entretenu une espèce de correspondance littéraire, par suite de laquelle les rayons de la bibliothèque du manoir de Waverley s'étaient chargés de beaucoup de verbiage; d'où il résultait qu'une bonne traite chargée d'un nombre de trois chiffres au moins arrivait chaque année à sir Everard Waverley de Waverley-Honour baronnet, traite lancée par Jonathan Grubbet, libraire et'papetierà la Petite-Bretagne. Tel avait été jusqu'alors le style des lettres qu'Edouard avait reçues d'Angleterre ; mais le paquet qu'on lui remit à Glennaquoich était d'une nature toule différente, et bien plus intéressant. 11 serait impossible au lecteur, quand même j'insérerais les lettres tout au long, de comprendre ce dont il s'agissait, sans jeter un coup d'œil sur l'intérieur du cabinet anglais à cette époque.

Les ministres du jour se trouvaient (situation qui n'est pas rare) divisés en deux partis, dont le plus faible, suppléant par l'assiduité de l'intrigue à son infériorité réelle, avait récemment acquis de nouveaux prosélytes, et avec eux l'esjioir de supplanter ses rivaux dans la faveur du roi, et de les accabler dans la chambre des communes. Entre autres personnages ils avaient jugé nécessaire de se servir de Richard Waverley. Cet honnête gentilhomme, par sa conduite grave et mystérieuse, son attention un peu plus grande pour la forme des affaires que pour leur essence, sa facilité à faire de longs discours ennuyeux , consistant en proverbes et en dictons embrouillés par un jargon techniijue de bureaucrate, qui cachait la nullité de son talent oratoire, avait acquis un certain nom dans la vie publique, et jouissait même , auprès de plusieurs, de la réputation de grand politique; non pas comme un de ces orateurs brillants (il est vrai) dont les talents s'évaporent en fleurs de rhétorique et en traits d'esprit, mais comme un homme qui possédait des connaissances solides dans les affaires, qui serait d'un bon usage, comme disent les dames qui achètent quelque. étoffe propre à un service commun et journalier, avouant par là même qu'elle ne serait pas convenable aux jours de fête. Cette croyance était devenue si générale, que le parti opposant du cabinet dont nous avons parlé, ajirès avoir sondé Richard Waverley , fut satisfait de ses sentiments et de ses moyens, et qu'on lui proposa, au cas d'un changement dans le ministère, de prendre une place élevée dans le nouvel ordre de choses, non pas effectivement un poste du premier rang, mais de beaucoup supérieur, tant pour les appointeir.erkis que pour l'influence, à celui qu'il occupait actuellement. 11 n'était guère possible de résister à une proposition si séduisante, quoique le grand personnage, sous la protection duquel Richard était enrôlé. tant que ce ministre s'était maintenu en faveur, fût le principal but de l'attaque dirigée par les nouveaux alliés. Malheureusement ce beau projet d'ambition fut coupé dans sa fleur par un mouvement prématuré. Tous les gentilshommes en emploi qui .s'en étaient mêlés et qui hésitèrent à se démettre volontairement furent avertis que le roi n'avait plus besoin de leurs services; et, quant à Richard Waverley, que le ministre considérait comme plus coupable par son ingratitude, sa démission fut accompagnée de quelque chose qui ressemblait à un mépris personnel et à un affront. Le public, et même le parti dont il partageait la disgrâce, plaignirent peu le désappointement de cet homme d'Etat égoïste et intéresse; et il se relira à la campagne avec la triste pen.sée qu'il avait perdu en même temps sa réputation, la confiance du gouvernement, et, ce qu'il déplorait pour le moins autant, les appointements de sa charge. La lettre de Richard Waverley à son (ils, dans cette circonstance, était un chef-d'œuvre en sou genre. Aristide luimême n'eût pas été plus à plaindre. Un nionan|uc injuste, un pays ingrat, tel était le refrain de chaque paragraphe bien enflé. Il parlait de sacrifices, de longs services non recompensés; quoique les seconds eussent été payés au-delà par son salaire, et que personne ne pût deviner en quoi consistaient les premiers, à moins que ce ne fût d'avoir déserté, non par conviction mais par rajipat du gain, les principes Jacobites de sa famille. En terminant, son ressentimentétail porté à un si haut point, qu'il n'avait pu réprimer quelijues vagues menaces de vengeance, et il invitait son fils à exprimer son pr"pre ressentiment, eu renvoyant sa commission dès que cette lettre lui parviendrait. C'était aussi, ajouta-t-il , le désir de son oncle, ainsi que ce dernier le lui indiquerait lui-même. Effectivement, la lettre qu'Edouard ouvrit ensuite était de sir Everard. La disgrâce de son frère .semblait avoir effacé de son cœur lout souvenir de leurs différends, et, éloigné comme il l'était de tout moyen d'apprendre que la chute de Richard n'était réellement que la suite juste et naturelle de ses propres intrigues déjouées, le bon mais crédule baronnet en f>iisait un exemple nouveau de l'inju.sticc du gouvernement. A la vérité, disait-il, et il ne pouvait le cacher même à Edouard, son père n'aurait pas éprouvé un pareil affront, le premier de cette nature fait à un membre de sa famille, s'il ne s'éiait pas soumis à aeceptcr un emploi sous le régime actuel Sir Everard ne doutait pas que son frère ne vit et ne sentit toute l'étendue de son erreur, et quant à lui (sir Everard) il aurait soin d'en adoucir les suites pécuniaire*, fi'etail assez qu'un Waverle]y ËÙl supporté la dis^tràcc publique ; la perte pouvait être aiiicment

LES VEILLÉES LITTERAIRES ILLUSTRÉES

réparée par le chef delà maison. Mais l'opinion de M. Richari \Va- ■verlcy et li sienne était qu'Edouard , le représentant de la famille de Waverley-Honour, neroslàl point dans une silisation qui l'expnsait à un tiailcnient semblable à celui qui avait flétri son père. Il priait donc son neveu de saisir Toecasion la plus convenable et la plus prompte pour transnieltre sa démission au bureau de la guerre, et lui donnait à entendre même qu'il n'avait guère de céréuiouic à faire quand on en avait employé si peu envers son père. Il envoyait mille salutations au baron de Bradwardine. Une lettre de la tante Rachel s'expliquait plus clairement. Elle considérait la disgràie de son frère Richard comme la juste récompense de sa renonciation à son .serment de fidélité envers un souverain légitime, en prêtant un serment nouveau à un étranger ; concession que son grand-père^ sir Nigel Waverley, avait refusée, soit au parlement des tètesrondes, soit il Cromwell, quand sa vie et sa fortune étaient également menacées. Elle espérait que son cher Edouard suivrait les traces de ses ancêtres, et se débarrasserait le plus tôt possible de son lien de servitude envers une famille usurpatrice; sans doute il envisagerait les injures faites à son père comme un a\ii du ciel ; car tonte désertion du sentier de la loyauté amène son propre châtiment. Elle terminait aussi en présentant ses respects à M. Bradwardine, et priait Waverley de lui dire si sa fille, miss Rose, était déjà d'âge à porter une paire de belles boucles d'oreilles qu'elle se liroposait de lui envoyer comme gage de son affection. La bonne dame demandait également si M. Bradwardine prenait toujours autant de tabac écossais, et s'il était aussi infatigable à la danse qu'elle lavait vu dans le manoir de Waverley, trente ans au|iaravant.

Ces nouvelles, ainsi qu'on doit s'y attendre, excitèrent vivement l'indignation de Waverley. En conséquence de l'irrégularité de ses études, il n'avait pas une opinion politique assez fixe pour contenir le ressentiment que lui faisaient éprouver les injures supposées rie son père. Edouard ignorait totalement la cause réelle de la disgrâce du fonctionnaire ; et ses habitudes ne l'avaient jamais porté à examiner la politique de son siècle ni les intrigues dont son père s'occupait avec activité. Le peu d'impressions qu'il avait reçues relativement aux partis de ce temps, vu la société dans laquelle il vivait à Waverley-Hoiiour, étaient même défavorables au gouvernement et à la dynastie hanovrieune. Il jiartagea donc, sans bésiier, le ressentiment de ses parents, et résolut de leur obéir; cetie détermination lui coûta peut-cire d'autant moins, qu'il se rappelait. i'ennui de son quartier et le peu de figure qu'il faisait parmi les ofliciers de son régiment. S'il lui fût resté quelques doutes, il se serait décidé d'a|ires la lettre suivante de son officier commandant ;

Monsieur,

Ayant dépassé un peu la ligne de mon devoir par une indulgence que les lumières de la nature et surtout celles du christianisme semblaient autoriser envers des erreurs où peuvent conduire la jeiniesse et l'inexpérience, et voyant que cette indulgence ne produit aucun effet salutaire, je suis forcé, bien malgré moi, dans la crise actuelle, d'employer le seul remède qui soit en mon pouvoir. Recevez donc

l'ordre de vous rendre à , quartier général de votre régiment,

.sous trois jours, à partir de celui de la date de cette lettre. Si vous y manquiez, je me verrais contraint de faire mon rapport au bureau de la guerre, en vous déclarant absent sans permis.sion, et je prendrais d'autres mesures qui vous seraient aussi désagréables qu'à moi.

Je suis, monsieur,

Votre obéissant serviteur,

Gardiner, lieutenant-colonel, commandant le .... régiment de dragons.

Le sang d'Edouard bouillonna dans ses veines en lisant cette lettre. Habitué dès son enfance à être maître de son t;mps, les règles de la discipline militaire lui étaient au.ssi insupportables en ■ e point qu'en beaucoup d'autres. L'idée qu'on serait moins sévèie à son égard s'était emparé de son esprit, et jusque-là cette opinion avait été confirmée par l'indulgence de son lieutenant-colonel. Ensuite II ne s'était rien passé, à sa connaissance, qui eût pu engager son officier commandant à prendre tout-à-coup un ton si dur ••t si impérieux. Réunissant ce fait aux lettres qu'il venait de recevoir de sa famille, il dut supposer qu'jn avait l'intention de lui faire sentir, dans sa situation actuelle, la même dureté de pouvoir dont ■n avait usé envers son père, et que le tout était un plan concerté unir tracasser et avilir la famille de Waverley. Aussi Edouard, siirle-chainp, écrivit-il quelques lignes assez froides, dans lesquelles il '.emerciait son lieutenant-colonel de ses bontés passées, et exprimait son regret qu'il eût cherché à en effacer le souvenir par un tmi toutà-faii différent. Le style de cette lettre, joint à ce que lui, Edouard, considérait comme son devoir, dans la crise actuelle, l'obligeait, disait-Il, à remettre sa comgnission. 11 envoyait donc la résignation tonnelle d'un poste qui l'assujf tissait à une correspondance aussi desagréable, et priait le colonel G.udiner d'avoir la bonté de la

faire passer aux autorités compétentes. Ayant termi'rté cette epître magnanime, il se trouva un peu embarrassé sur la manière dont devait être conçue sa démission ; il résolut de consulter à ce sujet Fergus Mac-Ivor. H est bon de remarquer en passant que la promptitude et la hardiesse de pensée, d'action et de parole, qui distinguaient ce jeune chef, lui avaient donné un ascendant consideialile sur I esprit de Waverley. Doué pour le moins d'une égaie instnietion et d'un esprit beaucoup plus fin, Edouard néanmoins cédait à l activité hardie d'une intelligence aiguisée par un grand système préconçu, ainsi que par une connaissance réelle du monde. "Quand Edouard rejoignit son ami, ce dernier tenait encore à la main le joiirnal qu'il avait lu, et il s'avança d'un air embarrassé, en honinie qui a des nouvelles pénibles à communiquer.— 'Vos lettres, capitaine Waverley, confirment-elles la fâcheuse nouvelle que je trouve dans ce journal?

Il lui remit en main le papier où la disgrâce de son père était consignée dans les termes les plus amers, extraits probablement de quelque journal de Londres. A la fin de ce paragraphe on trouvait ce passage remarquable ; « Il parait que ce même Richard qui a fait t(iut ceci n'est pas le seul exemple de l'honneur iiiconsiant de W-v-r-H-n-r {wavering honour). Voyez les nouvelles du jour. » Pressé et agité par une a|iiiréhension fébrile, notre héros cherche à l'endroit indiqué, et y trouve ces mots : «Edouard Waverley, capitaine au ... régiment de dragons, révoqué pour absence ; » et à l'article des promotions militaires du même régiment, il lit : « Le lieutenant Julius Butler, nommé capitaine en remplacement d'Edouard Waverley, révoqué. »

Le cœur de notre héros se gonflait au ressentiment de cette insulte, apparemment préméditée et son méritée. En comparant la date de la lettre de son colonel avec celle de l'article de la gazette, il s'aperçut que la menace de faire un rapport sur son absence avait été accomplie à la lettre, et sans s'informer, à ce qu'il paraissait, si Edouard avait leçu les ordres ou s'il était disposé à s'y conformer. Le tout lui parut un projet combiné pour le dégrader aux yeux du public, et l'idée qu'on avait réussi fit sur lui une impression si amcre, qu'après plusieurs efforts pour la cacher, il se jeta enfin dans les bras de Mac-Ivor, en versant des larmes de honte et d'indignation. Le chieftain n'avait pas le défaut d'être indiffé.'-ent aux chagrins Je ses amis, et, indépendamment de certaines vues qu'il avait sur lui, il éprouvait pour Edouard un intérêt vif et sincère. Ce procédé lui parut aussi extraordinaire qu'à Edouard ; à la vérité il connaissait mieux que Waverley les motifs qui avaient donné lieu à l'ordre pérem|itoire de rejoindre son régiment; mais que, sans s'inrormer des causes possibles du retard de son subordonné, l'officier commandant, contre son caractère bien connu, eût agi aussi durement et d'une manière si étrange , c'était un mystère qu'il ne pouvait pénétrer. Néanmoins, il consola notre héros du mieux qu'il put, tout en s'efforçant de faire naître en lui des pen.sées de vengeance. Edouard saisit avidement cette idée. — 'Voudriezvous porter un message pour moi au colonel Gardiner, mon cher Fergus? je vous en serais obligé à jamais.

Fergus réfléchit. — C'est un acte d'amitié que j'accomplirais volontiers s'il pouvait être utile ou conduire à la satisfaction de votre honneur; mais je doute que votre officier-commandant réponde à votre message : car les mesures qu'il a prises, quoique dures et empreintes d'exaspération , étaient néanmoins dans les bornes de son devoir. D'ailleurs Gardiner est nu strict religionnaire, et il considère comme très criminelles des rencontres pareilles à celle que vous voulez sans doute lui proposer ; il serait peut-être difficile de le faire changer d'avis, d'autant plus que son courage e'i, au-dessus du sou|içon ; et je... je.., à dire vrai, je n'oserais en ce moment, pour des raisons puissantes, approcher d'aucun quartier occupé par des troupes de ce gouvernement. — Et faut-il donc que je me repose tranquille et satisfait après l'injure que j'ai reçue? — C'est ce fjue je ne conseillerai jamais à mon ami ; mais je voudrais que sa vengeance tombât sur la tète et non sur la main, sur le gouvernement tyrannique et oppresseur qui projette et dirige ces insultes préméditées et réitérées, plutôt que sur les instruments officieux qu'il a employés pour les accomplir. — Sur le gouvernement!

— Oui, sur la maison usurpatrice de Hanovre, que votre grand-père n'aurait pas plus servie qu'il n'aurait reçu du grand Ennemi des hommes ces gages qui brûlent la main qui les reçoit. — Mais depuis mon graud-père, deux gén^'rations de cette dynastie ont occupé le trône.

— C'est vrai; etparce que nous avons laissé si longtemps à ces princes les moyens de montrer leur véritable caractère, parce que vous et moi nous avons vécu dans une soumission paisible, que nous nous sommes même accommodés avec les temps jusqu'à recevoir des r.onimissions sous eux, et que nous leur avons ainsi donné l'occasion de nous disgracier publiquement en nous les retirant, ne devrionsnous donc plus ressentir des injures que nos pères avaient seulement redoutées et que nous endurons réellement? Enfin, la cause de la famille infortunée des Stuarts est-elle devenue moins juste, parce que leur titre est dévolu à un héritier innocent des griefs que l'on avait contre son père? Vous rappelez-vous ce passage de votre poète lavori (Shakespeare) :

El quand même Richard eût abdiqué \o trône, Un roi ne peut céder que sa propre couronne. Et des droits de son fils nul ne peut disposer.

Vous voyez, mon cher Waverley, que je puis citer de la poésie avis'!! bien que vous et Flora. Mais, allons, éclaircissez ce front soucieux, et fiez-vous à moi pour arriver à nue vengeance prompte et glorieuse. .\llons rejoliiilre Flora : elle a peut-être d'autres nouvelles à vous annoncer sur ce qui s'est passé en notre absence ; dans tous les cas. elle se réjouira de vous savoir délivré de la servitude. Mais d'abord ajoutez un post scriptum à votre lettre : marquez le temps où vous avez reçu le premier appel de votre puritain de colonel, et exprimez votre regret que la précipitation de ses procédés ait prévenu l'envoi de votre démission ; faites-le rougir de son injustice. Ou cacheta la lettre qui contenait ma démission formelle, et Mac- Ivor euvnya ce paquet avec quelques lettres de 'lui par uu messager spécial qui avait ordre de mettre le tout à la poste la plus voisine dans les basses terres.

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