‹ WaverleyChapitre 15 sur 231 · CHAPITRE XIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIll

Ce n'était pas sans intention que le chef avait parlé de la satisfaction de Flora. 11 avait remarqué avec plaisir l'attachement croissant de Waverley pour sa sœur, et rien ne lui paraissait s'opposer à leur union, excepté le poste qu'occupait le père de Waverley au ministère et ie grade d'Edouard dans l'armée hanovrienne. Maintenant ces obstacles se trouvaient écartés et d'une manière qui semblait promettre que le jeune Anglais pourrait se dévouer à une aulre cause. Sous tous les autres rapports, ce mariage lui paraissait avantageux : celte union semblait devoir faire le bonheur de la sœur qu'il chérissait et lui assurer un sort honorable. Son cœur se gonflait d'orgueil et de joie quand il réfléchissait combien il gagnerait en considération auprès du monarque au service duquel il s'était dévoué, en s'alliant avec une de ces anciennes et puissantes familles anglaises qui s'étaient fait remarquer par leur royalisme du temps de la république, et dont il était si important de réveiller l'attachement pour la cause dos Stuaris Fergus n'apercevait pas d'obstacle à ce projet : la passion de Waverley était évidente; et, comme notre héros était d'un physique agréable et que ses goûts parais- .sajent s'accorder avec ceux de sa sœ ir, il ne prévoyait aucune opposition du côté de Flora. D'ailleurs, avec ses idées de puissance patriarcale et celles qu'il s'était formées en France sur le mariage, malgré toute son affection pour sa sœur, un refus de celle-ci eût été le dernier obstacle auquel il eût pen>:é ou don!, il se dit inquiété, dans le cas même ou cette union lui lm'iI prés(;nté moins d'avantages. Sjus l'influence de ces idées, Fergus (conduisit Waveriey cliez miss Mac-lvor, non sans quelque espoir que, dans cette crise soudaine, son ami trouverait assez de courage pour abréger ce que lui, Fergus, appelait le roman et pour brusquer le dénouement, lis trouvèrent Flora entourée de ses deux lidcles suivantes, Una et Cathleen, qui s'occupaient à préparer des nœuds de rubans biancs (•omme s'il se fût agi d'une noce. Oéguisanl de son mieux .son émotion , Waverley demanda pour quelle fêle mi.ss Mac-lvor faisait de .semblables (irépàralifs. — C'est pour U noce de mon frère, répondit-elle en ."•ouriant. --Vraiment? il faut convenir qu'il a bien gardé son secret. .l'espère qu'il m»- permettra de conduire la mariée. — Non, ce n'est pas à voui que cet honneur est réservé. — Et puis-je demander, mi<s Mac-lvor, auelle est la belle?... — Ne vous ai-je pas dit depuis longtemps que Fergus n'avait d'autre fiancée que la gloire? — Me croyez-vous donc indigne de lui servir d'aide et de compagnon dans Id .-ouïe qui y conduit? répliqua notre héros, dont le front se couvrit d'une vive rougeur; .>nis-je si mal dans votre opinion? — -Bien loin de là, capitaine Waverley. f'Iut au ciel que vous fussiez de notre |>arti '. Si je me suis servie de l'expression qui vous a blessé, c'est uniijuement parce <|iie vous marchez .sous d'autres drapeaux i|iic les nôtres. —Ci: temps est passé, ma sœur, dit Fergus, et vous ;i(nivez complinicnler, non plus le capitaine, mais Edouard Waverley. (l'être all'ranchi du joug de l'usurpateur, dont il va cesser de piïiler la couleur sinjslro. — Oui, reprit Waverley en détachant la Locardi-, dp son chapeau, il a plu au roi qui m'avait accorde cette •li'tinctioii i- me la retirer d'une manière qui me laisse peu de icgrei. — i.e ciel en soit loué! .s'écria la belle enthousiaste. Oh! piiis.H-!it-ils êtr-' toujours issez aveugles pour traiter avec la même iiidjgiiiic tous les hommes d'honneur qui se seraient dévoués à leur -service ! • Mriiiileii.'«nl, ma sœur, dit Fergus, il faut remplacer celle fiicardc par rne autre d'une couleur plus riante. Je crois qu'au temps jailis les dames armaient lis chevaliers et les paraient de leurs couleurs, lorsqu'ils parlaient pour accomplir quelque fameux exploit. — Mais il fallait qu'aiiiiaravant le chevalier eiit bien pesé la justice i;l le danger de. l'aventure qu'il allait tenter. M. Waverley e,il ru remoinent trop agile pour que nous le pressions de prendre un : irMiliitidii aussi iinportanti'.

WAverley,(xuoiqu'uu peu alarmé par la pensée de prendre les cou-

leursde la rébellion, ne put cependant cacher le chagrin qu'il éprouvait de la froideur avec laquelle Flora avait accueifli les paroles de son frère. — Je m'aperçois , dit-il avec un peu d'amertume , que miss Mac-lvor trouve le chevalier indigne de ses encouragoraents et de ses bontés. —Non pas, monsieur Waverley,répondit-elle avec une grande douceur; et pourquoi refuserais-je au digne ami de mon frère un don que je vais distribuer à tout son clan ? Je me trouverais heureuse d'enrôler tous les gens d'honneur sous les bannières auxquelles mon frère s'est dévoué. Mais Fergus a pris son parti avec connaissance de cause ; depuis le berceau son existence a elé consacrée à son roi ; il doit répondre à l'appel de son souverain, dût-il pour cela marcher à sa tombe. Mais comment puis-jc désirer que vous, monsieur Waverley, avec si peu d'expérience du monde, éloigné comme vous l'èles des parents et des amis dont vous devez écouter l'influence et les conseils, vous vous laissiez emporter, par un premier mouvement de ressentiment et d'indignation, dans une entreprise' au.ssi désespérée?

Fergus, qui ne comprenait rien à de pareils scrupules, parcourait I apparteiiient à grands pas en se mordant les lèvres; puis il dit en sortant, avec un sourire forcé : — Fort bien, ma sœur, continuez, je vous laisse à votre nouveau rôle de médiatrice entre l'électeur fie Hanovre et les sujets de votre souverain légitime, de votre bienfaiteur.

11 y eut quelques moments d'un silence pénible qui fut rompu par raiss Mac-lvor. — Mon frère est injuste, et cela vient de ce qu'il ne peut rien supporter de ce qui contrarie son zèle. — Mais ne partagez-vous pas son ardeur? — Si je la partage! Dieu sait que la mienne la sur[iasse encore, s'il est possible. Mais n'étant pas étourdie comme lui par le tumulte des préparatifs militaires et par les détails infinis de l'entreiirise, je ne perds pas de vue une minute les grands [irincipes de justice et de vérité qui doivent lui servir de base. Or, si je no me trompe, monsieur Waverley, ce serait mal m'y conformer que de profiter de votre exaltation passagère pour vous engager dans une démarche irrévocable, dont vous n'avez examiné ni la justice ni le danger. — Incomparable Flora! dit Edouard en lui pressant la main ; combien j'ai besoin d'un guide tel que vous ! — Monsieur Waverley en trouvera un bien meilleur en lui-même, dit Flora en retirant doucement sa main , quand il voudra écouter la voix de sa conscience. — Non, raiss Mac-lvor, je ne puis m'en flatter; gâté par le concours de mille circonstances, je suis devenu l'esclave de mon imagination, et la froide raison a peu d'empire sur moi. Si j'osais espérer qu'un jour vous daigneriez être une amie indulgeute et sensible, qui m'aiderait à racheter mes erreurs passées! dès lors ma vie entière... — Chut, chut! mon cher monsieur! maintenant je trouve que, dans la joie de vous être tiré des mains d'un recruteur jacobite, vous allez beaucoup trop loin. — Chère Flora! je vous en conjure, cessez celte plaisanterie! vous ne pouvez vous méjirendre sur la nature d'un sentiment dont l'expression m'est échappée presque involontairement ; et puisque enfin j'ai rompu le silence, permettez que je profile de mon audace, ou souffrez du moins quo je m'adresse à votre frère. — Pour rien au monde, monsieur Waverley... — Qu'entends-je ! existerait-il quelque fatal obstacle? Peut-être une autre inclination... — Aucune, monsieur, répondit Flora ; je me dois à moi-même de vous assurer que je n'ai jamais vu personne qui m'ait inspiré des idées de ce genre. — Il y a si peu de temps que nous nous connaissons... Si miss .Mac-lvor daignait m'accorder du temps, peut-être... — Je ne chercherai pas cette excu.se ; le capitaine Waverley a un caractère si franc, si ouvert, qu'il est impossible de n'en pas connaître immédiatement la force et la faiblesse. — Et sa faiblesse m'attire votre mépris? — Pardon , monsieur Waverley ; mais rappoloz-vous qu'il y a une demiheure il existait encore entre nous une barrière in.surmontable |>our moi, puisque je n'aurais jamais pu regarder un officier au service de l'électeur de Hanovre autrement que comme une sim[ile connaissance. Permettez-moi donc de recueillir mes idées sur un sujet aussi nouveau, et dans une heure au plus tard je crois pouvoir expliquer ma résolution pur des raisons qui, si elles ne flatlent pas vos désirs, salisl'eriint «lu moins votre jugement.

En parlant ainsi, Flora se retira, laissant Waverley réfléchir à son aise sur la manière dont elle avait reçu sa déclaration. Avant qu'il se fût parfaitement expliqué si ses vœux avaient été tout à fait 1 ejilés ou non , Fergus entra dans l'appartement. — Qu'y a - l - il donc , de pur la mort, Waverley ! s'écria-t-il ; allons, descendez un moment avec moi , et vous verrez un spectacle qui vaut mieux que les plus belles tirades de tous vos romans. Cent arquebuses, mon ami, et cent bons sabres qui viennent de nous être envoyés par des amis, avec deux ou trois cents gaillards prêts à combattre entre eux à qui s'en saisira le premier! mais lai.ssez-moi vous examiner de plus près? Comment donc! un vrai montagnard dirait que l'esprit malin a jeté sur vous quelque charme. Serait-ce cette petite iiUe qui vous plongerait dans un tel abattement? N'y pensez pas, mon cher Edouard : la plus sage de son sexe n'est encore qu'une folle quand il .s'agit des intérêts essentiels de la vie. — Je vous avouerai, mon cher ami , que si je pouvais faire un reproche à vnlre sœur, ce serait d'être au contraire trop raisonnable. — Si ce n'est

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

que cela, je vous parie un louis d'or que ce caprice ne durera pas \ingt-qualre heures. 11 n"y a pas de femme qui puisse continuer d'être raisonnable pendant cet espace de temps; et si cela vous fait plaisir , je vous garantis que domain vous trouverez Flora aussi folle qu'aucune de sou sexe. Il vous faut apprendre, mon cher Edouard, à traiter les femmes en mousquetaire. Sur ces nuns, il prit Waverley par le bras et l'enlraina pour le rendre témoin de ses préparatifs militaires.

Fer-rus avait trop de tact pour reprendre la conversation où il l'avait laissée. Il avait, ou du moins paraissait avoir la lète si remplie de fusils , sabres, bonnets et plaids de tartan, que Waverley ne put pendant quelque temps attirer .son attention sur un autre sujet.

— Allez-vous bientôt entrer en campagne, Fergus, que je vous vois faire tous ces préparatifs de guerre? — Quand il sera décidé que vous m'y accompagnerez, vous saurez tout; autrement cette confidence pourrait vous être nuisible. — Mais avez-vous sérieusement le projet de prendre les armes contre un gouvernement établi, avec des forces aussi inférieures? c'est une véritable démence. — Lais- .sez faire, j'aurai soin de moi. Dans tous les cas, nous ne recevrons pas un coup sans en donner deux- Je ne voudrais pas cependant que vous me prissiez pour un fou qui ne sait pas attendre l'occasion favorable, je ne lâcherai pas mes chiens que le gibier ne soit levé. Mais encore une fois, voulez-vous marcher aussi, et vous saurez tout? T— Comment le pourrais-je , moi qui si récemment occupais un rang dans l'armée, et dont la démission est encore en route. En l'acceptant n'avais-je pas pris un engagement de fidélilé , n'avaisje pas reconnu la légitimité du gouvernement? — Un engagement téméraire ne nous lie point par des chaînes perpétuelles, surtout quand celui qui le contracta était la dupe d'une erreur, et qu'il fut recompensé par un outrage. Mais si vous ne pouvez vous décider immédiatement pour un parti qui vous offre une vengeance glorieuse, allez en Angleterre, et avaSt d'avoir traversé la Tweed, vous apprendrez des nouvelles dont le bruit retentira dans le monde entier. Or, si votre oncle, sir Everard, est encore ce brave et loyal chevalier dont le portrait m'a été fait par quelques-uns de nos braves gentilshommes de 17ib,il vous trouvera un plus beau régiment que vos dragons^ et surtout une meilleure cause. — Mais votre sœur, Fergus? — Oh ! véritable lutin feniL'Ue, comment [leux-tu tourmenter ainsi ce pauvre garçon ? Mais dites-moi , Edouard, n'avezvous que les femmes dans la lète ? — Parlons sérieusement, je vous en prie, mon cher ami; je sens que le bonheur de ma vie entière dépend delà réponse que miss Mac-lvor va faire à l'aveu que j'ai osé risquer ce malin! — Et est-ce là ce que vousappelez parler sérieusement? ou sommes-nous encore dans les domaines de la fiction?

— Je parle très sérieusement : comment pourriez-vous supposer que je voulusse plaisanter sur un pareil sujet? — Alors je vous répondrai très sérieusement aussi que je suis enchanté fle ce que vous me dites, et je fais un tel cas de Flora , que vous êtes le seul Anglais auquel je puisse parler ainsi. Cependant , avant de nous serrer la main avec tant d'ardeur , nous avons des réflexions à faire. Votre famille approuvera-t-elle celte union avec la sœur d'un montagnard de haute naissance, mais qui n'a pas le sou? — La position de mon oncle, ses opinions en général, et sa constante indulgence, m'autorisent à dire que la naissance cl les qualités personnelles sont tout ce qu'il envisagerait dans une telle union. Et où puis-je les trouver réunies dans une plus grande perfeciion que dans votre sœur ? — Oh ! nulle part, cela va sans dire !... mais votre père a le droit d'être consulté. — Sans doute, néanmoins la disgrâce qu il vient d'éprouver auprès des puissances du jour écarte toutes les craintes que j'aurais pu concevoir à ce sujet; d'autant plus que mon oncle , j'en suis certain, plaidera chaudement ma cause. — La dilTérence de religion pourrait susciter des obstacles , quoique ma .'oeur et moi nous ne soyons pas des catholiques intolérants ?-^Ma grand'mère appailenait aussi à l'Eglise romaine. Ne craignez donc pas d'op[iiisition du côlé de mes parents, mon cher Fergus; souf- Irez au contraire que j'invoque votre influence pour m'aider à combattre la résistance qui me parait devoir être la plus puissante, je veux dire celle de votre aimable sœur. — Mon aimable sœur^ tout comme son aimable frère, est assez disposée à ne prendre conseil que de .sa V(.|onté. Cependant je vous servirai de tout mon crédit i-t de mes avis. Et pour commencer à vous mettre sur la voie, je vous dirai que ta fidélité à la cause d'un roi malheureux est le sentiment qui la domine; depuis qu'elle a su lire l'anglais , elle s'est éprise d'une belle passion pour la mémoire du brave capitaine Wngan , qui, après avoir renoncé au service de l'usurpateur Ciomweli pour rejoindre les drapeau:, de Charles 11, partit de Londres avec une poignée de cavaliers pour aller jusque dans les montagnes se réunir à Middieton , et qui mourut glorieusement pour la bonne cause ; priez-la de vous montrer les vers qu'elle a composés sur ce sujet, ils ont été fort admirés, je vous assure. Le second point sera de.., Mais i\ me semble que j'ai vu Flora, il y a un moment, s>: diriger du côté de la cascade; suivez-la, mon cher, suivez-la! Ne donnez pas à la garnison le temps de se fortifier dans ses projets dp résislanpe, Alerte ! \\iei, rejoindre Flora pour connaître sa tiocision-le pluii Wî possibie , et que (jupidon vous accompagne !

pendant ce temps je vais m'occuper d'examiner des ceinturons et des gibernes.

Waverley suivit le petit vallon avec un cœur palpitant d'inquiétude. L'amour et toutes les sensations diverses d'espoir, de désir et de crainte qui forment son cortège ordinaire, se mêlaient à des sentiments d'un genre moins facile à définir. Il ne pouvait s'empêcher de voir à quel point cette matinée venait de changer son sort , et dans quelle complication d'embarras elle semblait devoir le jeter. Lemaliu môme encore, il possédaitun grade distingué dansl'armée; son père , suivant toute apparence, s'élevait rapidement en faveur auprès do son souverain : et tout ceci s'était évanoui comme un rêve. Dans l'espace de quelques heures, il voyait son père disgracié, lui-même déshonoré et devenu le confident, sinon le complice involontaire, de complots qui devaient entraîner la chute du gouvernement qu'il avait servi ou la perte de tous leurs fauteurs. Et quand même Flora accueillerait favorablement ses vœux, quelle perspeclive avait-il de pouvoir réaliser des projets de bonheur, au milieu du tumulte de l'insurrection? ou comment oserait-il lui pro- [Miser de quitter le frère qu'elle aimait si tendrement pour se retirer avec lui en Angleterre, et y rester spectatrice tranquille du succès de l'entreprise de ce frère ou de la ruine de toutes ses espérances? Et d'un autre côté, s'engager sans autre force que son bras dans le parti dangereux que lui proposait Fergus , se laisser entraîner par lui dans ses tentatives les plus désespérées en abdiquant sa raison et son indépendance, c'était une perspective qui n'était pas très flatteuse pour l'amour-propre de Waverley, quoiqu'il ne pût s'arrêter à aucune autre conclusion , sauf le cas où Flora rejetterait ses vteux Or, comment supporter l'amertume de cette dernière pensée!

Tout en méditant sur ce que l'avenir lui offrait d'incertitude et de dangers, il arriva près de la cascade, et comme Fergus l'avait prévu, il y trouva Flora. Elle était assise, et se leva pour aller au devant de lui. Edouard essaya de commencer la conversation par quelques-unes de ces phrases banales que l'usage autorise , mais ce fut sans succès. Flora d'abord avait paru éprouver le même embarras; mais elle se remit plus promptement (présage peu favorable aux espérances de notre héros) , et ce .fut elle qui reprit la première le sujet de leur dernier entretien. — 11 m'est de la plus grande importance , monsieur Waverley , et sous tous les rapports possibles, de ne pas vous laisser le moindre doute sur mes sentiments. — Ne vous hâtez pas de les exprimer > s'ils sont tels que votre ton me le fait pressentir, je dois craindre de vous entendre. Mais permettezmoi d'es|)érer que le temps, ma conduite future et l'influence de votre frère... — Non, monsieur Waverley, dit Flora dont le teint s'était animé d'une légère rougeur, quoique sa voix restât ferme et calme ; je m'exposerais aux plus sévères reproches de ma conscience, si je diilérais d'un seul moment à vous déclarer la conviction intime où je suis que je ne pourrai jamais vous regarder autrement que comme un ami , un ami hautement apprécié. Je vois que je vous afflige, et j'en souffre moi-même, mais mieux vaut maintenant que plus tard ; oh! oui, monsieur Waverley, plutôt éprouver cette peine passagère que les longs et flétrissants chagrins qui accompagnent une union inconsidérée et mal assortie. — Grand Dieu! et comment prévoir que tant de maux seraient .a conséquence d'une union où la naissance est égale , que la fortune favorise, dans laquelle, si j'ose le dire , il y a rapport de goûts, lorsque vous déclarez n'avoir aucune préférence pour un autre, et que vous daignez même exprimer une oiunion favorable de celui (pie vous rejetez? — Oui, monsieur Wayerley , j'ai cette opinion lavorable, et quoique j'eusse préféré garder le silence sur les motifs de ma résolution, je suis prête à vous les découvrir, si vous l'exigez.

Elle s'assit sur un fragment de roc, et Waverley se plaçant auprès d'elle, la supplia de lui accorder l'explication promise. — J'ose à peine , dit-elle , vous dévoiler mes sentiments , tant ils diiferent de ceux qu'on attribue généralement aux jeunes personnes demon âge, et je n'ose pas davantage parler de ceux que je vous suppose, dans la crainte de vous blesser en cherchant à vous offrir quelque consolation- Quant à moi , depuis mon enfance jusqu',\ ce. jour, je n'ai eu qu'un vœu , c'est de voir les souverains qui furent mes bienfaiteurs replacés sur leur trône légitime. 11 est impossible de vous exprimer à quel point je porte le dévouement sur ce sujet; j'avouerai franchement qu'il absorbe toutes mes pensées , au point que je n'en eus jamais une seule pour ce qu'on appelle mon établissement dans le monde- Que je vive assez pour voir cette heireuse restauration, et peu m'importe que j'habite une chaumière dans nos montagnes, un couvent en France, ou un palais en Angleterre- — Mais, chère Flora, comment l'enthousiasme de votre zèle pour la famille exilée serait-il incompatible avec mon bonheur? — Parce que vous cherchez, ou devez chercher dans l'objet de votre attachement, un cœur qui ne se plai.se qu'à augmenter votre bonheur domestique et à vous rendre votre affection avec une ardeur proportionnelle à l'exaltation de vos idées- Un homme d'une sensibilité moins vive, ayant une tète plus froide, une âme moins tendre, pourrait se contenter des sentiments de Flora Mac-lvor; car une fois engagée par des serments irrévocables , elle ne s'écarterait Jamais des devoirs qu'elle aurait juré de remplir. —Et pour-

quoi , pourquoi, miss Man-lvnr . croiriez-vnii'! devoir faire plutôt le bonheur H'nn ho'ume qui serait moins capable de vous aimer et devons anprécier? — Senleraent parre que no^* sentiments seraient plus en harmonie, et qne sa sensibilité, moins exigeante, n'attendrait pas de moi une passion impossible Mais vons, monsieur Waverley , vous auriez toujours devant les yf'ux le tableau dn bonheur domestique tel qu'une imagination comm» la vôtre a pu le trarer, et tout ce qui ne réaliserait pas votre idéal, serait pris par vous pour de la froideur et de rindilTf rence : en un mot , vons pourriez considérer Tattarbement que je porte à la fimille rovale comme un vol fait à vous-même. — C'est-à-dire, miss Mao-Ivor , qu'il vous est impossible de m'aimer? reprit le jeune homme avec une profonde tristesse. — Je puis vous estimer, monsieur Waverley. autant et plus peut-èlre qu'aucun homme que j'aie jamais connu. Mais je ne puis vous aimer comne vous mérit' z de l'être... Ah ! ne regrettez pas. je vous en conjure, une épreuve si dangereuse! la femme que voiis épouserez dnit partager vos senliments et vos opinions ; ses goùis et ses occupations doivent être les vôtres : désir, crainte , espérances, en un mot tontes les émotions du cœur doivent être communes entre vous; elle doit augmenter vos plaisirs, partager vos chagrins . adoucir voire mélancolie. — Et pourquoi , vous qui savez si bien décrire les douceurs d'une heureuse union, n'en réaliseriez-vons pour moi l'imase délicieuse?....

— Je vois que vous ne voulez pas me comprendre ; ne vous ai-je pas dit que toute la sensibilité dont mon âme est capable est concentrée dans un événement au succès duauel je ne puis contribuer, hélas! que par mes ardentes prières? — Et si vous daigniez exaucer les miennes, dit Waverley trop emporté par ses sentiments pour réfléchir à ce qu'il allait dire, ne serviriez-vous pas les intérêts de la cause à laquelle vous vous êtes dévouée? ma famille est riche et puissante, portée par principes pour la famille des SMiarts; une occasion favorable... — Une occasion favorable! dit Flora d'un air un peu dédaigneux... portée par principes!... Et croyez-vous qu'une adhésion aussi tiède puisse être honorable pour elle, et flatteuse pour votre légitime souverain? Imaginez . d'après ma manière de sentir, ce que j'éprouverais en entrant dans une famille qui soumettrait aux plus froides discussions les droits qui sont à mes yeux les plus sacrés , et qui ne les jugerait dignes d'être soutenus que s'ils pouvaient triompher sans son appui. — Vos craintes sont injustes en ce qui nie concerne, reprit vivement Waverley; je saurai soutenir la cause que j'aurai embrassée, quels qu'en soient les dangers, aussi bien que le p'us hardi de ses défenseurs. — C'est ce dont je ne puis douter un moment. Mais consultez votre bon sens et votre raison plutôt qu'une inclination irréfléchie et due peutêtre au seul hasard qui vous a fait rencontrer d ins une retraite romantique une jfune personne dont les talents fort ordinaires ne vous auraient pas frappé partout ailleurs. Que ce soit donc la conviction qui vous fasse prendre un rôle dans ce grand et dangereux drame, et non un sentiment soudain et passager!

Waverley voulut essayer de répondre, mais les paroles lui manquèrent. Flora n'avait pas prononcé un mot qui ne justifiât l'affection de son amant; car même dans l'exaltation et l'enthousiasme de ses principes de loyauté, il y avait nue générosité et une noblesse qui lui faisaient dédaigne- de servir la cause à la luelle elle s'était dévouée, par des moyens que la délicatesse n'approuverait pas entièrement.

Après qu'ils eurent marché pendant quelques moments en silence, Flora reprit la conversation. — Encore un mol, monsieur Waverley, avant que nous abandonnions pour jamais ce sujet; et pardonnez, je vous prie, ma hardiesse, si ce mot ressemble à un conseil. Mon frère Fergus délire ardemment que vous vous joigniez à l'entreprise qui se prépare. Mais, je vousen conjure, n'y consentez point. Vos effoi-ts seuls ne suffiraient pas pour le soutenir, et vous partageriez inévitablement sa perte si la volonté île Dieu est qu'il y doive succomber. Je vous en supplie, veuillez retourner dans votre pays; vous étant affranchi de tous les liens qui vous attachaient au gouvernement usurpateur, j'espère que vous profiterez de la première occasion de servir utilement voire souverain légitime et si longlemjis outragé : comme vos fidèles ancêtres, vous vous montrerez à la tête de vos vassaux et de vos adhérents, en digne représentant de la famillede Waverley. — Et si j'avais le bonheur de me distinguer en pareil cas, poiirrais-je espérer?....— Excusez-moi de vous interrompre, dit Flora : le moni'^nt présent seul est à nous, et je ne puis que vous exposnr avec franchise lessenlinientsi|ui m'animent maintenant. 11 serait inutile de faire des conjectures sur le changement que pourrait y apporter un concours d'événements Iroj) favorable pour osir menue en concevoir l'espérance. Croyez seulement, monsteur WaverlRy, qu'après mon frère, il n'y a pas d'homme pour le bonheur et la gloire duquel je formerai des vieux plus sincères.

Wle le quitta en achevant ces mois, car ils étalent arrivés à un endroit nù le sentier se st|iarail en deux. Waverley rentra au château, en proie à mille pas.sions tumultueuses. Il évita de >o trouver seul avec Fergus, ne se sentant disjiose ni à soutenir .ses railleries, •tii à répondre à ses sollicitations. I,a gaité bruyante dn festin .'car Mac-ivur tenait table ouverte pour son clan) servit en quelque sorte

à étourdir la réflexion. Quand la fête fut terminée, il se demanda s'il devait rejoindre miss Mac-lvor après la pénible et intéressante entrevue du matin, mais Flora ne parut pas. Fergus, dont les yeux étincelèrent lorsque Cathleen lui dit que sa maîtresse avait l'intention de garder sa chambre ce soir-là, alla lui-même la chercher; mais apparemment ses représentations furent inutiles, '•ar il revint bientôt après, le teint animé et avec toutes les marques d'un profond mécontentement. Le reste de la soirée se passa, tant de la part de Fergus que de celle de Waverlev, sans aucune allusion au sujet qui absorbiit toutes les pensées de ce dernier et peut-être de tous deux. Rentré dans son appartement, Edouard essaya de récapituler les événements de la journée. 11 ne pouvait douter que pour le moment Flora ne persistât dans ses refus, mais il pouvait espérer que le temps la lui rendrait plus favorable. Cet enthousiasme de loyauté qui. aux approidies de la crise politique, ne laissait pas de place à une passion plus tendre, pourrait-il survivre dans toute sa force au sucés ou à la ruine des plans insurrectionnels de son parti ; et dans ce cas était il si absurde d'espérer que l'intérêt qu'elle avait avoué prendre à son sort pourrait devenir un sentiment plus tendre? En vain il interrogeait sa mémoire, et cherchait à se rappeler chaque mot qu'elle avait prononcé, avec le regard et le geste qui l'avaient accompagné; \\ finissait toujours par se retrouver dans la même incertitude. Aussi, ma'gré les fatigantes agitations de la journée , il était bien tard lorsque le sommeil vint calmer le trouble de son esprit.

Page 1