I.liS Vl'ILM'i:S LlTTl!:nAIRES ILLUSTRÉES
des menaces et des insultes. Les vieillards et les infirmes sont leii- ▼ersés, les peureux fuient, les femmes crient ; les plus hardis, armés de cailloux, de flèches, de bâtons et de barres de fer, soutiennent le choc des gardes qui veulent les culbuler. Les lances royales enveloppent Douglas, et montent lentement lestMitier qui mono au château ; mais leur retraite est poursuivie par les huées de la populace en désordre. Le noble Douglas vit avec chagrin que le peuple se révoltait contre les lois, et il dit au chef de l'escorte : — Sir John de Hyiidford, ce fut mon épée qui te conféra la chevalerie : on souvenir de ce fait, laisse-moi parler à ces hommes égarés.
Écoulez-moi, braves amis, leur dit-il; écoutez-moi avant de briser en ma faveur les liens de la fidélité. Je mets librement sous la sauve-garde des lois de l'Ecosse ma vie, mon honneur et ma propre cause : ces lois sont-elles donc si faibles qu'elles aient besoin du secours de votre colère irréfléchie? Et quand même je souffrirais un outrage sans motif, ma fureur serait-elle assez égoiste, tout amour du bien public serait-il assez éteint dans mon àme pour que, dans la vue de satisfaire une vengeance personnelle , j'oubliasse les liens d'alfeciion qui attachent depuis si longtemps les Douglas à l'Ecosse? Oh ! non : croyez-moi, ce ne serait pas une consolation pour moi dans cette tour où l'on me conduit, d'apprendre que ces lances, qui ne doivent être funestes qu'à nos ennemis, se sont rougies pour moi de sang écossais; qu'un inutile combat, commencé par vous en ma faveur, prive une mère de son fils, un mari de son épouse, des orphelins de leurs supports ; et que les patriotes, gémissant sur les lois outragées, maudissent Douglas comme la cause de ces outrages. Oh! je vous en conjure, que votre patience prévienne un tel malheur! 0 mes amis, conservez le droit de ra'airaer toujours.
La sauvage furie de la multitude se changea en larmes comme la tempête se fond en pluie. Les mains et les yeux levés au ciel, le peuple appela les bénédictions divines sur la tète du généreux Douglas, qui, pénétré d'un amour vrai pour son pays, mettait le sang des citoyens à plus haut prix que le sien propre. Les vieillards parvenus aux limites de la vie rendaient grâces à celui qui arrêtait la guerre civile; et les mères levaient leurs enfants en l'air pour qu'ils pussent voir ce guerrier triomphant de ses injures et de sa colore, cet homme qui se dévouait pour leur conserver un père. Le cœur même des farouches soldats s'était ému; et comme s'ils accompagnaient le cercueil d'un chef, objet de leur amour, ils escortèrent tristement Douglas jusqu'au sommet de la colline : arrivés aux remparts du château, ils le remirent en soupirant à la garde honorée d'un pareil dépôt.
Le monarque offensé errait à l'écart, roulant dans son esprit une arrière-pensée, et le cœur gonflé de dépit : aussi évita-t-il de repasser avec son cortège [lar les rues de Stirling. — 0 Lennox, dit-il, qui pourrait désirer de gouverner cette foule changeante, ce peuple insensé? As-tu entendu les exclamations qui ont accompagné le nom de Douglas? C'est ainsi que ce matin cette masse slupide saluait le roi Jacques; c'est avec des applaudissements pareils que je fus accueilli quand je brisai la puissance des Douglas. Et Douglas obtiendrait les mêmes acclamations s'il parvenait à me renverser du trône! Qui pourrait souhaiter de régner sur un peuple inconstant, orgueilleux et frivole, aussi vain que la feuille emportée parle courant, aussi variable qu'un rêve trompeur, aussi volage, aussi impérieux qu'une femme, aussi cruel que l'insensé dont le sang est enflammé par la fièvre? 0 monstre à tètes innombrables! qui peut désirer d'être ton roi? Mais écoutons: quel est ce messager qui fatigue de l'éperon son coursier haletant? Je le reconnais de loin : que nous veut notre cousin Jean de Mar? — Sire, il vous prie de ne pas vous écarter dans vos royaux amusements des lieux où Votre Majesté peut être bien gardée et défendue au besoin; car un complot encore ignoré menace d'être funeste au trône. Le proscrit Roderick Dhu a rassemblé son clan rebelle. On dit que cette bande insensée se réunit pour seconder les prétentions de Jacques de Bothwell; le comte de Mar est parti ce malin do Donne afin de les attaquer, et bieutôt "Votre Grâce apprendra des nouvelles d'une bataitle; mais le comte vous supplie de ne pas vous éloigner sans une bonne escorte jusqu'à ce qu'il ait (ait face au danger.
— Tu m'avertis d'une chose à laquelle j'aurais dû veiller plus tôt: je l'avais eubliée dans cette journée tumultueuse. Retourne vite sur tes pas; n'épargne point les flancs de ton coursier : le meilleur des miens sera ta recompense. Dis à notre fidèle comte de Mar que nous lui défendons de livrer le combat projeté : ce matin Roderick a été fait notre prisonnier par un chevalier qui l'a vaincu dans un combat singulier, et Douglas a lui-même soumis sa cause aux lois de notre royaume. La nouvelle de la perte de leur chef désespérera bientôt ces montagnards, et nous regretterions que le peuple souffrit à cause des crimes de ceux qui l'égarent. Porte notre message au comte de Mar, Braco, et vole comme l'éclair! Le messager tourne bride après avoir répondu : — Sire, j'y vole; cependant je crains de ne pouvoir franchir celte plaine avant que le combat soit commencé. Et il pique son coursier de l'éperon pendant que le roi retourne à son palais.
Le roi Jacques n'était plus , ce jour-là, d'humeur à écouter les
chants des ménestrels, et à briller dans un festin : la foule des courtisans fut vite congédiée, et les chants et les fêtes curent bientôt cessé. La soirée ne se passa guère avec moins d'ennui etde tristesse dans la ville. Les bourgeois parlaient de discordes civiles, de Moray, de Mar et de Roderick Dhu, tous prêts à courir aux armes. Douglas aussi les occupait : ils déploraient son triste sort, dans une tour où
jadis le brave comte William fut ; et à ce mot on se taisait en
plaçant le doigt sur la bouche ou en montrant la pointe d'une épée. Cependant, vers le soir, des cavaliers fatigués revinrent en hâte du Couchant : les ))oliti(iues assurèrent qu'ils rapportaient des nouvelles d'un combat livré sur les rivages du lac Katrine: ce combat, disaient-ils, avait commencé vers midi, et il avait duré jusqu'au déclin du jour. Ainsi la rumeur inconstante parcourut la cité jusqu'à ce que la nuit eùtentièremenldéployé les replis de ses noires ailes.
Le soleil, en se levant, lance de pâles rayons à travers les broui.lards qui recouvrent la cité brumeuse, et appelle le pauvre artisan à sa tache ordinaire , triste héritage de l'homme déchu! il vient troubler la danse languissante des amis du plaisir nocturne, et effrayer le voleur qui regagne son antre; Il dore sur les créneaux de la tour la lance de la sentinelle, et avertit le pâle et studieux amant des sciences de déposer la plume, afin de livrer ses yeux appesantis au sommeil, consolateur de l'homme. Que de scènes variées, mais, hélas! que de tableaux de malheurs éclaire ce rayon qui lutte avec la nuit! Sur son grabat, dans un hospice où la misère pullule, le malade. que la fièvre dévore, salue avec amour ce rayon bienfaiteur; la vierge séduite s'effraie en le regardant; le débiteur s'éveille avec l'idée des fers et de la prison ; le malheureux que l'amour a trompé sort d'un pénible rêve; la mère vigilante répare le désordre de la couche de son enfant malade et calme sa faible plainte.
Au retour de l'aurore, les tours de Stirling retentissent de la marche des soldats et du bruit des armes, tandis que le roulement des tambours annonce du repos à la sentinelle fatiguée de sa garde nocturne; les rayons du soleil pénètrent dans le corps de garde à travers les étroites meurtrières et les barbacanes grillées; et, luttant avec la vapeur épaisse de l'air, font pâlir le faible éclat des torches encore allumées. Celle alliance de la lueur jaunâtre des flambeaux avec la vive clarté des cieux montre, sous les voûtes noircies du château, des formes bizarres et sauvages de guerriers, des traits défigurés par une barbe inculte et par de larges cicatrices . altérés par une veille pénible et une orgie sans frein ; car le bois massif de la table de chêne est noyé de vin et chargé des débris d'un repas ; les coupes vides et renversées révèlent en quels passe-temps la nuit s'est écoulée. Quelques soldats, épuisés de lassitude, ronflent étendus sur le carreau ou sur des bancs; d'autres essaient encore d'étanther leur soif; d'autres enfin, engourdis par une nuit passée sans sommeil, étendent les bras en bâillant sur les tisons mourants de la vaste cheminée, taudis que, jetées çà et là autour d'eux, les diverses pièces de leurs armures s'eiitre<;hoquent à chacun de leurs mouvements.
Ces guerriers n'ont point tiré le glaive pour leurs propres foyers comme les vassaux d'un seigneur féodal; ils ne reconnaissent point dans leur chef l'autorité patriarcale : ce sont des aventuriers venus de loin pour vivre de la guerre, qu'ils aiment par-dessus tout. Ici on voit le sombre visage de lllalien, là le front basane de l'Espagnol; plus loin le Suisse, qui respire plus librement l'air des montagnes; là le flamand, dont l'œ.ll méprise un sol ingrat qui récompense si mal la peine du laboureur; enfin les rôles portent des noms français et des noms genn.dns; et même plus d'un exile de la joyeuse Angleterre partage avec un dédain mal dissimulé la paie modique de l'armée écossaise. Tous sont braves, accoutumés a manier la pesante hallebarde, l'épée et le bouclier : dans les camps, s'abandonnant à une licence qui ne connaît pas de frein ; dans le pillage, terribles et désordonnés, et maintenant plus libres encor' des liens de la discipline au milieu d'une fêle et d'un banquet.
Ils s'entretenaient de l'atTreuse mêlée qui avait eu lieu entre le lac Katrine et le lac d'Achray. Leurs discours étaient véhéments, et, au milieu de leurs phrases guerrières, leurs mains saisissaient souvent leurs épées; ils ne baissaient pas le ton pour ménager l'oreille deleurs'camarades blessés qui gémissaient prcsd'eux,etdont les membres mutilés et sanglants portaient les marques des glaives montagnards; la voûte du corps de garde répétait les prières et les plaintes de ces malheureux, mêlées au ris moqueuretaux jurements d'une soldatesque farouche. Enfin John de firent se lève. Il avait reçu le jour aux rivages de la Tient. Etranger au respect comme à la crainte, hardi braconnier en temps de paix, soldat indiscipliné sous les drapeaux, il était toujours le plus brave au moment du danger. 11 avait vu avec chagrin la suspension des jeux de la veille; il imposa sileuce aux clameurs ûe ses compagnons qui jouaient aux dés, et s'écria : — Renouvelons le bowl, et, tandis que je fredonnerai une joyeuse chanson, que tous, le verre eu main, fassent chorus avec moi en dignes frères d'armes 1
LA DAME DU LAC
Noire vicaire précbe toujours que Pierre et Paul ont lancé une terrible malédiction sur l'aimable bowl de bière, qu'il y a colère et désespoir au fond des pots vidés joyeusement, et que les seot péchés mortels habitent une bomeille de Madère ; et houp, Barnaby, vit.% avec ta liqueur, buvons, buvons, et faisons la figure au vicaire.
Notre vicaire dit que c'est une damnation de hoir* à petits coups la rosée qui couvre les lèvres fraîches d'une femme chérie; il dit que Belzéhuth se niche dans les plis i\a sa Loiflure mutine, et que Satan lance des traits par ses beaux yeux uoirs : et houp, Jack, baise ta Gillian pendant qu'elle est rose et jeune, et faisons la figue au vicaire.
l.e qiii-vive de la sentinelle, qu'on entendit soudain au milieu de ces bruyantes clameurs, les internini|Mt aussitôt. Un des soldais courut à la 'porte, et s'écria : — Camarades, voici le vieux Bertram de Gand, et que le tambour batte en son honneur! il amène avec lui un ménestrel et une jeune fille. Bertram, vieux Flamand couvert de cicatrices, entra dans le corps de garde. .Avec lui elaienten etiet nu ménestiel et une jeune fille des montagnes, enveloppée étroitement dans un plaid, qui se retira aussitôt à l'écart pour échapper à la vue d'une scene de désordre. — Quelles nouvelles! s'écrièrent les soldais. — Je sais seulement que depuis midi jusqu'au déclin du jour nous avons cimiiattu un ennemi aussi sauvage que ses montagnes, et aussi indomptable que les botes fauves qui les habitent. Des deux côtes beaucoup de sang a coulé : aucun des deux [)dr(is ne peut se vanter de la victoire. — Mais quels sont ces prisonniers, l'ami'? un tel butin doit cire sans doute la récompense de ton courage. Tu deviens vieux, la guerre est un métier trop rude ; tu as mainlenant une jeune fille et une harpe : acheté un singe, et parcours le pays en qualité de chef d'une bande de jongleurs.
— Non, camarade, je n'ai pas l'ail une pareille prise r c'est après le combat que ce vieux ménestrel et cette jeune fille ont rejoint notre camp; ils ont obtenu une audience du comte de Mar, qui m'a iirdiinné de leur procurer un cheval et de les amener ici. Modérez votre joie et ce bruit insensé ; que personne de vous ne s'avise de les faire rougir ou de les offenser. — Entendez vous ces menaces'? s'écria Jean de Brent, toujours enclin à chercher querelle. Quoi donc! Il frappera la biche près de noire logis, et sa jalouse avarice refusera la part du forestier! J'aurai la mienne sur ce gibier, en dépit de Mar et de toi-mémc. Il s'avance, et Bertram l'arrête. Enflammé de colère, le vieux Allan, quoique peu propre au combat, met la main sur sa dague; mais Hélène .se place hardiment entre eux, et laisse tomber son manteau de tartan. Ainsi, dans une matinée brumeuse se montre le soleil de mai, à travers le nuage que ses rayons viennent de percer, (elle farouche soldatesque la conltriiplecomuie un ange descendu du ciel sur la terre; le hardi Brent lui-même, surpris et confondu, s'arrête muet d'admiration et presque de honte.
Hélène leur parle avec assurance : — Soldats, écoutez-moi, leur dit-elle; mon père fut l'ami des soldats : il vécut avec eux dans les camps, il les guida au milieu des perils, et, avec eux, il arrosa de son sang plus d'un champ de bataille: ce n'est pas d'un brave que la fille d'un banni recevra un outrage. Brent, toujours le plus ardent pour le bien comme pour le mal, répondit : — J'ai honte di; moieldemes toris. Ehquoi! tu es la filled'un proscrit, pauvre enfant! Moi aussi, je suis un proscrit en vertu des lois sur les forêts, et la fertile Needwood tn sait la cause. iMa pauvre Rose!... Si raa Rose vit encore, ajonta-t-il en essuyant une larme échappée de .son œil d'airain, elle doit avoir, je pense, le même âge que toi... Ecoutez-moi, camarades, je vais au château chercher le capitaine; je pose ma hallebarde sur le plancher, et quiconque la dérangera pour faire injur» à cette jeune fille, recevra de moi une (lèche qui lui percera le cœur. Prenez garde de tenir des propos inconvenants et de vous permettre des plaisanteries grossières : vous connaissez Jean de Brent, c'&st assez.
Le capitaine arriva. C'était un brave jeune homme, issu de la famille de Tullibardlne, et qui n'avait pas eticore reçu les éperons de chevalier; il était «le bonne mine et de joyeuse humeur, et quoique la courtoisie modérât ses paroles, son air hardi déplut à la fière Hélène, qui supporta péniblement l'examen de ses regards curieux et pénétrants. Le jeune Lewis était loyal et généreux ; mais la beauté et la grâce d'Hélène , si peu d'accord avec son rostuine et avec le lieu de la scène, pouvaient faire naître d'étranges idée» et donner on champ libre à l'itnaginatlon ardente du guerrier. — Soyez la bienvenue au château de Stirling, jeune fille! venez-vous réclamer le secours d'un champion, sur un blanc palefroi, av- c un méni'strcl chargé d'années, et comme une damoiselle errante des temps passés"? Votre naissance i,xige-t-elie un chevalier, ou un écuyer suffira-l-il? Elle lança de son œil une vive étincelle, resta un moment sans parler et soupira: — Helas! dit-elle, il faut bien imposer silenre à fiia fierté ! A travers des scenes de douleur et de combats, suppliante pour le salut d'ur pert , je viens solliciter une audience 6ii roi. Vmlà , pour obtenir la grûce que je demande, un anneau, pge royal de reconnaissance <ioiiné par le monarque au chevalier ri'i-James.
Le jeune Lewis prit l'anneau d'un air respectueux et le regard troublé; puis il dit à Hélèue : — Ce signe nous prescrit nos devoirs:
pardonnez, madame, si, trompé parle voile qui cachait un mérite et un rang aussi distingués, j'ai pu manquer d'égards envers vous. Dès que les appartements royaux seront ouverts, le monarque saura quelle personne désire lui parler. En attendant , daignez vous reposer dans un lieu convenable jusqu'à l'heure du lever du roi : une suivante exécutera vos ordres en tout ce que vous pourrez désirer pour votre toilette ou votre service. Souffrez que je vous indique le chemin. Avant de suivre l'officier, Hélène, avec la gràre et la bonté ordinaires à sa famille, remit sa petite bourse aux soldats pour être partagée entre eux ; le seul Brent, avec une discrétion un peu brusque, refusa de recevoir sa part de l'or offert par la jeune fille. — Pardonnez, lui dit-il, à la franchise d'un cœur anglais et à sun manque apparent d'égards; je ne demande que la bourse vide: je la suspendrai à mon casque d'acier, et elle ne me quittera point dans les périls de la guerre où de plus brillants cimiers n'oseront paraître. Des remerciments, voilà tout ce que pouvait lui adresser Hélène et elle les lui offrit en échange de sa rude courtoisie.
Lorsqu'Hélène fut partie avec Lewis, Allan adressa une demande à Jean de Brent: — Ma jeune dame étant en sûreté, accordez-moi la grâce de voir mon maître: je suis son ménestrel, accouiumé à partager son sort, à partir du berceau jusqu'à la tombe. Mes ancêtres, depuis dix générations, ont consacré leurs chants à sa noble maison; il n'y en eut aucun qui ne préférât l'intérêt de celle famille au sien propre. Nos soins commencent avec la naissance du chef: notre harpe doit charnier les premières années du jeune héritier, lui apprendre les récits de batailles , et plus lard chanter ses premiers exploits à lâchasse ou dans les combats. Dans la paix, dans la guerre, nous avons notre place à ses côtes; nous égayons .ses repas, nous essayons de bercer son sommeil; nous ne le quittons qu'après avoir déposé sur sa tombe le douloureux tribut de nos chants funèbres. Qu'il me soit donc permis de partager la c:iptivité de celui que je dois suivre partout : c'est un droit... vous ne pouvez me le refuser. — Nous autres hommes du Sud , répondit Jean de Brent, nous nous inquiétons peu d'une longue généalogie; nous ne savons point comment un nom , un mot rend des hommes vassaux d'un lord : cependant je me rappelle les bienfaits de mon seigneur et maître. Dieu bénisse la maison de Beaudesert! Si je n'avais mieux aimé tirer le cerf que de guider à la charrue le bœuf pesant, je ne serais pus ici en exil. Viens, mon vieux ménestrel, suis-moi; lu reverras ton maître et ton chef.
Alors, détachant d'un crochet de fer un énorme trousseau de clefs, Jean de Brent alluma une torche et conduisit Allan à travers une voûte grillée et des passages affreux. Ils franchirent des portes de cachots au fond desquels on entendait les gémissements des prisfinniers et le bruit de leurs chaînes; ils passèrent sous des voûtes où étaient réunis les instruments de la torture, la roue, la hache, le Jîlaive du bourreau , et mille machines horribles pour arracher les membres du corps ou disloquer les jointures : machines à qui leurs inventi'iirs trouvèrent honteux et criminel de donner un nom. Us s'arrêtèrent devant un porche bas et sombre, et Brent remit la torche à Allan, tandis que lui-même tirait les verrous et la chaîne qui fermaient celte entrée, et qu'il en détachait la grosse barre de fer. Us entrent Us voient une chambre de prison obscure et solide : mais ce n'était pas encore un cachot, car le jour y pouvait descendre à travers les hauts grillages qui la garnissaient, et des meubles anti- (|iies y étaient placés sur un parquet de chêne, distinction accordée sans doute au rang élevé du captif. — Tu peux rester ici, dit Jean de Brent à Allan, jusqu'à ce que le uiéilecin revienne faire sa ronde : il lui est ordonné de visiter souvent le prisonnier et de le bien traiter. En di.sant ces mots il se retira, remit le verrou et fit crier de rechef les gonds et la serrure. Réveillé par le bruit, un prisonnier leva faibleiinnt la tête de sa couche ; le ménestrel étonné regarda et reconnut , non son maître chéri , mais Roderick Dhu ! Comme le ménestrel arrivait du lieu où le clan d'Alpine avait combattu, les soldats avaient cruj^^ar erreur, que c'était le chef montagnard qu'il cherchait.
Comme un vaisseau dont la proue orgueilleuse ne fendra plus les vagues, abandonné par son équipage, s\i étendu sur la plage au milieu des brisants , ainsi repose Roderick .sur .sa couche solitaire. Souvent il a remué ses membres épuisés par la lièvre, il s'est souvent relevé en sursaut; et de même que le navire lorsque ses lianes .sont ballottés par les flots qui s'avancent et le frappent de leurs coups éternels sans qu'il puisse se remettre en mer, de même Roderick se débat vainement sur son grabat de douleur. Qu'est devenu son pas libre et assure sur la montagne et dans la plaine? Dès qu'il put reconiiaitie le ménestril. — Où est, lui cria-t-il; où est ta jeuncinaitres-e?qu'est-clle devenue? ((uelles nouvelles de mon clan, de ma mère, de Diuiglas? dis-moi lout! Utit-ils été entiaînés dans ma ruine? Ah! oui . car autrement serais-tu ici? Parle cependant, parle avec banli-sse. Tie crains rien (car il .s'aper^'ut qu'Allan , qui connais,sdit inen son caractère, était saisi de douleur et d'effroi). Qui a combattu, qui a succombé? Vieillard , soit bref, il en est qui ont dû fuir, car ils avaient perdu leur chef. Quels sont ceux nui ont lâchement consenti à survivre? Quels sont ceux qui ont péri en brav»«t — Ohl calme-toi, lui répondit le ménestrel : Hélène est sauvée.
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES
— Pour cela je rends giàec au ciel — El des espér.'.nces nous restent pour Douglas. L;uly Maigucritc est aussi p'. sûreté; et, à l'égard de tou clan, jamais" harpe de méiiestn»'. ii'a redit de combat si meurtrier et si terrible. Le pin de ta l>"..iuière est encore debout, quoique plus d'un rameau en ait et*- coupé et abattu.
Le chiel'tain se leva sur son séant. Le feu de la fièvre étincelait dans ses yeux; mais des taches pâles et livides parsemaient ses joues et sou front basané. — Écoute, ménestrel : je t'ai entendu chanter avec des accents énergiques et bien cadencés, lors de nos jours de fête, dans cette île solitaire où le barde n'entlammcra plus le guerrier, cet air belliqueux qui rappelle notre victoire sur la rade de Dermid : répète-le, je t'en prie ; et puis, car tu le peux , plein de l'enthousiasme inspirateur du ménestrel, fais-moi la description delà bataille où mou clan a rencontré le fier Saxon. Je t'écouterai, jusqu'à ce que mou imagination se représente le cliijuetis des épées et le fracas des lances. Alors ces grilles, ces murs s'abaisseront devant moi pour ne plus me montrer que le champ du carnage, et mou âme libre prendra son dernier essor du sein de la mêlée. Le barde tremblant obéit avec respect. Il posa lentement la main sur sa harpe; mais bientôt le souvenir du combat dont il avait été témoin du haut de la montagne, joint au récit que le vieux Bertram lui avait fait la nuit précédente, éveilla toute la puissance de son génie et lui permit de fournir une carrière rapide.
Il dit comment l'armée des montagnards et celle du comte de Mar s'ttaient rencontrées près des défilés de Trosach , comment, privé de Roderick, son chef, le clan d'Alpine avait été défait et son île surprise;comraent la trêve avail été proclamée par un hérautdu roi...
Ici le lai s'interrompit soudain, la harpe s'échappa des mains du ménestrel! 11 avait plus d'une fois jeté comme à la dérobée un regard sur Roderick, afin de voir quel empire ses acccjits pouvaient avoir sur celte àuie indomptable D'abord le chef, la mainlevée, battit faiblement la mesure ; bientôt le mouvement cessa ; néanmoins une sensibilité puissante variait rex|iression de son regard, suivant les diverses modulations du chaut; à la fin, sou oreille, devenue insensible, n'a plus le pouvoir de saisir l'harmonie du barde : son visage s'altère, ses mains se ferment coiivulsivement, comme si quelque douleur subite déchirait les fibres de son cueur; ses dents claquent en se touchant; son regard se flétrit et s'éleint. Ainsi, sans mouvement, sans plainte, le vaillant Roderick exhala son dernier soupir. Le vieux Allan Bane le considérait d'un œil épouvanté, dans ce moment d'agonie où son àme quittait la dépouille mortelle; mais dès qu'il vit que la vie était éclipsée, il entonna son chant funèbre sur la couche du défunt.
Cependant Hélène, le cœurgios de soupirs, se tenait dans l'appartement où elle attendait l'heure de l'audience royale. Les rayons du soleil levant se teignaient de nuances diverse? à travers les vilr.iu'x de la fenêtre. Mais c'est en vain ijue ces rayons brillants tombeni sur iBs murailles dorées et qu'ils éclairent une riche tapisserie; c'est en vain qu'un cortège de domestiques lui a servi une somptueuse eolation. Le repas fastueux, l'apparteuieut magnifique, tout cela élail incapable de fixer ses regards ; ou si elle les attachait sur ces objets, c'était pour se dire que l'aube du jour se levait avec de meilleurs présages sur sou Ile solitaire. Là les dépouilles du daim fauve se balançaient comme un dais sur sa tète; là son noble père partageai! avec elle un repas tVugal qu'elle-même avait préparé, tandis que Lufra, étendue à ses pie<ls , l'épiait d'un œil jaloux , et que le bon Douglas, toujoursépris de lâchasse, en parlait avec Malcolm Grœnic. dont la réponse, faite souvent au hasard, trahissait sa secrète pensée. Ceux qui ont connu les joies simples apprennent à les regretter lorsqu'elles sont évanouies .. Mais tout à coup Hélène lève la tète cl s'approche de la fenêtre avec un pas prudent : elle a saisi dans le lointain une harmonie propre à bercer les heures trop lentes. Une complainte se faisait entepdre à travers les fenêtres grillées d'une tour voisine, et léchant plaintif pénétrait jusijue dans l'appartement de la jeune fille.
Le lai mélancolique était à peine achevé, Hélène n'avait pas encore tourné la tète, une larme coulait de sa paupière, lorsque le bruit d'un pas léger vint résonner à son oreille et lui fit voir près d'elle le beau chevalier de Snowdoun. Elle s'éloigna de la fenêtre de peur que le prisonnier ne recommençât son chant. — Oh! soyez le bienvenu, brave Filz-James, lui dit-elle ; comment une fille presque orpheline pourra-t-elle acquitter sa dette envers vous? — i\e parlez pas ainsi, repartit le chevalier ; vous ne me devez aucune reconnaissance. 11 ne m'appartient pas, hélas! de conserver la vie à votre noble père; je ne puis que vous sarvir de guide, aimable Hélène, et vous accompagner auprès du roi d'Ecosse. Jacques n'est pas un tyran, bien que la colère et l'orgueil lui fassent oublier quelquefois son bon naturel. Venez, Hélène; venez, il est plus que temps : le rci tient sa cour de bonne heure. Le cœur palpitant, le sein agité, elle pn' le bras du chevalier comme celui d'un frère. Il essuya une larme qui L' iibaitsur la joue d'Helene, et lui glissa à l'oreille quelques mots d'espérance et de joie. Il conduisit ses pas chancelants à travers des galeries resplendissantes, sous de hautes arcades, et ils arrivèrent enfin jusqu'au portique dont les deux battants s'ouvrirent pour leur livrer passage.
L'appartement était resplendissant de dorures et rempli d'une affluence de courtisans parés avec luxe. Cet éclat éblouit les yeux de la jeune fille, comme lorsqse le soleil couchant pare de mille couleurs un beau soir d'été, et que l'imagination convertit ses vapeurs brillantes en chevaliers aériens et en dames fanlastiques. Hélène demeurait immobile près de Fitz-James; elle fit quelques pas timides en avant, leva leniement sa tête baissée pour regarder d'un air craintif ceux qui l'entouraient, et pour chercher celui de qui dépendait son destin. 11' terrible monarque. Elle observa plus d'un port majestueux, vraiment digne du sceptre et bien l'ait pour tenir une cour : elle remarqua bien des costumes supeibes... puis elle se retourna comme égarée et surprise, car tous avaient la tète découverte, et, dans toute la salle, Fitz-James seul gardait sa toque et son panache sur sa tète. Les yeux des dames et des courtisans étaient comme atlaehes sur lui. Au milieu des fourrures, des soieries et des joyaux, précieux, il restait en simple habit de drap de Lincoln, au centre d'un cercle éblouissant : le chevalier de Snowdoun était le roi d'Ecosse lui-même.
Comme une guirlande de neige, sur le flanc de la montagne, glisse du rocher qui lui servait d appui, la pauvre Hélène abandonne le bras du monarque et se jette à ses pieds; sa voix éloulfêe ne trouve aucune parole : elle montre l'anneau et joint ses deux mains. Le bon prince ne put résister plus longtemps à ce regard suppliant; il releva la jeune fille, et fil cesser d'un coup d'œil le i-ourire du cercle qui l'entourait. Avec L;ràcr, mais avec gravi lé, il dépose un baiser sur le fiont d Hélène, ei l'engage à bannir ses craintes. — Oui, jeui.e fille, le pauvre l'iiz-James, le voyageur égaré, n'est autre quf le souverain d'Ecosse; raeonle-lui tes malheurs, exprime-lui tes souhaits : il rachètera son gage. iNe deii:ande rien pour Douglas ; hiei soir, son prince et lui ont beaucoup paidouné; il a été déehii'é par la caloiunie, et moi j'ai souffei t de la révolte de ses amis. Nous n'avons pas Voulu actorder à la multitude ce qu'elle demandait pai des ( lameurs ; Cwlme, nous avons entendu et jugé sa cause : aidé dt notre conseil et nous conformant aux lois de notre royaume, noui avons ti rmiiié les querelles ai harnées de Douglas avec le bravf Devaux et le vieu.\ Gleiicairn ; et le lord de Bothwell est redevenu l'ami et le rempart de notre eounmne... Mais, aimable incrédule, qu'est-( e donc encore'? quel nuage obscurcit ton front'? Loid Jame^ de Douglas, aide-moi, tu dois dissiper les doutes de cette jeune fille.
Alors le noble Dougla> s'av.ince, el sa fille se suspend a son cou. Le monarque, à celte heure fortunée, guûta la plus douce, la plus sainte volu|)té du pouvoir, lor.-qu'il put dire, avec une voix qui tenait de l'autorité divine : « Lè\e-toi , virtii malheureuse , et triomphe ! m Cependant le roi J;;cques ne voulut pas que la cour fût longtemps lémoiu de ces purs tranporls de la nature; il sépara le père de la fille : — ,\llons, Uouglas, allons ! ne me dérobez point n:a beUe protégée; c'est il moi d'expliquer l'énigme de cet heureux dénoùment. Oui, Hélène, lorque j'erre déguise dan:4es clieminslis [ilu- humbles de la vie , c'est sous un nom qui voile ma puissance : ce n'est point un faux titre; car la tour de Stirling .i jadis porté le nom de Snowdoun, et les Normands m'iippelleiil James Fit<i James. Je viille de la sorte au maintien des lois , j'apprends ainsi à réparer, à redresser les torts. Il ajouta d'un ton plus bas: — Ecoute-moi, peti'c traîtresse! personne ne doit savoir qu'une folle illusion , qu'une pensée plus folle encore, et une vanité chèrement payée, jointe à la magie de ton œil noir, attirèrent mes pas ensorcelée vers la moni.igne de Ben-Venue, à une heure diingereuse et qui faillit me livrer au glaive montagnard ! Puis il reprit sou discours a haute voix, cl dit: - • Tu garderas toujours ce petit talisman d'or, comme un gage de ma foi : c'est l'anneau de Fit/.-Jaiues... Maintenant, que la belle Hélène déclare ce qu'elle désire du roi.
La jeune fille devina qu'il sondait la faiblesse de son cœur. Avec cette idée revinrent comme l'éclair ses craintes pour Grœnie: mais elle pensa que la colère du monarque devait être à craiiid; ^ surtout pour celui qui avait tiré le glaive de la rebi llion, el, fidèle à ses sen timents généreux, elle implora la grâce de Roderick Dhu. — Renonce à cette demande, répondit Jacques; le roi des rois peut seul retenir les ailes d'une vie qui s'envole. Je connais le cœur de Roderick , je connais son courage : j'ai partagé son repas et senti la force de son épée; je donnerais le plus beau de mes comtés pour racheter la vie du chef du clan d'Alpine !... N'as-tu pas autre chose à me demander? n'as-tu pas un autre captif à sauver? Hélène rougit; elle détourna les yeux et donna l'anneau à Douglas, comme si elle voulait prier son père de sollici;er pour elle la fav ur qui la faisait rougir. — Non, non , dil le roi ; mon gage a perdu sa vertu , et ma stricte justice reprend sou cours. Approche, Maliolm. A ce mot, le jeune Grœme tombe aux genoux du roi dEcoie. —Personne n'implore ta çràce, jeune téméraire ! la vengean.e réclame contre toi, qui, élevé sous mon aile, as payé mes soins par une trahison , et cherché dans ton clan fidèle un refuge pour un pn scrit : des chaînes et un gardien pour Grœme !.... Le roi jette en riant si chaîne d'or au coude Grœme, et confie avec grâce à la main d'Hélène l'agrafe qui la ferme.
Paris. — Imprimerie Lacodb ei Comp»., rue Soufllot, 11.
IVWffiËS i'iMPllïlS
WALTER -SCOTT
D£ LOUIS BARRÉ
SttAvdBS stfMt uots Ê-.ta KOl'tmJË'M:
LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR
IPuci^ici? et t\^lla^Ci^