CHAPITRE I
A l'entrée d'un vallon et sur le penchant des montagnes qui dominent les plaines fertiles de l'East- Lolhian , existait autrefciis un vaste château, dont on ne voit plus aujourd'hui que les ruines, litvenswood appartenait autrefois à de puissants et belliqueux barons qui en portaient le titre.
Cette famille re- Tionlail à une très haute antiquité :
elle était alliée à celle des Douglas, des Hume , des Swinton, des Hay, et autres également influentes et honorées. Son histoire se mêlait souvent avec celle de I'Kcosse même. Le chàtexu de Ravenswond occupait et en quelque sorte coniiiiandalt une gorge entre le Berwick»hire , et les deux comtés de Lothian , position qui en faisait une place importante en tpmps de guerre étrangère ou de querelles intestines. [)es •liéges fréquent», soutenus avi c opiniiUreté, illustrèrent Ravenswood. Mais, comme toutes les clioM!s de (>■ monde, celle maison eut ses révolutions : elle déchut considérablement de sa splendeur vers le milieu du xvii' siècle; T. 11.
l,a poinjic luiiùLin
et, à l'époque de la chute du trône, le dernier propriétaire se vit forcé de vendre l'ancien manoir de sa famille et de se retirer dans une tour solitaire battue par les flatsdel'Océan.
Sur les côtes presque glacées qui s'étendent entre Saint-Abb's-Head et le village d'Eyemoulh, elle dominait la mer Gernianii|iie , féconde en lempèies et peu fréquentée par les navigateurs. Cette nouvelle résidence était entourée desauvHges bruyères et de tristes pàluragi's, .seuls débris de l'opulent domaine.
L'héritier de celte famille ruinée n'avait pu se plier à sa nouvelle position. Dans la giiiTre civile de lGSi),il avait épousé le parti le plus faible , et quoiqu'il n'eût été condamné ni à perdre la vie ni à voir ses biens confisqués, il avait été dépouillé de sa DObli's e : son titre avait éié aboli , et si on l'appelait encore lord Ravens-
wood, ce n'était que par courtoisie. , , ■,,
Si le seigneur déchu n'avait pashéntc de la fortune de sa famille, il en avait conservé l'urguiil et l'esprit lurbulenl, et il avait voue
VElLl.KfcS LITTERAIRES ILLUSTRÉES.
tine haine profonde à riinmiiie qu'il regardait eninme l'auteur de a chute complète de sa maison, c'est-à-dire au nouveau propriétaire de Ravenswo.id. Celui-ci descendait d'une famille beaucoup monis ancienne que celle du lord, d'une famille qui ne devait qu'aux longues guerres civiles son éclat et son impirtance pulitioue. Luj-nièrae, destiné au barreau des sa jeunesse, avait occupé des places emiiicntes dans radiiiiiiistralion. Habile à pécher dans leau trouble des factious, au sein d'un pays à peu près ruiné, où l'autorité directe se faisait i peine sentir, il avait trouvé moyen d'amasser des sommes considérables d'argent. Ces richesses, dont il connaissait le prix, et qu'il savait augnuMiter par des moyens toujours nouveaux, servaient à accroître son pouvoir et son inlluence.
De pareils talents et de semblables ressources constituaient un antagoniste dangereux pour le bouillant et imprudent Kaveiiswood. L opinion n était point d'accord sur les motifs de l'inimitié que le baron nourrissait contre l'acquéreur do ses domaines. Quelques [icrsonnes attribuaient ce ressentiment au caractère vindicatif et envieux de lord Ravenswood, qui ne pouvait se résigner à voir un parvenu, quoique par suite d'une vente juste et légitime, se rendre propriétaire du château de ses ancètres.'Mais la majeure partie du public, portée à médire du riche en son absence, comme à le flatter lorsqu'il est présent, avait ado|ité une explication moins charitable encore. On répétait qu'avant l'acquisition définitive de Ravenswood, le lord çarde-des-sceaux, car c'est à cette dignité que sir William Ashton s était élevé, avait fait des opérations pécuniaires considérables avec l'ancien propriétaire ; et, sans rien affirmer de positif, on calculait que dans ces spéculations compliquées, les chances avaient du favoriser le jurisconsulte de sang-froid, l'habile politique, plutôt que 1 homme emporté et le joueur imprudent.
Le caractère de l'époque venait encore à l'appui de ces soupçons. «En ces jours-là il n'y av.iit point de roi en Israël. « Depuis que Jacques M avait pris possession de la couronne d'Angleterre, il s'était forme des partis opposés dans l'aristocratie écossaise, et les grands personnages exerçaient alternativement les pouvoirs souverains qu'ils étaient parvenus, par leurs intrigues, à se faire déléguer. Les maux résultant de ce système de gouvernement ressemblaient à ceux qui, en Irlande, alfligent le tenancier quand le propriétaire réside au dehors. Il n'y avait point de pouvoir suprême, uni de droit et de fait par un intérêt commun avec la masse générale de la nation, et en face duquel celui qui était opprimé par un tyran subalterne put en appeler, soit pour obtenir justice, soit pour demander grâce. Quelque indolent, quelque égoïste, quelque disposé aux mesures arbitraires que soit un monarque, néanmoins, dans un pays libre, ses profires intérêts sont évidemment liés à ceux de lous >es sujets. Les funestes conséquences qui résultent pour lui-même de I abus de son autorité sont certaines et imminentes; aussi la politique la plus ordinaire, le bon sens le plus simple, lui démontrent la nécessité de rendre à tous une égale justice, et d'établir le trône sur la droiture et l'équité. De là le soin apporté par les usurpateurs et les tyrans eux-mêmes à l'administration de la justice au sein de leurs étals, toutes les fois que cette impartialité ne pouvait affaiblir leur puissance ou contrarier leurs passions. Il en e.st tout autrement lorsque les pouvoirs sont délégués au chef d'une faction aristocratique, qui redoute la rivalité et l'ambition du parti contraire. La courte durée de sa puissance précaire doit être employée à récompenser ses partisans, à étendre son inlluence, à opprimer et à écraser ses adversaires. Selon le grave auteur des Mille et une \'uils, Abou-Hassan lui-même, le plus désintéressé de tous les vice-rois, n'oublia pas, pendant son califat d'un jour, d'envoyer à sa propre maison une douceur de mille pièces d'or. Les chefs du gouvernement écossais, élevés au pouvoir par une faction, ne manquèrent pas d'adopter les mêmes moyens pour leurs amis.
L'administration de la justice, surtout, était empreinte de la partialité la plus révoltante. A peine se présentaiiil une cause un peu importaiile, dans laquelle on ne fût fonde à croire que les juges s'étaient laissé influencer par l'une des parties; leur corruption était si avérée, que l'adage : « Montre-moi l'homme et je te montrerai la 101» était alors aussi généralement cité et pratiqué qu'il est en luinaème scanlaleux. Un acte de corruption conduisait à un autre plus odieux. Le juge qui, dans une circonstance donnée, avait abusé de son autorite sacrée pour favoriser un ami, ou pour nuire à un enuemi et dont les décisions avaient été évidemment dictées par des considerations de politique ou de parenté, ne pouvait désormais être supposé inaccessible à des motifs directement personnels, et on n'a- . »ait que trop de raisons pour soupçonner que l'or du riche avait i ■.nonipbe d'un adversaire réduit pour toute protection à la bonté de ! a cause. Les ministres subalternes de la loi cédaient facilement à la corru|ition. Des pièces d'argenterie, des sacs déçus étaient envoyés en présent aux gens du roi, pour acheter leur faveur, et roulaient chez eux , dit un auteur contemporain , comme les bùeh(^s aux approches du froid, sans qu'on eût même la décence d'y mettre quelque mystère. En des temps pareils, on ne manquait point à la cbar.té quand on supposait que f homme d'Etat, familier avec la marche des cours de justice, et membre puissant d'une cabale triomphante, pourrait trouver et employer facilement les moyens de
l'emporter sur son adversaire moins habile et moins favorisé; et si l'on avait admis que la conscience de sir William Ashton était trop timorée pour lui permettre de profiter de ces avantages, on aurait toujours cru au moins que son ambition et le désir d'augmenter sa fortune trouvaient ua stimulant énergique dans les exhortations de son épouse. Ainsi Macbeth puisa dans le cœur impitoyable de sa compagne la force nécessaire pour atteindre le but de ses vœux secrets.
Lady .\shton, issue d'une famille plus distinguée que celle de son époux, se prévalait outre mesure de cet avantage pour maintenir et augmenter l'influence de son mari sur les autres, et, à moins qu'on ne l'eût grandement calomniée, l'influence qu'elle-même avait acquise dés l'abord sur le chef de la communauté. Elle avait été belle, et son port était encore majestueux et plein de dignité. Doute de facultés puis.santes et de vives passions, l'expérience lui avait appris à employer les premières, et à dissimuler, sinon à modeler les autres. Klle était stricte et sévère observatrice des formes extérieures de la religion ; son hospitalité était splendide jusqu'à l'ostentation; son ton et ses manières, conforinénient à la règle généralement suivie en Ecosse à cette époque, étaient graves et scrupuleusement soumis aux règles de l'étiquette. Sa réputation avait toujours été à l'abri du souffle de la calomnie. Ces qualités, propres à inspirer le respect, ne lui avaient cependant point concilié l'alfection. L'intérêt..., celui de sa famille, sinon le sien, paraissait trop évidemment être le ressort de ses actions. Or dès qu'il aperçoit cette tendance égoïste, le public, juge sévère et caustique, ne souflTre pas facilement qu'on lui impose par un extérieur emprunté. On avait acquis la certitude que, dans ses politesses et .ses compliments les plus agréables, lady Ashton ne perdait pas plus .son objet de vue que le faucon, dans le cercle qu'il décrit au haut des airs, ne détourne ses yeux perçants de la proie sur laquelle il va fondre. Aussi ses égaux n'acceptaient-ils qu'avec méfiance ses démonstrations d'amitié. Ses inférieurs lui témoignaient eu même temps une sorte de crainte, qu'elle laisait servir à ses vues . car ce sentiment, s'il lui enlevait l'estime et l'amitié, lui assurait du moins une complaisance servile pour ses désirs et une obéissance implicite à ses volontés. Lord Ashton lui-même, sur les succès duquel ses talents et son adresse avaient eu une si grande influence, la regardait avec un respect mêlé de crainte plutôt qu'avec un attachement plein de confiance, et l'on assure qu'il y avait des moments où il croyait sa grandeur bien chèrement achetée au prix de son esclavage domestique. .\ii reste, quelque (ondes que pussent être les soupçons, on ne pouvait, à cet égard, en acquérir que bien peu de certitude; lady Ashton était aussi jalouse de son honneur que de celui de son époux, et savait combien cet honneur serait compromis aux yeux du public si l'on s'apercevait que sa femme le traitât eu humble vassal. Dans toutes les conversations, elle citait l'opinion de son mari comme infaillible; elle en appelait à son goût; elle l'écoutait avec cet air de déférence qu'une épouse soumise paraissait devoir à un époux du rang et du caractère de sir William Ashton. Mais ce n'étaieul là que de vaines apparences, etaux yeux de ceux qui observaient ce couple avec attention, et peut-être avec malignité, il paraissait évident que lady Ashion, d'un caractère plus hautain et plus ferme, fière de sa haute naissance, et animée par des projets d'ambition mieux arrêtés, regardait son mari avec un certain mépris, tandis que celuici éprouvait pour elle plutôt une crainte jalouse qu'un sentiment d'amour et d'admiration. Néanmoins, le but principal de sir William et de lady Ashton étant le même, ils ne manquaient jamais d'ag.r de concert, quoique sans cordialité, et de se témoigner l'un à l'autre ce respect extérieur, condition nécessaire de celui du public. D'un assez grand nombre d'enfants qu'ils avaient eus, ils ne leur en restait que trois. L'aîné voyageait sur le continent; le second était une fille de dix-sept ans, et le troisième un garçon plus jeune d'environ trois ans, qui résidait avec ses parents à Edimbourg, pendant les sessions du parlement d'Ecosse et du conseil privé, et le reste de l'année dans le vieux château gothique de Raveuswood, auquel le lord avait ajouté plusieurs bâtiments construits dans le style du xvii' siècle.
Allan lord Ravenswood, ci-devant propriétaire de cet ancien manoir et des vastes domaines qui en dépendaient, continua pendant quelque temps une guerre inutile contre son successeur, au sujet de divers points litigieux de leurs anciennes transactions. Ces difficultés furent successivement décidées en faveur de son riche et puissant compétiteur. Enfin la mort vint terminer tous ces différends en appelant Ravenswood devant un tribunal suprême. Le fil de sa vie, depuis longtemps affaibli, se rompit dans un violent accès de fureur impuissante, occasionné par la nouvelle de la perte d'un procès, dans lequel son droit était plus fondé peut-être sur l'équité que sur les lois. Son lils reçut ses derniers adieux, et entendit les imprécations qu'il prononça contre son adversaire, comme si elles .ui eussent transmis un legs de vengeance. D'autres circonstances vinrent encore irriter une passion qui était à cette époque le vice Oorainacf du caractère écossais.
Par une matinée du mois de novembre, les rochers qui dominent sur l'Océan étaient couverts d'un brouillard épais et mélancolique»
LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR
quand les portes de l'antique tour à demi ruinée, dans laquelle lord Ravensw'iod avait passé les dernières années d'une vie agitée, s'ouvrirent pour envoyer ses dépouillf s mortelles vers une demeure encore plus triste et plus solitaire. La splendeur féodale à laquelle le défunt avait été étranger depuis bien des années, reparut au moment où il allait être oublié pour jamais. Cent bannières, portant les diverses devises et armoiries de cette ancienne famille et de ses alliances, se déployaient successivement en procession funèbre, à l'issue du passage voûté de la cour d'honneur. La principale noblesse du pays s'y était rendue en grand deuil ; les cavaliers, modérant les pas de leurs montures, avançaient avec la solennité convenable à la circonstance. Des trompettes garnies de crêpe noir faisaient entendre leurs sons lents et lugubres pour régler la marche du cortège. Une foule immense de gens du peuple et une suite de serviteurs en deuil formaient l'arrière-garde, qui n'était pas encore sortie des portes de la tour, lorsque ceux qui étaient à la tète arrivèrent à la chapelle où le corps devait être déposé.
Contrairement à l'usage, et même à la disposition de la loi, le corps fut reçu par un prêtre de la communion épiscopale, revêtu de son surplis et prêt à réciter l'office des morts. Lord Ravenswood en avait exprimé le désir dans sa dernière maladie, et les tories, ou les cavaliers, comme ils affectaient de s'appeler, faction à laquelle se rattachaient la plupart des membres de cette famille, s'étaient volontiers conformés à ce désir. L'official presbytérien, regardant cette cérémonie comme une insuUe à son autorité, avait obtenu du gardedes-sceaux l'ordre d'interdiction ; et en conséquence, lorsque l'ecclésiastique eut ouvert son livre, un officier de justice, soutenu de quelques hommes armés, lui imposa silence au noBj.de la loi. Cette injure indigna toute l'assemblée, mais surtout le fils unique du défunt, Edgar, jeune homme d'environ vingt ans, que l'on nommait communément le Maître de Ravenswood. Edgar porta la main à son épée ; il avertit l'officier de ne pas s'exposer au danger d'une seconde interruption , et dit au prêtre de continuer son ministère. L'officier voulut employer la force ])our se faire obéir ; mais une centaine d'épées brillèrent tout-à-coup à ses yeux : il se contenta de protester contre la violence qui lui était faite dans l'exercice de ses fonctions, et se tint à fécart, sombre et farouche spectateur de la cérémonie. Ses murmures comprimes semblaient dire : a. Vous maudirez le jour où vous m'avez fermé la bouche. »
La scène était digne du pinceau d'un artiste. Sous les voûtes du palais de la mort, le prêtre, effrayé de ces violences et tremblant pocr sa propre sûreté, récitait à la liàte et à contre-cœur les prières solennelles de l'Eglise, disant à l'orgueil abattu, à la race déshéritée : « La cendre retourne à la cendre, la poussière à la poussière.» Autour de lui étaient rangés les parents du défunt, montrant plus de colère que de douleur ; leurs épées nues et agitées dans l'air formaient un contraste terrible avec leurs vêtements de deuil. Dans les traits du jeune homme seul, le ressentiment paraissait pour le moment céder au profond chagrin avec lequel il voyait son meilleur et presque son unique ami descendre dans le tombeau de ses ancêtres. Un des assistants remarqua la pâleur mortelle qui se répandait sur son visage, lorsqu'à la lin du servire funèbre il lui fallut, comme chef du deuil, remplir le triste devoir de marcher en avant de la bière, pour la descendre dans le caveau, où des cercueils dégraJés n'offraient plus que les lambeaux de leurs enveloppes de velours et les débris de leurs plaques d'argent, dans ce caveau où un nouvel habitant devait pourrir à son tour. Ce parent s'approcha du jeune lord, et lui offrit son assistance; par un geste muet Edgar Ravenswood le refusa, et remplit avec fermeté ccite douloureuse et dernière fonction. La pierre du caveau fut scellée, la porte de cette partie de l'Eglise fermée, et la clef massive remise entre les mains de l'héritier. La foule des assistants quittait la chapelle : il s'arrêta sur les marches du sanctuaire gothique : «Messieurs et amis, dit-il, vous avez rendu aujourd'hui avec une solennité peu commune les derniers devoirs au défunt. Les honneurs funèbres, que dans d'autres pays on regarde comme religieusement dus au citoyen le plus obscur, auraient été refusés en ce jour à un allié de vos familles, au membre d'une des premières maisons d'Ecosse, si votre courage ne les lui eût a.ssuîés. D'autres ensevelissent leurs morts dans la douleur et dans les larmes, dans le silence et le respect : nos rits funéraires, ces derniers adieux à l'ami qui s'en va, ont été profanés par l'intrusion d'huissiers et de recor.s. Le feu d'une juste indignation a remplacé sur nos joues la pâleur du deuil. Mais je sais de quelle main est pani le trait dirigé contre nous. Celui qui a creusé la tombe peut seuj avoir la làclicle de troubler les obsèques. Que le ciel permette qu'il m'en arrive autant, ou même pis, si je ne venge pas sur cet homme et sur sa maison la ruine et le désbonoeur qu il a versés sur moi et sur les miens! »
Une grande partie de l'assemblée applaudit à ces paroles, comme étant la vive expression d'un juste ressentiment; mais les hommes réfléchis regrettèrent qu'un tel discours eut été prononcé. La position dr l'héritier de Havenswood ne lui pirniettait guère de braver l'ac- CT-issement d'ho-.lililé qu'un sentiment de vnn^'Cunce aus>ii oiivertemeiil ex|.rimé allait provoquer àt la part de ion innemi. Les évé-
nements ne justifièrent cependant pas leurs appréhensions, du moins quant aux conséquences immédiates.
Le cortège, suivant une coutume qui n'a été que récemment abolie en Ecosse, rentra dans la tour, pour s'abreuver largement en l'honneur du défunt, faire retentir la maison de douleur des cris de la joie et de la débauche, et diminuer, par les énormes dépenses d'une fête splendide, le modique héritage de celui dont on célébrait les funérailles. Mais tel était l'usage, et dans cette occasion il fut complètement observé. Le vin coulait à grands flots sur la table ; la pcipulace réunie dans la cour, les fermiers et tenanciers dans la cuisine et dans l'office, firent honneur à la libéralité du jeune Ravenswood : deux années du revenu des propriétés qui lui restaient suffirent à peine pour payer les frais de cette orgie funéraire. Le vin produisit son effet sur tous les convives, à l'exception du Maître de Ravenswood, titre qu'il conservait toujours, malgré la forfaiture encourue par son père. En faisant circuler à la ronde la coupe qu'il n'effleurait pas lui-même, il entendit bientôt mille imprécations prononcées contre le lord garde-des-sceaux , mille ardentes protestations d'atlachement pour lui-même et pour l'honneur de sa maison. 11 écouta d'un air sombre et pensif ces transports d'enthousiasme, prêts à s'évanouir avec les bulles colorées produites au bord du verre, ou du moins avec les vapeurs qui moittaient dans le cerveau des convives. Lorsque le dernier flacon eut été vidé, tous prirent congé avec de vives protestations qui devaient être oubliées le lendemain, si même ceux qui les prodiguaient ne jugeaient pas nécessaire pour leur propre sûreté de s'en ;imender par une retractation plus solennelle. Ayant reçu leurs adieux avec un air de mépris qu'il avait peine à déguiser, Ravenswood vit enfin sa misérable habitatiuii débarrassée de cette multitude d'hôtes bruyants, et rentra dans la salle maintenant abandonnée. Elle lui parut doublement déserte par le silence qui avait succédé au tumulte. Mais elle se peupla bientôt de fantômes que le jeune héritier conjurait devant lui : l'honneur de sa maison terni ; son rang perdu par la dégradation ; ses propres espérances évanouies, et surtout le triomphe d'une famille rivale! Pour un esprit naturellement sérieux, c'était un vaste champ de méditations, et celles du jeune Ravenswood furent profondes cl secrètes.
Le paysan qui montre les ruines de la tour sur ce rocher battu par les vagues inquiètes, quoique ces ruines ne soient plus habitées que par la mouette et le cormoran, affirme encore que, pendant cette nuit fatale, le Maître de Ravenswood, par les ameres imprécations de son désespoir, évoqua quelque démon malfaisant dont l'influence pernicieuse présida au tissu des événements de sa vie. Relas ! quel démon peut inspirer des desseins plus funestes que les plans dictés par des passions violentes et à peine combattues.