CHAPITRE II
Dans la matinée du lendemain, l'officier de justice dont l'autorité avait été insuffisante pour interrompre les funérailles du feu lord Ravenswood, s'empressa d'informer le lord garde-des-sceaux des causes qui l'avaient empêché d'exécuterjson mandat. L'homme d'État était assis dans une vaste bibliothèque, qui formait autrefois la salle de banquet du vieux château de Ravenswood, comme le prouvaient les armoiries que l'on voyait encore sur le lambris sculpté en buis de châtaignier d'Espagne, armoiries qui étaient également peintes sur les vitraux de la croisée. Le soleil y dardait ses rayons un peu affaiblis, mais enrichis par les couleurs, et venait éclairer les longues rangées de tablettes, qui fléchissaient sous le poids des commentaires de jurisprudence et des chroniques monacales: c'était alors la partie la plus essentielle et la plus estimée de la bibliothèque d'un historien écossais. Sur la lourde table de bois de cliènc, ainsi que sur le pupitre, gisait un amas confus de lettres, de pétitions et do parchemins, dont l'examen faisait tout à la fois le charme et le tourment de la vie de sir 'William Ashton. Le gardc-des-sc(;aux avait l'air grave et même noble, convenable à un homme qui occupait un poste aussi élevé dans l'Etat ; et ce n'était qu'après de longs rapports intimes avec lui sur des objets d'un intérêt pressant et personnel, qu'un étranger pouvait découvrir combien il était vacillant et peu stable dans ses ré.solutions. Cette faihlesse de «".aractère provenait d'un excès de prudence et de timidité; et, connaissant lui-mênn; jusqu'à quel point cette disposition influait sur son esprit, il cherchait, autant par orgueil que par politique, à la dérober aux regards du monde. Il écouta du plus grand sang-froid le récit exagère du tumulte qui avait eu lieu aux funérailles, du mépris que l'on avait montré pour son autorité et celle de l'Eglise et de l'Etat ; il ne parut même pas ému en entendant le rapport fidèle des expressions injurieuses et menaçantes pour sa personne dont .s'étaient servis le jeune Raveiiswooil et quelques autres personnes. Il entendit ausji Iranquilleiuent ce qu'avait recueilli cet officier, en dénaturant les faits et aggravant les circonstances relativement aux toasts portéii et aux menaces proférées pendant le repas. Néanmoins il prit une «nie exacte de tous les détails, écrivit les noms dos personneji qui. au besoin, pourraient être appelées pour appuyer une accusation fo' <ieâ
sur des procédés aussi violiMits ; puis il renvoya le délateur, bien sûr qu'il était dès lors uiaitre du reste des biens du jeune Kavenswood, et même de sa liberté personnelle.
La porte refermée, le garde-des-sceaui resta un moment plongé dans une méditation profonde; iniis, se levant tout à coup, il se mit ;\ marcher à grands pas dans l'appartement, comme un homme qui va prendre une résolution soudaine et importante. — Le jeune Kavenswood, murmura-t-il tout bas, est maintenant à moi : il est ma propriété ;il s'est placé sous ma main, et il devra plier ou rompre. Je n'ai pas oublié l'opiniâtreté, la brutalité même, avec laquelle son père m'a contesté chaque point, depuis le premier jusqu'au dernier, a résisté à toutes les tentatives que j'ai faites pour en venir à un compromis, et a cherché à ternir ma réputation lorsqu'il a vu qu'il ne pouvait me disputer mes droits. Cet enfant qu'il a laissé après lui, cet Edsiar, cette tète chaude, cet éccrvclé, a fait naufrage avant d'ètro sorti du port. Il faut empêcher cpi'll ne prolite de quelque retour de marée pour remettre sa barque à flot. Toutes ces notes, mises d'une manière convenable sous les yeux du conseil privé, doivent fonder une accusation de révolte, accompagnée de circonstances graves, dans laquelle la dignité des chefs civils et ecclésiastiques se trouve compromise. On pourrait en tirer une forte amende, une détention au château d'Edimbourgou à celui de Blackness; il y aurait lieu même à un procès de haute trahison, motivé sur plusieurs propos mal-sonnants... A Dieu ne plaise cependant que je porte les choses aussi loiu ! Non, je n'en ferai rien; je n'attenterai pas à sa vie, quand même il serait en mon pouvoir... Et cependant, s'il vit, et que les circonstances viennent à changer, à quoi devrai-jc m' attendre? ix une restitution, à une vengeance peut-être. Je sais qu'Athol avait promis son appui au vieux Kavenswood; orvoilàson lils qui s'agite déjà, et qui, par son influence, quoique bien faible encore, organise une faction. Quel instrument, tout prêt à être employé, .pour ceux qui épient l'instant de notre chute!
Ces pensées agitaient l'esprit de l'astucieux homme d'Etat; il cherchait à se persuader que son intérêt et sa sûreté, comme l'intérêt et la siireté des gens de son parti, dépendaient de la promptitude avec laquelle il profiterait de l'occasion pour perdre le jeune Havcnswood : il s'assit donc à son bureau et se mit à rédiger, pour le conseil privé, un rapport des désordres qui, au mépris de son autorité, avaient eu lieu aux funérailles de lord Kavenswood. Il savait que les rioms de la plupart des acteurs de cette scène, aussi bien que le lait en lui-même, disposeraient défavorablement ses collègues, et les détermineraient probablement à faire un exemple du jeune Kavenswood, en le traitant au moins assez sévèrement pour inspirer un elVroi salutaire. Il se présentait pourtant une difficulté, c'était de choisir des expressions à travers lesquelles on pût recon\iaitre la culpabilité, sansy voir une accusation directe, ce qui, de la part désir William Ashton, ancien antagoiiiste du père d'Edgar, aurait pu paraître suspect et odieux. Tandis qu'il était occupé à cette rédaction, cherchant avec soin les termes les plu^ propres à désigner Edgar Kavenswood comme la cause du tumulte, sans l'en accuser positivement, sir William, dans un moment de réflexion, leva par hasard la tète, et aperçut, sculptées sur l'un des encorbellements qui soutenaient le plafond voiité de l'appartement, les armoiries de la famille contre l'héritier de laquelle il aiguisait en ce moment le fer de SCS flèches et préparait les filets de la loi. C'était une tête de taureau noir, avecla devise: /abends iemonienf; et la circonstance qui avait l.ui adopter cet emblème se rapporlaild'une manière bien remarquable avec l'objetdes méditations actuelles de l'homme d'Etat. On rapportait, d'après une tradition constante, qu'au treizième siècle, un cert.iin Malisius de Kavenswood avait ete dépouillé de son château et lie ses domaines par un usurpateur puissant, qui avaitjoui pendant (pielqucs années du fruit de ses rapines. Enfin, un jour qu'un spleniil'le banquet devait avoir lieu, Kavenswood, qui avait épié l'occasion, s'introduisit dans le château avec u.ie troupe d'amis fidèles. Les convives étaient impatients de voir servir le banquet, et le maître tcnqioraire du château le demandait à grands cris. Kavenswood, qui s'iitait déguisé sous le costume d'écuyer tranchant, répondit d'un ton liinebre : « J'attends le moment, «et au même instant une tète de taureau, ancien symbole de la mort, fut posée sur la table. Au signal donné, l'usurpateur et ses adhérents furent exterminés. Il y avait peut-être dans cette histoire quelque chose qui parlait directement il l'àme et à la conscience du lord garde-des-sceaux ; car metlanl de côté le papier sur lequel il avait commencé son rapport, <;i serrant soigneusement les notes qu'il avait prises, il les renferma >.ius clef dans une armoire placée près de lui, et se prépara à sortir, i;.jinme pour recueillir ses idées et réfléchir plus mijrement sur les conséquences de sa démarche, avant qu'elles devinssent inévitables.
En traversant une grande antichambre gothique, sir 'William Ashton entendit le son du luth de sa fille. La musique, lorsque ceux qui l'exécutent sont hors de notre vue, nous cause un plaisir mêlé de surprise, et nous rappelle le concert naturel des oiseaux cachés sous le feuillage. L'homme d'Et.it, quoique peu accoutumé à ouvrir Bon àme à de douces émotions, é^ait cependant homme et père. 11 t'urftu donc pour écouter le* s«m argeatins de U 'voix de Lucy
Ashton qui chanta, en s'accompagnant, un ancien air sur lequel on •
avait composé le couplet suivant :
« De la beauté n'admire point les charmes; Laisse les rois prendre sans toi les armes; Ne goùtc point au nectar pétillant; Reste muet dans le forum bouillant; Ferme l'oreille à la voix qui t'enchante; Ne touclie pas à l'or qui brille et tente; OEil, cœur et main, que tout soit vide : alors Gai tu vivras, et mourras sans remords. »
La musique cessa , et sir William entra dans l'appartement de sa fille.
Les paroles qu'elle avait choisies semblaient particulièrement adaptéesà«on caractère; caries traits de Lucy Ashton, beaux, mais enfantins, exprimaient la paix et la sérénité de l'âme, et l'éloignementdesvainsplaisirs du moude. Ses cheveux, d'une couleur d'or pâle, se divisaient sur un front d'une blancheur éclatante, comme un rayon affaibli du soleil sur une colline couverte de neige. Sa physionomie, empreinte de la bonté, de la douceur, de la timidité, de toute l'amabilité de la femme, semblait plutôt se dérober au moindre regard même accidentel d'un étranger, que rechercher son admiration. Elle avait quelque chose des madones de Kaphaël : résultat probable d'une santé délicate et d'une longue résidence au milieu de personnes dont le caractère était plus altier, plus actif et plus ferme. Cependant ce naturel passif n'indiquait nullement une âme indifKrente ou insensible. Abandonnée à l'impulsion de ses goûts et de ses sentiments, Lucy Ashton était particulièrement susceptible de se laisser alTecter par tout ce qui tenait un peu du romanesque. Elle avait un secret plaisir à lire ces vieilles légendes remplies d'ardents dévoûments, d'affections inaltérables, qui s'exercent au milieu d'aventures étranges et d'horreurs effrayantes. Cette féerie était son dom'aine de prédilection : là elle bâtissait à son gré ses palais aériens; mais elle ne se livrait qu'en secret à ces douces illusions ; dans la retraite de son appartement, ou dans le silence du bosquet qu'elle avait choisi et auquel elle avait donné son nom, son imagination disiiibuait les prix des tournois, animait de ses regards les valeureux combattants; ou bien elle errait dans le désert avec Una sous l'escorte du lion généreux, ou bien encore elle s'idefltifiait avec la simple mais noble Miranda, dans l'ile des merveilles et des enchantements. Mais, dans ses rapports extérieurs avec les choses de ce monde, Lucy cédait facilement à l'impulsion des personnes qui l'entouraient. L'alternative lui était en général trop indifférente pour qu'elle se sentit le moindre désir de résister, et elle aimait à trouver dans l'opinion de ses parents un motif de décision qu'elle aurait peut-être cherché en vain dans son propre choix. Chacun de mes lecteurs peut avoir remarqué dans une famille de sa connaissance quelque individu d'un naturel doux et facile, qui, se trouvant parmi des caractères plus fermes et plus ardents, se laisse entraîner par la volonté des autres, aussi incapable de résistance que la fleur jetée au courant d'un fleuve. H arrive ordinairement que ce caractère docile et complaisant qui, sans le moindre murmure, se laisse guider passivement, devient l'amour de ceux aux désirs desquels il se sacrifie sans effort et sans regret.
Telle était la position de Lucy. Son père, maigre toute sa politique, sa circonspection et ses vues mondaines, sentait pour elle une affection dont la vivacité le surprenait quelquefois en excitant en lui une émotion peu commune. Son frère aîné, qui suiva't la carrière de l'ambition d'un pas encore plus fier que sir William luimême, avait aussi des sentiments plus tendres. Quoique soldat et vivant dans un siècle dépravé, il préférait sa sœur Lucy, même aux plaisirs, aux espérances d'avancement, aux distinctions militaires. Son plus jeune frère, dans un âge cù l'esprit n'est encore occupé que de bagatelles, la prenait pour confidente de toutes ses joies, de touios ses inquiétudes, de ses succès à la chasse, à la pèche, ainsi que ses querelles avec .son précepteur et ses maîtres. Lucy écoutait avec une aimable complaisance tous ces détails, quelque insignifiants qu'ils fussent. Ils agitaient, ils intéressaient Henri, c'en était assez pour qu'elle y prêtât son attention. Lady Ashton seule n'avait point pour Lucy cette prédilection que ressentait le reste de la famille. Elle regardait ce qu'elle appelait un manque d'énergie dans le caractère de sa fille, comme une preuve que le sang plus plébéien du père dominait dans les veines de celle-ci, et avait coutume de la nommer, par dérision, sa Btrgère de Lammermoor. Montrer de l'aversion pour un être aussi innocent et aussi doux, c'était une chose impossible; mais Lady Ashton préférait le fils aine, qui avait hérité en grande partie de son caractère ambitieux et intrépide, à une fille chez laquelle une douceur naturelle semblait être alliée à la faiblesse d'esprit. Sa piéférence pour le jeune officier était d'autant plus grande, que, contre l'usage des grandes familles d'Ecosse, on lui avait donne le nom du chef de la ligne maternelle.
— Mon Sholto, disait-elle, gardera sans tache l'honneur de la maison de sa mère, et il élèvera, il soutiendra celle de son père. La pauvre Lucy n'est faite ni pour les cours ni pour les salons du grand (^ade. 11 faut qu'elle épouM auel^ue laird campagnard, assez rifili«
LA FIANCÉE DE L/VMMEKMOOft.
pour lui procurer toutes ses aises, sans aucun effort de sa part, et sans qu'elle ait une larme à verser, sauf par la fendre appréhension qu'il ne se rompe le cou en chassant au renard. Ce n'est pas ainsi cependant que notre maison s'est élevée, et ce n'est pas ainsi qu'elle peut se fortifier et monter plus haut. La dignité de lord garde-dessceaux est encore toute nouvelle; il faut la soutenir comme si nous étions habitués à sou poids, en montrant que nous sommes dignes de ce haut rang, prêts à le réclamer et à le maintenir. Devant les anciennes autorités les hommes se courbent par une déférence héréditaire et habituelle; en notre présence ils se tiendront deb«ut et la tête haute, à moins qu'ils ne soient contraints à se prosterner. Une fille, bonne pour vivre dans une bergerie ou dans un nloîlre, n'e«t guère propre à commander un respect qui n'est rendu qu'avec répugnance; et puisque le ciel nous a refusé un troisième garçon, Lucy aurait dû recevoir un caractère propre à le remplacer. Heureux le moment qui disposera de sa main en faveur d'un homme doué de plus d'énergie qu'elle, ou d'une ambition aussi humble!
Ainsi raisonnait une mère pour qui les qualités du cœur de ses enfants, aussi bien que la perspective de leur bonheur doraesti<jue, étaient peu de chose en comparaison de la grandeur et du rang auxquels ils pouvaient s'élever dans le monde. Mais, comme bien des parents d'un caractère ardent et impétueux, elle se trompait dansson jugement sur les sentiments de sa tille. Sous l'apparence d'une indifférence extrême, Lucy nourrissait le germe de ces grandes passions qui se développent quelquefois en une nuit, comme la courge du prophète, et qui étonnent l'observateur par leur ardeur et leur intensité inattendues. Dans le fait, si les sentiments de Lucy paraissaient froids et inertes, c'est qu'aucune circonstance ne s'était présentée qui put les intéresser et les exciter. Jusqu'ici le cours de sa Tie avait été doux et uniforme : heureuse si cette surface unie n'eût pas ressemblé à celle d'un fleuve qui glisse tranquillement vers la cataracte !
— Eh bien, Lucy, lui dit son père en entrant, dès quela chan.son fut achevée, est-ce que votre philosophe poète vous enseigne à mépriser le monde avant de le connaître? Cela me semble un peu prématuré : ou bien parliez-vous comme ces jeunes beautés à la mode qui affectent du mépris pour les plaisirs de la vie, jusqu'à ce qu'un galant chevalier sache les déterminer à partager ces plaisirs avec lui?
Lucy rougit , repoussa toute induction tirée du choix de cette chanson relativement à ses propres sentiments, et quitta aussitôt son instrument pour se conformer à la demande que lui faisait son père de l'accompagner à la promenade.
Un grand parc bien boisé, ou plutôt un terrain disposé pour la chasse, s'étendait le long de la colline derrière le château, qui, occupant, comme nous l'avons dit, un passage conduisant à un |)lateau élevé, semblait avoir été bâti dans la gorge même pour défendre l'approche de la forêt qui s'élevait dans sa majesté sauvage derrière ce défilé. C'était vers ce lieu romantique que le père et la fille, se tenant par le bras, s'avançaient le long d'une superbe avenue d'ormes dont les branches supérieures s'entrelaçaient pour former une voûte sous laquelle on vayait errer dans le lointain des groupes de bètes fauves. Comme ils se promenaient paisiblement, admirant les divers points de vue et les beautés de la nature, pour lesquelles sir William Ashlon, malgré le genre de ses occupations habituelles, avait beaucoup de goût et presque de l'enthousiasme, ils furent joints par le garde du parc ; tout enlier à sa chasse, l'arbalète sur l'épaule, et son enfant menant un chien en laisse, il allait s'enfoncer dans l'intérieur de la forêt. — Tu vas nous tuer une pièce de venaison, n'est-ce pas, Norman? lui dit son maître en lui rendant son salut. — Votre Honneur l'a deviné ; c'est ce que je vais faire, répondit-il. Désirez-vous voir la chasse? — Non, non! .s'écria sir William, après avoir jeté un regard sur sa fille, qui pâlissait à l'idée de voir tuer un daim, bien que, si son père s'était rendu au désir du garde, elle n'eût probablement pas laisse entrevoir la moindre répugnance.
Norman haussa les épaules. — C'est une chose bien décourageante, dit-il, quand aucun des maîtres ne vient honorer notre divertissement dosa présence. .M.Shollone tardera peut-être pas à revenir; car pour M. Henri, on le tient collé sur son ennuyeux latin, quoiqu'il ne demande pas mieux que de parcourir la furet depuis le matin jusqu'&u soir; c'est un garçon plein d'avenir, qui sera tout-à-fait perdu, et oh n'en fera jam'ais un homme. Il n'eu était pas ainsi, h ce que j'ai entendu dire, dans le tmips âr. lurd Ravenswood; lorsqu'il .s'agissait de tuer un daim, toute la famille accourait pour jouir du spectacle, et lorsque l'animal était abattu, le couteau était toujours présenté au chevalier, qui ne donnait jamais moins d'un dollar pour récompenser l'honueur.qu'on lui faisait. Nous avons, coiitinua-t-il, t)dgar Ravenswood, qu'un appelle maintenant le Maître de Ravenswood : lorsqu'il va dans la forêt, il égale les meilleurs chiisseurs du temps de Tristn m ; lorsque tir Edgar a bandé son are, il faut ipie le daim tombe. Mais, de ce C(>écida la montagne, on ifcnteud plus rien à la vie des forêts.
Il y avait dans celte harangue beaucoup de choses qui blessa» ot «Dgulièrameal l'wnour-propre du lord. U ne put s'erapèchei le
remarquer que cet homme, son domestique, le méprisait presqui ouvertement, parce qu'il n'avait pas pour la chasse ce goût qui, à) cette époque, était regardé comme une qualité naturelle et indis-: pensable à tout vrai gentilhomme. Mais le garde forestier était dans.t tous les châteaux un homme de grande importance et avait son'' franc-parler. Sir William se contenta de sourire, et de répondre que, pour le moment il avait à penser à toute autre chose qu'à tuer des ". daims; en même temps, il tira sa bourse et donna au garde un'i écu en forme d'encouragement. Ce dernier le reçut du même air ' que le garçon d'un hôtel du premier ordre reçoit d'un provincial le'J douille de la gratification qui lui revient, c'est-a-dire avec un sou-j, rire dans lequel se peignent à la fois le plaisir que cause le eadeauj' et le mépris pour celui qui le fait. — Votre Honneur est un mau-;} vais caissier, dit-il, qui paie avant que la besogne soit terminée.;, Que feriez-vous si je manquais le daim, maintenant que vous m'avez ] donné ma gratification?
— Je m'imagine, dit le lord en souriant, que vous ne comprendriez guère ce que je voudrais dire en vous parlant de conditio indebiti. — Non, sur mon âme, répliqua le garde; probablement quelque phrase de la loi; mais là où il n'y arien, le roi... Voire Honneur connaît le reste. Avec tout cela, je veux être juste envers vous; à moins que mon arbalète et mon chien ne me fassent défaut, vous aurez une pièce de venaison avec deux travers de doigt de graisse sur le bréchet.
H s'éloignait, quand son maître le rappela , et lui demanda, sans avoir l'air d'y attacher aucune importance, si le Maître de Ravenswood était effectivement aussi brave et aussi bon tireur qu'on le disait.
— Brave? oh oui, brave! je vous en réponds, dit Norman. Tétais au bois de Tyningtiam, un jour que plusieurs cavaliers chassaient avec mylord ; il y avait un cerf, qui, après avoir été mis aux abois, nous tint tous à distance; superbe animal, bois magnifique, vieux cerf dix cors, front aussi large qu'un taureau. U s'élance à l'improviste sur le vieux lord, et la pairie eût perdu là un de ses membres, si le Maître ne se fût pas jeté promptement en avant, et ne lui eût coupé le jarret avec son coutelas. 11 n'avait encore que seize ans, que Dieu le bénisse ! — Mais est-il aussi adroit avec son fusil qu'avec son couteau? demanda sir William. — A quatre-vingts verges de distance, il enlèvera cet écu que vous voyez entre mon pouce et mon index, et je le tiendrai moi-même pour un marc d'or. Que peut-on désirer de plus de l'œil, de la main, du plomb et de la poudre? — Oh! rien de plus, assurément, dit le lord; mais nous vous retenons, Norman ; adieu, mon bon Norman.
Le garde-chasse s'enfonça dans le bois, en fredonnant son rondelet rustique; le son de sa voix un peu rude s'affaiblissait à mesure que sou pas augmentait la distance :
« Lorsque l'on sonne les matines, Le moine doit quitter son lit; Mais l'abbé dort et s'amollit Au son des cloches argentines.
Pour le chasseur, il doit sortir Dès que le cor se fait entendre.
Allons, amis, 5ans plus attendre • il en est temps, il faut partir.
Les daims traversent la bruyère Et les prés riches en troupeaux; Vite, arrachons-nous au repos :
Suivons leur course aventurière.
Mais une biche près du bois , Plus blanche que le lis superbe.
De la clairière a foulé l'herbe.
Et vaut tous les cerfs aux aboii.»
— Cet homrac-là, dit le lord, lorsque la voix du garde forestier eut expiré dans la brise, a-t-il jamais servi dans la famille de Raven»wood, pour y prendre tant d'intérêt? Jem'imagincque vous le savez, Lucy ; car vous vous faites un cas de conscience de déposer dans vos annales l'histoire de chaque rustaud du voisinage. — Je ne tiens pas scrupuleusement à la fidélité de mes chroniques, mon cher papa, répondit Lucy ; mais je crois que Norman a servi au château, dans sa jeunesse, avant d'aller à Lcdington, d'où vous l'avez fait venir. Du reste, si vous voulez savoir quelques détails sur les anciens propriétaires, vous ne pouvez mieux vous adresser qu'à la vieille Alice. — Lh ! qu'ai-je affaire de ces gens-là, je vous prie, Lucy ? Que m'importent leur histoire ou leure talents? — Certes, mon père, je n'en sais rien; j'en parle seulement parce que vous questionniez Norman au sujet du jeune Ravenswood. — Bah! répliqua sir William. Mais aussitôt après, il ajouta : -^ Et qui est cette vieille Alice?je crois que vous connaissez toutes les vieilles du pays. — Oui, sans doute, je les connais, reprit Lucy: sinon comment pourrais- je venir à leur secours lorsque les temps sont durs? Pour Alice, c'est bien l'im- ])ératrice des vieilles femiiws et la reine des commères, en tout ce qui a rapport aux légendeji. Elle est aveugle, la pauvre créature ; mais quand elle parle, on «lirait qu'elle a trouvé quelque moyen de lirs dans voire çatvt. Je tous «Mure qu'il n'urivc louveit de me
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couvrir la figure, ou de détourner la tète, car on croirait qu'elle Yoit quand on change de couleur, quoiqu'elle ait perdu ses pauvres yeui depuis vingt ans. Elle vaut liien une visite, quand ce ne serait que pour dire que vous avez vu une vieille femme paralytique et aveugle avoir une si grande linesse de perception et tant de dignité dans ses manières. Je vous assure qu'on la prendrait pour une comtesse, à en juger par son ton et son langage. Allons, cher père, il faut que vous veniez voir Alice; il n'y a pas un quart de mille d'ici à sa chaumière. — Tout ceci, ma chère, ne répond pas à ma question. Quelle est cette femme, et quelles relations a-t-elle avec la famille de l'ancien propriétaire? — Oh! il s'agit ici de nourrice et de nourrisson, je crois; et elle reste ici, parce qu'elle a deuï de ses petils-fils au nombre de vos serviteurs. Mais je m'imagine que c'est malgré elle, car la pauvre créature regrette le changement des temps et le changement de maître. — Je lui suis fort obligé. Elle et les siens mangent mon pain et vident ma coupe; et ils regrettent en même temps de ne plus être au service d'une famille qui n'a jamais pu faire du bien ni à elle-même ni aux autres ! — En vérité, mon père, vous ne rendez pas justice à la vieille Alice. Elle n'est nullement intéressée, et ne voudrait pas prendre un dénier qui lui serait offert comme charité, dùt-il l'empêcher de mourir de faim. Elle est causeuse, comme toutes les vieilles gens, quand on les met sur le chapitre des histoires de leur jeunesse, et elle parle souvent de la famille de Ravenswood, parce qu'elle y a vécu très longtemps. Mais je suis sûre qu'elle est reconnaissante de la protection que vous lui accordez, et qu'elle causerait avec vous plus volontiers qu'avec toute autre personne. Je vous en prie, mon père, venez voir la vieille Alice.
Et avec la liberté que se donne une fille chérie, elle fit prendre au lord le chemin qu'elle désirait suivre.