CHAPITRE lU
Lucy servit de guide à son père, trop absorbé par ses travaux politiques, ou par les devoirs de la société, pour avoir une connaissance parfaite de ses vastes domaines; d'ailleurs il demeurait habituellement à Edimbourg ; Lucy, au contraire, passait tout l'été à Ravens- •wood, avec sa mère ; et soit par goût, soit à défaut d'autre amusement, dans ses fréquentes promenades elle avait appris par cœur, chemin, sentier, vallon, fondrière buissonneuse : il n'était point de LiHiquet d'arbres quelle n'eût étudié de face et de revers.
Nous avons dit que sir William n'était pas insensible aux beautés de la nature, et nous devons lui rendre la justice d'ajouter qu'il en jouissait doublement lorsqu'elles lui étaient montrées par la fille charmante, simple et attentive, iiui, appuyée sur son bras, lui fai- >,iit admirer tantôt la hauteur ei la grosseur d'un chêne antique, tantôt un détour inattendu, d'où le sentier, développant ses sinuosités à travers un labyrinthe de vallons et de collines, atteignait subitement le sommet d'une eminence, dominait sur une vaste étendue de plaines, puis s'écartait graduellement de ce beau paysage, pour se perdre parmi les rochers entrecoupés de quelques touffes d'arbres, et conduire le promeneur dans des retraites encore plus solitaires.
En s'arrêtant pour admirer un de ces magnifiques points de vue, Lucy dit à son père qu'ils étaient tout près de la cabane de sa proteiree ; et, audétour d'une petite colline, un sentier qui la côtoyait, battu et pour ainsi dire usé par la marche journalière de l'infirme habitante, les conduisit en face de la chaumière, construite dans une vallée profonde et obscure ; ce qui la mettait pour ainsi dire en rapport avec l'étal de cécité de la malheureuse Alice.
I.i chaumière était située au-dessous d'uu rocher élevé, dont le sommet en saillie semblait menacer d'écraser par la chute de quelque fragment le frêle bâtiment qu'il couvrait. Elle était construite d'un mélange de tourbes et de pierres, et grossièrement couverte de chaume, dont une partie était déjà en état de dégradation. Une fumée bleuâtre s'élevait en colonne légère et formait des tourbillons le long de la face blanche du rocher contre lequel la cabane était adossée, ajoutant ii la scène une teinte d'une délicieuse douceur. Dans un petit jardin assez mal cultive, et entouré de quelques touffes de sureau qui ne formaient qu'une clôture fort imparfaite, on voyait la vieille aveugle assise près des ruches dont le produit lui procurait sa modique subsistance. Quelques revers qu'elle eut éprouvés dans sa fortune, quelque misérable que fût sa demeure, il était facile de juger, au premier coup d'œil, que ni les années, ni la pauvreté, ni le malheur, ni la misère, ni les infirmités n'avaient aU^ttu l'àme de cette femme pleine de courage. Elle occupait un baoc de gazon placé sous un bouleau d'une grandeur et d'une vélu.-ité extraordinaires : telle on représente Judah assise sous un palmier, avec un air exprimant à la fois la majesté et la tristesse. Sa taille était haute, imposante et courbée par les infirmités de la vieillesse. Ses vêtements étaient ceux d'une paysanne, mais d'une propr-ité remarquable, formant sous ce rapport un singulier contraste •>ec c««z d«* personnes de la même classe, et arrangés avec une
sorte de goût et d'élégance peu ordinaires. Mais c'était surtout l'expression de sa physionomie qui frappait l'œil de l'observateur, et portait les personnes qui venaient la voir à lui parler avec une déférence et une civilité que ne commandait point la pauvreté de son habitation : néanmoins elle les recevait avec un air d'aisance et de calme qui prouvait qu'elle se crovait des droits à cette déférence. Elle avait été belle ; mais sa beauté avait eu ce caractère 'rand et mâle qui souvent ne survit point à la fraîcheur de la jeunesse ; toutefois ses traits annonçaient encore un jugement profond, une habitude de réflexion, et une fierté mesurée, qui, comme nous l'avons dit en parlant de ses vêtements, donnait à penser qu'elle se croyait supérieure à sa position actuelle. On concevait difficilement comment un visage privé de la vie du regard pouvait exprimer d'une manière aussi puissante le caractère de la personne ; mais ses yeux, qui étaient presque totalement fermés, ne présentaient point cet a'speet désagréable de deux orbites inanimées, qui altère la physionomie sans pouvoir y rien ajouter. Elle paraissait plongée dans une inédit talion, due peut-être au murmure des abeilles qui voltigeaient autour d'elle, et qui lui procurait une sorte d'oubli, mais non un assoupissement complet.
Lucy leva le loquet de la petite porte du jardin, et excita l'attention de la vieille femme. — Alice, dit-elle, mon père vient vous voir. — 11 est le bienvenu, miss Ashton, et vous aussi, dit la vieille femme en se tournant et s'inclinant du côté des personnes qui venaient la visiter. — Voici une belle matinée pour vos ruches, bonne mère, dit le lord, qui, frappé de l'extérieur d'Alice, était curieux de savoir si sa conversation y répondrait. — C'est ce que je pense, mylord, répondit-elle ; je sens que l'air est plus doux qu'il ne l'a été depuis quelque temps. — Vous ne prenez sans doute par soin vous-même de ces abeilles, la mère? reprit l'homme d'Etat; comment les gouvernez-vous? — Par des délégués, comme les rois gouvernent leurs sujets, répondit Alice, et je suis heureuse dans le choix de mon premier ministre. Babie, où es-tu?
Elle porta sur ses lèvres un petit sifflet d'argent suspendu à son cou, instrument dont à cette époque on se servait pour appeler les domestiques , et Babie, jeune fille de quinze ans, sortit de la chaumière, non pas tout-à-fait aussi bien velue qu'elle l'aurait probablement été si Alice avait eu l'usage de ses yeux, mais néanmoins avec plus de propreté qu'on rfe devait s'y attendre. — Babie, lui dit sa maîtresse, offrez du pain et du miel au lord garde-des-sceaux et à miss Ashton; ils excuseront vol"e maladresse, si vous les servez proprement et promptement.
Babie exécuta l'ordre de sa maîtresse avec toute la grâce qu'on pouvait attendre d'elle : allaut et venant à peu près comme une écrevisse, ses pieds et ses jambes se dirigeaient d'un côté, tandis que, tournant sa tête d'un autre, elle regardait avec étonnement le laird , dont ses vassaux et ses tenanciers entendaient plus souvent parler qu'ils ne le voyaient. Cependant le pain et le miel, placés sur une feuille de plantain , furent offerts et acceptés avec beaucoup de courtoisie. Le lord, qui s'était assis sur le vieux tronc d'un arbre abattu , paraissait désirer de prolonger l'entretien , mais ne savait comment amener un sujet convenable.
— 11 y a longtemps que vous résidez sur cette propriété? dit-il après un moment de silence. — 11 y a près de soixante ans que j'ai vu Ravenswood pour la première lois, répondit la vieille femme, dont la conversation, quoique parfaitement polie et respectueuse, semblait prudemment se borner à la tâche inévitable de répondre aux questions de sir 'William. — Vous n'êtes pas, si j'en juge par votre accent, originaire de ce pays? continua sir William. — Non, répondit Alice, je suis Anglaise de naissance. — Et cependant vous paraissez attachée à ce pays-ci comme si c'était votre patrie. — C'est ici que j'ai bu la coupe de joie et de douleur que le ciel m'avait destinée; c'est ici que j'ai vécu plus de vingt ans avec un mari probe et affectionné, ici que j'ai été mère de six enfants de la plus grande espérance; c'est ici que Dieu m'a privée de tous ces biens, ici qu'ils sont morts, et c'est là, près de cette chapelle en ruine, qu'ils sont tous enterrés. Je n'ai eu d'autre patrie que la leur tant qu'ils ont vécu; je n'en aurai pas d'autre maintenant qu'ils ne sont plus. — Mais votre maison est en bien mauvais état , dit le lord en jetant un regard sur la chaumière.
— Oh ! je vous en prie, mon cher papa , interrompit Lucy avec empressement, quoique avec timidité, mais profitant de ce que son père venait de dire, donnez des ordres pour la faire réparer.... c'està-dire si vous le jugez convenable. — Elle durera autant que moi, ma chère miss Lucy, dit la pauvre aveugle; je ne voudrais pas que mylord s'en occupât le moins du monde. — Mais, répliqua Lucy, vous aviez autrefois une meilleure habitation; vous étiez riche; et maintenant dans voire vieillesse, vivre dans cette hutte! — Elle est aussi bonne que je le mérite, miss Lucy, dit Alice; si mon cœur n'a pas été brisé par tout ce que j'ai vu souffrir, c'est qu'il a été assez fort pour résister, et le reste de cette vieille machine ne doit pas se regarder comme plus faible. — Vous avez probablement été ténioin de bien des changements, reprit sir William; mais votre expérience devait vou» y avoir préi>arée? — Elle m'a appris à m'y soumettre, mylord. — Cependant vfsus saviez que ces changements ne pou^
LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR
vaient manquer d'arriver dans le cours des années? — Oui, sans doute, de même que je savais que ce tronc, sur lequel ou auprès duquel vous êtes assis et qui fut un grand et bel arbre, devait un jour tomber, soit de vieillesse, soit sous l'effort de la cognée; mais j'espérais que mes yeux ne seraient pas témoins de la chute de celui qui ombrageait ma demeure. — Ne croyez pas, dit le lord , que je m'intéresse moins à vous, parce que vous regrettez le temps où une autre famille possédait mes domaines. Vous avez sans doute des motifs pour lui être attachée, et Je respecte cette preuve de voire reconnaissance. Je donnerai des ordres pour qu'il soit fait quelques réparations à votre chaumière, et j'espère que nous serons amis quand nous nous connaîtrons mieux l'un l'autre. — A mon âge, répondit Alice, on ne fait point de nouvelles connaissances. Je vous remercie de votre générosité ; vous agissez sans doute dans de bonnes intentions; mais j'ai tout ce qui m'est nécessaire, et je ne puis accepter rien de plus de Votre Seigneurie. — En ce cas, continuil sir William , qu'il me soit du moins permis de dire que je vous regarde comme une femme élevée par son jugement et son éducation bien au-dessus de ce que vous paraissez être, et j'espère que vous continuerez à résider sur cette propriété qui fait partie de mon domaine, sans avoir à en payer la rente pendant votre vie. — Je l'espère bien , répliqua la vieille aveugle sans s'émouvoir; je crois que la chose a été stipulée dans l'acte de vente de Ravenswood à Votre Seigneurie, quoiqu'une circonstance aussi insignifiante puisse être sortie de votre mémoire. — Je me souviens.. ."je me rappelle...dit sir William un peu Confus. Je m'aperçois que vous êtes trop attachée à vos anciens amis pour accepter aucun bienfait de leur successeur. — Bien loin de là, mylord , répondit Alice; je suis reconnaissante des bienfaits que je n'accepte point, et je voudrais pouvoir vous le prouver autrement : mais écoutez ce que je vais vous dire. Le lord la regarda avec quelque surprise, mais ne dit rien. — Mylord, continua-l-elle d'un ton grave et solennel, prenez garde à vous; vous êtes sur le bord d'\m précipice. — Vraiment? dit l'homme d'Etat dont l'esprit se reporta sur la situation politique du pays; quelque chose est-il venu à votre connaissance ; un complot, une conspiration ? — Non , mylord, répondit Alice; ceux qui s'occupent de pareilles intrigues n'appellent à leurs conseils ni les vieillards , ni les aveugles , ni les infirmes. L'avis que j'ai à vous donner est d'une autre n:iture. Vous avez poussé les choses bien loin avec la famille de Ravenswood. Ce que je vous dis est vrai; c'est une famille redoutable, et il y a du danger à courir avec des gens qu'on a réduits au désespoir. — Bon ! dit le lord , ce qui s'est passé entre nous est l'ouvrage de la loi , non le mien , et c'est à la loi qu'ils doivent s'en prendre s'ils veulent attaquer mes actions. — Oui, répliqua la vieille, mais il est possible qu'ils pensent autrement, et qu'ils veuillent se faire justice par euxmêmes, lorsqu'ils verront qu'd n'y a pas d'autre moyen de prévaloir. — Qu'entendez-vous par là? Sûrement le jeune Ravenswood ne voudrait pas se rendre coupable de violence personnelle? — A Dieu ne plaise que je dise pareille chose! Je ne connais rien de ce jeune homme qui ne soit loyal cl honorable... loyal et honorable, ai-je dit! j'aurais pu ajouter franc, généreux, noble. Mais encore c'est un Ravenswood , et il peut attendre le moment. Souvenez-vous du sort de sir George Lockhart, tué naguère à Edimbourg par celui qu'il avait condamné.
Le garde-des-sceaux tressaillit au souvenir d'un événement aussi tragique et aussi récent.
— Chiesley, reprit la vieille femme, qui commit cet acte de violence, était parent de lord Ravenswood. Il annonça publiquement, dans la salle de Ravenswood, en ma présence, et en présence de plusieurs personnes, sa détermination cruelle. Je ne pus garder le silence, quoiqu'il fût peu convenable à moi de parler. « Vous projetez un crime abominable, lui dis-je, et dont vous répondrez devant le tribunal suprême. «Jamais je n'oublierai son regard lorsqu'il me répondit : « J'aurai à répondre alors de beaucoup de. rjioses, et je répondrai aussi de celle-ci ! » J'ai donc bien raison de vous dire : Prenez garde d'appesantir la main de l'autorité sur un homme réduit au désespoir. Il coule du sangdeChi<'sley dans les veines deRavcnswood, et maintenant il faudrait peu de chose pour l'enflammer; je vous le répète, méfiez-vous de Ravenswood.
La vieille Alice, soit avec intention, soit par hasard , avait frappé assez juste pour éveiller les craintes du lord. L'expédient désespéré, abominable d'un assassinat secret, expédient si familiiT, dans les anciens temps, aux barons écossais, n'avait été que trop souviMit employé, même en ce siecle-là, par des malheureux qn excitait une tentation extraordinaire, ou nui s'y étaient depuis longtemps préparés. Sir William Asiilon ne l'ignorait pas , cl il savait aussi que le jeune Ravenswood avait reçu des injures suffisantes pour le porter à ce genre de vengeance, 'oiiséiiuence fréquente mais terrible fl'iin déni de justice. Il s'efforça de déguiser en face d'Alice les appréhensions qui l'agitaient, mais avec si peu de succès, qu'une Tiersrinnc niémc douée de moins de pénétration aurait nécessairement reconnu que son cœur en élail vivement alfeclé. I^e son de sa voix n'était plus le même lorsqu'il lui répondit que le Maître de Ravenswood était un homme d'honneur, cl que, en fùt-il autrement, le sort de Chiesley de Dairy était un avertissement suffisant pour quiconque oserait
prendre sur lui le soin de venger des injures imaginaires. Après s'ètr» exprimé ainsi, il se leva et partit sans attendre de réponse.