CHAPITRE IV
Sir William marcha près d'un quart de mille sans rompre le silence. Sa fille, naturellement timide et élevée dans ces idées de respect filial et d'obéissance absolue qu'on imprimait alors dans l'esprit de la jeunesse, n'osa interrompre ses méditations. — D'où vient donc cette pâleur, Lucy? lui demanda enfin son père en se tournant vers elle.
Suivant les idées du temps, qui ne permettaient pas à une jeune fille d'énoncer son opinion sur aucun sujet important, à moins qu'on ne la lui demandât expressément, Lucy devait paraître n'avoir rien compris à tout ce qui s'était passé entre Alice et son père, et elle aitr-bua l'émotion qu'il avait remarquée en elle à la frayeur que lui causaieni quelques taureaux sauvages paissant dans la partie du vaste parc que le lord et sa fille traversaient en ce moment.
Ces animaux étaient les descendants de ces farouches troupeadï de bisons qui erraient autrefois en pleine liberté dans les forets de la Calédonie, et la noblesse écossaise se faisait un point d'honneur d'en conserver quelques-uns dans ses parcs. On se souvient encore d'en avoir vu dans les domaines d'Hamilton , de Drumlanrick et dé Cumbernaui. Ils avaient dégénéra de leur ancienne race, tant pour la taille que pour la force, si nous devons en juger d'après ce que racontent les vieilles chroniques, et d'après les ossements énormes que l'on découvre fréquemment dans les étangs et les marais lorsqu'on les dessèche ou qu'on y pratique des saignées. Le taureau avait perdu les honneurs de sa crinière, et la race était petite et peu robuste, d'un blanc jaunâtre, avec des cornes et des sabots noirs. Ils conservaient cependant quelque chose de la férocité de leurs ancêtres; on ne pouvait les réduire à la domesticité à cause de leur antipathie contre l'espèce humaine, et ils étaient souvent dangereux quand on s'en approchait sans précaution , ou qu'on les inquiétait imprudemment, (i'est ce dernier motif qui donna lieu à leur destruction dans les trois parcs dont nous avons parlé, car autrement il est probable qu'on les aurait conservés comme de dignes habitants des forêts d'Ecosse, comme des hôtes qui convenaient parfaitement à un domaine baronial. Si je n« me trompe, on en trouve quelques-uns encore dans le Northumberland , au château de Chillingham, appartenant au comte de Tankerville. Ce fut à l'approche d'un groupe de trois ou quatre de ces animaux que Lucy s'avisa d'attribuer les signes de frayeur qui s'étaient manifestés sur son visage, mais par une cause différente; car elle s'était familiarisée avec l'apparition des taureaux sauvages dans ses fréquentes promenades au milieu de la forêt , et il n'entrait pas essentiellement alors, comme à présent, dans l'éducation d'une jeune demoiselle, d'avoir, sans aucun motif, des palpitations de cœur et des attaques de nerfs. En cette occasion , cependant, elle reconnut bientôt qu'elle avait sous les yeux un sujet réel de terreur.
A peine Lucy avait-elle fait à son père la réponse que nous avons rapportée, et celui-ci se préparait à lui reprocher sa prétendue timidité, lorsqu'un taureau excité, soit par la couleur écarlate du manteau de miss Ashton, soit par un de ces accès de férocité capricieuse auxquels ces animaux sont naturellement sujets, se détacha subitement du groupe qui pai.ssait à l'extrémité d'une verte clairière fuyant à travers les branches en trelacées lies arbres. L'animal s'approcha des téméraires qui s'introduisaient dans ses pâturages : il s'avança d'abord lentement, piétinant le terrain, mugis.sant de temps en temps, et labourant la terre avec ses cornes, comme pour s'exciter jusqu'à la rage. Sir W'illiam , qui observait les mouvements de l'animal , prévoyant qu'il allait devenir dangereux, prit le bras de sa fille sous le sien, et se mit à marcher très vite le long de l'avenue, dans'l'espoir d'être bientôt assez loin pour ne plus être aperçu. C'était le parti le plus imprudent qu'il pût prendre ; car le taureau , encouragé par une apparence de fuite, se mit à poursuivre avec la plus grande impétuosité les objets de son courroux. I>ans un péril aussi imminent, un homme plus courageux que le lord aurait pu être intimidé; mais, dit le Iioètc, « l'amour est plus puissant que la mort » : la tendres.se paternelle le soutint. Il continua d'encourager et d'entraîner sa fille; mais la frayeur ôla bientôt à celle-ci tout pouvoir de fuir, et elle tomba à côté du vieillard : alors ne pouvant plus l'aider à s'échapper, il .se retourna et se plaça entre elle et l'animal furieux qui , animé encore par la rapidité dé sa course, ne se trouva bientôt plus qu'à quelques verges d'eux. Sir William était sans armes; son âge et sa haute dignité le dispciisaient même de l'épée de s.don que l'on portait comme complément du costume; mais une pareille arme n'eût pu lui être d'aucune utilité. Il paraissait donc impossible que le père, ou la fille, ou tous les deux, ne fussent pas victimes du danger qui le-s menaçait, lorsqu'un coup de feu parti d'un bosquet voisin arrêta l'animal dans sa course. Il avait été frappé tellement juste à l'endroit où l'épine se joint au crâne, que la blessure, qui dans toute autre partie du corps eût à peine retardé sa course, lui donna instantanémeot la mort. Il
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trébucha en avant f l poussa un mugissement (épouvantable ; la force progressiTe de sa course, plutôt qu'aucune action de sa volonté, le porta jusqu'à environ trois verges du lord étonné, où il roula sur le sol ses membres couverts de la sueur épaisse delà mort, et palpitants des dernières convulsions de l'appareil nnisculaire.
Lucj était étendue par terre, privée de sentiment, et ignorant le secours miraculeux qiii venait de la sauver. Son père était presque également stupéfait, tant avait été rapide et inattendue la transition de l'effroi d'une mort horrible, inévitable, à une parfaite sécurité. Sir William regardait l'amiral, terrible même dans la mort, avec une sorte d'étonnement mucl et confus, qui ne lui permettait pas de comprendre bien distinctement ce qui s'était passé; il aurait pu penser que le taureau avait éto arrêté dans sa course par un coup de foudre, s'il n'eût ajierçu à travers les branches du bosquet un homme armé d'une courte carabine. Cette vue le rappela sur-lechamp au sentiment de sa situation ; un regard jeté sur sa fille le fit songer à la nécessité de lui procurer du secours. 11 appck cet homme, qu'il prit pour un de ses gardes-chasse, lui disant de veiller attentivement sur miss .\shton, pendant qu'il se hâterait d' -llci- luimème chercher du secours. En conséquence, le chasseur s'approcha, et le lord vit que c'était un étranger; mais il était trop agité pour faire aucune autre remarque. En peu de mots, prononcés à la hâte, il chargea cet homme, plus fort et plus actif que lui, de porter la jeune demoiselle prés d'une source voisine, et il retourna vers la chaumière d'Alice, pour lâcher de se procurer d'autres secours.
L'étranger dont l'intervention s'était trouvée si opportune et si utile, ne parut pas disposé à laisser sa bonne œuvre incomplète. 11 releva Lucy, la prit dans ses bras et la porta à travers les clairières de la forêt, par des sentiers qui paraissaient lui être parfaitement connus; il ne s'arrêta qu'après l'avoir déposée en sûreté auprès d'une fontaine abondante et limpide, qui autrefois avait été abritée et décorée d'ornements d'architecture dans le genre gothique. Maintenant, la voûte s'était fendue et même écroulée, le fronton gothique n'offrait plus que des ruines; la source, sortant des entrailles de la terre, se faisait jour à travers les fragments de sculpture tous couverts de mousse et confusément épars sur le sol. La tradition , qui ne manque jamais, du moins en Ecosse, d'orner d'une légende un lieu déjà intéressant par lui-même, la tradition assignait une cause particulière à la vénération que l'on avait pour cette fontaine. Une jeune demoiselle charmante rencontra près de cette source un des lords de Ravenswood qui chassait dans cette forêt : comme une autre Egérie, elle captiva le cœur du Numa féodal. Les deux jeunes gens eurent ensuite de fréquents rendez-vous, et toujours au coucher du soleil; les agréments de l'esprit de la nymphe achevèrent une conquête que sa beauté avait commencée, et le mystère de l'intrigue y ajouta de nouveaux charmes. Elle paraissait et disparaissait toujours près de la fontaine, ce qui fit penser à son amant qu'elle avait avec ses eaux quelque relation inexplicable. Elle mit certaines restrictions à leurs entrevues , ce qui avait également un air de mystère. Ils ne se voyaient qu'une fois par semaine : le vendredi était le jour convenu, et elle avertit le lord Ravenswood qu'il était nécessaire qu'ils se séparassent dès que la cloche de la chapelle appartenant à un ermitage situé dans le bois voisin, dont on voit encore les ruines, soneerait l'office du soir. Au tribunal de la pénitence, le baron de Ravenswood fit confidence à l'ermite du secret de cette singulière intrigue, et le P. Zacharie en tira la conséquence nécessaire et évidente que son patron était enveloppé dans les filets de Satan, et en danger de se perdre corps et âme. Il représenta ces périls au baron avec toute la force de la rhétorique monacale, etluipeignitsous lescouleurslespluseffrayanteslecaractèreet la personne de la naïade, qui n'était belle qu'en apparence : bref il n'hésita point à prononcer que c'était une habitante du royaume des ténèbres. L'amant lui opposa une incrédulité opiniâtre ; ei ce ne fut que fatigué par les instances pressantes de l'anachorète, qu'il consentit à mettre à une épreuve certaine l'état s-t la condition de sa maîtresse mystérieuse: à cet effet , il accepta la proposition de Zacharie de sonner la cloche de l'office, à leur prochaine entrevue, une demi-heure plus tard que de coutume. L'ermite soutint, en s'appuyanl de l'autorité du Malleus Malefinarum, lU' Sprengerus , de Remigius, et d'autres savants démonologistes, que le malin esprit, ainsi trompé et retenu au-delà de l'heure fixée, reprendrait sa véritable forme, et qu'après s'être montré connnc un démon de l'enfer aux yeux de l'amant épouvanté, il disparaîtrait :in milieu d'un éclair, en laissant après lui une odeur de soufre. l\,iyniond de Ravenswood consentit à faire cette épreuve , plein du désir d'en connaître le résultat, mais bien persuadé que l'ermite se verrait trompe dans son attente. A l'heure convenue, les amants se truu- Tèrent ay rendez- vous, et, à cause du retard que mit le prêtre à lonner la cloche, leur entrevue se prolongea bien au-delà du moment où ils avaient coutume de se séparer. Aucun changement ne s'opéra dans la forme extérieure de la nymphe; mais dés que les ombres qui s'allongeaient lui firent connaître que l'heure ordinaire des Tèpres était passée , elle s'arracha des bras de son amant , en poussant un cri de désespoir, lui dit adieu pour toujours, et se plongeant dans la fontaine, disparut à ses yeux. Des traces de sang ap-
parurent bientôt à la surface des eaux; ce qui fit penser au baron désespère que son imprudente curiosité avait occasionné la mort de cet être intéressant et mystérieux. Le remords qu'il éprouva, aussi bien que le souvenir des charmes de sa malheureuse amie , fil le tourment du reste d'une vie qu'il perdit quelques mois après, à la bataille de Floddcn-Field. Mais en mémoire de cette naïade, il avait, avant son départ, orné la fontaine dans laquelle elle paraissait faire sa résidence ; et, dans la vue de mettre ses eaux à l'abri de toute profanation, il l'avait entourée d'un petit édifice voûté, dont on voyait encore les débris. De cette époque, croyait-on, datait la décadence de la maison de Ravenswood.
Telle était la légende généralement reçue : certaines personnes, qui voulaient paraître en savoir plus que les autres, l'exiiliquaient , mais d'une manière peu satisfaisante, en disant qu'elle faisait-allusion au sort d'une belle fille de la classe plébéienne, que Raymond, sou a'y.ant, la tua dans un accès de jalousie, et que son sang se mêla P'ueauxdela Fontaine-Fermée, comme on l'appelait ordinairement. D'autres pensaient quecettc légende avait une origine plus reculée, cl remoiuait aux croyances païennes. Maison admettait généralement que ce lieu était fatal à la famille de Ravenswood , et que boire de ses eaux, ou même en approcher était d'un aussi mauvais augure pour un descendant de celte maison, que pour un ijraham de porter du vert, pour un Bruce de tuer une araignée, ou pour un Saint- Clair de traverser certain fleuve un lundi.
C'est dans ce lieu funeste que Lucy Ashton revint enfin de son long évanouissement. Aussi belle et aussi pâle que la naïade fabuleuse trahie par son amant, elle était assise, le dos appuyé contre une partie du mur à demi ruiné, tandis que son manteau, tout trempé de l'eau que son protecteur avait abondamment employée pour la rappeler à la vie, était pour ainsi dire collé à sa taille svelte, légère et admirablement proportionnée. En sortant de sa torpeur, elle se rappela le danger qui l'avait privée de ses sens, et l'instant d'après l'idée de son père revint à son esprit. Elle jeta ses regards autour d'elle, et ne le vit nulle part, a Mon père! mon père! » Telles furent les seules paroles qu'elle eut la force de prononcer. — Sir William est en sûreté, répondit l'étranger, parfaitement en sûreté, et il sera ici dans un instant. — En êtes-vous bien sûr? s'écria Lucy. Le taureau était tout près de nous; ne me retenez point : il faut que j'aille chercher mon père.
Elle se leva dans ce dessein ; mais ses forces étaient tellement épuisées, que, bien loin de pouvoir l'exécuter, elle serait retombée sur la pierre contre laquelle elle était appuyée, et probablement elle se serait fait beaucoup de mal. L'étranger était si près d'elle qu'à moins de permettre qu'elle se blessât, il ne put s'empêcher de la soutenirdans ses br;is; il le (ît cependant avec une répugnance momentanée, bien peu ordinaire à un jeune homme qui vient au secours de la beauté en danger. Le fardeau, tout léger qu'il était, seinblailcependant trop lourd pour ce jeune athlète; car, sans éprouver la tentation de la retenir dans ses bras, même pour un seul instant, il la plaça sur la pierre qu'elle venait de quitter, et, s'éloignaiit de quelques pas, il s'empressa de répéter : — Sir William Ashton est parfaitement en sûreté et sera ici dans un instant. N'ayez aucune inquiétude sur son compte. Le destin vous l'a conservé d'une façon bien étrange. Quant à vous, madame, vos forces sont épuisées, et vous ne devez pas songer à vous lever, tant que vou= n'au rez point quelque assistance plus convenable.
Miss Ashton , dont les sens étaient recueillis, examina l'étranger avec plus d'attention. Il n'y avait rien dans son extérieur qui dût le faire hésiter à offrir son bras à une jeune personne qui avait besoin de secours; rien non plus ne devait la déterminera le refuser. Elle ne put s'empêcher de penser, même dans ce moment, qu'il avait un air froid et peu prévenant. Un habit de chasse d'une couleur foncée, quoique caché en partie sous un ample manteau flottant d'un drapverdàtre, indiquait le rang d'un gentilhomme. Un moniero ou chapeau espagnol, surmonté d'une plume noire, tombait sur ses sourcils et cachait une partie de son visage, qui , autant qu'on pouvait en juger par ce que l'on voyait, était brun , régulier, et avait une expression majestueuse, quoiqu'un peu sombre. Quelque chagrin secret, quelque passiou triste et concentrée, avait amorti la vivacité naturelle de sa physionomie, et il n'était pas facile de regarder l'étranger sans éprouver un sentiment de pitié ou de crainte, ou du moins de doute et de curiosité.
Cette impression longuement décrite, Lucy l'éprouva en un instant: elle n'eut pas plus tôt rencontré les yeux noirs et perçants de l'étranger, qu'elle baissa les siens, avec un mélange d'embarras , de timidité et de crainte. H fallait cependant rompre le silence, on du moins "lie le crut, et, d'une voix tremblante , elle parla du danger auquel elle avait échappé d'une manière si surprenante, et dans lequel l'inconnu avait été, après Dieu, le sauveur de son père et le sien. H parut vouloir se dérober à ces expressions de reconnaissance, car il répliqua brusquement d'une voix grave cl imposante, sans cependant aller jusqu'à la rudesse : — Je vous quitte, madame, je vous laisse sous la protection de ceux dont peut-être vous fûtes l'ange gardien.
Lucy, frappée de l'ambiguitédece langage, et avec un sentiment d«
LA FfANCÉE DE LAMMERMOOIV.
reconnaissance naïve, s'efforça de se justifier de toute intention d'offenser son libérateur, comme si pareille intention eût été possible. J'ai été malheureuse, dit-elle, dans mes efforts pour vous exprimer mes remerciements. 11 faut que cela soit, quoique je ne me souvienne plus de ce quej'ai dit. Mais, si vous vouliez attendre jusqu'à ce que mon père... le lord j^'arde-des-sceaux revienne... seulement lui permettre de vous rendre grâces et de vous demander votre nom. — .Mon nom est inutile, répondit l'étranger ; votre père, madame... je veux dire sir William Ashton. l'apprendra assez tôt pour le plaisir que probablement il en pourra éprouver. — Vous vous trompez sur son compte, interrompit vivement Lucy ; il sera reconnaissant et pour moi et pour lui-même. Vous ne connaissez pas mon père, ou bien vous me trompez en me disant qu'il est en sûreté, tandis qu'il a été victime delà furie de cet animal terrible.
A peine cette idée se fut-elle présentée à son esprit, qu'elle se leva brusquement et s'efforça de regagner l'avenue ou l'accident était arrive, tandis que l'étranger, quoique paraissant hésiter entre le désir de lui être utile et celui de la quitter, se vit obligé , par le sentiment seul de l'humanité, d'employer pour la retenir et la main et la voix.
— Sur ma parole d'honneur, madame, reprit-il, je vous dis la vérité ; votre père est en sûreté ; vous vous exposez à de nouveaux dangers en retournant à l'endroitoù paissait le troupeau de taureaux
sauvages Si vous voulez absolument y aller (car uy.uit une fois
l'idée que son père était encore en danger, miss Ashton s'avançait toujours , malgré tout ce que l'inconnu disait) ; si vous persistez à vouloir y aller, acceptez mcni bras, quoique peut-être cette offre ne soit pas convenable de ma part.
Sans faire attention à cette observation, Lucy accepta : — Oh ! si vous êtes un homme d'honneur, dit-elle, aidez-moi à retrouver mon père. Vous ne me quitterez point; il faut que vous veniez avec moi; il est mourant peut-être pendant que nous causons ici.
Alors, sans écouter aucune excuse, et tenant fortement le bras de l'inconnu, quoique sans penser à autre chose qu'au soutien qu'il lui fournissait, et sans lequel il lui eût été impossible de faire un pas, elle se mit, pour ainsi dire, à rcntrainer, comme si elle eût craint de le perdre ; mais bientôt elle vit venir son père, suivi de la servante de la vieille Aliie, et de deux bûcherons qu'il avait arrachés à leurs occupations en réclamant leur assistance. Sa joie, en retrouvant sa fille revenue à elle, l'emporta sur la surprise qu'il aurait éprouvée dans toute autre occasion, eu la voyant s'appuyer sur le bras d'un étranger avec autant de familiarité que si c'eût été celui d'un père.
— Lucy, machercLucy, èles-vous hors de danger? Vous trouvezvous bien '! C'est tout ce qu'il lui fut possible de dire en l'embrassant tendrement. — Je me sens fort bien, mon père, grâce à Dieu, répondit-elle, et d'autant mieux que je vous revois ; mais ce gentleman, ajouta-t-elle in quittant le bras de l'inconnu et en s'éloignant de lui, que doit-il jjcnser de moi? El la rougeur qui vint colorer son cou et son visage exprinia d'une manière éloquente combien elle était honteuse de la liberté avec laquelle elle avait demandé et presque cxigéqu'i! l'accompagnât. — Ce gentleman, dit sir William Ashton, n'aura pas lieu, j'espère, de regretter l'embarras que nous lui avons occasionné, lorsque je l'aurai assuré de toute la reconnaissance du lord garde-des-sceaux pour le service le plus signalé qu'un homme puisse rendre à un autre... pour la vie de nmn enfant, pour la aiicnne, qu'il a .sauvées par son courage et sa présence d'esprit. Il nous permettra, j'en suis sur, de lui demander... — ÎSe demandez rien de moi, mylord, dit l'étranger d'un ton rude et imposant, je suis le Maître de Ravenswood.
Il y eut un moment de silence causé par la surprise et d'autres sentiments plus pénibles. Edgar s'enveloppa de .son manteau, salua Lucv d'un air grave, en murmurant quelques mots de courtoisie, qu'il prononça avec répugnance et qui ne furent qu'imparfaitement entendus, et, se retournant, il disparut aussitôt dans l'épaisseur du bois.
— Le Maître de Ravcnsw<iod? dit le lord après être revenu de sa surprise momentanée, courez après lui ; arrêtez-le ; priez-le de m'accordcr un moment d'entretien.
Lis deux bûcherons se mirent à U poursuite de l'ctranRer. Ils revinrent bientôt, et, d'un air contraint et embarrassé, dirent qu'il ii".»vail pas voulu revenir. Le lord prit à part un de ces hommes et le pri;ssa de questions pour savoir ce que le Maître de Ravenswood avait dit.
— Il a dit seulement qu'il ne voulait point revenir, répondit l'homiDî avec la prudence d'un Ecos.sais qui n'aime pas à .se faire le porteur d'un message d'-sagrcable. — Il a dit quelque autre chose, reprit le lord, et je veux absolument le savoir. — Eh bien donc, mybird, dit le bûcheron en baissant les yeux, il a dit... , mais Votre Siigneuric n'aurait aucun plaisir à l'entendre, et je suis sûr que le Maître ne parlait pas avec mauvaise intention. — Celj ne vous regarde pas, interrompit sirWilliain ; je; vejix<(ue vous me rapportiez ses propri's paroles. - Soit! répliqua l'homme, les voici : Dites à sir Wi.liam Ashton iiii'à noire pmchaine rencontre, il ne sera pas de moitié auksi satisfait do notre entrevue que de noire séparation. —
Ah ! c'est bien, dit sir William ; je crois qu'il veut parler d'une gageure que nous avons faite au sujet de nos faucons; ce n'est qu'une bagatelle.
Il revint auprès de sa fille, qu'il trouva suffisamment rétablie pouf marcher jusqu'au château. Mais l'effet que les divers souvenirs liés à une scène aussi terrible firent sur son âme impressionnable, fut plus durable que l'émotion douloureuse de ses nerfs. Des visions terribles, pendant son sommeil et au milieu des rêveries dans lesquelles elle tombait le jour, lui montraient l'image de cet animal furieux, et lui faisaient entendre ses mugissements effroyables; elle se rappelait aussi les traits du Maître de Ravenswood qui, avec cette noblesse de figure et de taille qui lui était naturelle, semblait s'inierposer entre elle et une mort inévitable. Il est toujours dangereuv, pour une jeune personne, de permettre à son imagination de s'occuper trop continuemcnt et avec trop de complai?anc^; du même individu ; mais dans la situation où se trouvait Lucy, ce danger était presque inévitable. Il ne lui était jamais arrivé de voir un jeune liomme dont les traits ainsi que la physionomie fussent aussi nobles et aussi frappants que ceux du Maître de Ravenswood: mais en eûtelle vu cent aussi distingués, ou supérieurs sous ces rapports, aucun autre lî'eût pu réveiller dans son coeur tant de souvenirs et de sentiments, le danger, la délivrance, la gratitude, l'êtonnement et la curiosité. Il est probable, en effet, que le contraste des manières contraintes et peu prévenantes d'Edgar, avec l'expression naturelle de ses traits et la grâce de son maintien, excita vivement l'étonnenient de Lucy et lui fit désirer de le mieux connaître. Elle ignorait presque entièrement ce qui avait rapport ;\ Ravenswood, ou aux différends qui avaient existé entre son père et celui du jeune homme, et peut-être la douceur de son caractère l'eùt-elle empêchée de comprendre leurs passions violentes et haineuses.^ Mais elle savait que son sauveur était d'une illustre origine, qu'il'etait pauvre, quoique ses nobles ancêtres fussent opulents, et elle comprenait qu'une âme fière refusât d'écouter les expressions de reconnaissance des acquéreurs du domaine paternel. Sinis aurait-il refusé de même leurs remerciements et évité toute liaison avec eux, si le lord lui eût parlé d'une manière moins brusque, et si ces expressions avaient été adoucies par les grâces que les femmes savent si bien répandre dansleurs manières, lorsqu'elles se proposent de calmer les passions fougueuses des hommes? Question dangereuse, et par elle-mè'Jic et par ses conséquences, que la jeune fille adressait à son cœur. Lucy Ashton, en un mot, était plongée au milieu de ces idées vagues et confuses qui sont le plus à redouter pour une jeune personne sensible. Le temps, l'absence, le changement de résidence et de .société, auraient pu détruire l'illusion et produire en elle les mêmes effets que chez beaucoup d'autres; mais sa demeure continuait à être solitaire, et son esprit était privé des moyens de dissiper les visions auxquelles elle trouvait tant de charmes. Cette solitude était principalement occasionnée par l'absence de lady Ashton, qui était alors à Edimbourg, occupécà suivre la marche de quelque intrigue d'Etat : le gardc-Jes- •sceaux ne recevait que par politique ou par ostentation ; il était naturellement réservé et peu sociable; personne ne pouvait donc effacer ou faire pâlir le portrait idéal que Lucy s'était tracé du Maître de Ravenswood. Tandis qu'elle se complaisait dans ses rêves, elle faisait de fréquentes visites à la vieille Alice, espérant qu'il serait facile de l'amener à parler sur ce sujet trop cher. Mais Alice ne satisfit [lointàcfct égard .ses désirs et son attente. La vieille aveugle parlait volontiers, et avec un sentiment d'enthousiasme, de la famille en général, mais elle observait la plus grande réserve au sujet du repré.sentant actuel. Le peu même qu'elle en disait n'était pas très propre à laisser imi; idée favorable de ce jeune homme; car elle disait qu'il était d'un caractère dur, incapable de pardonner une olfense. Lucy éprouvait les plus grandes alarmes, en rapprochant ce qu'elle entendait dire des dangereuses dispositions d'Edgar, et l'avertissement qu'.Micc avait donné d'un ton si solennel à son père : « Méfiez-vous de Ravenswood. »
Mais ce même Ravenswood, sur lequel on avait conçu des soupçons aussi injustes, les avait réfutés presque aussitôt après qu'ils avaient été exprimés, en sauvant à la fois la vie du père et de la fille. S'il eût nourri de noirs projets de vengeance, comme on semblait l'insinuer, il n'avait pas besoin de commettre un crime pour satisfaire complètement cette cruelle passion. Il suffisait de suspendre un seul instant le secours indispensable qu'il avait donné d'une manière si efficace, et l'objet de son ressentiment aurait péri, sans aucune agression directe, par une mort épouvantable et certaine. Lucy pensait donc que des préventions secrètes, ou les soupçons que la vieillesse et le malheur sont trop disposés à concevoir, avaient porté Alice à porter un jugement aussi sévère sur le caractère du Maître de Ravenswood, jugement qui ne pouvait se concilier avec la générosité de sa conduite et la noblesse di; ses traits. C'était sur celle conviction que Lucy fondait ses espérances : aussi conlinua-t-elle à broder son tissu fantastique, aussi beau et aussi frêle que ce duvet qui voltige dans les airs, couvert des perles du matin, et brillant aux premiers rayons du soleil.
De leur coté, le lord garde-des-sceaux et le Maître de Ravenswood se livraient à des réflexions aussi fri^uenteft, quoique ovam^ fondéw
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que celles de Lucy, au sujet de l'événement qui venait de se passer. Le premier soin de sir William, en rentrant chez lui, fut d appeler un médecin et de s'assurer que sa fille n'avait rien à craindre des suites de la situation fâcheuse où elle s'était trouvée. Tranquille a cet égard, il se mit à relire toutes les notes qu'il avait prises d après lu déclaration de l'homme chargé par lui d'interrompre les funérailles du feu lord Ravenswood. Elevé dansla doctrine des casuistes, et parfaitement versé dans la pratique de l'art, vulgaire au barreau, de se servir alternativement de noyens opposés, il lui en conta peu pour adoucir dans son rapport des "circonstances dont il avait cherché à exagérer la gravité. Il fit sentir à ses collègues du conseil prive la nécessité d'adopter des mesures conciliatrices envers des jeunes "•ens ardents, impétueux et sans expérience. 11 n'hésita pas a censurer jusqu'à un certain point, la conduite de l'officier de justice qui avait imprudemment provoqué le tumulte. Tel était le contenu de ses dépèches officielles ; ses lettres aux amis particuliers qu il pensait devoir être chargés de l'examen de l'affaire étaient encore plus favorables à l'accusée 11 leur représenta que, dans cette circonstance, des mesures de douceur seraientàla fois politiques et populaires. Au contraire, vu le grand respect que l'on observait en Ecosse pour les ceremonies funèbres, une trop grande sévérité envers le Maître de Ravenswood coupable seulement d'avoir empêche qu'on n inlerrompit les obsèquesde son père, serait interprétée d'une manière 1res préjudiciable au pouvoir. Enfin, prenant le ton d'un homme généreux et d'uneàmeélevée, il deraandaitinstaramentquel'onpas.^àt légèrement sur cette affaire. Il ajoutait quelques allusions délicates a la position dans laquelle il se trouvait à l'égard du jeune Ravenswood, ayant toujours eu le dessus dans cette longue suite de procès qui avaient été si funestes à cette noble maison. Il déclarait que ce serait une bien grande satisfaction pour lui, s'il pouvait trouver les moyens de compenser, en quelque sorte, les malheurs qu'il avait fait éprouver à la famille quoiqu'il n'eût agi que pour la defense de ses droits légitimes. 11 priait donc avec ardeur tous ses amis, il demandait, comme une faveur personnelle, que l'on ne donnât aucune suite a cette affaire. Enfin il faisait entendre qu'il désirait se voir attribuer le mérite de l'avoir assoupie. Il est très remarquable que, contre son u<a<'e habituel, il ne donna aucune connaissance particulière de ces événements à ladv Ashton, et que, s'il lui parla de l'alarme qu un taureau sauvage aVait causée à Lucy, il ne lui donna aucun detail sur un incident aussi intéressant et aussi terrible.
Les collègues et les amis politiques de sir William Ashton furent grandement surpris en recevant des lettres écrites d'un style auquel Ils s'attendaient si peu. En comparant ces lettres entre elles, 1 un se mit à sourire, un autre releva ses sourcils, un troisième fit un signe de tète qui indiquait qu'il partageait l'étonnement general, et un quatrième demanda si l'on était bien sur que ce fussent la toutes \cs lettres que le lord garde-des-sceaux eût écrites a ce sujet. —J ai erande idée mylords, dit ce conseiller, qu'aucune de ces missives n ludique le nœud de rafi^aire. Mais personne n'avait reçu de lettres d'une teneur différente, quoique l'on en put soupçonner.
— Ma foi, dit un homme d Etat à tète grise, qui, tantôt en changeant de parti, tantôten les ménageant tous, avait réussi à se mamfenirau gouvernail, dans les routes diverses que le vaisseau del Etat avait suivies pendant trente ans , j'aurais cru que sir William voulait vérifier le vieux proverbe écossais : La peau de l'agneau vient au marché comme celle du béher. — Il faut lui plaire a sa manière, répliqua un autre, quoique sa demande soit bien inattendue.— Ne contrarions pas un entêté, dit le vieux conseiller.— Le lord gardedcs-sceaux s'en repentira avant un an et un jour, dit un troisième. Le Maître de Ravenswood est homme, et a tout ce qu il faut pour lui jouer un mauvais tour. — Mais enfin, mylords, demanda un noble marquis, que fcriez-vous à ce pauvre jeune homme? Sir William est en possession de tous ses domaines ; il ne lui reste pas un seul ecu il la croix d'Ecosse pour se signer. ,
A quoi le vieux lord Turntippet rephqua : — Alors qu on le mette au pilori comme nous faisions avant la révolution : Litat cum persona qui lucre non potest cumcrumena. Bon latin de jurisprudence. n'est-ce pas, mylords? — Je ne vois pas, reprit le marquis, quel motif pourrait avoir quelqu'un des nobles lords de pousser cette afl'aire plus loin ; laissons à sir William la faculté d agir comme il lui plaira. — Convenu, convenu; renvoyé au lord garde-des-sceaux, en fui adjoignant toute autre personne, pour la forme..., lord Hirp- ' iehooly, qui ne peut quitter son ht... , un seul suffira pour délibérer. Tenez-en note sur vos registres, monsieur le greffier. Et maintenant, mylords, nous avons à décider sur l'amende de ce jeune dissipateur le laird de Bucklaw ; je pense qu'elle doit être versée entre les mains du lord trésorier. — Le diable m'emporte et vous aussi ! s'eo.ria lord Turntippet. J'avais marqué cela pour en faire une bouchée entre mes repas. — Pour me servir d'un de vos dictons favoris, mylord. répliqua le marquis, vous êtes comme le chien du meunier, qui se îèche le museau avant que le sac soit délié: l'amende n'est Basencoreorononcée.— Mais il n'en coiite que deuxtraïUde plume, ait lord Turntippet, et cependant il n'y a pas un noble lord qui ose dire que moi, qui ai montré toute la complaisance qu'on m'a dema'^dée v> prêté tous les sermenU exiges, abjure tout ce qui
devait être abjuré, pendant les trente années qui viennent de s'écouler, fermement attaché par mon devoir à l'Etat, à travers ma bonne ou ma mauvaise réputation, je n'aie pas droit d'exiger de temps à autre quelque chose pour me rafraîchir la bouche après une carrière aussi sèche. — Ce serait assurément bien déraisonnable de noire part, mylord, répliqua le marquis, si nous avions pensèque votre soif pût être apaisée, ou si nous n'avions pas vu qu'il y a quelque chose qui vous tient au gosier et qui a besoin qu'on le fasse descendre.
Mais nous tirons le rideau sur cette séance d'un conseil privé, fidèle portrait de la magistrature... de cette époque.