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CHAPITRE VI

Le Mnitie de Rjvenswood, voyant l'accident qui lui rendait inutile son cheval de main, avait repris celui qu'il montait auparavant et qui était habitué au pas d'amble ; et, afin de ne pas le fatiguer, il s'éloignait lentement de la Tanière du Renard, pour retourner à sa vieille tour de Wolf's-Crag, lorsqu'il entendit derrière lui le bruit du galop d'un cheval. 11 se retourna et vit qu'il était poursuivi par le jeune Bucklaw, qui s'était arrêté pendant quelques minutes, n'ayant pu résister à la tentation de donner au garçon d'écurie de l'auberge la recette de son fameux remède pour guérir le cheval boiteux. 11 avait reg.ngnè le temps perdu en prenant le grand galop, et il atteignit bientôt Edgar dans un endroit où la route traversait un terrain stérile et marécageux — Arrêtez, monsieur' s'écria Bucklaw; je ne suis point un agent politique, un capitaine Craigengelt, un homme dont la vie est trop précieuse pour qu'il veuille la risquer pour la défense de son honneur. Je suis Franck H lysion de Bucklaw, et personne ne m'insulte par un mot, une action, un geste ou un regard, que je ne le force à m'en rendre raison. — Tout cela est fort bien, M. Hayston de Bucklaw, répondit le Maître de Ravenswood du ton le plus calme et le plus indifférent ; mais je n'ai point de querelle avec vous, et ne désire point en avoir. Nos routes vers nos demeures, aussi bien que nos routes à l avers la vie, suivent des directions différentes ; nous n'avons nuls motifs pour nous croiser. — Croyezvous? dit Bucklaw avec im[iéluosité. De par le ciel, je dis, moi, qu'il y en a pourtant : vous nous avez appelés aventuriers intrigants. — Votre mémoire n'est pas fii'èle, M. Hayston : c'est à votre compagnon que j'ai appliqué cette épithète, et vous savez qu'il n'est pas autre chose.— Eh bien ! qu'importe, il était mon compagnon alors, et jamais je ne souffrirai qu'on insulte un homme, soit à tort, soit

Caleb Balderstone.

avec raison , tant qu'il sera dans ma compagnie. — Alors, M. Hayston dit Ravenswood avec le même sang-froid, vous devriez mieux choisir votre société ; car, sans cela, il est probable que vous aurez beaucoup à faire en votre qualité de champion de ceux qui la cooo-

LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR

posent. Retournez chez vous, monsieur, dormez là-dessus, et demain vous retrouverez quelque raison au milieu de votre courroux. — Non pas, Maître; vous ne connaissez pas votre homme. De grands airs

Le Maître de Ravenswood et Lucie Asthon.

et de grandes maximes de prudence ne vou": tireront pas d'affaire. D'ailleurs, vous m'avez traité d'écervelé, et vous vous rétracterez avant noire séparation. — Je ne le ferai guère à moins que vous ne me donniez, pour croire que je me suis trompé, di-s raisons préférables à celles que vous me donnez en ce moment. — Eh bien ! Maître, milgré le regret que j'ai de parler ainsi à un homme de votre qualité, si vous ne voulez ni justifier votre incivilité, ni la rétracter, ni indiquer un rendez vous, vous subirez ici l'acte brntal, réponse à tout brutal propos. — Rien de tout cela ne sera nécessaire. Je n'ai pas à me reprocher de n'avoir pas fait mon possible pour éviter une affaire avec vous; si vous parlez «érieusement, ce lieu-ci sera tout aussi convenable qu'un autre. — Mettez donc [lied à terre et l'épée à la main, dit Bnck'aw en lui donnant l'exemple. J'ai toujours pensé et toujour.' dit que vous étiez un homme d'honneur ; je serais fAché d'être obligé de penser autrement. — Vous n'en aurez pas de motif, monsieur, répliqua Ravenswood , en descendant de cheval et se mettant en état de défense.

Les épées se croisèrent, et le combat commença avec beaucoup d'ardeur de la part de Buck'aw, qui, accoutumé a ces sortes d'affaires, était connu par sa force à l'cpée. Dans cette occasion cependant, il ne put déployer son habileté avec avantage; car ayant perdu toute modé''ition, en voyant l'air de froideur et de mépris avec lequel le Maître de Raven-wood avait longtemps refusé et à la fin consenti à lui donner sati^f iction , il céda à son Impatience , et attaqua son adversaire avec une ardeur irréfléchie. Celui-ci, avec autant diidre.sse et plus de sang-froid, .se tint principalement sur la défensive, et évita même de profiter de l'avantage que sou adversaire lui offrit une ou deux fois. A la fin, Bucklaw, ayant voulu serrer .son ennemi de près et s'élant précipité sur lui, son pied glissa, et il tomba sur le gazon.

— Je vous laisse la vie, -nons.f ur, dit le .Maître de Ravenswood : tâchez d'en faire un meilleur usage à l'avenir. — J'ai bien peur de '«'en faire qu'un mauvais raccommo'Iagc, dit Bucklaw, en se relev.nt letitemrnt et en ramassant son cpee, beaucoup moins déconcerté de l'issue du combat qu'on n'aurait pu l'attendre de la fougue de son caractère. Je vous remercie de la vie que vous me laissez, sir Edgar, [lour-uivii-il; voici ma main; je ne vous en veux point pour ma mauvaise fortune ou votre supériorité en fait d'escrime.

Un instant Ravenswood fixa sur lui son regard, puis il lui tendit la main en disant: — Bucklaw, vous êtes un brave, et je me suis mal conduit envers vous; je vous demande pardon de bon cœur de l'expression qui vous a blessé: je l'ai employée iivec trop de précipitation et sans avoir réfléchi , et je suis sûr qu'elle ne vous est nullement applicable. — En ètes-vous réellement sûr, Maître? dit Bucklaw, sa figure reprenant aussitôt son expression naturelle de légèreté, d'insouciance et d'audace. C'est plus que je n'attendais de vous, car on dit que vous n'êtes pas très porté à rétracter vos opinions ni vos paroles. — Non certes, lorsque j'ai bien réfléchi avant de les énoncer.

— Alors vous êtes plus sage que moi; car je commence toujours par donner satisfaction, et l'explication vient après. Si l'un des deux succombe, tous les comptes sont réglés; sinon, jamais on n'est plus disposé à faire la paix que quand on a fait la guerre. Mais que demande ce petit braillard?... Je voudrais pour tout au monde qu'il fût venu plus tôt; et cependant il fallait bien en finir, et peut-être celte manière-ci en vaut-elle une autre.

Tandis qu'il parlait, l'enfant en question s'approcha, monté sur un âne qu'il avait mis au grand galop à force de coups de bâton, et envoyant, comme un des héros d 0?sian, sa voix devant lui : — Messieurs, messieurs, sauvez-vous, car la femme de l'auberge m'a chargé de vous dire qu'il y avait dans sa maison des gens qui avaient arrêté le capitaine Craigengelt, et qui cherchaient Bucklaw, et qu'il était de votre intérêt de fuir au plus vite. — .Ma fui, tu as raison, mon petit homme, dit Bucklaw; et voici un six pence d'argent pour ta peine, et j'en donnerais bien deux à celui qui me dirait quelle route je dois prendre. — C'est moi qui vous le dirai, Buik'aw, reprit Ravenswood : venez à Wolf's-Crag; il y a dans la vieille tour des endroits où vous pourriez rester en siàrele, y eùt-il un millier d'hommes employés à vous chercher. — Mais cela vous mettra vous-même dans l'embarras. Maître; et, à moins que vous ne soyez, comme moi, déjà dans les filets de la conspiration jacobite, il est inutile que je vous y entraîne.

— Pas du tout, je n'ai rien à craindre. — En ce cas, j'irai avec vous ; car, à vrai dire, je ne connais pas le rendez-vous où Craigie devait nous conduire ce soir, et je suis sur que , s'il est pris , il dira toute la vériié sur mon compte et vingt mensonges sur le vôtre pour se sauver de la corde.

Ils montèrent à cheval, et s'éloignèrent ensemble, en s'écartantde la route ordinaire , traversant des lieux sauvages et marécageux par des sentiers non fréquentés et que l'habitude de la chasse leur avait rendus familiers , mais dans les détours desquels d'autres personnes auraient eu beaucoup de peine à se diriger. Ils gardèrent longtemps le silence, avançant aussi rapidement que la fatigue du cheval de Ravenswood le permettait , jusqu'au moment où , la nuit devenant

Le taureau sauvage.

plus obscure, ils modérèrent leur marrhe, tant par la difficulté de reconnaître les chemins que par l'espoir qu'ils étaient maintenant à l'abri de toute poursuite et de toute observation.

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES

— Maintenant que nous marchons plus à notre aise, dit Bucklaw, je voudrais bien vous adresser une question. Maître. — Je vous écoute, répondit Ravenswood ; mais pardonnez si je ne vous réponds point, à moins que je ne le juge convenable. — Eh bien ! voici ma question : Au nom du vieux Satan, quoi motif a pu vous porter, vous qui tenez si fort à votre rcpuiatioii. à concevoir un seul moment l'idée de quelques rapports avec un fripon comme Craigengeit et avec une mauvaise tète comme Bucklaw? — J'étais désespéré, et je cherchais des compagnons qui le fussent a'issi. — Et qufl motif vous a engagé à nous quitter aussi brusquement'? — J'avais changé d'avis et renoncé à mon entreprise; du moins pour !e moment. Et maintenant que j'ai répondu exactement et franchement à vos questions, dites-moi à votre tour pourquoi vous vous ete~ attaché à un Craigengeit, qui est si fort au dessous de vous, et par la naissance et par les sentiments?— Je vous répondrai franchement : c'est parce que je suis un fou, et que dernièrement j'ai perdu au jeu toutes mes propriétés. Ma vieille grand'tante, lady Girninnjton, a envie de faire un nouveau bail, je pense, et je ne pouvais espérer de gagner quelque chose que par un changement de gouvernement. Craigie était une connaissance de jeu : il comprit ma position ; et, comme le diable est toujours prêt à jouer quelqu'un de ses tours, le capitaine me débita mille mensonges au sujet des lettres de créance qu'il avait de Versailles et de son crédit à Saint-Germain , me promit un brevet de capitaine lorsque je serais à Paris. El moi, j'ai été assez sot pour croire à ses belles promesses. Je suis bien sur qu'à présent il a déjà raconté une douzaine d'histoires sur mon compte au gouvernement. Et voilà ce que m'ont valu le vin, les femmes et les dés, les coqs, les chiens et les chevaux. — Oui , Bucklaw, vous avez en effet nourri dans votre sein une demi-douzaine de ser|)ents qui vous déchirent aujourd'hui. — Bien touché, Maitre ; mais permctiez-moi de vous le dire; vous avez nourri dans volresein, vous, un bon gros serpent, lequel, avant avalé tous les autres, se voit tout aussi sur de vous dévorer que l'est ma demi-douzaine de faire un repas de tout ce qui reste à Bucklaw, c'est-à-dire ce 'qui se trouve entre la houppe de mon bonnet et le talon de ma botte. — Je n'ai garde de trouver mauvais que l'on m'interpelle avec une liberté dont j'ai donné rexen)ple. Mais, pourparler sans métaphore, comment appelez-vous cette passion monstrueuse que vous m'accusez de nourrir? — La vengeance, mon cher monsieur, la vengeance, celte passion qui, si elle constitue un péché aristocratique aussi bien que le vin et le grog, avec tous leurs et cœtera, est également anti-chrétienne et plus sanguinaire. Mieux vaut briser la clôture d'un parc, pour se mettre à l'airùt d'un daim ou d'une jeune fille, que de tirer un coupde pistolet à un vieillard.— Je nie un pareil dessein, dit Uavenswood. Sur mon àme, telle n'était pas mon intention ; je voulais seulement, avant de quitter mon pays natal, voir en face mon oppresseur et lui reprocher sa tyrannie et les conséquences qu'elle a entraînées pour moi. Je lui aurais fait un tableau de ses injustices, de manière à porter le trouble et le remords dans son àme. — Oui, et il vous aurait pris au collet; il aurait crié au secours, et alors vous auriez chassé son àme de son corps, je m'imagine. Vos regards seuls et vos gestes auraient fait mourir le vieillard de frayeur. — Considérez ses provocations, considérez la ruine et la mort appelées sur nos tètes par son horrible cruauté ; une ancienne maison détruite, un tendre |iére assassiné. Eh quoi! jadis, dans notre Ecosse, celui qui serait resté tranquille, sous le poids de pareils outrages, aurait été regardé comme un homme •ncapable de soutenir un ami , ou de faire face à un ennemi.

— Allons, Maitre de Ravenswood, je suis charmé de voir que le diable est aussi rusé avec les autres qu'avec moi. Me voit-il sur le point de faire quelque folie, aussitôt il me persuade que c'est la chose du monde la plus nécessaire, la plus digne d'un gentilhomme, et déjà la vague m'entraîne avant que jo me sois aperçu de son approche. Et vous, monsieur, vous auriez pu devenir un meurt..., un homicide, par pur respect pour la mémoire de votre père. — Il y a |ilus de bon sens dans ce que vous dites, Bucklaw, qu'on n'aurait pu en attendre de vous, à en juger par votre conduite. Il est trop vrai, les vices entrent dans notre àme sous des formes extérieures séduisantes, comme ces démons que la superstition nous représente s'insinuant dans le cœur humain : c'est après les avoir serrés dans nos bras que nous découvrons leur hideuse laideur. — Mais nous pouvons toujours les chasser loin de nons, et c'est à quoi je songerai un de ces jours, c'e-St-à-dire lorsque la vieille lady Girnington aura rendu ses comptes.

— Avez-vous jamais enti^ndu cette expression d'un théologien : «L'enfer est pavé de bonnes intentions?» Ce qui veut dire : Elles sont plus souvent conçues qu'exécutées. — Eh bien, je veux commencer dès ce soir, et j'ai pris la résolution de ne pas boire plus d'une bouteille de vin, à moins que votre bordeaux ne soit d'une qualité extraordinaire. — Vous ne serez pas exposé à beaucoup de tentations à WolTs-Crag. Je n'ai rien de plus, je crois, à vous ofTrir que l'hospitalité de mon toit modeste. Nos vins, nos provisions, tout, et au delà, a été épuisé lors de la dernière cérémonie. — Puisse-t-il s'écouler bien du temps avant qu'il soit nécessaire d'avoir des provisions pour une occasion semblable! mais il ne faut pas boire le dernier flacon à un enterrement; cela porte malheur. — Le malheur s'attache à tout 'e qui m'appartient. Mais voici Wolfs-Grag; et loul ce uue le château

peut contenir encore est à votre service. Je vous l'offre de grand cœur. Le mugissement des vagues avait annoncé depuis longtemps qu'ils approchaient des rochers sur le sommet desquels les ancêtres de Ravenswood avaient bâti cette forteresse, comme l'aigle des mers bâtit son aire. La pâle lune, jusqu'alors enveloppée de nuages, se montra tout entière, et permit à nos voyageursile voir la tour nue et solitaire située sur un rocher en saillie, qui dominait la mer d'Allemagne. De

I trois côtés, le rocher était à pic; du quatrième côté, qui regardait la terre, il avait été muni, dans rori.i,'iiie, d'un fossé artificiel et d'un

! pont-levis; mais ce pont était maintenant brisé ou tombait en ruines;

j le fossé avait été en partie comble, de manière à permettre le passage

I à un cavalier pour entrer dans la petite cour; celle-ci était entourée de deux côtés d'écuries et d'humbles bâtiments, en mauvais état, et fermée vers la terre par un mur peu élevé et garni de créneaux. Le dernier côté du carre était occupé par la tour elle-même. Haute, étroite et bâtie en pierres grisâtres, elle apparaissait aux rayons de la lune comme le spectre drapé d'un énorme géant. 11 serait diflicilede se figurer une demeure plus sauvage et plus triste. Le bruit sourd et mélancolique des vaguesqui venaient successivement se briser contre les rochers de la plage, à une grande profondeur au-dessous, était pour l'oreille ce que le site était pour l'œil, un symbole de la mélancolie continue et monotone, non sans un mélange de terreur.

Quoique la nuit fût bien peu avancée, rien n'indiquait qu'un être vivant habitat cet asile solitaire, sauf une faible lueur qui paraissait à l'une des fenêtres étroites et grillées percées dans le mur à des hauteurs et des distances irrégulières. — C'est la, dit Edgar, la chambre du seul domestique niàlequi reste à la maison de Ravenswood; et il est heureux qu'il y demeure, puisque autrement nous aurions peu d'espoir de trouver de la lumière ou du feu. Mais suivez-moi avec précaution : le passage est étroit et ne permet pas à deux chevaux d'y marcher de front.

En effet, le sentier suivait une sorte d'isthme, et la tour était placée à l'extrémité de la péninsule. Ainsi, toute espèce d'agrément avait été sacrifiéeàla solidité et à la sécurité. Tel était l'esprit qui guidait les barons écos ais dans le choix de l'emplacement aussi bieu que de l'architecture de leurs châteaux.

En observant les précautions recommmdées par le propriétaire de cette demeure sauvage, ils arrivèrent heureusement dans lacour. Mais il s'écoula bien du temps avant que Ravenswood reçùtaucune réponse, malgré les efforts qu'il fit pour être entendu en frappant à la petite porte basse et en appelant Caleb à grands cris pour qu'il vint ouvrir et le laisser entrer lui et son compagnon.

— Il faut que le vieillard soit mort, commença-t-il à penser, ou qu'il soit plongé dans un évanouissement ; car le bruit que j'ai fait aurait éveillé les sept Dormants. A la fin , une voix timide et tremblante répondit: — Maitre Maître de Ravenswood, est-ce vous?

— Oui , c'est moi, Caleb; ouvrez vite la porte. — Mais est-ce vous en chair et en os? car j'aimerais mieux voir cinquante diables que le spectre ou l'ombre de mon maitre; c'est pourquoi, éloignez-vous, fussiez-vous dix fois mon maître, à moins que vous ne paraissiez sous une forme corporelle. — C'est moi, vieux fou , sous une forme corporelle et vivante, sauf que je suis à moitié mort de froid.

La lumière disparut de la fenêtre supérieure, et, se remontra successivement, quoique lentement, de meurtrière en meurtriè.'e, indiquant que celui qui la portait était occupé à descendre, avec beaucoup de circonspection, un escalier tournant qui occupait une des tourelles des angles de la vieille tour. La lenteur de sa marche arracha quelques exclamations d'impatience à Ravenswoi'd et plus d'un jurement à son compagnon, moins endurant et plus emporte dans son langage. Caleb s'arrêta de nouveau avant de lever les barres de fer, et demanda encore une fois si c'étaient des hoiuincs créés du limon de la terre qui voulaient entrer à cette heure de la nuit.

— Si j'étais près de toi, vieux fou, murmura Bucklaw, je te deunerais des preuves suffisantes de mon existence corporelle. — Ouvrez la porte, Caleb, dit Ravenswood d'un ton plus doux, en partie par égard pour son ancien et fidèle sénéchal, et en partie peutêtre parce qu'il pensait que des injures seraient peu convenables tant que Caleb aurait une solide porte deehène, garnie de fer, entre sa personne et ceux qui lui parlaient. A la fin , Caleb , d'une main tremblante, souleva les barres, ouvrit la lourde porte et resta immobile devant les voyageurs, montrant le peu de cheveux gris qui lui restaient, son front chauve et ses traits fortement ridés et carac- . térisés, éclaires par la lueur vacillante d'une lampe qu'il tenait d'une main , tandis qu'il en ombrageait et protégeait la flamme avec l'autre. Le coup d'œil craintif et respectueux qu'il jeta autour de lui, l'effet de la lumière sur ses cheveux blani:s et sur sa figure à moitié éclairée, auraient pu fournir le sujet d'un excellent tableau; niais les deux voyageurs étaient trop pressés de se mettre à l'abri de l'orage qui commençait à se former, pour s'amuser à observer le pittoresque. — Est-ei: vous, mon cher maitre ? est-ce réellement vous? s'écria le vieux domestique. Je suis fâché que vous ayez attendu si longtemps à la porte. Mais qui aurait pense vous voir sitôt, et avec un étranger? Alors il reprit, à part pour ainsi dire , et en s'adressant à quelque habita?! de la tour, d'une voix qui n'était pas des-

LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR

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tiiice à être jntendue des personnes qui étaient à l'entrée : — Mysie, Mysie, femme! remuez-vous, au nom du ciel, et arrangez le feu; prenez le vieux tabouret qui n'a plus que trois pieds , ou toute autre chose qui sera plus à portée, pour faire flamber le foyer. Puis se tdurnant vers son maitre. Je crains que nous ne soyons assez mal pourvus, ne vous attendant que dans quelques mois; et alors sans duule vous auriez été reçu comme il convient à votre rang; mais néanmoins... — Mais neanmoinis , Caleb, il faut que vous preniez Boin de nos chevaux et de nous aussi, le mieux que vous pourrez. J'espère que vous n'êtes pas fâché de me voir plus tôt que vous ne vous y attendiez. — Fâché, mylord ! s'écria Caleb , car vous serez toujours un lord pour les honnêtes gens, comme vos nobles ancêtres ont été des lords pendant trois siècles, sans jamais en demander la permission à un whig... fâché de voir le lord deRavenswood dans un de ses propres châteaux ! (Puis, encore à part, à sa compagne invisible derrière le paravent) Mysie, tuez la poule qui

couve, sans y regarder à deux fois; tant pis pour ceux qui viendront après. Non pas que ce soit notre meilleure habitation , ajouta-t-il en se tournant vers Buckl iw, mais seulement une forteresse où le lord deRavenswood puisse fuir pendant... c'est-à-dire, non pas/un-, mais se retirer pendant les jours de trouble , comme ceux d'à présent, lorsqu'une trouve pas convenable de résider, plusavant dans le pays, dans un de ses meilleurs et de ses principaux manoirs; mais, pourson antiquité, ily abcaucoup degensqui pensentque l'extérieur de Wolfs- Crag mérite d'être examiné. — Et vous êtes bien déterminé à nous en laisser tout le temps, répliqua Ravenswood, qui s'amusait assez des ruses que le vieillard employait pour les retenir en dehors de la porte jusqu'à ce que son associée Mysie eût achevé les préparatifs en dedans. — Oh ! ne nous inquiétons pas de l'extérieur delà maison, mon bon ami, dit Bucklaw ; voyons l'intérieur, et que nos

chevaux soient misa l'écurie, et voilà tout... — Oui, monsieur

oh! oui... sans doute, monsieur... mylord, et qui que ce soit de ses honorables comjiagnons... — Mais nos chevaux, mon vieil ami, nos chevaux, s'écria Bucklaw; ils vont être ruinés, si vous les laissez ici se morfondre au froid après la course rapide qu'ils ont faite; et je désire conserver le mien, qui est excellent : ainsi encore une fois, nos chevaux. — C'est vrai... vousavez raison... vos chevaux... Oui... je vais appeler les valets d'écurie. Et Caleb se mit à crier de manière à faire retentir la vieille tour : — John ! William ! Saunders ! Les marauds sont sans doute sortis, ou peut-être sont-ils déjà couchés, continua-t-il après avoir attendu un moment la réponse, qu'il savait bien n'avoir pas la moindre chance de recevoir. Tout est en désordre quand le maître est absent ; mais j'aurai soin de vos bêtes moi-même. — Je crois que c'est ce que vous aurez de mieux à faire, dit Ravenswood , car autrement elles risquent fort de n'être pas soignées du tout. — Chut, mylord, chut, pour l'amour de Dien, dit Caleb basa son maître et d'un ton suppliant; si vous n'avez pas égard à votre honneur, ayez égard au mien; nous aurons assez de peii.^ <i donner une tournure décente à cette soirée, malgré toMs es mensonges que je pourrai faire. — Allons, allons, ne vous inquiétez pas, lui répliqua son maître; conduisez les chevaux à l'écurie : ily a du foin et de l'avoine, j'espère. — Oh! oui, beaucoup de foin et d'avoine, dit-il hardiment à haute voix. Puis, d'un ton plus bas: — Il y a quelques demi-mesures d'avoine et quelques bottes de foin qui sont restées après l'enterrement. — Bien, bien! dit Ravenswood en prenant la lampe des mains de son domestique qui voulait la retenir. Je vais conduire moi-même mon hôte dans les appartcmenls d'en haut. — Cela ne se peut pas, mylord, répondit (ialeb; si vous vouliez avoir seulement cinq, dix minutes, ou tout au plus un quart d'heure de patience, et observer à la clarté de la lune la vue que présentent les campagnes du Berwick, pendant que j'arrange les chevaux, je vous précéderais dans les appartements comme il convii'tit que vous soyez escortés, vous, mylord et voire honorable ami. J'ai enfermé sous clé les chandeliers d'argent, et cette lampe n'est |)as convenable... — Nous nous en servirons fort bien, en attendant, dit Ravenswood, et vous ne serez pas gêné dans l'écurie par défaut de lumière, car, si je ne me trompt, il y manque la moitié du toit. — C'est vrai, mylord , répliqua le lidide serviteur, qui ajouta incontinent avec beaucoup de présence d'esprit : Ces paresseux d'ouvriers ne sont pas encore venus pour le réparer, mylord. — Si ji; me sentais disposé à plaisanter sur les calamités de ma maison, dit Ravenswood en montant l'escalier avec Bucklaw, le pauvre vieux Caleb m'en fournirait une ample matière. Sa passioti est de représetiter notre misérable ménage, non tel qu'il est réellement, mais tel que, dans son o|iinion , il devrait èlro; et, à dire vrai, je me suis souvent amusé des expédients inventés parle pauvre homme pour suppléer à tout ce qu'il croit indispensable à l'Inmncur de ma famille, et des ingénieuses raisons (ju'il allègue pour •'xruscr le manque d'objets que toute son adresse ne saurait rcm- |)laci T. Mais, quoique la tour ne soit pas des plu.s grandes, j aurai quelque peine à trouver, sans son secours, l'appartement où il a fait du feu.

En parlant ainsi, il ouvrit la porte de la grande salle. Ici, du moins, dit-il, il n'y a ni foyer, ni abri. C'i'liit cfferlivenienl une scène de désolation. Cette vaste pièce au plafond ceinlré dont les poutres,

disposées comme celles de Westminster-Hall, étaient grossièrement sculptées aux extrémités, se trouvait à peu près dans le même état où elle avait été laissée après l'enterrement d'Allan lord Ravenswood. Des cruches renversées, des pots de terre et d'étain, et de nombreux flacons , encombraient encore la large table de chêne ; le Sijl carrelé était jonché des débris des verres, objets plus fragiles, dont plusieurs avaient été volontairement sacrifiés par les convives dans l'enthousiasme avec lequel ils portaient leurs toasts favoris. Quant à l'argenterie, que des amis ou des parents avaient prêtée pour cette occasion, on avait eu soin de l'enlever aussitôt après la bruyante célébration d'une orgie aussi déplacée. Rien, en un mot, n'était resté qui indiquât l'opulence; on n'y voyait plus que les traces d'un gaspillage récent, et les signes du plus complet abandon. Les tentures de drap noir, qui dans cette triste occasion avaient remplacé les tapisseries déchirées ou usées, avaient été détachées en partie; et, suspendues le long des murs en festons irréguliers, elles laissaient voir la maçonnerie grossière de l'édifice qui n'avait été déguisée ni par la truelle du plâtrier ni par le ciseau du sculpteur. Les sièges renversés, ou épars çà et là, annonçaient que la fêle funèbre s'était terminée dans le désordre et le bruit. Cette salle, dit Ravenswood en élevant la lampe, cette salle, M. Hayston, a présenté le spectacle de la débauche dans un temps où elle aurait dû être triste ; il est juste qu'en retour elle soit triste lorsqu'elle devrait offrir un aspect joyeux.

Us quittèrent ce lugubre appartement, et montèrent l'escalier. Après avoir ouvert inutilement deux ou trois portes, Ravenswood entra avec Bucklaw dans une petite antichambre couverte de nattes où, à leur grande joie, ils trouvèrent un assez bon feu, grâce sans doute à quelque expédient semblable à celui que Caleb avait indiqué à Mysie. Joyeux intérieurement de trouver plus d'agrément que le château n'avait encore paru en offrir, Bucklaw se frotta gaiment les mains auprès du feu, et écouta plus complaisamment les excuses que lui faisait le Maître de Ravenswood. — Je ne puis vous procurer ici les jouissances du luxe, disait celui-ci, car je ne les possède pas moi-même ; il y a longtemps que ces murs y sont étrangers, si effectivement ils les ont jamais connues. Abri et sûreté, c'est, je crois, tout ce qu'il m'est possible de vous promettre. — Excellentes choses, sir Edgar, répondit Bucklaw, et avec une bouchée de quai que ce soit et un verre de vin, c'est positivement tout ce que je désire pour ce soir.— Je crains, reprit Ravenswood que vousnefassiez un pauvre souper; j'entends Caleb et Mysie qui sont eu grande discussion à ce sujet. Le pauvre Balderstone joint à ses autres qualités celle d'être un peu sourd ; et souvent il laisse entendre de ceux auxquels il voudrait les cacher, des choses qu'il croit dire à parte. Ecoutez.

Us prêtèrent l'oreille et entendirent cette conversation de Caleb avec Mysie : — Faites pour le mieux, femme, faites pour le mieux ; il est facile de donner une bonne tournure à tout ce que l'on fait. — Mais la vieille couveuse! elle sera aussi dure que des cordes d'arbalète ou des semelles de soulier! — Dites que vous avez fait une méprise ; dites que c'est une méprise de votre part, Mysie, répliqua le fidèle sénéchal d'une voix douce et moins élevée ; il ne faut jamais que l'honneur de la maison soit compromis! — Mais la poule ? Elle est à couver quelque part sous la voûte de la salle , et je n'ose y entrer le soir de peur du revenant; et si je ne vois pas le lantôme, je n'en verrai pas mieux la poule, car il y fait noir comme dans un puits, et il n'y a pas d'autre lumière dans la maison que cette bienheureuse lampe dont le Maître s'est emparé. Et quand même j'aurais la poule, il faut la plumer, la vider, la faire cuire; et comment puis-je faire, pendant qu'ils sont a-^sis auprès du seul feu que nous ayons? — Eh bien ! eh bien ! Mysie , attendez ici un moment, et je vais essayer de leur enlever adroitement la lampe.

En conséquence, Caleb Balderstone entra dans la chambre, nés' doutant guère d'avoir été entendu.

Eh bien! Caleb, mon vieil ami, y a-t-il quelque espoir de souper? demanda le Maître de Ravenswood. — Espoir de souper, mylord! répéta Caleb du ton d'un homme blessé de ce que la chose était seulement mise en question. Commimt pourrait-il y avdr du doute, quand noussommesdans la mai.sonde Votre Seigneurie? E,spoir de souper, vraiment!... Mais vous n'êtes pas pour la viande de boucherie. Nous avons d'excellentes volailles en abondance, toutes [irètes à être mises à la broche ou bien grilllées... Le chapon gias , Mysie! cria-t-il avec autantd' assurance que si pareille chose eût existé dansla maison. — Tout à fait inutile, dit Bucklaw, qui se crutobligé par courtoisie de soulager le vieux sommelier d'une partie de ses inquiétudes; si vous avez (pielque chose de froid ou un morceau de pain... — Les meilleurs petits pains d'avoine, s'écria Caleb , délivré d'un grand embarras; et quant à la viande froide... Cependant la [.lus grande partie des provisions et de la pâtisserie a été donnée aux pauvres, après la cérémnnie, comme de juste; néanmoins... — Allons, (;aleb, interrom|iilde Raven.swood, il faut que je coupe court à cel.i. Voici le jeune laird de Bucklaw; il est oblige de se cacher, et par couséqui'nt vous sentez...— Il ne sera p.is plus délicat que Votre Seigneurie, à ce que je vois, répondit Caleb d'un air content, it en faisant un geste d'intelligence. Je suis fâché de le voir dans cette situation; mais je suis charmé qu'il ue puisse pas trouver beaucoup

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LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

à redire sur notre train de maison, car je crois que son état de gène peut égaler le nôtre... Non pas que nous soyons gènes, dieu merci ! ajoula-t-il en rétractant l'aveu qu'il avait làehé dans le premier transport de sa joie ; mais enfin nous ne so[umes pas aussi bien que nous avons etc ou que nous devrions être. Et quant au souper^ à quoi sert de mentir? Il y a tout simplement un reste de gigot qui n'a encore paru que trois fois sur la table , et plus on approche de l'os, plus la viande est tendre, comme Vos Honneurs le savent très bien: et... il y a un restant de l'romage de chèvre , avec un morceau de beurre excellent; et puis... et puis... "voilà tout ce que je peux vous offrir. El de l'air le plus empressé, il apporta ses minces provisions, qu'il plaça avec beaucoup de .symétrie sur une petite table ronde, à laquelle s'assirent les deux amis. Malgré la qualité

Î)eu engageante et la quantité peu abondante des mets , ils ne aissèrent pas d'y faire honneur. Caleb les servait avec un air de gravité et d'obligeance, comme s'il eût voulu compenser parson assiduité respectueuse l'absence d'autres serviteurs.

Mais, hélas! combien il est difficile que les formes, le plus scrupuleusement observées, suppléent au manque d'une nourriture substantielle ! Bucklaw, qui avait mangé avec avidité une portion considérable de gigot attaqué à trois reprises différentes, se mit alors à demander de l'aie.

— Je n'oserais pas précisément vous recommander notre aie, dit Caleb ; la drèche était mal faite, et nous avons eu un orage épouvantable la semaine dernière ; mais vous trouverez rarement de l'eau aussi bonne que celle du puits de la tour : je vous le garantis, monsieur Bucklaw. — Mais si votre aie est mauvaise, vous pouvez nous donner du vin, s'écria Bucklaw en faisant la grimace au seul nom du pur élément dont Caleb essayait un si pompeux éloge. — Du vin? repondit l'intrépide Caleb. Oh! pour du vin, en abondance! Il n'y a que deux jours... je pleure en songeant à la cause... il s'est bu dans cette maison plus de vin qu'il n'en faudrait pour mettre une chaloupe à flut. Nous n'avons jamais manqué de vin à WolTs-Crag. — Allez-en donc chercher, lui dit son maître, au lieu de bavarder ici. Et Caleb sortit d'un air décidé.

Tous les tonneaux vidés au banquet, et qui étaient restés dans la vieille cave, furent soulevés et secoués, dans l'aitente désespérée de trouver assez de lie de vin de Bordeaux pour remjilir un grand pot d'étain. Hélas! ilsavaient été vidés avec trop d'ardeur; etCaleb eut beau essayer toutes les manœuvres que son expérience, comme sommelier, lui suggéra: il ne put en recueillir qu'environ une demi-bouteille qui fut présentable. Mais Caleb était trop bon général pour abandonner le champ de bataille sans un stratagème pour couvrir sa retraite. Il jeta effrontément à terre un flacon vide, comme s'il eût trébuché en entrant dans la chambre, appela Mysie pour venir essuyer le vin qui n'avait jamais été répandu, et plaçant l'autre flacon sur la table, il exprima l'espoir qu'il en restait encore assez pour Leurs Honneurs. Il en restait assez en effet, car Bucklaw luimême, fidèle ami du jus de la grappe, ne se sentit pas le courage de renouveler sa première attaque sur le vin de Wolf's-Crag, et se contenta, quoique bien malgré lui, d'un verre d'eau pure. On fit alors des arrangements pour la nuit, et comme la chambre secrète fut choisie, Galeb se trouva muni d'une excellente et très plausible excuse pour le manque de meubles, de linge, etc. — Car, dit-il, qui aurait pu penser qu'on aurait besoin de la chambre secrète? On n'en a pas fait usage depuis l'époque de la conspiration de Cowrie, et je n'ai jamais osé en faire connaître l'entrée à une femme, autrement Votre Honneur conviendra que ce n'aurait pas été longtemps une chambre secrète.

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