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CHAPITRE VII

On pourrait comparer la situation d'Edgar, dans sa tour de Wolfs- Crag, à celle du dissipateur qu'une vieille ballade nous représente abandonne dans .sa demeure enfin silencieuse. Mais notre héros avait cet avantage sur l'homme de la légende, que, s'il était réduit ■A la même détresse, on ne pouvait l'imputer à ses prodigalités. Sa misère honorable était un héritage, et elle était jointe à un titre qu'à la vérité la courtoisie ou l'impolitesse pouvait lui accorder ou lui refusera volonté.

Peut-être cette réflexion triste, maisà quelques égards consolante, se présenta-t-elle à l'esprit de ce malheureux jeune homme, et vint-elle apporter quelque soulagement à ses peines. Le matin, favorable au calme de la réflexion, aussi bien qu'au culte des Muses, tout en dissipant les ombres <le la nuit, vint apaiser la violence des passions qui, le jour précédent, avaient agité le cœur du Maître de Ravenswood. Il se trouva bientôt en état d'analyser les divers sentiments qui l'oppressaient, et il (irit la ferme résolution de les eomb.ittre et de les vaincre. Le jour, qui s'était levé pur ctradieux, jetait un éclat agréable même sur les vastes terrains marécageux que l'on voyait du château, quand on regardait du côté de la teri'c, tandis que de l'autielevasle Océan, sillonné par mille vagues aux bouillonnements argentés, s'étendait avec une majesté imposante jusqu'aux

dernières limites de l'horizon. La vue de ce calme sublime fait naître dans le cœur de l'homme, même dans les moments d'une extrême agitation, les émotions les plus douces, et souvent cette influence solennelle lui inspire des actes d'honneur et de vertu.

Après avoir rempli avec un soin inaccoutumé la lâche importante de cet examen intérieur, la première occupation d'Edgar fut d'aller rejoindre Bucklaw dans sa retraite. — Eh bien ! Bucklaw, curamenl trouvez-vous le lit sur lequel le comte d'Angus dormit en sûreté pendant son exil, quoique poursuivi avec toute l'énergie du ressentiment d'un roi? Telles furent les paroles dont il le salua en entrant dans sa chambre.

— Ma foi, répondit Bucklaw qui venait de s'éveiller, il me conviendrait peu de me plaindre d'un appartement dans lequel un si grand personnage a logé avant moi; seulement le matelas était epouvantablemenl dur, la voûte un peu humide, et les rats idus mutins que je ne m'y serais attendu, d'après l'étal du garde-manger de Caleb; et s'il y avait des volets à celle fenêtre grillée et des rideaux au lit, il me semble que, tout bien considéré, la chambre serait un peu plus habitable. — Il est vrai qu'elle est assez nue, dit Edgar en promenant ses regards autour de lui; mais si vous voulez vous lever et me suivre, Caleb tâchera de vous procurer un déjeuner meilleur que votre souper d'hier soir. — Oh ! je vous en prie, qu'il ne soit pas meilleur, s'écria Bucklaw, en se levant et essuyant de s'habiller aussi bien que l'obscurité du lieu le permettait; qu'il ne soit pas meilleur, vous dis-je, si vous voulez que je persiste dans mes projets de réforme. Le seulsouvenir du breuvage deCaleb a été plus efficace pour me corriger de l'habilude de commencer la journée en buvant le coup du malin, que ne l'auraient été vingt sermons. El vous. Maître, vous clcs-vous mis en état de combattre vaillamment le serpent logé dans votre sein? vous voyez que je suis en train d'étouffer mes vipères l'une après l'autre. — J'ai du moins engagé la bataille, Bucklaw, répondit Uavenswood, et j'ai eu la vision chirmanle d]iin ange qui descendait du ciel pour venir à mon secours. — Et moi, malheureux que je suis! je n'ai aucune vision à attendre, à moins que ma tante, lady Girninglon, ne s'enferme dans la tombe, et alors ce serait la substance de son héritage, plutôt que l'apparition de son fantôme, que je regarderais comme le .soutien de mes ré.solutions. Mais ce déjeuner, Maître? Est-ce que le daim qui doit .servir à faire le pâté court encore dans les bois, comme dit la ballade? - Je vais m'en informer, répondit Ravenswood; et quittant le sombre réduit, il se mit en quête de Caleb. Ce ne fut pas sans quelque difficulté qu'il le trouva dans une espèce de donjon obscur, qui avait été autrefois la sommellerie du château. Le vieillard s'occupait, de l'air le plus affairé, de la tâche fort difficile de frotter un pot d'élain jusqu'à lui faire prendre le brillant et l'apparence d'une pièce d'argenterie. — Je crois que cela peut aller... Je crois qu'il pourra passer, ponrvuqu'on nele porte pas trop près de la fenêtre. H se parlait ainsi de teiu['= en temps tout bas, comme pour s'encourager dans son entreprise, iorsqu'il fut interrompu par la voix de son maître. — Prenez ceci, dit le Maître de Ravenswood, et allez acheter ce qui est nécessaire pour la maison. El en parlant ainsi, il donna au vieux sommelier la bourse qui, la veille au soir, avait échappé de si près aux griffes de Craigengell. Le vieillard secoua ses cheveux blancs et clairsemés, et regarda son maître avec l'expression de la plus vive douleur, tandis qu'il pesait dans sa main le mince trésor et qu'il disait d'un Ion chagrin : — Est-ce là tout ce qui reste?

— Tout ce qui reste pour le présent, répondit Edgar en affectant plus de gaieté qu'il n'en éprouvait réellement, c'est justement la bourse verte et un peu d'or, comme dit la vieille chanson ; mais cela ira mieux quelque jour, Caleb. — Avant que cejour arrive, je crains bien que la vieille chanson ne soit au bout, et le vieux serviteur aussi. Mais il ne me convient pas de parler de la sorte à Votre Honneur, surtout quand je vous vois si pâle. Reprenez votre bourse, et gardez-la pour en faire parade dans le monde ; car si Votre Honneur voulait seulement écouter un avis, et de temps en temps la tirer de sa poche en compagnie^ et puis la resserrer, il n'y aurait personne qui refusât de nous faire crédit, malgré tout ce qui s'est passé. — Mais, Caleb, je suis toujours dans l'intention de quitter bientôt ce pays, et je désire le faire avec la réputation d'un honnête homme, en ne laissant aucune dette après moi, du moins, aucune de celles que j'aurais contractées moi-même. — Il est très convenable que vous parliez comme un honnête homme, et c'est ce que vous ferez; car le vieux Caleb peut faire mettre sur son compte tout ce que l'oa prend pour la maison. Je puis d'ailleurs tout aussi bien vivre dans une prison qu'au dehors, et l'honneur de la famille .sera sauvé.

Ravenswood essaya, mais eu vain, de faire comprendre à Caleb que c'était là une raison de plus jiour appuyer .sa répugnance à contracter des dettes , dont il ne voulait pas que .son sommelier fût personnellement responsable. Mais il parlait à un premier ministre trop occupé de ses voies et moyens, pour chercher à réfuter les arguments par lesquels on en attaque la justice et la nécessité.

— 11 y a Eppie Smalllrash, qui nous donnera de l'aie à crédit, .se di.'^ait Caleb ; elle a passé toute sa vie dans la famille ; peut-être en obliendrai-je un peu d'eau-de-vie : pour du vin, je n'en puis rion

LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR

dire ; c'est une femme qui vit seule, et qui n'en achète qu'un petit baril à la fois; je tâcherai pourtant, de manière ou d'autre, d'en avoir un peu. Pour des pigeons, le pigeonnier est là; je trouverai de la volaille chez les tenanciers, bien que Luckie Chirasidc dise qu'elle a payé deux fois sa redevance. Nous réussirons, n'en déplaise à Votre Honneur; ayez bon courage; la maison sera maintenue aussi longtemps que le vieux Caleb aura vie.

Les repeis que Caleb, grâce à ces divers expédients, fut en état de servir aux deux jeunes gens pendant trois ou quatre jours, n'étaient certainement pas splendides; mais on admettra facilement que les convives ne se montraient pas très difficiles; et même, les inquiétudes, les excuses, les évasions et les stratagèmes de Caleb amusaient les deux jeunes gens et ajoutaient une sorte d'intérêt à l'irrégularité et à la pauvreté du service. Au reste, ils avaient raison de profiter de toutes les circonstances qui pouvaient égayerdesmoments qui. Salis cela, se seraient succédé d'une manière fort peu agréable. Privé de ses amusements ordinaires, de la chas.se et de la pèche, ainsi que de ses joyeux banquets, par la nécessité de se tenir caché dans les murs du château, Bucklaw devint un compagnon triste et insipide. Lorsque Ravenswood ne voulait plus faire des armes, ou jouer au galet; lorsque lui-même s'était fatigué à frotter, étriller, peigner et polir son cheval: lorsqu'il l'avait vu manger son fourrage, et se coucher doucement sur sa litière, il pouvait à peine s'empêcher d'envier la résignation apparente de cet animal aune vie aussi monotone. — Celte brute stupide, disait-il, ne pense ni à la course, ni à la chasse, ni à sa gras^e écurie de Bucklaw; il est tout aussi heureux, attaché à son râtelier, dans cette masure, que s'il y était né : et moi, qui, comme un prisonnier sur parole, ai la liberté de parcourir les recoins de celte misérable vieille tour, je puis à peine venir à bout, tantôt sifflant, tantôt dormant, de passer le temps jusqu'au diner.

Et sur celte triste réflexion, il se dirigeait vers les meurtrières ou les créneaux do la tour, pour observer les objets qui pourraient se montrer sur le marécage lointain, ou pour jeter des cailloux et des morceaux de mortier aux mouettes et aux cormorans qui avaient l'imprudence de voler à la portée d'un jeune homme désœuvré.

Avec une âme infiniment plus réfléchie et plus forte que celle de son compagnon, Ravenswood avait de son côte ses sujets de sérieuse méditation, qui le rendaient aussi malheureux que l'était son compagnon par pur ennui, et par dcsœuvrement. La première vue de Lucy Ashton avait fait moins d'impression sur lui que son image n'en pro.luisit lorsque la réflexion l'eut éclairé. A mesure que se calmait cette violente soif de vengeance qui l'avait porté à rechercher une rencontre avcclc père, il se rappela la conduitcqu'i! avait tenue avec la fille, et se reprocha sa dureté envers une jeune personne distinguée par sa naissance et sa beauté. Ses regards pleins de leconnaissance, les paroles afTectueuses qu'elle lui avait adressées, tout avait été l'objet de son dédain; et si Ravenswood avait à se plaindre du père, sa conscience lui disait qu'il avait inju.stement étendu son ressentiment Jusque sur la fille. Lorsque ses pen'ées, en prenant ce nouveau cours, l'eurent convaincu qu'il était coupable, le .souvenir des traits enchanteurs de Lucy, rendus encore plus touchants par les circonstances de leur rencontre, firent sur son cœur une impression tout à la fois agréable et pénible. La douceur de sa voix, la délicatesse de ses ex[)ressions, ce vif sentiment d'amour filial, lui faisaient regretter d'avoir repou.s.sé avec rudesse l'expression de sa reconnaissance. Son imagination lui retraçait ainsi la plus séduisante peinture.

La force des principes du jeune Ravenswood, et sa rectitude d'intention, vinrent même ajouter au danger de nourrir de pareils souvenirs et à son penchant à s'y livrer. Fermement résolu à vaincre, s'il était possible, le vice dominant de son caractère, à savoir le ressentiment des injures, il recevait avec plaisir, il rassemblait même dans son imagination le^i idiMs ipii pouvaient le combattre de la manière la plus efficace. Ln formant cette ré,solution, un sentiment île sa conduite envers la jeune fille le porta naturellement à lui donner, comme par dédommagement, plus de grâces et de beauté que peut-être elle n'en possédail. Si, dans ce môriienl, quelqu'un avait dit au Maitie de Ravenswood qu'il avait réceuuuent voué i la ruine toute la postérité de celui qu'il regardait comme l'auteur de la ruine et de la mort de son père, peut-être auruil-il d'abord repous.so cette accusation comme une calomnie atroce ; cependant, après un sérieux examen de ce qui se pa.s.sailen lui,il aurait été forcé de convenir qu'il y avait eu un temps où celte accusation était fondée, quoique, d'après ses sentiments actuels, il fiit difiicile de l'admettre.' Deux passions contradictoires luttaicMit déjà dans son cœur: le dé^ir de venger la mort de son père se trouvait étrangement modifié par «on admiration pour la fille de .son ennemi. Il avait tellement Inlté c-ntre le premier sentiment, ou'il lui avait paru bien diminué; contre le dernier, il n'avait tente aucun effort, puisqu'il n'en .soupçonnait pas l'existence. Néanmoins, ce qui inditpiail l'étal de .son esprit, étant revenu au dessein de quitter l'Ecosse, il restait toujours à'Woirs-Crag, sans faire aucun préparatifde départ. Il e>t vrai qu'il avait écrit à un ou deux de ses parents qui demeuraient dans un canton éloigné, et parliculièreiaenl au marqui.'i d'Athol , pour leur

faire part de ses projets; et lorsque Bucklaw le pressait à ce sujet, il ne manquait jamais d'alléguer la nécessité d'attendre leur réponse, et surtout celle du marquis. Ce seigneur était riche et puissant, et quoiqu'on le soupçonnât d'entretenir des sentiments peu favorables au gouvernement établi, il avait néanmoins eu assez d'adre.sse pour se mettre, dans le conseil privé, à la tète d'un parti lié avec les épiscopaux d'Angleterre, parti assez puissant pour inquiéter celui du lord garde-des-sceaux. La nécessité de conférer avec ua personnage aussi impartant était une excuse que Ravenswood fit valoir auprès de Bucklaw, et probablement auprès de lui-même, pour prolonger son séjour à \Volf's-Crag; et cette excuse devint encore plus plausible jiar le bruit qui commençait à se répandre d'un changement probable de minisires et de système dans l'administration écossaise. Cette rumeur, fortement appuyée par les uns et non moins vivement combattue par les autres, suivant leurs désirs ou leur intérêt, pénétra dans la tour de Wolfs-Crag, principalement par le canal de Caleb, le sommelier, qui à ses autres qualités joignait celle d'être un ardent politique, et qui rarement faisait une excursion de la vieille forleresse au village voisin de Wolfs-IIope, sans rapporter toutes les nouvelles du jour. Bucklaw, ne pouvant rien opposer de satisfaisant aux raisonsque lui donnait Ravenswood pour différer son départ, n'en éprouyait pas moins d'impatience de se trouver réduit à un état d'inaction; et l'ascendant qu'Edgar avait acquis sur lui, pouvait scuU'engager à se soumettre à un genre de vie si peu d'accord avec ses habitudes et ses goûts.

— On vous a toujours regardé comme un jeune homme actif et entreprenant, lui remontrait-il chaque jour, et cependant vous paraissez déterminé à végéter ici comme un rat dans un trou, avec celle petite différence que le rat, plus habile, choisit son ermitage dans un lieu où il pourra trouver de quoi manger ; quant à nous, les excuses de Caleb deviennent plus longues àmesure que les vivres diminuent, cl je crains que nous ne réalisions ce que l'on raconte d'un certain animal appelé le Paresseux: nous avons presque achevé de dévorer la dernière feuille verte de l'arbre, et il ne nous reste plus qu'à nous laisser tomber cl à nous rompre le cou. — Ne craignez rien, répondit Ravenswood; il est une destinée qui veille sur nous : et nous aussi nous avons un intérêt dans la revolution qui va bientôt éclater, et qui jette l'alarme dans plus d'un cœur. — Quelle destinée! quelle révolution ? demanda son compagnon; nous avons eu déjà une révolution de trop, ce me semble.

Ravenswood l'interrompit en lui melUint une lettre entre les mains. — Oli ! dit Bucklaw, voilà mon rêve expliqué. Il me semblait, dans mon sommeil du malin, entendre la voix de Caleb pressant ipielque malheureux de boire un verre; el'eau fraîche, comme bien plus salutaire à celte heure que de l'aie onde l'eau-de-vie. — C'était le courrier de lord Alhol; l'hospitalité, toute d'ostentation, qu'il a reçue de mon sommelier, s'est, je crois, réduite à de la bière aigre et à des harengs. Lisez, et vous verrez les nouvelles. — Je vais lire aussi vite que je pourrai ; car je ne suis pas fort habile lecteur, il Sa Seigneurie ne parait pas être le roi des écrivains.

Nous allons parcourir dans l'espace de quelques secondes, au moyen des caractères de noire excellent typographe, ce que Bucklaw mit une demi-heure à déchiffrer, quoique aidé par le Maître de Ravenswood. Voici quel était le contenu de la lettre : • « Très nonorable cousin ,

« Apres vous avoir présenté nos cordiales salutations, celte lettre doit vous assurer de l'intérêt (|ue nous prenons à votre bien-être, et aux projets que vous formez pour l'accroître. Si nous avons mis moins d'activité à vous témoigner toute notre bonne volonté à votre égard, que nousn'aurions désiré en qualité de tendre parent et allie, nous vous prions de l'imputer au manque d'occasion de vous donner des preuves de notre aniilié, et non à aucune indifférence de notre part. Quant à voire résolution de visiter les (lays étrangers, nous croyons (jue, dans ce moment-ci, elle est peu opportune, attendu que vos ennemis pourraient, suivant l'usage de ces sortes de gens, imputer à voire voyage des motifs que nous savons être aussi loin do votre pensée qu'ils le sont de la nôtre; leurs discours, néanmoins, pourraient trouver crédit dans des endroits où ils vous seraient très préjudiciables, ce que nous verrions avec d'autant plus de peine et de déplaisir que nous n'aurions aucun moyen d'y remédier.

«Vous ayant ainsi donné, comme l'exigeait notre parenté, notre humbleavisau sujet de votre voyage horsde l'Ecosse, nous ajouterions volontiers d'autres raiscms importantes pourvous déterminer à rester à VolTs-Crag jusqu'à ce que le temps de la moisson soit pa.ssé, parce que cela peut tourner es.senliellcment à voire avantage et à celui de votre maison. Mais, comme dit le proverbe: Vnbutn siipifnli , un mol est (dus pour un sage qu'un seftnon pour un fou. Et ([uoique nous ayons écrit cette lettre de notre propre main, et que nous soyonsbien sûr de la fidélité de noire messager, comme nous étant allachc par plus d'un lien, néanmoins il est très vrai que sur un terrain glissant il faut marcher avec précaution; aussi ne hasarderons-nous pas sur le papier des choses que nous aimerions à vous communiquer de vive voix. C'est |>our cela que nous avions eu l'intention de vous inviter à venir au milieu de nos montagnes stériles I pour tuer un cerf et parler d'un ^ujet que nous indiquons pénible-

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

ment par écrit. Mais le moment n'est pas propice pour une pareille entrevue ; et, par conséquent, elle sera différée jusqu'à ce que nous puissions parler k cœur ouvert de choses sur lesquelles nous gardons à présent le silence. En attendant, nous vous prions de croire que nous sommes et serons toujours votre bon parent et l'appui de vos espérances, soupirant après le jour, dont nous apercevons, pour ainsi dire, l'aurore, où nous pourrons nous montrer le soutien de vos intérêts positifs. C'est dans ce désir que nous nous disons cordialement,

Très honorable , Votre affectionné cousin ,

Donné en notre pauvre maison de E...., etc.

Et sur l'adresse ■ « Pour le très honorable et notre très honoré parent, le Maître de Ravenswood , la présente , très pressée, en hâte, train de poste.... Courez et galopez jusqu'à ce que la présente soit remise. »

— Que pensez-vous de cette épître , Bucklaw ? demanda Edgar des que son compagnon eut réussi, non sans peine , à déchiffrer les mots qu'elle contenait. — Certes, il est aussi difficile de comprendre la lettre du marquis que de la lire. 11 a réellement besoin du Parfait Secretaire; et si j'étais à votre place , je lui enverrais un exemplaire par le retour du messager. 11 vous engage fort amicalement à perdre votre temps et à dépenser votre argent dans ce pays avili, stupide et opprime, sans seulement vous offrir son appui et son toit. Suivant moi, il a quelque plan en vue, dans lequel il pense que vous pourrez lui être utile, et il désire vous avoir sous la main , afin de se servir de vous lorsque le projet sera mùr, se réservant la faculté de vous abandonner aux vents et aux vagues si son complot vient à échouer. — Son complot ! alors vous présumez qu'il s'a^'il de conspirer?— Et de quel autre projet donc'? il Y a longtemps qu'on le soupçonne d'avoir un œil tourné vers Saint-Germain. — 11 ne réussirait pas à m'engager témérairement dans une pareille entreprise. Lorsque je me rappelle les régnes de Charles l*' et de Charles 11, et celui du dernier Jacques, franchement je vois peu de motifs, comme homme ou comme patriote, pour tirer l'épéc en faveur de leurs descendants. — En sorte donc, que vous allez pleurer le sort de ces chiens aux oreilles écourtées, que le royaliste Claverhouse traita comme ils le méritaient? — On commença par dire que ces chiens étaient enrages, et ensuite on les pendit. J'espère voir le jour où la justice ne fera acception ni de whig ni de tory, et où ces sobriquets ne s ront plus employés que par les ]>olitiqucs de café, de même que certaines injures ne servent d'expression qu'à la colère des marchandes de pommes et de poisson. — Ce ne sera pas de notre temps, Muitre, le fer a pénétré trop avant et dans nos corps et dans nos âmes. — Ce jour viendra cependant; ces sobriquets ne feront pas toujours tressaillir, comme le son de la trompette. A mesure que la vie sociale sera plus efficacement protégée , les avantages que l'on y trouvera seront trop chers pour être hasardés sans des motifs plus puissants que ceux d'une politique spéculative. Ce sont là de belles paroles; mais mon cœur est pour la vieille chanson :

Voir de bons gra'ms sur nos sillons , Voir pour les whigs une potence , Rendre à tous leur juste sentence:

C'est le plaisir que nous voulons.

— Chantez aussi haut que vous voudrez : cantabit vactitis, chante qui n'a rien ! mais je crois le marquis trop sage, ou du moins trop prudent, pour se joindre à vous. Je soupçonne qu'il fait allusion à un changement dans le conseil privé d'Ecosse, plutôt que dans les royaumes britanniques. — Oh ! maudit soit tout ce manège politique, ces manœuvres froidement calculées, que les vieillards en bonnets de nuit brodés, en robes de chambre fourrées, exécutent comme des parties d'échecs, déplaçant un trésorier, ou un lord commissaire, cumme s'ils prenaient une' tour ou un pion. La paume pour mon amusement, une bataille pour mon occupation sérieuse ! ma raquette est mon joujou ; mon épée est mon gagne-pain. Et vous. Maître, tout profond et réfléchi que vous voudriez paraître, vous avez un cœur qui bat trop vite pour moraliser toujours en politique. Vous êtes un fie ces sages qui voient tout avec beaucoup de calme, jusqu'à ce que : ■ sang leur monte à la tète, et alors.... malheur à quiconque vien- Irait leur rappeler leurs prudentes maximes! — Peut-être connaissez- Nous mon cœur mieux que je ne puis le connaître moi-même. Toutefois, penser avec justesse sera certainement un grand pas de fait jour me mettre en état d'agir de même. Mais, un moment; j'enti nds Caleb qui sonne la cloche pour le dîner. — Ce qu'il ne fait j.ii:iais avec plus de fracas que lorsqu'il nous a préparé une maigre ' iiere, comme si ce carillon infernal, qui fera quelque jour écrouler ;•■ vieux beffroi, pouvait changer une poule, ètique en un chapon gras, I i uneépaulede mouton en une cuisse de chevreuil. — Je souhaite que la plus alarmante de vos conjectures ne soit pas dépassée, Bucklaw, a en juger par la solennité excessive avec laquelle il place avec tant lie cérémonie cet unique plat couvert sur la table.

— Otez le couvercle, Caleb, ôtez, au nom du ciel! dit Bucklaw; donnez-nous ce que vous pouvez noua donner, sans faire de préambule... Allons, le plat va fort bien là, mon brave homme, conlinuat-il en s'adressant d'un ton d'impatience au vieux sommelier, qui, sans répondre, continua de le changer de place, jusqu'à ce qu'il l'eût enfin posé, avec une précision mathématique, au beau milieu de la table. — Qu'avons-nous là, Caleb ? demanda le Maître à son tour. — Mon Dieu ! monsieur, vous l'auriez su plus tôt; mais Son Hunneur le laird de Bucklaw est si impatient ! répondit Caleb, tenant toujours le i)lat d'une main et le couvercle de l'autre, et répugnant évidemment à laisser voir le contenu. — Mais qu'est-ce enfiu, au nom de Dieu? reprit Ravenswood; ce n'est pas, je l'imagine, une paire d'éperons dorés, suivant l'ancienne mode des frontières? Ha, ha!

répondit Caleb ; Votre Honneur aime à plaisanter et néanmoins

j'oserais dire que c'était une mode très convenable, et qui, à ce que j'ai oui dire, était suivie dans mainte famille honorable et opulente. Mais, quant à votre dîner actuel, j'ai pensé que, comme c'est aujourd'hui la veille de sainte Marguerite, qui était une digne reine d'Ecosse dans son temps. Vos Honneurs pourraient trouver à propos, sinon dejeuner absolument, au moins de ne prendre qu'une légère collation, seulement pour soutenir la nature, comme un hareng salé, ou quelque chose de cette espèce. Et, découvrant le plat, il laissa voir quatre des savoureux poissons dont il parlait, ajoutant, par forme d'excuse, que Ce n'étaient pas non plus des harcugssi communs, car ils étaient tous laites, et avaient été salés avec un soin tout particulier par la ménagère, la pauvre Mysie, pour l'usage exprès de Son Honneur. — Trêve d'excuses, intenorapit Ravenswood, et mangeons les harengs, puisque nous ne pouvons rien avoir de meilleur; mais je commence à croire comme vous, Bucklaw, que nous mangeons la dernière feuille verte : nous serons forcés de transporter notre camp ailleurs, faute de vivres, sans attendre l'issue des manœuvres du marquis.

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