CHAPITRE VIII
Un léger repas procure un sommeil léger, et si l'on considère celui que la conscience de Caleb, ou bien la nécessité, qui parfois emprunte le masque de la conscience, avait servi aux hôtes de Wolfs- Crag, on ne s'étonnera pas qu'ils n'aient point beaucoup dormi.
Au point du jour Bucklaw entra brusquement dans l'appartement de Ravenswood : — Debout! debout! au nom du ciel! s'écria-t-il d'une voix retentissante ; les chasseurs sont dans la plaine ; c'est le seul divertissement auquel j'aie assisté depuis un mois, et vous restez là étendu sur un lit qui pour tout mérite se trouve un peumoia« dur que le pavé du caveau de vos ancêtres.
— J'aurais été charmé, M. Hayston, dit Ravenswood en levant la tête d'un air de mauvaise humeur, que vous ne fussiez pas venu plaisanter d'aussi bonne heure. 11 n'est réellement pas fort agréable de perdre le très court repos que je commençais à goûter, après une nuit passée à réfléchir sur ma triste position. — Bah, bah ! reprit son hôte; levez-vous, levez-vous; les chiens sont lâchés; j'ai sellé moimême les chevaux; car le vieux Caleb, étant occupé à appeler des palfreniers et des laquais, ne se serait pas mis à l'ouvrage avant d'avoiremployé deux heures à faire desexcuses pour l'absence d'hommes qui se trouvent à cent millesd'ici. Allons, Maître, levez-vors; je vous répète que les chiens sont lâchés; levez-vous, vous dis-je; la chasse est commencée. Et Bucklaw disparut.
— Et moi je vous dis, répondit Ravenswood en se levant lentement, qu'il n'y arien qui m'intéresse aussi peu...Aqui sont leschiens qui viennent si près de nous? — A i'honorable lord Bîttlebraius, répondit Caleb, qui avait suivi l'impatient laird de Bucklaw dan» la chambre à coucher de son maître; et vraiment je ne pense pas qu'ils aient le droit devenir aboyer et hurler dans les domaines forestiers de Votre Seigneurie. — Ni moi non plus, Caleb, si ce n'est que ces gens-là ont acheté et les terres et le droit deehasse,et qu'ils se croient autorisés à exercer des droits qu'ils ont payés de leur argent. — Cela peut être, mylord ; mais ce n'est pas agir en r'-ai gentilhomme que de venir exercer ici de pareils droits, lorsque Votre Seigneurie est dans son château de WolTs-iirag. Lord Biîtiebrains devrait bien se rappeler ce qu'était autrefois sa famille. — Et nous ce que noussommes aujourd'hui, dit le Maître en réprimant un sentiment d'amertume. Mais donnez-moi mon manteau, Caleb; je veux contenter Bucklaw en allant voir celte chasse. Il y aurait de l'égoïsme à sacrifier à ma mauvaise humeur le plaisir de mon hôte. — Sacrifier! répéta Caleb d'un ton qui relevait comme absurde la moindre concession de la part (ie son maître en faveur de qui que ce fût. Sacrifier, ma foi !... Mais je demande pardon à Votre Honneur..., quel manteau voulezvous porter"? — Celui que vous voudrez, Caleb; ma garde-robe n'est pas très riche. — Pas très riche! quand il y a l'habit gris brodé en argent que Votre Seigneurie a jeté à Hughes Hildebrand, votre piqutur; et celui de velours français, qui fut donné avec la garde-robe de votre père, Dieu veuille avoir son àme! aux amis pauvres de la famille , et le manteau de drap de Berry... — Qup -e vous ai donné,
LA FIANCEE DE LAMMERMOOR
Caleb, et qui, je crois, est le seul qu'il y aurait quelque probabilité d'avoir, à l'exception de celui que je portais hier. Doiinez-nioi celuilà et que tout soit fini. — Si Votre Honneur le veut ainsi. . 11 est sûr que cet habillement est d'une couleur bien triste, et que vous êtes en deuil. Néanmoins, je n'ai jamais essayé le drap de Berry; il me convient peu de le porter; et comme Votre Honneur n'a pas d'habits de rechange pour le moment el que le manteau est bien brossé, et qu'il y a des dames là-bas... — Des dames! etquelles dames? — Coumienl le saurais-je, mylord, du haut de la tour des gardes, je n'ai pu que les voir passer, leurs brides sonnant, leurs plumes se balançant, comme lecortége de la reine des fées. -C'est bien, c'est bien, Caleb; aidez-moi à mettre mon manteau, et donnez-moi mon ceinturon... Quel est ce bruit que j'entends dans la cour? — C'est justement le laird qui amène les chevaux, répondit Caleb après avoir regardé par la fenêtre ; comme s'il n'y avait pas assez de monde dans le château, ou comme si je ne pouvais pas remplacer quelqu'un des absents. — Hélas ! Caleb, il nous manquerait peu de chose, si votre pouvoir égalait vos bonnes intentions. — Et j'espère que Votre Seigneurie n'a pas beaucoup manqué de ce peu; car, tout considéré, je nie llatle que nous soutenons l'hoiineur de la famille aussi bien que les circonstances le permettent. Seulement le laird de Bucklaw est si brusque et si prompt!... Et voilà qu'il fait sortir le palefroi de Votre Honneur sans la housse brodée, que j'aurais pu brosser en une minute. — Tout est très bien, répliqua Edgar en s'échappant et descendant l'étroit escalier en hélice qui conduisait dans la cour. — H est possible que ce soit très bien, dit Caleb avec un peu d'huineur; mais si Votre Seigneurie veut s'arrêter un instant, je lui dirai ce qui ne serait pas très bien. — Et quoi donc,deman(laRavenswood, s'arrètant avec impatience. — Ma foi, ce serait d'amener quelqu'un à dîner; car je ne saurais faire un autre jour de jeûne d'un jour de fête, comme quand je me suis servi de la reine Marguerite avec le laird de Bucklaw ; et, à vous dire vrai, si Votre Seigneurie pouvait trouver quelque moyen de se faire inviter chez lord Bittlebrains, je vous réponds que je prendrais des mesures pour demain ; ou, au lieu de cela, si vous vouliez diner avec eux à l'auberge, vous pourriez trouver quelque excuse pour ne pas payer votre écot; vous pourriez dire que vous avez oublié votre bourse... ou que l'aubergiste n'a pas payé sa redevance, et que vous lui en tiendrez compte d.ms Ifrèglemeut....— Ou toutautre mensonge qui me viendra à l'esprit, j'imagine. Adieu, Caleb; je loue votre zelo officieux pour l'honneur de la famille. Et se jetant sur son cheval, il suivit Bucklaw, qui, au risque de se rompre le cou, du iiioiiient qu'il avait vu Ravcnswood mettre le pied à l'étrier, s'était mis à descendre au galop le sentier escarpé de la tour.
Caleb Balderstone les suivit d'un œil inquiet, el secoua ses cheveux blancs. J'espère qu il ne leur arrivera pas de mal, dit-il. Mais les voilà dans la plaine, et personne ne dira que les chevaux ne sont pas vigoureux et pleins d'ardeur.
.\uimé par son impétuosité naturelle et parla fougue de son caractère, le jeune Bucklaw se précipitait avec la rapidité d'un tourbillon. Ravenswood ne se modérait guère plus dans sa course; car son âme ne sortait qu à regret d'une inertie contemplative ; mais dès qu'il était une fois en mouvement, il acquérait une force de progression qui allait jusqu'à la violence. Encore son ardeur n'était-elle pas tmijours proportionnée au motif de l'impulsion : on l'aurait pu comparer à la vitesse d'une pierre, qui rouie avec la même rapidité du haut d'une montagne, qu'elle ait été lancée par le bras d'un géant, ou par la main d'un enraiit. Il se livra donc avec une impi'tuosile peu ordinaire au plaisir di: la chasse, passe-temps si naturel à la jijunesse de toutes cunditituis, qu'il seuilile être une passion inhérente à ni>tre nature, passion (pii l'ait disparaître toutes lesdilfcrencesde rang et d'éducation. Les sons repétés du cor, dont alors on se servait toujours pour encourager et diriger les chiens, les aboiements lointains de la meute, les cris des chasseurs qui iiarvenaient à peine à l'oreille, la vue souvent interceptée des cavaliers, tantôt sortant des vallons qui traversaient les bruyères, tantôt volant sur leur surface, tantôt chercliant à franchir les marécagesqui leur barraient le chcinin, et plus que tout cela, le sen liment do la rapidité de sa propre course, animaient le .Maître de Ravenswood, et bannissaientdeson esprit, au moins pour le moment, les pénibles souvenirs qui l'idjsédaiint. L.i premiere chose qui vintle rappeler àla triste réalite fui riiiféri(jrile desa niontureien effet, malgré tiius les aval liages que lu i don naît à lui- même la connaissance du pays, son cheval était incapablede suivre la cha.sse. Au moment oùil venait de tirer la bride, en sougeantavee amertume que sa pauvreté l'empêchait de goûter l'amusement favori de ses ancêtres, leur unique occupation lorsqu'ils n'étaient pas engagés dans des cntrepri,ses militaires, il fut ai custé par un étranger bien montéqui l'avait suivi pendant quelque temps sans être ajierçude lui.
— Votre cheval est cssoufllé, monsieur, dit cet homme avec line complaisance peu ordinaire dans une partie de chasse, oserais-je prier Votre Honneur de faire usage dij mien. — Monsieur, répondit Ravenswood plus surpris que satisfait d'une telle proposition, je ne (ais.ecllemcnt pas comment j'ai pu mériter une semblable faveur de la part d'un étranger. - Oh ! ne f»iles[iasdequcslions là-dessus, dit Bucklaw, qui, bien malgré lui. 4V» t jusqu'alors retenu. son excel- Jealcoursier |>our ne pasdepa&>c; :cl i du son hôte; preaez le bleu
que Dieu vous envoie, comme dit le grand John Dryden... ou bien attendez, tenez, mon ami, prêtez-moi ce cheval; je vois depuis une demi-heure que vous avez de la peine à le retenir; s'il a le diable dans le corps, je l'en ferai bien sortir. Maintenant, Maître, prenez le mien, qui vous portera avec la rapidité d'un aigle.
Et jetant la bride de son cheval au Maître de Ravenswood, il s'élança sur celui que l'étranger lui cédait, et continua sa course au grand galop.
— Vit-on jamais pareil étourdi? dit Ravenswood; el vous, mon ami, coiïiment avez-vous pu lui confier votre cheval? — Le cheval, dit l'homme, appartient aune personne qui sera toujours disposée à obliger Votre Honneur et vos honorables amis. — Et son nom est?... demanda Raven; wood. — Votre Honneur voudra bien m'excuser, répondit l'étranger; vous l'apprendrez de cette personne elle-même. Si vous voulez bien prendre le cheval de votre ami et me laisser votre petit Gallois, je vous rejoindrai à la curée, car j'entends que l'on sonne aux abois. — Je crois, mon ami, que ce sera le meilleur moyen de recouvrer votre bon cheval, répondit Ravenswood. El avec la monture de son ami Bucklaw, il se dirigea le plus vite possible vers l'endroit où le son du cor annonçait que le cerf allait tomber.
Ces sons joyeux étaient entremêlés des cris des chasseurs, comme : Courage, Talbot' courage Teviot! allons, enfants, allons! et semblables exclamations encourageantes de l'ancienne vénerie, auxquelles les aboiements impatients des chiens près d'atteindre l'objet de leur poursuite venaient se joindre, pour faire de cet ensemble un chorus prolongé. Les cavaliers épars commencèrent à se rallier au lieu de la scène, en accourant de tous côtes comme vers un centre commun.
Bucklaw, ayant continué sa course avec la même ardeur qu'il l'avait commencée, arriva le premier à l'endroit où le cerf, incapable de prolonger sa fuite, s'était retourné sur les chiens, et, comme disent les chasseurs, était aux abois. Avec sa tète majestueuse, penchée en avant, ses flancs couverts d'écume, ses yeux exprimant tout à la fois la rage et la terreur, l'animal, bien qu'épuisé, était devenu à son tour un objet d'alarme pour ses persécuteurs. Les chasseurs arrivaient l'un après l'autre et guettaient une occasion pour l'attaquer avec avantage, ce qui, en pareilles circonstances, ne peut se faire sans précaution. Les chiens se tenaient à l'écart, et témoignaient parleurs aboiements redoublés leur impatience et leur frayeur; et chacun des chasseurs semblait attendre que son camarade se chargeàtde latàclie périlleuse d'attaquer l'animal et de le mettre hors de combat. Le terrain, qui était creux dans cet endroit, oll'iait peu d'avantage pour aborder le cerf sans en être aperçu. Bientôt on entendit un cri général de triomphe. Bucklaw, avec la dextérité qui dislingue un cavalier accompli, sauta à bas de son cheval, et se précipitant subitement sur le cerf, le fil tomber en lui coupant une jambe de derrière avec son petit couteau de chasse. Les chiens accourant sur leur ennemi abattu mirent bientôt fin à ses soulfrances et proclamèrent sa mort à grands cris. Les fanfares et les voix des chasseurs firent entendre un chant de mort qui retentit au loin sur les vagui;s de l'Océan.
Alors le chef des piqueurs rappela la moule encore acharnée sur l'animal sans vie, et niellant un genou en terre, présenta son couteau à une belle dame montée sur un paSel'roi blanc, qui, par crainte, ou peut-être par compassion, s'était jusqu'alors tenue à di:>lance. Elle portait un masque de soie noire, mode alors généralementaduptée, tant pour préserver le teint de la pluii! el des ardeurs du soleil, que par un motif de bienséance qui ne permettait pas à unedaïuede paraître la figure découverte au milieu d'un divertissement bruyant, auiiucl prenaient part des personnes de toutes les classes. Néanmoins la lichesse de son costume, aussi bien que la beauté de sa mouture et le compliment rustique que lui adressa le veneur, firent juger à Bucklaw que c'était la reine de la chasse. Ce ne l'ut pas sans un sen tiiucnt de pitié, qui approchait même du dédain, que ce chasseur enthousiaste la vit refuser le couteau qu'on lui offrait pour qu'elle portât le premier coup dans la poitrine du cerf, afin de reconnaître la qualité de la venaison. 11 fut tenté cependant d'aller lui présenter ses hommages; mais éloigné, par son genre dévie, descla-^ses élevées de la société, il éprouvait, malgré son audace naturelle, une espèce de mauvaise honte lorsqu'il fallait adresser la parole à une dame d'un rang si dislingiié. A la lin, rassemblant tout .son courage, il prit assez do résiilulioii pour approcher de la belle chasseresse, la saluer convenableiiieiil el lui dire (|u'il espérait que son amusement avait répondu à .son attente. La réponse de la dame fut polie et modeste, et elle témoigna son approixitiion au brave cavalier qui avait clos la chasse avec tant d'adresse, lor.squc les chiens et les chasseurs paraissaient en défaut.
— Madame, dit Bucklaw que cette observation ramena aussitôt sur son terrain, la chose n'est pas difficile et il n'y a pas de mérite dans tout cela, pourvu qu'on n'ait pas lrop|)eurd'avoirune paire d'andouil- Icrs dans le ventre. J'ai chassé plus de cinq cents fois, madame, cl je n'ai jamais vu le cerf aux abois, soit sur terre, soit dans l'eau, que le ne me sois hardiment avancé sur lui. U ne faut que de l'usage el de la pratique, et ccpendantjc vous dirai, madame, qu'il faut beaucoup d'altention et de prudence; et vous ferez bien, madame, d'avoirvotre couteau de chasse bien affilé et à double irauchant, afin que vous puissiez frapper eu avant ou en arrière, suivant que vous le trouverez
so
nécessaire ; car uue blessure faite par le bois du cerf est dangereuse et sujette à s'envenimer. — Je pense, monsieur, dit la jeune dame, dont le masque cacliait avec peine un sourire, que j'aurai bien rarement occasion de prendre de semblables précautions. — Mais avec tout cela, ce que monsieur dit est très juste, s'écria un vieux chasseur, qui avait écoulé la harans^ue de Bucklaw eten avait été très éditié ; et j'ai entendu dire à mon père, qui était forestier à Cabrach, que la blessure faite par la défense du sanglier se guérissait plus aisément que celle qui est causée [lar le bois du cerf, comme l'exprime ce vieux proverbe connu des chasseurs : Au sanglier le miere (méitecin),mais pour le cerf la bière.
— Si j'avais un avis à donner, continua Riicklaw, placé sur son terrain, et voulant diriger toutes les opérations, comme les chiens sont fatigués, les entrailles du cerf devraient être mises en pièces pour les recompenser; et s'il m'est permis de parler, le chef des chasseurs, qui dépècera l'animal, doit auparavant boire à la santé de Mvlady un bon et grand gobelet de bière, ou un verre d'eau-dc-vie; car s'il le dépèce sans boire, la venaison ne se conservera point.
Ce conseil très agréable fut, comme on peut bien le croire, reçu et suivi pas le veneur, qui, en revanche, présenta à Bucklaw le couteau qui avait été refusé par la jeune dame, et celle-ci joignit ses instances à celles de son serviteur. — Je pense, monsieur, dit-elle en s'éloignant du cercle, que mon père, pour l'amusement de qui lord Bitllebraius a fait sortir aujourd'hui sa meute, s'en rapportera volontiers, pour de semblables usages, à un homme expérimenté comme vous.
-■Mors, le saluant avec grâce, elle lui souhaita le bonjour else retira suivie de deux domestiques qui paraissaient spécialement attachés à son service. Bucklaw, trop enchanté de trouver l'occasion de déployer ses talents en vénerie pour s'occuper ni d'homme ni de femme, ne fit que Sort peu d'attention à ce départ. 11 se débarrassa bientôt de son habit, retroussa ses manches et enfonça ses bras, nusjusqu'au coude, dans le sang et la graisse, coupant, taillantetdépeçaut, avec la précision désir Tristrem lui-même, disputant et argumentant avec tous ceux qui étaient autour de lui, sur les nombles, les buchets, lesllancards, les daintiers, termes usités dans l'art de la vénerie ou de la boucherie, comme le lecteur voudra l'appeler, et qui probablement sont maintenant surannés.
Dès que Ravenswood, qui avait suivi d'assez près son ami, vit que le cerf avait succombé, son ardeur momentanée pour la chasse fit place à ce sentiment de répugnance qu'il éprouvait à rencontrer, dans son état de décadence, les regards de ses égaux ou de ses inférieurs. Il arrêta son cheval au sommet d'une petite eminence, d'où il observa la scène bruyante et animée qui se passait au-dessous de lUi : de là il entendait "les cris des chasseurs mêlés aux aboiements des chiens, au hennissement et au piétinement des chevaux. .Mais ces sons joyeux, en frappant l'oreille du déshérité, remplissaient son cœur de tristesse. Depuis les temps féodaux lâchasse et tous ses agréments ont toujours été regardés comme l'apanage presque exclusif de l'aristocratie, et c'était autrefois sa jkrincipale occupation en temps de paix. Quand Edgar songeait qu'il était privé par sa position de goûter ce divertissement champêtre, privilège spécial de son rang ; que des hommes nouveaux exerçaient cette noble prérogative sur ces dunes sauvages, que ses ancêtres avaient toujours été jaloux de réserver pour leur propre amusement; tandis que lui, l'héritier du domaine, était forcé de se tenir éloigné de la bande joyeuse : cette situation réveillait des réflexions profondes dans cette âme naturellement contemplative et mélancolique. Sa fierté cependant eut bientôt triomphé de cet état d'abattement, qui fit place à l'impatience, en voyant que Bucklaw, toujours léger, ne paraissait guère empressé de revenir avec le cheval qu'il avait emprunté; car Ravenswood, avant de s'éloigner, désirait voir rendre ce brave animal à son complaisant propriétaire. Comme il s'apprêtait à se diriger vers te groupe des chasseurs, il fut joint par un cavalier, qui, comme lui, s'était tenu à l'écart pendant la dernière lutte du cerf.
Ce personnage avait l'air avancé en âge. 11 portait un par-dessus écarlaie boulonné jusqu'au haut du visage; son chapeau, dont la ganse était détachée, se rabattait sur ses yeux, probablement pour le préserver des injures de l'air. Son cheval était celui d'un puissant et solide cavalier, plus désireux de voir la chasse que d'y prendre part. Un domestique le suivait à quelque dislance, et tout indiquait un homme d'un rang élevé. 11 aborda Ravenswood très poliment, mais non sans quelque embarras. — Vous êtes un jeune homme plein de vivacité, monsieur, dit-il, et cependant vous paraisse?, aussi indiffénmt pour ce noble amusement que si vous étiez accablé comme moi sous le fardeau de la vieillesse.
— Je me suis livré avec plus ardeur à ce divertissement dans d'autres circonstances, répondit Edgar; aujourd'hui, des événements arrivés dans ma famille doivent me servir d'excuse..., et d'ailleurs, ajouta-t-il, j'étais assez mal monté au comiuencement de la chasse. — Je crois, dit l'étranger qu'un homme de ma suite a eu l'esprit de prêter un cheval à votre ami. — J'ai été très reconnaissant de sa politesse et de la vôtre, répliqua Ravenswood. Mon ami est M. Hayston de Bucklaw, que, j'en suis siir, vous trouverez au milieu des plus »rdents chasseurs. Il remettra le cheval à votre domestique et refrendra 1< miea; et U joindra, tjouls-t-il sa détournant Bon cfacval
pour s'éloigner, ses remerciments les plus sincères à ceux que je vous fais moi-même.
Le Maître de Ravenswood, après s'être exprimé ainsi, suivit la route, qui conduisait chez lui, de l'air d'un homme qui a pris congé de la compai,'nie. Mais l'étranger n'entendait pas le quitter de celte manière. Il tourna également son cheval et avança dans la même direction , en se tenant si près de Ravenswood, que celui-ci ne pouvait facilement se dérober à sa société, à moins que de le dépasser, ce que lui défendaient la civilité, l'étiquette du temps elle respect dû à l'âge de l'étranger, qui d'ailleurs venait de lui faire une politesse.
L'étranger ne resta pas longtemps silencieux. — Voici donc l'ancien château de Wolfs-Crag, dont ilest souvent fait mention dans les annales écossaises, dit-il en regardant la vieille tour, dont le profil coupait une nuée orageuse, composant le fond du tableau; car à la distance de moins d'un mille, le cerf, ayant fait un détour, avait ramené les chasseurs à peu près au même point où ils se trouvaient lorsque Ravenswood et Bucklaw étaient partis pour se joindre à eux. Edgar répondit à cette observation par un assentiment froid et réservé.
— C'était, à ce que j'ai ouï dire, continua l'étranger que ne décourageait nullement cette froideur, une des plus anciennes propriétés de l'honorable famille Ravenswood. — La plus ancienne, répondit le Maître, et probablement la dernière. — Je... je... j'espère que non , monsieur, dit l'étranger, toussant à plusieurs reprises pour s'éclaircir la voix, et faisant effort pour surmonter une sorte d'hésitation : l'Ecosse sait ce qu'elle doit à cette ancienne famille et n'a pas oublié ses exploits nombreux et honorables. Je ne doute pas que, si l'on représentait d'une manière convenable à Sa Majesté qu'une famille aussi noble est exposée à la ruine..., je veux dire à la décadence, on ne pût découvrir des moyens adreœdificandam antiquam domum. — Je veux vous épargner là peine, monsieur, de continuer cette recherche, dit le Maître avec hauteur. Je suis l'héritier de cette maison infortunée ; je suis le Maître de Ravenswood; et vous, monsieur, qui paraissez d'une naissance et d'une éducation distinguées, vous devez sentir que, s'il est quelque chose de plus pénible que le malheur, c'est la mortification de se voir l'objet d'une pitié qu'on n'invoque point. — Je vous demande pardon, monsieur, dit le vieillard; je ne savais pas... Je sens que je n'aurais pas dû faire mention... rien n'est plus loin de ma pensée que de supposer... — lln'est pas besoin d'excuses, monsieur, répondit Ravenswood ; car je pense que nous devons ici nous séparer, et je vous assure que je vous quivle sans conserver le moindre ressentiment.
En disant ces mots, il dirigea la tète de son cheval vers une chaussée i troite qui conduisait à Wolfs-Crag et à laquelle on aurait pu appliquer ces vers du chantre de V Espérance :
L'épais gazon couvrait le chemin dégradé
Dont les torrents d'automne avaient disjoint les pierres.
Que seuls suivaient parfois le chasseuratardé,
Ou le pâtre qui siffle en quittant les bruyères.
Mais avant qu'il pût se débarrasser de son compagnon, la jeune dame dont nous avons parlé arriva près de l'étranger, suivie de ses domestiques. — Ma fille, dit-il, à la dame masquée, voici le .Vaitre de Ravenswood.
Il était convenable que celui-ci répondit à cette politesse ; mais les manières gracieuses, la réserve modeste de la jeune dame firent une telle impression sur lui, que non seulement il ne songea pas à demander à qui, et par qui il était ainsi présenté , mais même 4u'il resta complètement muet. En ce moment, le nuage définis longtemps suspendu sur l'éminence de Wolf's-Crag, se déploya tout à coup en groupes plus sombres et plus épais ; il interceptait la vue des objets éloignés et enveloppait le reste dans les ténèbres. La couleur de la mer était plombée; la teinte de la bruyère était noirâtre. Le tonnerre qu'il portait dans ses flancs s'aunmiça dans le loiuidin par deux ou trois coups. Deux éclairs, se succédant presque sans intervalle, firent voir au loin les tourelles grisâtres de WolTs-Crag ; et, plus près, les vagues agitées de lamer, dontia crête brilla d'unetueur éblouissante. A cet éclat soudain, le cheval de la belle chasseresse se montra impatient et rétif ; et Ravenswood connaissait trop bien les devoirs de son sexe et desa position dans le monde pour abandonner la jeune dame aux soins d'un vieillard et à ceux de ses domestiques. U se crut obligé par les lois de la courtoisie à saisir la bride, et à conduire l'animal indocile. Pendant ce temps, l'étranger fit remarquer que l'orage semblait augmenter; qu'ils étaient éloignés du château de Biitlebrains, où ils étaient en visite, et que le Maître de Ravenswood les obligerait beaucoup en leur indiquant dans le voisinage un abri contre la tempête. En même temps il jeta un regard expressif mais embarrassé, sur la lourde Wolfs-Crag, que le propriétaire ne put dès lors se dispenser d'olïrir comme refuge au vieillard et à sa lille. L'état même de la jeune dame rendait cet acte de politesse indispensable; car, au milieu des soinsqu'il lui donnait, Edgar avait été frappé de son extrême agitation, résultat probable de la frayeur que lui inspirait l'orage. Le Maître de Ravenswood partageait-il de panilles craintes? U parut dumoina ne pas ea être toirt-À-fait arnupt.
LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR
lorsqu'il dit: — La tour de Woirs-Crag n'a autre chose à offrir que l'abi'i de sou toit; mais, s'il peut être agréable dans un pareil moment... Il s'arrêta, comme s'il lui eût été impossible d'achever sa phrase d'invitation. Mais le vieillard, qui s'était, de son propre chef, ci)nstitué"^on compagnon ne lui laissa pas le temps de se rétracter, bien que l'invitation n'eût pas été précisément exprimée.
— L'orage, dit-il, dispensait de toute cérémonie; la santé de sa fille était délicate ; elle avait beaucoup souffert d'une frayeur qu'elle avait éprouvée récemment ; il espérait que le Maître de Hc^enswood ne trouvait pas tont-à-fait inexcusable de leur part qu'ils acceptassent l'hospitalité qu'il leur offrait , et , quant à lui, la sûreté de son enfant lui était plus chère que l'étiquette.
Il n'y avait plus de retraite possible. Ravenswood montra le chemin, tenant toujours la bride du cheval de la jeune dame, pour réprimei- les écarts que pourrait lui faire faire quelque explosion souilaine de la foudre. 11 n'était pas assez absorbé dans ses réflexions pour ne point remarquer que la pâleur mortelle qui couvrait le cou, les tempes et la partie du visage non cachée par le masque , faisait place à une vive et ardente rougeur; et il sentait, avec quelque confusion , que, par une sympathie secrète, ses joues se couvraient (le couleurs non moins animées. L'étranger, avec une attention (ju'il déguisait sous l'apparence de craintes pour la sûreté de sa lille, conliiiuait à observer l'expression de la ligure d'Edgar, pendant que l'on montait la colline voisine de Wolfs-Crag. Lorsque enfin ils arrivèrent en face de cette antique forteresse, Ravenswood éprouva des émotions difficiles à décrire : en entrant dans la cour, en appelantCaleb pour venir donner les soins nécessaires, il yav.-jit dans 5011 ton et ses manières une sorte de sévérité, je dirais presque de sauvagerie , qui ne semblait guère s'accorder avec la courtoisie d'un homme qui reçoit chez lui dits hôtes de distinction. Caleb arriva, et ni la pâleur de la belle étrangère au commencement de l'orage, ni celle de toute autre personne, dans les circonstances les plus critiques, n'égala celle qui se répandit sur les joues maigres du désolé sénéchal, lorsqu'il vit cette augmentation de convives, et qu'il se (lit que l'heure du dîner venait bien vite. — Est-il devenu fou'? murmura-t-il tout bas; est-il complètement fou? Nous amener des seigneurs et des dames, et une armée de laquais à leur suite, et lorsque midi a sonné ! S'approchant alors de son maître, il s'excusa d'avoir permis au reste des gens d'aller voir la chasse, ajoutant qu'il ne s'attendait pasqueSaSeigneurie dût revenir avant la nuit, et qu'il craignait que les valets ne fissent l'école buissonniere. — Silence, Balderstoue ! répliqua Ravenswood d'un ton sévère: votre folie est hors de saison. Monsieur et madame', dit-il en se tournant vers siïs hiJtes, ce vieillard et une femme encore plus âgée et plus infirme composent tout mon domestique Nos moyens de vous traiter convenablement sont au-dessous de ce que semble pioineltre un aussi petit nombre de serviteurs et une maison aussi délabrée; mais, quels qu'ils soient, ils sont à votre service.
L'étranger, frappé de l'état de ruine et de l'aspect sauvage de la tiiur, à laquelle les nuages qui obscurcissaient l'horizon donnaient une teinte plus sombre, et peut-être un peu ému par le ton sévère et décidé de Ravenswood jeta autour de lui des regards imiuiets; il semblait se repentir de l'empressement avec lequel il avait accepté ^ho.^|litalité offerte. Mais il n'était plus possible (le sortir de la position einbarrassanie qu'il s'était faite. Pour Caleb, il fut si coniplétemcrit étourdi de l'aveu public et nullement déguisé que fit son maitre de sa complete pénurie, que, pendant deux minutes, il niarmola dans .sa barbe, qui n'avait pas senti le rasoir depuis six jours :
— Il est fou, enlieromenl fou ; il a |)erdu la tète. Mais que le
diable emporte Caleb lialderstoiie, ajouta-t-il, en appelant à lui toutes les ressources de son imagination, si l'honneur de la famille en souffre, fùt-il au.ssi fou que les sept sagesde la Grèce! Alors il s'avança hardiment, et, malgré les regards de mécontentement et d'impatience de .son maitre, il demanda gravement .s'il ne servirait pas quel(|uc9 légers rafraichissemeiils à la jeune dame, et un verre de
Tukui, ou de vieux vin des Canaries, ou — Trêve à vos folies,
s'écria Ravenswood ; mettez les chevaux à l'écurie et ne nous fatiguez pas plus lunglcinps de vos absurdités. — Votre Honneur sera toujours obéi dans tout ce qu'il désire, dit Caleb; néanmoins, quant aux vins des Canaries et de Tokai, que vos honorables hôtes ne parais.'>cnt pas disposés à accepter...
En ce moment, la voix de Bucklaw, qui se faisait entendre au miheu du bruit du pas des chevaux et du .son des cors, annonça qu'il s'approchait de la tour, à la tète de la plus grande partie des chasseurs.
— Je les délie, dit Caleb, prenant courage en dépit de cette nou- ■vellc invasion des Philistins, d'être plus (ins que moi. Cet infernal étourdi 1 m'amener une pareille troupe àç pillards, qui s'attendent à trouver de leau-de-vie en aussi grande abondance que de l'eau de nuits; cl cela, lorsqu'il connaît parfaitement notre position nctuelli! ! Mii-' jc. crois que, si je pouvais me débarrasser de ces rustauds de laquais qui ge sont introduits dans la cour, à la suite de leurs inaiti .;s, comme plus d'un flatteur qui cherche à se pousser dans le œ-jude, je me tirerais d'affaire au bout du compte.
Le lecteur verra dans le chapitre suivant les mesure» que Caliib adopta pour accomplir c«iie coura^euM ritoIttUoa.