‹ WaverleyChapitre 158 sur 231 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Ce ne fut pas sans quelque souci que Caleb partit pour son voyage de découverte. Au fait, trois difficultés 1 inquiétaient. Il n'avait osé parler à son maître de l'ofTense commise dans la matinée envers Bucklaw, toujours pour l'honneur de la famille; il n'osait pas convenir qu'il eût agi avec trop de précipitation en refusant la bourse; et enfin il craignait les conséquences désagréables de sa rencontre avec Hayston, exaspéré de l'affront qu'il avait reçu, et la tète probablement échauffée.

Caleb, il faut lui rendre justice, était brave comme un lion lorsqu'il s'agissait de l'honneur de Ravenswood ; mais il a,vait ce courage réfléchi qui ne s'expose point à un danger inutile. Ceci néanmoins n'était qu'une considération secondaire; le point important était de cacher l'état de dénûmentdu château, et de justifier l'éloge pompeux de ce qu'il pouvait se procurer par ses propres ressources, saus le secours de Lockhard et sans la bourse de son maître. C'était un point d'honneur rigoureux à ses yeux, et nous pourrions le comparer à ce généreux élé|iliant qui, chargé d'une tâche au-dessus de ses forces, se fracassa le cràiie de désespoir, lorsqu'il vit qu'on en amenait un autre pour l'aider.

Le village auquel il se ren lait avec Lockhard lui avait souvent fourni des ressources dans de semblables détresses; mais depuis quelque temps les choses avaient bien changé de face. C'était un petit hameau composé (fhabilations éparses sur les bords d'une crique formée par fembouchure d'un ruisseau; on ne rapcj-cevait point du château, dont il était autrefois une dépendance, m ais dont il se trouvait séparé par la colline, qui se projetait dans la mer et fermait une espèce do promontoire. On le nommait Wolfs-Hope, ou W.)irs-Haven {espérance ou hdure du loup), et ses habitants, peu nombreux, gagnaient une subsistance précaire au moyen de deux ou trois bateaux employés à la pèche du hareng dans la belle saison, et à introduire du gin et de feau-de-vie en contrebande pendant les mois d'hiver. Us professaient une sorte de respect héréditaire pour les seigneurs de Ravenswood,; mais la plupart d'entre eux avaient profité des embarras et de la gène où se trouvait la famille. Ils avaient réussi à racheter les redevances de leurs petites propriétés, de leurs cabanes, de leurs enclos, droits de pacage et autres; en sorte qu'ils se voyaient émancipés des chaînes de la dépendance féodale, et à fabri des diverses exactions dont, sous tous les pré" textes possibles, ou même sans en assigner aucun , les lairds écossais, alors très pauvres, accablaient à leur gré leurs vassaux plus paU' vres encore.

On pouvait donc les regarder réellement comme indépendants circonstance singulièrement mortifiante pour Caleb, habitué à exercer sur eux, pour en exiger des contributions, une autorité despotique. « Tels étaient jadis, dit Rurke, les pourvoyeurs royaux qui.

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sortant de leurs châteaux gothiques, abusaient de leurs droits et de leurs privilèges pour accaparer des provisions , et rapportaient dans leurs repaires le produit du pilbge de cent marchés, et loulce qiiils avaient pu arracher à une population qui fujait et se cachait a leur approche.» , ,-

Caleb chérissait ce souvenir, et déplorait la perte de cette autorité; il aimait à se flatter que cette loi respectable et cette juste suprématie ne faisaient que sommeiller; et qu'un jour elles viendraient restituer aux barons de Ravenswood un intérêt principal sur toutes les productions de la nature, dans un rayon de cinq milles autour de leur château , et il se promettait d'en rappeler de temps en temps lesouvenir par quelques petites exactions sur les habitants. Ceux-ci les acceptèrent d'abord avec plus ou moins de bonne volonté : longtemps habitués à regarder les besoins du baron et de sa famille comme devant passer avant les leurs, l'indépendance actuelle ne leur donnait pas un sentiment bien clair et bien évident de leurs droits. Us ressemblaient à un homme qui a longtemps été enchaîné , et qui , ~ième après avoir ob-

mu sa liberté, s'ima-

ine encore sentir l'é-

einle de ses fers. Mais

. jouissance de la li-

erté est prompte-

lent suivie du seiiti-

lent intime du droit,

e même que le pri-

)nnier élargi, en fai-

inl librement usage

e ses membres , dis-

pe bientôt la sensa-

on de gène qu'ils

faient éfirouvée.

Les habitants de

^olfs-Hope commencèrent à murmurer, puis iU se hasardèrent à résister , et enfin refusèrent positivement de se soumettre aux exactions de Caleb lialderstone.

En vain il leur rappela que lord Ha-

yenswi.od , onzième

du nom, surnommé 'e

Skipper ( le ca|)ilaine

de navire ) à cause de

sa prédilection pour

tout ce qr.i tenait à

la marine, avait encouragé le commerce de leur port, en faisant construire une jetée f)Our mettre les bateaux pêcheurs à l'abri des gros temps, et qu'aors il avait été entendu que ce seigneur aurait la première motte

de beurre de chaque vache qui aurait mis bas dans toute l'étendue

delà baronie, ainsi que le premier œuf qui serait pondu chaque

lundi de l'année, l-es tenanciers entendirent et se grattèrent la tète;

ils toussèrent , ils élerniièrcnt , et , comme ou les pressait de faire une

réponse , Il déclarèrent unanimement qu'ils ne savaient (^ ne dire ,

res,source universelle du paysan écossais lorsqu'on veut l'obliger à

reconnaître un droit dont sa conscience lui démontre la réalité ,

mais qve son intérêt le porte à nier.

Call b. néanmoins, remit aux notables de Volfs-llope une réquisition de beurre et d'œufs qu'il réclamait pour les arrérages de la- T. IL

dite redevance ou don gratuit , payable comme il est ci-dessus mentionné; et après leur avoir donné à entendre qu'il ne serait pas éloigné d'entrer en composition et de recevoir lesdits arrérages en argent ou autrement, s'ils trouvaient de l'inconvénient à s'acquitter en nature, il les laissa se débattre entre eux sur le mode de répartition. Us s'assemblèrent; mais ce fut, au contraire, avec la resolution de résister à celte exaction. Us cherchaient un motif plausible

d'opposition , lorsque le tonnelier, personnage important dans un hameau de pécheurs, et l'un des pères conscrits de l'endroit déclara que leurs poules avaient longtemps caqueté pour les lords de Ravenswood, et qu'il était temps qu'elles caquetassen t pour ceux qui leur fournissaient des juchoirs et de l'orge.

L'assemblée accueillit celte idée par ses rires unanimes. — Et si vous le désirez, continua Toratenr, je ferai une petite promenade jusqu'à Dunse, et j'irai parler au procureur Davie Dingwall, et il mettra toute celte affaire en ordre, je vous en réponds.

On fixa donc un jour pour tenir une grande conférence à Woll's-Hope au sujet des réquisitions de Caleb. Il s'y rendit, les mains ouvertes et l'estomac vide dans l'espoir de remplir les unes pour le compte de son maître et l'autre pour son propre compte, aux dépens des redevanciers de WolTs-Hope. Mais cet espoir fut bien trompé.

Comme il entrait dans le village par le côté de l'est , il vit arriver par l'extrémité opposée la figure peu aimable de Davie Dingwall, procureur de village, rusé, sec, madré, dur. Agent principal désir William Ashlon, cet homme de loi avait déjà été à même d'agircontrela famille de Ravenswood. Chargé d'un [loilt-raanteau de cuirconteiiant toutes les chartes des habitants du hameau , Davie aborda M. Baldersloiie, en disant qu'il espérait ne |ias l'avoir fait attendre; qu'il était porteur d'instructions et de pleins pouvoirs pour payer ou recevoir composer ou compenser; en un mot, agir suivant les circonstances au sujet de tousles droits réciproques et non règles quelconques , appartenant ou compétant à l'honorable Norman Uavonswood . vulgairement appelé le Maître de Ravenswood... . - , . — Le «rcs honorable Norman lord Riven.swood, interrompit Caleb avec beaucoup d'emphase; car, quoiqu'il sût fort bien qu il n avait pas grand espoir de réussir dans la contestation qui allait avoir lieu il était résolu à ne rien sacrifier de l'honneur de la lamille.-- Liid Ravenswood, soit, dit l'homme de loi ; nous n aurons pointde dispute sur des titres qui ne sont que de pure courtoisie... ordinairement appelé lord Ravenswood ou Maître de Raven.swood, l'""';!""'»;taire, par droit dhércdité, des domaines et de U baronie de Volfs-

La promenade à Wolfs-Crag.

Crag, d'une part, et à John Whiteflsh et autres, redeTanciers, habitants (tu hameau de Wolfs-Hope, situé dans la susdite baronie, d'autre part.

Caleb savait, d'après une triste expérience qu'il faudrait avec ce champion raerciMiaire suivre un tout autre plan qu'avec les lenaiiciers euï-nièmes, car en |>arlant à ceux-ci, il pouvait en appeler à leurs anciens soi'venirs, à leurs prédilections, à leur manière de penser, et il aurait pu employer une foule de raisonnements auxquels leur représentant se montrerait tout-à-fait insensible. Le résultat de la discussion (irouva que ses craintes étaient bien fondées. Ce fut en vain qu'il employa toutes les ressources de son esprit et de son éloquence, qu'il rassembla en une seule masse tous les arguments tirés des anciens usages et du respect héréditaire, des services que les lords de Ravenswood avaient anciennement rendus aux habitants de Wolfs-Hope et de ceux qu'ils pourraient encore lenr rendre par la suite; le procureur s'en tint aux termes de ses chartes... Il ne voyait rien de tout cela... ce n'était point dans le titre; et lorsque Caleb voulut essayer ce que produirait un ton plus élevé, qu'il lui parla des conséquences qui résulteraient du refus que ferait lord Ravenswood de leur continuer sa protcition, que même il donna à entendre que l'on pourrait prendre des mesures coercitives, l'homme de loi lui rit au nez. — Ses clients, dit-il, avaient pris la résolution de veiller eux-mêmes aux intérêts et à la sûreté de leur commune, et il pensait que lord Ravenswood, puisque c'était un lord, avait assez affaire en s'occupant de son propre château. Qu»"' aux menaces d oppression arbitraire, via facii, dit la loi, il priait M. Balderstonc de remarquer que le temps actuel ne ressemblait pas aux temps anciens; qu'ils demeuraient au sud du Forth et loin des highlands; que ses clients se croyaient en état de se protéger eux-mêmes: que cependant, s'ils voyaient qu'ils se fussent trompés, ils s'adresseraient au gouvernement pour avoir la protection d'un caporal et de quatre habits rouges, qui, ajouta M. Dingwall, seraient parfaitement capables de les garantir de toute violence que lord Ravenswood et tous ses adbérects pourraient employer

Si Caleb avait pu concentrer dans ses regards toutes les foudres de l'aristocratie pour pulvériser ce contempteur de l'allégeance et du privilège, il les lui aurait lancées à la tète, sans s'inquiéter des conséquences. Mais, ne pouvant rien changer à l'état des choses, il fut forcé de s'en relou.-ner au château, où il resta une demi-journée invisible et iHaccossibl<', même à .Mysic, enfermé dans son propre donjon, où il passa tout re temps à frotter un seul plat d'étain, sifflant l'air écossais de ilaggy Lauder, pendant six heures consécutives.

Le résultat de cette malheureuse réquisition fut de priver Caleb de toutes les res.sources qu'aurai<.'nt pu lui fournir Wolfs-Hope et ses environs, l'Eldorado, le Pérou, où , dans les circonstances urgentes, il avait toujours [lu se procurer des secours. Aussi avait-il dit qu'il voulait que le diable l'emportât s'il remettait jamais le pied d ins le village, et il avait 'enu parole jusqu'alors. Ce qu'il y avait même d'étrange, c'est que cette retraite avait été, comme il se le proposait, une sorte de punition pour les redevanciers réfractaires. M. Balderslone avait toujours été regardé comme une personne honorée par ses relations avec des êtres d'un ordre supérieur ; sa pré ■ sence ajoutait beaucoup d'agrément aux petites fêtes des villageois; ses avis étaient utiles en beaucoup d'occasions, et ses visites fréquentes étaient regardées comme un honneur pour le hameau : ils reconnaissaient maintenant que Wolfs-Hope n'était plus ce qu'il était et ce qu'il devrait être, depuis que M. Caleb ne quittait plus le château ; mais certainement , ajoutaient-ils, quant aux œufs et au beurre, c'était une prétention tout-à-fait déraisonnable, comme M. DingwaI l'avait fort justement démontré.

Telle était la situation des deux parties, lorsque le vieux sommelier se trouva dans la cruelle et désespérante alternative, ou d'avouer en présence d'un étranger de distinction, et ce qui était encore pire, en présence du domestique de cet étranger, l'impossibilité où Ton était au château d'organiser un diner, ou bien d'aller au village implorer la c<»mpa.ssion des redevanciers. C'était une affreuse dégradation ; mais il fallait bien obéir à l'impérieuse nécessité. Ce fut donc es faisant cettu réflexion que Caleb , accompagné de l'intendant, entra dans la grand'rue de Wolfs-Hope. Désirant se débarrasser le plus tôt possible de son compagnon, il indiqua à M. Lockhard Faulerge deLuckieSmalltrash,d'où partait un bruit causé par l'orgie de Bucklaw, de Craigengclt et de leurs compagnons, et qui se faisait entendre fort loin dans la rue. Une lueur rougeàtre, que l'on apercevait à travers la fenêtre, éclairait en ce moment le brouillard qui tombait avec la nuit et montrait confusément un amas de vieilles cnves, de baquets et de barils entas.sés dans la cour du tonnelier, de l'autre côté de la rue.

— Si vous voulez bien, monsieur Lockhard, dit Caleb, entrer dans l'auberge où vous voyez cette lumière et où je crois qu'on chante à présent l'air écossais ; Soupe fraide flans Aberdeen, vous pouvez faire votre commission relativem^'nt à la vcnai.son , et je ferai la mienne au sujet du lit du laird de Bucklaw, apris m'ètrc procuré le reste des provisions. Ce n'est pas que la vcnai.son soit absolument nécesaire, ajouta-f-il en retenant son coUègui- par un bouton de son habit ;

mais c'est une politesse que l'on fait aux chasseurs, comme vous le savez... Et, à propos, monsieur Lockhard, si l'on vous offre à boire de la bière, ou du vin, ou même de l'eau de-vie, vous ferez bien d'accepter ; car je crains fort que le tonnerre n'ait fait aigrir tout cela au château.

Sur ce, il laissa partir Lockhard. Pour lui, profondément préoccupé, il s'avança lentement dans la rue mal alignée du village, méditant sur le choix de celui de ses habitants contre qui il dirigerait sa première attaque. Il fallait trouver quelqu'un sur l'esprit duquel le souvenir d'une grandeur passée eût plus de pouvoir que la satisfaction d'une indépendance récente, et qui se sentit flatté de sa demande, en la considérant comme un acte de haute dignité et de clémence. Mais il ne se rappelait aucun habitant qui fût dans une semblable disposition. — Notre soupe sera assez froide aussi, se dit-il à lui-même, comme le refrain de la vieille chanson , qui résonnait à son oreille. Le ministre avait eu sa place sur la présentation du feu lord ; mais une querelle s'était élevée entre eux au sujet des dimes. La femme du brasseur fournissait depuis longtemps à crédit, mais le compte commençait à monter, et si la dignité de la famille ne l'exigeait pas impérieusement, ce serait un crime que de mettre une pauvre veuve dans l'embarras. Personne n'était plus en état, mais en même temps personne ne serait moins disposé à l'aider dans cette circonstance que Gibbie ou Gilbert Girder, l'homme aux cuves et aux barils, dont nous avons déjà fait mention et qui s'était mis à la tète de l'insurrection, au sujet du subside en œufs et en beurre.— Mais tout consiste à savoir prendre les gens du bon côté, pensa Caleb; j'ai eu le malheur de lui dire une fois qu'il n'était qu'un sot, un nouveau-venu dans notre village, et le rustre en a toujours voulu à la famille depuis ce temps- là. Mais il a épousé une brave jeune commère, Jeanne Lighthody , la fille du vieux Lightbody , lequel avait lui-même épousé Marion, attachée au service particulier de mylady... il y a bien quarante ans de cela. Ah ! nous avons fait les fous plus d'une fois ensemble, la mère de Jeanne et moi... et Ton dit qu'elle demeure avec eux. Le coquin a des jacobus et desgeorges en abondance, si l'on savait seulement comment mettre la main dessus; et certes c'est un honneur que je lui ferai, quoiqu'il ne le mérite guère, le drôle... et quand même il perdrait tout avec nous, ce serait peu de chose pour lui, car il est assez riche sans cela.

Surmontant son irrésolution et revenant sur ses pas, Caleb se hâta de se rendre à la maison du tonnelier, 'eva le loquet sans cérémonie, et en un moment se trouva derrière 'a cloison qui cachait la porte, et d'où il pouvait, sans être vu lui-même, reconnaître l'intérieur de la cuisine. UucI contraste avec le triste ménage de Wolfs-Crag! Un excellent feu brillait dans la cheminée du tonnelier. Sa femme, parer de ses bijoux et de sa robe des dimatnclies, achevait une toilette élégante ; elle contemplait sa figure agréaljle et de bonne humeur dan; un miroir fendu que, pour sa commodité, elle avait placé sur h dressoir où était étalée la vaisselle. Sa mère, la vieille Luckie, la plu madrée qu'il y eût à ^ingt milles à la ronde, au dire de toutes le commères, était assise auprès du feu, toute brillante de sa robe di grogram, de .son collier d'ambre et de son bonnet de mousseliu' pro])ie, fumant sa pipe tout a son aise et veillant au soin de la cuisine. Un spectacle bien plus intérfssant que celui d'une jeune femm enjouée ou d'une vieille bavarde s'offrit aux regards du somraelie inquiet et affamé : on voyait bouillonner au-dessus de cet excellen feu une énorme chaudière, remplie de morceaux de bœuf et d mouton, tandis que, sur le devant, deux broches, tournées par le^ deux apprentis du tonnelier, accomplissaient lentement leurs révolutions : l'une était chargée d'un quartier de mouton, et l'autre d'une oie grasse et d'une couple de canards sauvages. La vue et fodeur exquise de cette bonne chère achevèrent d'exalter le pauvre Caleb 11 se tourna un instant pour examiner ce qui se passait dans le salon, àPautre bout de la maison, et y vit un tableau encore plus mortifiant. Une grande table ronde, préparée pour dix à douze p<>rsonnes, décorée d'une nappe blanche comme la neige; de grands pots d'étain, parmi lesquels ou voyait une ou deux coupes d'argent, probablement remplies d'une liqueur digne de leur extérieur brillant ; des assiettes propres, cuillers fourchettes et couteaux bien polis, bien aiguisés : tout indiquait les a|iprèts d'une fètc de famille. — Ce rustaud de fabricant de baquets a le diable au corps, pensa Caleb, dévoré de jalousie et frappé d'étonnement ; c'est une honte que de voir de pareilles gens se régaler de cette manière. Mais si quelque portion de cette bonne chère ne prend pas ce soir le chemin de I Wolfs-Crag, je ne m'appelle pas Caleb Balderstone. i Plein de cette résolution, il entra hardiment, et alla embrasser la I mère et la fille avec beaucoup de politesses et de marques d'inlérèU I Wolfs-Crag était la cour de la baronie, et Caleb en était le premier I ministre. Il est généralement reconnu que les percepteurs de taxes, assez mal reçus des maris qui les paient, sont toujours bien accueillis par les femnies, auxquelles ils fournissent les sujets de conversation I les plus récents et tes modes les plus nouvelles. Toutes les deux sautèrent donc en même temps au cou du vieux Caleb, et s'écrièrent en.senilile : . , . •

— Eh, bon Dieu! M. Balderstone, est-ce tien vous? Votre visite nous portera bonheur; asseyez-vous, asseyez-vous là Gilbert

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sera cncliaiitc de vous voir ; vous ne l'aurez jamais trouvé desi bonne humeur lie toulc votre vie. Mais nous devons baptiser notre enfant ce soir, comme vous l'avez sans doute euleudu dire, et vous allez rester pour assister à la cérémonie. Nous avons tué un mouton, et un de nos ouvriers est sorti avec son fusil [lour aller au marais... Vous aimiez le gibier autrefois, ce me semble? — Non, non, ma bonne femme, dit Caleb ; je suis venu seulement pour vous faire "ion compliment de felicitation, et j'aurais été bien aise de parler votre mari; mais... Et il fît un mouvement pour s'en aller.

— Vous ne vous en irez pas, dit la vieille mère en riant et le letenant avec un air de liberté qu'autorisait leur ancienne connaissance ; votre départ porterait malheur à l'enfant. — Mais je suis extrêmement pressé, bonne mère, répliqua le sommelier tout en se laissant entraîner vers un sié;;,« sîins faire beaucoup de résistance. Quant à manger, ajouta-t-il en voyant la maîtresse de la maison s'empresser de mettre un couvert devant lui, quant à manger, ah! mon Dieu! nous n'en pouvons plus là-haut à force de manger depuis le matin jusquau soir une veritable vie d'épicuriens, et

c'est vraiment honteux. Mais voilà ce que nous avons gagné à introduire les maudits puddings anglais. — Bah ! laissez donc là vospuddingsanglais, ditLuckieLiglitbody ; goûtez des nôtres, monsieur Balderstone; en voilà du noir, en voilà du blanc; voyez celui que vous trouverez le meilleur. — Tous les deux bons, tous les deux excellents : ils ne sauraient être meilleurs, mais l'odeur seule me suffit après le dîner que je viens de faire. (Le malheureux n'avait rien pris de toute la journée.) Cependant je ne voudrais pas faire un affront à votre talent pour la cuisine, ma bonne femme, et avec votre permission je vais les envelopper dans ma serviette, et je les mangerai ce soir, car je suis las de la pâtisserie de Mysie comme de ses sots propos : vous savez que j'ai toujours préféré les plats du pays, Marion, et les filles du pays aussi, ajouta-t-ilenregardant la femme du tonnelier. Mais, en vérité, je crois qu'elle a meilleure mine que lorsqu'elle épousa Gilbert, et c'était la |ilus jolie fille de notre (laroisse et même de la paroisse voisine; mais belle brebis, charmant agneau.

Les femmes sourirent du compliment, chacune à part soi d'abord, et puis en se regardant l'une l'autre, lorsque Caleb se mit à envelopper les puddings dans une serviette qu'il avait apportée, comme un dragon envoyé au fourrage se munit de son sac de maraude pour y mettre tout ce qui pourra lui tomber sous la main.

— Et quelles nouvelles au château? demanda la femme du tonnelier. — Quelles nouvelles? ré; oudit Caleb; les nouvelles le; plus intéressantes que vous ayez jamais entendu raconter. Le lord gardedes-sceaux est là-haut en visite avec sa charmante (ille, tout disposé à la jeter à la tète de iiiyloid, et je vous réponds qu'il attachera l'ancien domaine de Ravenswood à la queue de sa robe. — Oui? ah! vraiment? Ellavoudra-t-il? Et quelle est la couleur de ses cheveux? Et comment s'babille-t-elle? A l'anglaùse ou à l'écossaise? Toutes ces questions furent faites à la fois par les deux femmes et sans le moindre intervalle pour attendre la ré|ionse.

— Ta, ta, ta! dit Caleb; il me faudra!;, une journée pour satisfaire à tout ce que vous me demandez, et je n'ai pas une minute à moi. Où est votre mari? — Il est allé chercher le ministre, répondit madame Girder, le brave M. Pierre Bide-thc-Bent, qui demeure à Moss-Head; le pauvre homme a gagné un rhumatisme en couchant au milieu des montagnes pendant la persécution. — Comment! un whig et un montagnard, s'écria Caleb d'un ton do mauvaise humeur qu'il ne put réprimer ; j'ai vu le temps, Marion, où vous et toute autre honnête femme, en pareilles circonstances, vous vous seriez contentées des sermons de .\1. Cufcushion et des iiriéres ordinaires.

— Tout cela est bien vrai, dit la veuve Lighiliody; mais que voulezvous que l'on fasse? 11 faut que Jeanne cliante .'^es psaumes et ajuste son bonnet comme son mari l'entend, et pas auircmcnt; car il est maître et plus que maître chez lui, monsieur Balderslonc; c'est tout ce que je peux vous dire. — Et a-t-il aussi la clef du trésor, demanda Caleb, qui n'espérait rien de bon de cette toute-pui.ssance maritale. — 11 n'en laia.se pas échapper un sou, répondit Marion ; mdis il entretient sa femme aussi proprement qu'une marguerite des pré.s, comme vous voyez; elle n'a pas beaucoup à se plaindre, et, pour une qui sera mieux, vous en trouverez dix qui .seront pis.

— \h, ma bonne Marion ! dit Caleb déconcerté mais non complètement abattu, ce n'est pas de cette manière que vous gouverniez votre mari; mais enfin chacun a la sienne. Allons, il faut que je parte. Je voulais seulement informer Gilbert Girder que j'ai entendu dire là-haut que Pierre Puncheon, qui était tonnelier du magasin de la reine, an grand chantier de Leith, est mon, et que je piiisc qu'un mot de la part de mylord au gardc-dcs-sceaux pourrait être utile à Gibbie ; mais puisqu'il n'est pas ici... — Oh! il faut que vous restiez jusqu'à ce qu'il revienne, répliqua la vieille femme; j'ai toujours dit oue vous lui vouliez du bien; mais il se fàchc au moindre mot. — Eli bien, ajouta Caleb, j'attendrai jusqu'à la dernière minute que je pourrai vous donner. — Ainsi donc, monsieur Balderstoiic, dit la jeune et charmante épouse de Girder, vous |)ens(z iiuc fp'.ss Ashion est assez bien; et vraiment il ne faut rien moins pour prétendre à un eune luid qui a une figure! une main! un main-

tien achevai! tels qu'on le prendrait pour le fils d'un roi. Savc/vous, monsieur Balderstone, qu'il regarde toujours à mafoiiêtro,' toutes les l'ois qu'il se promène dans le village? ainsi vous jugez si. je dois le connaître. — Je sais parfaitement cela, répondit Caleb : car j'ai entendu dire à Sa Seigneurie que la femme du tonnelier avait les yeux les plus noirs de toute la baronie. Je le crois liieii. ai-je répliqué, mylord ; ce sont les yeux de sa mère, et j'ai a|ipris à les connaître à mes dépens, n'esi-ce pas Marion? ha, ha, ha ! Ah ! c'était le bon temps! — Allons, taisez-vous, vieux libertin, dit l.i' vieille; parler ainsi devant de jeunes personnes! Mais, Jeanne, i Ir bien! que fais-tu donc là? n'entends-tu pas l'enfant crier? je sm-' sûre que c'est une maudite coqueluche qui le reprend.

Et vite la mère et la grand'mère se levèrent et coururent, eu s • coudoyant, à une chambre écartée où le jeune héros de la soir, était couché. Dès que Caleb vit le champ libre, il prit une bonii. prise de tabac, pour stimuler son courage et s'affermir dans sa réso-i lution. — Que je meure, pensa-t-il, si Bide-the-Bent ou Girder tou chent à rien de ce qui est enfilé dans cette broche ! Puis s'adressaiii au garçon le plus âgé, qui pouvait avoir environ onze ans, et Immettant de l'argent dans la main : Tiens, mon homme, dit-il, voi. ii deux pence; porte-les à madame Smalltrash , et fais-lui remplir um tabatière; pendant ce temps-là je tourneiai la broche à ta place... < " elle le donnera un morceau de pain d'épice pour ta peine. '

L'enfant ne fut pas plus tôt parti pour remplir sa commission,' que Caleb , jetant un regard ferme et sévère sur le second apprenli,c. retira du feu la broche garnie de l'oie et des canards, enfonça sooc chapeau sur sa tète, et sortit en triomphe, muni de son butin. Ill s'arrêta un instant à la porte de l'auberge, seulement pour dire, ciiC très peu de mots , que M. Hayston de Bucklaw ne devait pas comptric sur un lit au château pour cette nuit. ;

Si ce message fut fait par Caleb dans un style un peu trop laco-i nique, il devint une véritable grossièreté en passant par la bouchei d'un aubergiste de village : aussi Bucklaw s'en trouva-t-il viveiiifiii blessé, et, certes, un homme plus calme et plus modéré l'eût été iKh même. Le capitaine Craigengelt, aux applaudissements uuanimei de tous les convives, proposa de donner la chasse au vieux renard.t avant qu'il pût regagner son terrier, et de le faire danser sur umc couverture. MaisLockhard, prenant un ton d'autorité, fît entendid' aux domestiques de son maître, et à ceux de lord Bittlcbrains, qius sir William Ashton se croirait hautement offensé de la moindre in-'i suite faite à un serviteur du Maître de Ravenswood. Après s'èlni exprimé ainsi, il sortit de l'auberge, suivi de deux domestiques chai-i( gés des provisions qu'il avait pu se procurer, et rejoignit Caleb au'l moment où celui-ci dépassait la dernière maison de WolTs-Hope. I

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