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CHAPITRE XII

La physionomie de l'enfant, seul témoin de l'infraction commisse,! par Caleb aux lois de la propriété et de l'hospitalité, aurait fourni led ij sujet d'un excellent tableau. Il resta iramohile, comme s'il eût vu pa- i raitre devant lui un de ces spectres dont il avait entendu iiarleniij pendant les longues soirées d'hiver. Ne pensant plus à son devoir,-eli il oublia de tourner la broche confiée à ses soins, et ajouta aux in-ç '• fortunes de la soirée, en laissant brûler le gigot, qui bientôt devin M aussi noir que du charbon. Il ne sortit de son état de stupéfactiond qu'au moyen d'un vigoureux soufflet appliqué par la dame Lighi-r body, qui, de quelque autre manière qu elle justifiât son nom (cor;ni léger), était à coup sûr une femme fortement constituée, et très ha è bituée à .se servir de ses mains, comme défunt son mari, disait-on I l'avait éprouvé plus d'une fois. ,i

— Pourquoi laissez-vous brûler le rôti, maudit vaurien? s'écria-l u elle. — Je lie sais pas. — Et où donc est ce lourdaud de Gilles ? — J )^ ne sais pas, répondit le pauvre garçon en sanglotant, et encore lonn stupéfait. — Et qu'est devenu M. Balderstone? et surtout, au noiui du conseil et de l'Eglise, Dieu me pardonne! qu'est devenue lu broche avec les canards ! s

Mad.ime Girder, qui entra en ce moment , joignit ses exclamalioiiu, ( à celles de sa mère ; et leurs cris assourdissants confondirent telli» ,ment le pauvre garçon, que de longtemps il ne put raconter l'aven n turc. Ce ne fut qu'au retour de son comiia^non qu'elles comnien s» cèrent à se doute de la vérité. — Eh bien idit mistress Liglilbodym qui eût jamais pen.sé que Caleb Balderstone jouerait un pareil toùii. I à une ancienne connaissance? — Oh , que le diable l'emporte ! s'é-j^ cria l'épouse de Girder; et quelle raison doniierai-je à mon mari' U'me tuera, n'y eùt-il pas d'autre femme dans tout le village di.. \Volfs-Hopc — Tais-toi, imbécille ! répondit la mère. Non , non; iig a été assez brutal jusqu'à présent; mais il n'en viendra pas à ciic . point; car, s'il veut t'assommcr, il faut qu'il m'assomme auparavanlis et j'en ai fait reculer (pii valaient mieux que lui. Pas de jeux de main.js et l'on finit par s'entendre; quant à un peu de tapage, il ne faiii,s pas s'en éuouvantcr. —

Le pis des chevaux annonça l'arrivée du tonnelier et du miiislre j| Ils n'eurent (las plus tôt mi.-" pied à terre qu'ils se dirigèrent 'tirs Id,.

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES

iheminée; car l'orage avait refroidi le temps, la pluie dégouttait des irlires, et les cliomins étaient mauvais. La jeune femme, forte de ous les charmes de sa parure des dimanches, se précipita en avant lour recevoir le premier choc , tandis que sa mère , comme les vétéans des légions romaines, se tenait à l'arrière-garde, prête à soueitir le coVps d'armée. Toutes deux cherchaient à retarder la déouverte de l'événement: la mère en se plaçant d'un air affairé entre e feu et M. Girder; la fille en faisant l'accueil le plus cordial à son nari et au ministre, et en exprimant ses inquiétudes et ses craintes |u'ils n'eussent pris froid.

— Froid ? dit le mari d'un ton bourru ; car il n'était pas du nombre le ces seigneurs et maîtres qui trouvent dans leurs femmes des viceois auxquels ils obéissent; nous prendrons effectivement froid si ous ne nous laissez pas approcher du feu.

En parlant ainsi, il se fit jour à travers les deux lignes de défense; t, comme il avait un œil vigilant et toujours ouvert sur ses propriétés le toute espèce, il reconnut à l'instant même l'absence de l'une des iroches et de sa garniture appétissante. — Eh que diable! ma femme... — Fi donc! n'avez-vous pas de honte? s'écrièrent en même temps es deux commères. Et en présence de M. Bide-the-Bent ! — J'ai tort, lit le tonnelier; mais... - Prononcer le nom du grand ennemi de 105 Ames, ajouta M. Bide-the-Bent... — J'ai tort, répéta le tonnelier... -C'est nous exposer à ses tentations, continua le ministre; c'est inviter, et en quelque sorte le forcer à suspendre ses trames contre l'autres malheureuses victimes, pour s'occuper plus particulièreiiiMit des personnes qui font un fréquent usage de son nom. — Eh lien, eh bien ! monsieur Bide-the-Bent, je conviens que j'ai tort. }iif voulez-vous de plus? mais qu'il me soit permis de demander à e.^ femmes pourquoi elles ont retiré les canards sauvages avant que lous fussions arrivés. — Nous n'y avons pas touché, Girder, dit sa emrae; mais... un accident... — Quel accident? demanda Girder tincelanl de colère; il ne leur est pas arrivé de malheur, j'espère : h bien !

Sa femme, qui ne lui parlait jamais qu'en tremblant, n'osa rélOiidre; mais la mère se hâta de venir à son secours. — Je les ai donlés à une de mes connaissances, Gibbie Girder, déclara-t-elle ; eh lien! qu'avez-vous à dire maintenant?

Cet excès d'assurance de la part de la vieille Lightbody rendit Gir- !er muet pendant quelques instants. — Et vous avez donné les calardi sauvages? reprit-il; vous avez donné le meilleur plat de mon epas de baptême à une de vos connaissances, vieille sotte que vous tes! Et quel est son nom, je vous prie? — Le digne M. Caleb Ballerstone de Wolfs-Crag, répondit Marion toute prête à soutenir le ombat.

La rage de Girder ne connut plus de bornes. Si quelque chose ùl pu ajouter à son ressentiment, c'était l'extravagance d'avoir fait n pareil présent à notre ami Caleb, contre qui, pour des raisons lien connues du lecteur, il nourrissait l'animosité la plus décidée. l leva sa cravache sur la vieille matrone; mais elle tint ferme, eeueillit toutes ses forces, et se mit à brandir la cuiller de fer avec iquelle elle venait d'arroser le mouton qui était à la broche. Elle vait certainement l'avantage des armes, et son bras n'était pas le noins vigoureux des deux, en sorte que Girder jugea plus prudent ir tourner sa colère sur sa femme; la malheureuse faisait alors enendre une sorte de gémissement hystérique qui émut extrêmement e ministre, lequel était le plus simple, le plus débonnaire des homnes. — Et vous, étourdie que vous êtes ! dit-il, rester là en silence, iuand on dispose de mon bien en faveur d'un fainéant, d'un ivrogne, d'un réprouvé; et tout cela parce qu'il vient chatouiller les Teilles d'une vieille imbécille avec ses belles phrases, où il n'y a las deux mots do vrai. Je vais vous donner une bonne...

Ici le ministre s'interposa de la voix et du geste, tandis que la ame Lightbody se jeta devant sa fille, et se mit de nouveau à branir sa cuiller.

— Ke me sera-t-il pas permis de châtier ma femme? demanda î tonnelier d'un air d'indignation. — Vous pouvez châtier votre îrnme, si cela vous fait plaisir, répondit la vieille; mais vous ne jucherez pas ma fille du bout du doigt, vous pouvez compter làessus. — N'avez-vous pas de honte, M. Girder? dit le ministre; je c m'attendais pas à cela de votre part. Vous abandonner ainsi à ne colère criminelle contre ce qui vous touche de plus près, ce ue vous devez avoir de plus cher! et dans un jour où vous êtes apelé à remplir le devoir le plus solennel d'un père chrétien ! et tout ela pourquoi? pour une surabondance de plaisir temporel aussi léprisable qu'inutile. — Méprisable! jamais meilleure oie n'a marhé sur le chaume; jamais canard»^ plus beaux ni plus délicats n'ont té revêtus de plumes. — Soit, voisin; mais voyez combien de suerûuités tournent encore devant le feu. J'ai vu le temps où dix des alettes qui sont .':ar ce buffet auraient été un don bien précieux our autant d'individus mourant de faim sur les collines, au milieu es marécages et dans les cavernes, pour cause de religion. — Et oilà surtout ce qui me fâche, dit le tonnelier qui cherchait ardemaent un interlotuteur disposé à partager sa colère. Si la malheueu«e en avait fait cadeau à quelque saint nécessiteux ou à tout autre u» «e bnfi*M M tory, cet enragé , cet oppresseur, qui a fait par-

tie de l'infâme corps de milice levé contre àrgyle par le vieux tyran Allan de Ravenswood, je ne m'en inquiéterais pas autant; mais donner le meilleur plat de mon repas à un homme de cette espèce!... — Eh bien! Girder, interrompit le ministre, n'apercevezvous pas ici le doigt de la Providence .' On ne voit pas les enfants du juste mendier leur pain. Représentez-vous le fils d'un oppresseur puissant réduit à nourrir sa famille du superflu de votre table. — Et d'ailleurs, reprit mistress Girder, ce n'était pas non plus pour lord Ravenswood, ce que l'on saurait déjà, si l'on voulait laisser parler les gens; c'était pour donner à diner au lord garde-dessceaux, comme on l'appelle, qui est là-haut, au château de Wol'fs- Crag. — Sir William Ashtou à Wolfs-Crag! s'écria l'homme aux cerceaux et aux douves, dans le plus grand étonnement. — Et avec lord Ravenswood, comme le gant et la main, ajouta mistress Lightbody. — Sotte que vous êtes ! s'écria Girder ; ce vieux fourbe voudrait vous faire croire que la lune n'est qu'un fromage mou. Sir William et Ravenswood! c'est chien et chat, lièvre et lévrier. —Mari et femme, vous dis-je, et ils s'accordent mieux que certains autres, repartit la belle-mère. Puis, voilà Pierre Puncheon, le tonnelier des magasins de la reine, qui est mort, et la place est à remplir, et... — Oh ! que Dieu vous bénisse! voulez-vous bien tenir vos langues? dit Girder ; car il faut remarquer que cette explication était donnée par les deux femmes en même temps; la plus jeune reprenant et répétant d'un ton plus élevé les paroles de sa mère aussi vite que celle-ci pouvait les prononcer.

— Votre femme n'avance rien qui ne soit vrai, dit en ce moment le maître-ouvrier de Girder, qui était entré pendant la contestation. J'ai vu les domestiques du lord qui buvaient et se régalaient à l'auberge de Lucky Smalltrash. — Et lour maître est à "VVolFs-Crag? — Oui, vraiment, il y est. — Et en bonne amitié avec Ravenswood ? — Il faut bien que cela soit, puisqu'il est descendu chez lui. — Et Pierre Puncheon est mort? — Oui, oui, le tonneau a coulé à la fin. Ah! le vieux coquin! il y a fait passer une fière quantité d'eau-de-vie pendant son séjour sur terre. Mais, quant à la broche et aux canards sauvages, la selle est encore sur le dos de votre cheval, et je pourrais galoper après et rapporter le tout , car M. Balderstone ne saurait être encore bien loin du village. — Oui, partez, William, et venez avec moi, je vais vous dire ce que vous aurez à faire lorsque vous l'aurez atteint.

Les femmes se sentirent toutes soulag-tïes par son absence.

— Ah ! voilà une jolie chose qu'il fait là, dit la belle-mère, quand son gendre rentra dans l'appartement, d'envoyer cet innocent garçon après un homme armé, quand il sait que M. Balderstone porte toujours une rapière! — J'espère, ajouta le ministre, que vous avez bien réfléchi à tout ceci, de peur qu'il n'en résulte une querelle; et il est de mon devoir de vous dire que celui qui fournit le sujet d'une rixe ne peut, sous aucun rapport, se prétendre innocent des résultats. — Ne vous occupez pas de cela, monsieur Bide-the-Bent, repartit Girder. La femme d'un côté, le ministre de l'autre, il n'y a pas moyen de dire son sentiment ici; je sais mieux que personne comment je dois conduire ma barque. Allons, Jeanne, servez le diner, et qu'il ne soit plus question de tout cela.

Et pendant tout le reste de la soirée il ne fut pas fait la moindre allusion à ce qui manquait au repas. Cependant le maitre-ouvrier, monté sur le cheval de son maître et chargé de ses ordres spéciaux, courut à toute bride à la poursuite du maraudeur Caleb. Celui-ci, comme on peut se l'imaginer, ne s'amusait pas en chemin. Il interrompit même son bavardage favori, dans le but d'aller plus vite, disant simplement à M. Lockliard qu'il avait prié la femme du pourvoyeur de donner quelques tours de broche aux canards, de peur que My sic, alarmée parle tonnerre, n'eùtpointsu mettre la grille de sa cuisine en bon état. Puis, alléguant la nécessité d'arriverà Wolfs-Crag aussitôt que possible, ilse mit à marcher s. vite que son compagnon avait peine à le suivre. Ayant gagné le sommet de la colline, il commençait à se croire à l'abri de toute poursuite, lorsqu'il entendit le bruit du pas d'un cheval et une voix qui criait par intervalles : — Monsieur Caleb! Monsieur Balderstone! Monsieur Caleb Balderstone! holà ! arrêtez un instant !

Caleb, on peut le croire, n'était pas pressé de répondre à cette invitation. D'abord, il fit semblant de ne pas entendre, et soutint hardiment à ses compagnons que c'était le bruit du vent; puis il dit que ce n'était point la peine de s'arrêter; mais enfin, ayant fai' halte, quoique malgré lui, lorsque la figure du cavalier se dessinai! à travers les ombres du crépuscule, il monta son imagination au point de se montrer fermement résolu à défendre sa proie. Prenant une attitude de dignité, il présenta la pointe de la broche, qui pouvait lui servir de pique et de bouclier, et parut déterminé à mourir plutôt que de se la laisser prendre.

Quel fut son étonnement lorsque le maître-ouvrier, s'avançant vers lui avec respect, lui dit que «M. Girder était fâché de ne pas s'être trouve chez lui, et regrettait que M. Balderstone n'assistât point au repas du baptême; qu'il avait pris la liberté de lui envoyer un putit baril de vin des Canaries et un broc d'eau-de-vie, sachant qit'il y avait des étran^rs au château, où l'on n'avait pas eu le temps di-^ faire les préparatifs convenables. »

.A FIANCÉE DE LÂMMERMOOR.

i'ai lu quelque part l'histoire d'un homme d'un certain âge, que poursuivait un ours démuselé. Dans un accès de désespoir, épuisé par la rapidité de sa course, il se retourna surl'ours et leva sa canne. A l'aspect de cet instrument, l'instinct de la discipline opéra, et l'animal au lieu de le mettre en pièces, se dressa sur ses pattes de derrière et se mit à danser une sarabande. La surprise agréable du vieillard, qui près de succomber se trouvait délivre d'une manière inattendue, ne fut pas plus grande que celle de notre ami Caleb, lorsqu'il vit le tonnelier ajouter à son butin, au lieu de l'en dépouiller.Mais il rentra bien vite dans toute la dignité de son caractère, lorsque le maître-ouvrier, se penchant sur son cheval où il était perché entre les deux barils, lui dit à l'oreille : « Que si l'on pouvait dire quelques mots au sujet de la place de Pierre Puncheon, John Girder ne se bornerait pas à offrir au maître de Ravenswood une paire de gants ; qu'il serait bien aise de causer avec M. Balderstone sur cet objet, et que l'intendant le trouverait en toutes choses aussi souple que l'osier. >>

Caleb écouta sans faire aucune réponse, excepté celle de tous les grands personnages, à compter de Louis XIV ; — Nous verrons cela. Puis il ajouta tout haut, pour l'édification de Lockhard : — Yotre maître a fort bien agi en m'envoyant ces liqueurs; je ne manquerai pas d'en parler convenablement au lord Ravenswood. Mon garçon, ajouta-t-il, vous pouvez pousser jusqu'au château, et si aucun des domestiques n'est rentré, ce qui est fort à craindre, attendu qu'ils sont presque toujours dehors quand je les perds de vue, vous déposerez les deux barils dans la loge du portier, qui est à droite en entrant. On a permis au brave homme d'aller voir ses amis, en sorte que vous ne trouverez personne pour vous diriger.

Le maître-ouvrier, ayant reçu ces instructions, continua sa route, déposa les deux barils dans la loge déserte et à demi ruinée, et s'en retourna sans avoir parlé à personne. Après s'être ainsi acquitté de la commission de son maître, et après avoir salué Caleb et sa compagnie, en repassantprès d'eux, il rentra dans le village, pour prendre ea part de la fête du baptême.

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