CHAPITRE XIIL
Nous avons laissé Caleb Balderstone triomphant du succès de ses efforts pour sauver l'honneur de Ravenswood. Dès qu'il eut recueilli et .nis en œuvre ses provisions de diverses espèces, on aurait pu affirmer que pareille abondance ne s'était pas vue à VVolf's-Crag depuis le banquet des funérailles du feu lord. Le serviteur jouit de toute sa gloire lorsqu'il étendit une nappe blanche sur la table de chêne et qu'il la recouvrit de gibier charbonnéet de volailles sauvages rôties. Il jetait de temps à autre un regard qui semblait braver l'incrédulité de son maître et de ses convives, et il amusa Lockhard toute la soirée, en lui racontant l'histoire plus ou moins authentique de l'ancienne grandeur de Wolfs-Crag et de l'empire que ses barons exerçaient sur le voisinage.
Un vassal se serait à peine cru le propriétaire d'uu veau ou d'un agneau, sans avoir demandé au seigneur de Ravenswood s'il lui plairait de l'accepter, et il était obligé d'obtenir le consentement du seigneur pour prendre femme. On citait (dus d'une aventure comique relativemen taux droitsdu mariage ainsi qu'àcertainsautrespriviléges. — Et, disait Caleb, quoique notre âge ne ressemble pas au bon vieux temps oil l'autorité était si puissante, cependant vous pouvez l'avoir remarqué vous-même, monsieur Lockhard , nous autres gens de la maison de Ravenswood nous faisons tous nos efforts pour maintenir, par un juste usage des privilèges seigneuriaux, cette distance convenable entre le maître et le vassal, distance qui peut se perdre dans la licence de ces malheureux temps. — Mais, reprit Lockhard, me permettrez vous, mon^ieur Balderstone, de vousdemander si vous trnuvezvosg<msdu village là-bastrismaniables?carjevousdirai qu'au rliàleau de Ravenswoocl, qui appartient maintenant à mon maître, le lord garde-des-sceaux, vous n'avez pas laissé des tenanciers bien souples. — Eh mais, monsieur Lockhard, faites attention qu'il y a du eiiangement, ctquelc vieux seigneur avait le droitde tout exiger d'eux, quant le nouveau ne pourrait en rien obtenir. Ce sont des êtres bien hargneux et bien querelleurs que ces tenanciers de Ravenswood, et il ne fait pas bon vivre près d'eux, quand on n'est pas bien sur d'être leur maître ; si le vôtre finit par leur monter la tète, tout le pays réuni ne parviendrait pas à les apaiser. — C'est vrai, dit Lockhard, et puisque tel est lecas, je croisque te mieux pour nous. serait de bâcler un manag , entre votre jeune seigneur et notre belle jeune demoisellequi est là-haut; sir William n'aurait qu'à coudre la vieille liaronie à la manche de sa robe ; il a la tôle si bonne et le bras si long qu'il ne tarderait pas à en escamoter une autre.
Caleb secoua la tête. — Je souhaite, dit-il, qu'il en soit pour le nrjcux, monsieur Lockhard ; il y a d'anciennes prophéties au sujet de cette maison, et je n'aimerais guère à les voir s'accomplir ; ma vieillesse a déjà été témoin d'assez de malheurs.— Hah ! ne vous iiiquic:li>z pas des prophéties, dit son confrère le soinmeliiT ; si les jeunes gi;ns •'aimeat, iU feront un joli couple. Mais, à dir« vrai, il y a uue dame
qui demeure au château , et il faudra bien qu'elle se mêle de et affaire comme de toute autre. Cependant il n'y a pas de mal à bc à leur santé, et je vais verser à madame Mysie une tasse du vin M. Girder.
Tandis qu'ils se réjouissaient dans la cuisine, la compagnie pass son temps aussi agréablement dans le salon. Aussitôt que Ravenswt se fut décidé à devenir l'hôte du garde-des-sceaux, il sentit qu'il éi de .son devoir de prendre l'air riant et ouvert. On a souvent remarc que, lorsqu'un homme atrectc un caractère quelconque, il finit se vont par l'adopter en effet. En moins d'une heure ou deux, F venswood fut surpris de s'apercevoir qu'il recevait son monde com s'il eût été cliarmé et honoré de la visite. Nous laissons au lecteu deviner si ce changement dans ses dispositions était dii à la siiii beauté de miss Ashton, et à la facilité avec laquelle elle supportait inconvénients de sa situation, ou à la conversation aimable et pc du lord ; mais Ravenswood ne fut insensible à aucun de ces agi ments.
Le garde-des-sceaux était un homme d'Etat consommé ; il conna sait à merveille les cours et les cabinets et toutes les affaires p bliques des dernières années du xvii° siècle ; il pouvait donc par par expérience des hommes et des événements, d'une manière ( ne manquait pas d'attirer l'attention, et il avait le grand art, l en ne disant pas un seul mot qui pût le compromettre, de persua^ à son auditeur qu'il parlait sans la moindre réserve. Ravenswo' malgré ses préjugés et son secret ressentiment, sentait que son int. locuteur l'instruisait en l'amusant ; et de son côté, l'homme d'Et, que la crainte empêchait d'abord de se faire connaître, avait retrou toute son aisance et le jargon brillant d'un légiste du premier ordi Lucy prenait peu de part à la conversation ; mais elle souriait propos, et chaque mot qu'elle disait annonçait la douceur, la soi mission et un désir d'être agréable qui charma la fierté de Raven wood, plus que n'aurait pu le faire tout l'éclat de l'esprit. Surtout ne pouvait s empêcher de remarquer que, soit par reconnaissanc soit par un autre motif, il se trouvait, malgré la solitude et la p. nurie de son château , le sujet de l'attention respectueuse de s hôtes, tout autant que s'il eût été encore entouré de la splendei qui convenait à sa haute naissance. On ne s'apercevait pas qu manquât quelque chose, ou, si l'on ne pouvait dissimuler rabsen( de quelque objet utile et agréable, on en profitait pour louer Calel qui avait su si bien suppléer au déniîment des choses les plus ord naires. Quand on ne pouvait réprimer un sourire, c'était un sourii de bonne humeur, accompagné d'un compliment adroit qui proi, vait combien les convives estimaient leur hôte, et combien ils s',' percevaient peu des inconvénients qui les entouraient. Je ne sais l'orgueil de sentir que son mérite personnel faisait oublier les désa vantages de la fortune ne produisit pas une impression aussi favc i rable sur l'esprit hautain de Ravenswood , que la conversation d •,] père et la beauté de Lucy. j
L'heure du repos arriva ; le lord et sa fille se retirèrent dans leui ■ appartements, qui étaient mieux tenus qu'on n'aurait pu s'y attendre il est vrai que, dans les arrangements nécessaires, Mysie avait reç l'assistance d'une commère arrivée du village avec l'intention d reconnaître les nouveau-venus. Caleb l'avait retenue comme aide, d sorte qu'au lieu de retourner chez elle détailler la parure et la per ' sonne de la noble demoiselle, elle se vit obligée de donner un cou de main dans les préparatifs qui se faisaient à Wolfs-Crag. D'aprè ' la coutume du temps, Ravenswood, suivi de Caleb, accompagna I garde-des-sceaux jusqu'à son appartement. Caleb, de l'air cérémo nieux qui convient à de belles bougies de cire, plaça sur la table deu chandelles grossières que les paysans seuls employaient dans ce temps là; (!lles étaient enfoncées dans des étuis en fil de fer qui servaien de chandeliers ; puis il disparut, et rentra bientôt, portant deu cruches de grès et annonçant que la porcelaine avait peu sarvi depui la mort de madame. L'un des vases était rempli de vin des Canaries et l'autre d'eau-de-vie. Il assura, sans crainte d'être démenti, qui le tonneau d'où provenait le premier était depuis vingt ans dans !& cavesde Wolfs-Crag, et que l'eau-dc-vie était une liqueur bien eon nue, douce comme de l'hydromel et forte comme Samson, qui s< trouvait dans la maison depuis le festin mémorable où le vieui Micklestob avait été tué sur le haut de l'escalier, par Jacques de Jcnklebrae, pour un propos qui concernait l'honneur de lady Muirend, presque alliée de la famille...
— Pour abréger le discours, monsieur Caleb, interrompit le gardedes-sceaux, vous me ferez peut-être la faveur de m'accorder une cruche d'eau? — A Dieu ne plaise que Votre Seigneurie boive de l'eau ici! Ce serait à la honte d'une maison honorable. — Néanmoins si Sa Seigneurie a celte fantaisie, dit le Maitre en souriant, je crois que vous pourriez la satisfaire ; car, si je ne me trompe, il n'y a pas longtemps que l'on a bu dû l'eau ici et avec beaucoup de plaisir. — Sans doute, si c'est une faniaisie de Sa Seigneurie, dit Caleb, et il ajouta en rentrant avec un pot de ce pur liquide : Je crois qu'elle ne trouvera nulle part de l'eau «emblable à celle qu'on lire du puits de Wiilfs-Crag. Néanmoins... — Néanmoins il faut laisser le seigneur gardi;-dcs-scea'.ix, aliii ipi'il piii'-se se reposer dans cette paiivro chaml»^, dit le Maitre du Ravenswood en interrompant U bavard,
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
ni SL- rekiui'iKi aiissiiôt wis Ui porto, cl, faisant un profond salut, liait escorter son niailrc liors de la chambre sccrite.
Mais le lord s'opposa tout utlà ce départ.— Je n'ai qu'un mot à dire j Mailre de RaveiiswooJ, monsieur C»leb, et je pense qu'il voudra ien vous dispenser de l'attendre.
f.aUb lit un saUit encore plus profond que le premier, et se retira. JH mailre resta immoliile, attendant dans le plus grand embarras ce ni leruiinerait une journei' remplie d'incidents imprévus. — Maître ■î Ravenswood, dit sir William .•Vshlon avec quelque timidité espère que vous connaissez trop bien la loi chrétienne pour perle'lre que le soleil se couche sur votre colère?
Le Mailre rougit et répondit qu'il ne voyait pas l'occasion d'exercer i soir les devoirs que lui reconimandait sa foi chrétienne. — J'aurais snsé tout autrement, dit son convive, si nous considérons les difirents sujets de litige qui se sont malheureusemcni présentés, plus équemmeut que je ne l'aurais désiré, entre feu l'honorable lord et loi-méme. — Je désirerais,mj'lord,dilRavenswood avec une émotion u'il cherchait à réprimer, que le souvenir de semblables circonances se présentât partout ailleurs que dans la maison de mon père. -J'apprécierais la délicatesse de cette demande en tout autre temps, it sir William Asliton ; mais, er ce moment, il faut que J(i persiste ans ce que j'avais à dire ; j'ai trop soutlért en moi-même de la fausse élicatesse qui m'a empêché de solliciter avec plus d'empressement entretien que plusieurs fois j'ai denuiiuié à votre père : nous nous irions mutuellement épargné beaucoup de tourments. — C'est vrai, jpondit Ravenswood après un instant de réflexion ; j'ai entendu ire à mon père que Votre Seigneurie avait proposé une entrevue ersonnelle. — Proposé, mon cher Mailre 1 je l'ai effectivement |iroosée ; mais j'aurais dû prier, supplier, implorer, pour qu'elle me it accordée. J'aurais dû déchirer le voile que des personnes inté- ;ssées avaient placé entre nous, et je me serais montré tel que j'étais, rèt à sacrifier même une partie considérable de mon droit légal, our calmer des ressentiments aussi naturels que les siens. Permet- ;z-moi de le dire, mon jeune ami , car c'est ainsi que je désire vous ommer : si votre père et moi nous avions passé ensemble le même ;mps que ma bonne fortune m'a permis dépasser aujourd'hui avec ous, ce domaine jouirait encore de la présence d'un des membres les lus respectables de notre ancienne noblesse, et je n'aurais pas resjnli la douleur d'être séparé d'une personne dont j'ai toujours stimé et honoré les nobles principes.
H mit son mouchoir sur ses yeux ; Ravenswood aussi montrait ne vive émotion, mais il attendait en silence la conclusion de cet xorde extraordinaire.
— Il est nécessaire et convenable en même temps, continua le )rd, de vous faire comprendre ceci : quoiqu'il y ait eu entre nous lusieurs points contestés, à l'éfîaid desquels je crus indispensable 'assurer mon droit légal au moyen du décret d'une cour de justice, ependant je n'ai jamais eu l'iiitiiition de porter ce droit au-delà e l'équité. — Mylord, il est inutile de poursuivre; ce que la loi vous ccorde, vous en jouissez; mon père et m#i nous aurions refusé Dute faveur. — Faveur? non, vous ne me comprenez pas, ou plutôt ous n'êtes pas homme de loi ; un droit peut être bon dans la loi et tre reconnu pour tel, sans que pour cela un homme d'honneur herche à en profiter. — J'en suis lâché, mylord. — Non, non, vous arlez comme uu jeune liomnie; votre courage marche avant votre jgeraent; il y a encore bien des choses à décider entre nous. Ponez-vous me blâmer, moi vieillard paisible, et dans le château d'un ;une seigneur qui a sauvé ma vie et celle de ma fille, si je désire areuiraent que nous réglions ces points d'après le principe le plus ibéral?
Le vieillard serra fortement la main du Maître en disant ces mots. ;elui-ci ne put répondre, malgré son intention formelle ; et, souaitant une bonne nuit à son hôte, il remit toute explication au lenemain matin.
Ravenswood se précipita dans la salle où il devait passer la nuit, t pendant quelque temps lise promena d'un pas rapide et inégal, on ennemi mortel était chez lui, et ses sentiments à l'égard de cet omrac n'étaient ni ceux d'un ennemi ni ceux d'un vrai chrétien, i sentait qu'il ne pouvait ni lui pardonner, ni suivre sa vengeance: omposition basse et honteuse entre son ressentiment contre le père l son amour pour la fille. 11 se maudissait tout en se promenant à i lueur pâle de la lune et a la clarté plus rougeitrc du feu nioulol de la cheminée. 11 ouvrait les fenêtres grillées et les refermait v<;c violence, comme s'il n'eût pu soull'rir ni le contact ni l'absence u grand air. Enfin cette rage se dissipa et il se jeta dans le fauîujLI oû il se proposait de passer la nuit.
-- Si réellement, se dit-il dans les moments de calme qui snivieut, si réellement cet homme veut seulement ce que la loi lui ac- P'de ; s'il consent à mettre sur le pied de l'égalité ses droits reconiiiset nos droits effacés, de quoi mon père pourrait-il avoir à se lUindre? moi-même, qu'aurais-je à dire? Les maîtres de nos ani»wnes possessions tombèrent sous le fer de mes ancètics et aban- It^ntient les terres aux vainqueurs; nous, maintenant, nous sommes o»trbcs sous le poids de la loi, trop puissante pour la chevalerie *«ssaL>e. Hé bien! capitulons, comme si nous étions assiégés dans
notre forteresse et sans espoir de secours. Cet iminmc me paraît tout autre que je ne l'avais cru. Etsa fille!... mais j'ai résolu de ne pas penser à elle. Là-dessus il s'enveloppa dans son manteau, s'endormit, et rêva de Lucy Ashton jusqu'au moment oû le jour vint percer à travers les grilles de ses fenêtres.