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CHAPITRE XIV

Le lord retrouva, sur un lit plus dur que celui auquel il était habitué, les pensées ambitieuses et les embarras politiques qui chassent le sommeil même du lit le plus moelleux. 11 avait assez navigué au milieu des courants et des écueils de l'é|ioque pouren bien connaître les dangers, et conduire sa barque selon le veut. La nature de ses talents et la timidité de ses dispositions lui avaient fait prendre la souples.se du vieux comte de Northampton, qui expliquait l'art avec lequel il s'était maintenu en place dans tous les changements de gouvernement, depuis Henri VIII jusqu'à Elisabeth , en avouant franchement qu'il était né de l'osier et non du chêne. Il était également dans la politique de sir William Ashton de veiller aux changements qui s'opéraient sur l'horizon des cours, et avant que la q!;erelle fût décidée, il avait soin de négocier son projire intérêt avec le parti pour lequel penchait la balance. Sa versatilité excitait le mépris des chefs les plus hardis de l'une et de l'autre faction de l'Etat ; mais ses talents étaient utiles ainsi que ses connaissances en législation. Ces qualités contrebalançaient ses défauts, au point que les hommes puissants étaient bien aises de se servir de lui et de le récompenser, sans cependant le respecter et lui accorder de confiance.

Le marquis d'Alhol avait usé de toute son influence pour efi'eotuer uu changement dans le cabinet écossais, et ses projets avaient été si bien exposés et si bien soutenus, qu'il paraissait avoir une grande chance d'un succès complet. Cependant il ne se sentait ni assez de force ni assez de confiance pour négliger tous les moyens possibles de faire des recrues. On jugea qu'il serait im|iortant de gagner le lord garde-des-sceaux, et un ami qui connaissait parfaitement la position et le caractère de cet homme d'Etat se chargea de sa conversion politique.

Quand ce personnage arriva au château de Ravenswood, sous le prétexte d'une visite de politesse, il s'aperçut que la plus grande frayeur du lord était causée par l'idée que le fils d'AUan en voulait à sa personne. Le langage dont s'était servie la sibylle aveugle, la vieille Alice; l'apparition subite d'Edgar, armé, et dans son voisinage, au moment même où on l'avait averti de se tenir sur ses gardes; l'air froid et hautain avec lequel le jeune homme avait reçu sesremercîments : toutes ces circonstances avaient fait une vive impression sur son esprit.

Dès que l'agent politique du marquis vit de quel côté venait le vent, il se mit à insinuerdcs crainteset des doutes d'un autre genre, mais qui devaient également faire impression sur le lord. Il demanda d'un air d'intérêt, si le procès compliqué qui existait entre sir William et la famille Ravenswood était hors de cour et jugé sans qu'il y eût possibilité d'en appeler? Le lord répondit affirmativement. Mais le questionneur était trop bien instruit pour s'en laisser imposer. 11 lui fit voir, par des arguments sans réplique, que certains \)nints "importants, qui avaient été décidés en sa faveur contre la maison de Ravenswood, étaient susceptibles, .-.ux termes du traité d'union, d'être revus par les états du royaume, c'est-à-dire par le parlement écossais, d'après un appel de la partie lésée, ou, ainsi qu'on le disait techniquement, d'après une protestation pour remédier à la loi. Le garde-des-sceaux, après avoir contesté la légalité d'une telle mesure, se montra d'ailleursbien rassuré par l'espoir qu'il était peu probable que le jeune Maître de Ravenswood trouvât dans le parlement des amis capables de se mêler d'une affaire si compliquée.

— Que cette fausse espérance ne vous abuse pas, dit l'ami artificieux ; il est possible qu'à la prochaine session du parlement lejeune Ravenswood trouve plus d'amis et de faveur que Votre Seigneurie elle-même. — Ceci serait curieux à voir, reprit avec dédain le gardedes-sceaux. — Et cependant, dit son ami, on a déjà vu pareille chose; et de nos jours il en est plus d'un qui se trouve maintenaat à la tète desaffaires, quiétait obligé, il y a quelques années, de $e cacher pour sauver savie. Tel, au contraire, qui dîne aujourd'hui sur un plat d'argent, était forcé de manger son pudding de farine d'avoine sans avoir même un bol de bois. Plus d'une tète haute est descendue bien bas depuis peu de temps. L'étcU chancelant d-s hommes d'Etat écossais, par Scott Scotstarvet, mémoire curieux dont vous m'avez montré le manuscrit, a été plus d'une fois reconnu deno« jOurs comme ouvrage rempli de bonnes vérités.

Le lord répondit avec un profond soupirquede pareilles mutations n'étaient pas nouvelles en Ecosse, et s'étaient vues longiemj.s avant le livre satirique dont on parlait. —U y avait bien des annee-s dit-il, que Fordun avait cité comme ancien proverbe : L'£com»-s sans argent, sans appui et surtout sanspivi'ence, ne luttera pas lonfemv contre t'encic

LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR

— Et soyez sur, mon estimable ami, que vos longs services envers l'Etat et vos profondes connaissances du droit ne vous sauveront pas, et ne garantiront pas votre propriété, si le marquis d'Athol ouvre un parlement tel qu'il le désire. Vous savez que feu lord Ravenswood était son proche parent, car sa femme descendait au cinquième degré du chevalier de Tullibardine, et je suis bien certain qu'il embrassera les intérêts du jeune Ravenswood pour se montrer à son égard bon seigneur et bon parent. Pourquoi ne le ferait-il pas? c'est un jeune homme actif, capable de se défendre de la langue et des mains, et tel qu'il faut être pour trouver des amis parmi ses parents. Ce n'est pas un de ces pauvres diables désarmés et sans moyens, véritable l'ardeau pour ceux qui s'en chargent; et si ces procès de Ravenswood arrivent au parlement, vous verrez que le marquis vous donnera du fil à retordre. — Ce serait mal reconnaître mes longs services envers l'Etat et mon ancien resjiect pour l'honorable famille et la personne de Sa Seigneurie. — Soit ! mais il est inutile de rechercher des services passés et un ancien respect, mylord ; ce sont des services actuels et des preuves immédiates d'égards que, dans ces temps chanceux, il faut à un homme comme le marquis.

Le garde-des-sceaux vit toute la portée des arguments de son ami, mais il était trop prudent pour donner une réponse positive. — Il ne savait pas, dit-ii, quel service le marquis pouvait attendre de son faible pouvoir; mais il était toujours prêt à lui obéir, sauf son devoir envers son roi et son pays.

De cette manière il ne dit rien, tout en paraissantdiro beaucoup; l'exception devait couvrir tout ce qu'il pourrait avoir à refuser plus tard. Il changea aussitôt de conversation, et fit toujours en sorte qu'elle ne put revenir sur ce sujet. Son hnte le quitta sans avoir pu amener le rusé vieillard à se compromettre, ni à s'engager dans un plan futur de conduite, mais bien certain qu'il avaitéveiilesescraintes sur un point très sensible et qu'il avait jeté les bases d'un traité futur.

Quand il rendit compte de sa négociation au marquis, tous deux convinrent qu'il fallait ne pas lui donner le temps de se rassurer, et le faire [irononcer, surtout pendant l'absence de lady .-^shton. Ils Bavaient que cette dame était ficre, vmdicative, et qu'elle exerçait assez d'influence sur son mari pour lui fournir le courage qui lui manquerait ; qu'elle était irrévocablement attachée au parti maintenant dominant, avec lequel elle tenait une correspondance suivie, et qu'elle haïssait ouvertement la famille Ravenswood, dont l'ancienne dignité jetait tant de défaveur sur la grandeui- nouvellement acqui.sc de son mari. Telle était enfin l'intensité de cette haine, «qu'elle aurait hasardé la sûreté de sa propre maison, si elle avait pu écrasera ce prix celle de son ennemi.

Maislady Ashtonétaitalorsabsente.Lesafraircsquil'avaientretenue longtempsàEdimbourgravaient aussiengagée àse rendre à Londres, dans l'espoir de déconcerter les intrigues du marquis à la cour; car elle était en faveur auprès de la célèbre Sarah, duchesse de Marlborough, à qui elle ressemblait beaucoup quant au ca-actcre. Il était donc nécessaire de presser son mari avant qu'elle fût de retour ; et, a cet cfTet, le marquis adressa au iMaltre de Ravenswood la bHIre que nous avons rapportée dans un précédent chapitre. Elle était écriteavcc précaution, afin que, dans la suite, l'auteur put montrer à son parent une dose d'intérêt [iroportionnelle aux risques à courir pour lui-même. Mais, quoiqu'en qualité d'homme d'Etat, le marquis n'eût aucune envie de se compromettre, ni de jjrendre le ton d'un protecteur c)uand il n'avait rien k donner, nous dirons à son honneur qu'il avait cU'ectiveraenl un vif désir d'être utile au Maître de Ravenswood, tout en se servant de son nom pour effrayer le gardcdes -sceaux.

Ci)mnie le messager qui portait cette lettre devait passer devant la maison du lord, il lui avait été ordonné de faire en sorte que son cheval perdit un de ses fers dans te village, près du parc du cliAtean ; ■■l, pendant que le maréchal travaillerait, il devait exprimer le plus grand regrrt de perdre ainsi du temps : dans son impatience, il laisserait échapper qu'il portait un message du marquis d'Athol au Maître de Ravenswood, sur des affaires de la plus haute iniporlancc.

Ces nouvelles, bien amplifiées, arrivèrent par diverses bouches aux oreilles du garde-des-.sceaux, et chacun appuyait sur l'impatience du courrier, et sur le peu de temps qu'il avait mis pourexécuter son voyage. L'homme d'Etat inquiet écoulait en silence; mais l.ockhard reçut en secret l'ordre de guetter li; retour du courrier, de l'arrêter dans le village, de le faire boire et d'userdctous les moyens pour connaître le contenu de la lettre dont il était porteur. Cependant comme on avait prévu ce stratagème, le courrier revint par une rnute diffirrente. Apns avoir en vain attendu pendant qui^lqueti'inps, Ilingwall eut ordre de s'informer, parliculiereracnt à WolCs-Hope, SI l'on avait vu un domestique appartenant au manjuis d'Allml, arriver à la tour. On en eut facilement la certitude, car Caleb élaitallé an village un matin à cinq heorcs, afin d'emprunter deux chopiiics H'alc et du saumon pour faire rafraîchir le messager; et le pauvre (.'.irnin avait été malade pendant vingt-quatre heures chez Liiikv Siiialllnsh pnur avoir mange à <liner di: niaiiv.iis saumon funic il ))u d« la hiere aigre; eo sorte ijue l'existence d'une correspondauce

entre le marquis et son malheureux parent , correspondance qu sir William Ashton avait toujours prétendu être un conte en l'âii fut iirouvée jusqu'à l'évidence.

Le garde-des-sceaux ne put alors se défendre de yives alarmes. L faculté d'appeler des décisions de la cour civile aux étals du parle ment pouvait s'exercer, et le parlement avait plusieurs fois reçu de réclamations de cette nature et même y avait fait droit. Le lord n'avai pas peu de sujet de craindre la décision, si le parlement écossa' voulait accueillir l'appel du Maître de Ravenswood. 11 en pouvait ré suiter que l'on fit droit à sa demande , et qu'on décidât d'après le larges principes de l'équité; et le lord savait bien que ces dernier principes ne lui seraient pas aussi favorables que ceux d'une le stricte. En attendant, tous les bruits publics rendaient plus probabl le succès des intrigues du marquis, et sir V/illiam commençait . chercher autour de lui un abri contre l'orage. La timidité de son ca ractère l'engageait à adopter des moyens de conciliation. 11 nens. que l'aventure du taureau furieux, s'il la conduisait bien , pourrait lui fucilit( r une entrevue personnelle et une réconciliation aVcc li Maître de Ravenswood. Il verrait par là ce que le jeune homme pensait lui-même de l'étendue de ses droits et des moyens de les fair* valoir, et peut-être pourrait-on arriver à un accommodement, puisque l'une des parlies était riche et l'autre très pauvre. Une réconciliation avec Ravenswood pouvait lui fournir l'occasion de déjouer le; intrigues du marquis d'Athol. — Et d'ailleurs, se dit-il en lui-même ce sera un acte de générosité que de relever l'héritier de cette malheureuse famille; et .s'il doit être réellement en faveur auprès du nouveau gouvernement, qui sait si ce noble procédé ne recevra pa= sarécompen.se?

Telles étaient les combinaisons secrètes de sir William Ashton : il cherchait à couvrir ses vues intéressées du masque de la vertu, et, parvenu à ce point, son imagination alla plus loin encore. Il se dit que si Ravenswood devait obtenir quelque position élevée et si l'union des deux parties pouvait assurer ses droits peu valides, le jeune gentilhomme no serait peut-être pasun mauvais parti pour sa fille Lucy. Le Maître de Ravenswood pouvait faire annuler l'arrêt de dégradation; son titre était ancien, et une alliance pouvait, en qucliiu? sorte, légitimer la possession de la plus grande partie des dépoiiilU-; de cette maison ; et après tout , sir William aurait moins de regret . s'il était obligé de rendre le reste. Tous ces projets l'occupant profon dément, le lord profila des invitations fréquentes que lui avait faites lord Bittlebrains d'aller le voir à sa terre, située à quelques railles de Wolfs-Crag. Le lord était absent, mais son épouse, qui l'attendait à chaque instant, reçut fort bien sir William. Elle exprima sa vive satisfaction en voyant miss Ashton , et ordonna une partie de chasse pour le plaisir du seigneur garde-des-sceaux. Celui-ci accepta vo- ,'i lonticrs la pmposilion , d'autant plus qu'elle lui donnait l'occasion de il reconnaître W'olfs-Crag, et peut-être de rencontrer son oropriétaire. !' si par h isard la chasse le faisait sortir do son triste manoip. Lockhard , de son côté, avait ordre de faire connaissance avec les habitants du château , et nous avons vu comment il s'était acquitté de sa commission. j

L'orage qui survint favorisa le projet de sir William, en lui four- .1 nissant l'occasion inespérée de se lier personnellement avecle Maître de Ravenswood. Les craintes que lui causait le ressentiment de son i jeune adversaire avaient diminué depuis qu'il envisageait les droits '1 légaux de celui-ci et ses ressources pacifiques ; mais, quoiqu'il pensât, ' non sans raison , que les circonstances désespérées entraînent seules les hommes à des actes de violence, ce ne fut pas sans une terreur secrète qu'il se sentit pour la première fois enfermé dans la lour déserte de Wolfs-Crag, si propre, par sa solitude et sa force, à une scène de vengiMUce. La sombre réception que lui fit d'abord le Maître de Ravenswood ne put calmer ses craintes et causa l'embarras avec lequel il déclina les noms de ceux qui venaient demander l'hospitalité. Enfin, lorsque sir William Ashton entendit la porte de la cour se fermer derrière lui, il se rappela les paroles d'Alice : — Vous avez iioussé les choses trop loin avec une race aussi farouche que celle des Ravenswood; ils trouveront le temps de la vengeance.

La franchise de l'hospitalité du Maître, à mesure qu'ils firent connaissance, apaisa les craintes que ces souvenirs avaient excitées, et il n'échappa point à sir William Ashton que c'était à la grâce et à la beauté de Lucy qu'il devait ce changement.

Toutes ces pensées se présentèrent en foule lor.squ'il prit possession de la chambre secrète. La lampe de fer, l'appartement non meublé, qui ressemblait plutôt à une (irison qu'à un lieu de repos, le bruit sourd et continuel des vagues qui venaient se briser à la base du rocher, tout se reunissait pour attrister et inquiétiM-son Ame. Le succès de ses intrigues avait en grande partie causé la ruine de cette famille ; mais il était fourbe et non cruel , de sorte que la vue de la désolation et du malheur dont il était cause lui était aussi pénible que le serait à une maîtresse de maison de voir égorger les agneaux qu'elle aurait elle-même condamnés à la mort. Mais en même temps, quand il songeait à l'alternative de rendre à Ravenswood la plus grande partie de ses dépouilles, ou d'adopter comme allii' et membre de sa rimillc l'héritier d'une race appauvrie, il sentait ce au'éprouve pcul-élrc l'araignée, qui , après avoir déployé tout son art a préparef

toile, la voit enlevoe par le balai. Enfin , s'il s'avançait trop loin uisM-tle alT«ire, il ronrontrait une question bien difficile à résoue, et que plus d'un bon mari se fait sans pouvoir y répondre d'une anière satisfaisante, lorsqu'il est tenté d'exercer son libre arbitre : Que dira ma femme'? que dira lady Ashton?» 11 prit la résotion que prennent souvent les âmes faibles : attendre les éveneenls et profiter des circonstances, régler d'après elles sa conduite, àce à cette politique tempérée, il parvint à calmer son esprit et ■ndormit.

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