CHAPITRE XV
Quand Ravenswood et son hiile se rencontrèrent le matin, le litre avait repris en partie son air sombre. Lui aussi avait passé
nuit plutôt à réfléchir qu'à se reposer, elles sentimentsqu'iléprouii pour la jeune fille se combattaient avec ceux qu'il nourrissait puis si longtemps contre le père. Serrer la main de l'ennemi de
maison, l'accueillir sous son toit, lui montrer une pn'itesse et le bonté familières , tout cela lui paraissait une dégradation à fiuelle sa fiertéavait peine à se soumettre. Mais la glace une fois mpue, le lord n'avait nulle envie de lui laisser le temps de reendre. 11 entrait dans son plaii de confondre les idées de Ranswood, en lui faisant un détail compliqué et technique du sujet s débats entre les deux familles, pensant avec raison qu'il serait fficile à un jeune homme sans expérience de suivre un praticien ns le labyrinthe inextricable de la chicane. Par ce moyen, pensa
■ William", j'aurai l'avantage de paraître parfaitement communitif, tandis que raa partie retirera fort peu de profit de tout ce que lui dirai. Il prit doncRavenswood à part dans l'embrasure d'une lètre de la salle, et, reprenant la conversation de la veille, il exinia le désir que son jeune ami eût assez de patience pour l'écou-
■ dans le détail minutieux et explicatif des circonstances malheuuses qui l'avaient mis, lui William Ashton , en opposition avec le ible lord Allan de Ravens'nood. Edgar rougit; mais il garda le eiice, et le garde-dcs-sceaux, quoiqu'il ne vit pas avec plaisir ce loris subit du visage de son auditeur, commença l'histoire d'une ligation pour vingt mille marcs avancés par son père au père do •d Allan; il continuait à détailler les circonstances du procès au Dven duquel cette forte somme était devenue debitum fundi [detle pothécaire), quand le Maître l'interrompit.
— Ce n'est pas ici, dit-il, que je puis entendre sir William Ashn sur cette affaire. Ce n'est pas ici, où mon père est mort, le cœur isé, que je puis décemment et avec calme rechercher la cause de 5 chagrins. Je pourrais me rappeler que je suis fils, et oublier les voirs d'un bote. Néanmoins, un temps viendra où ces points sent discutés dans un lieu tel que chacun de nous aura droit égal kouter et de se faire entendre. — Le temps et le lieu, reprit le rd, importent peu à qui ne recherche que la justice; cependant, crois pouvoir vous donner quelques avis relativement aux bases r lesquelles vous prétendriez faire reposer un appel contre une cision prise par les seules cours compétentes. — Sir William Ashn, reprit le Maître avec chaleur, les terres que vous occupez mainnant ont été accordées à nos ancêtres pour les services qu'a renis leur épée contre l'usurpation anglaise. Comment les avonslus perdues? par une suite d'actes qui ne constituent ni vente, ni igagement, ni adjudication légale, mais un mélange embrouillé inexplicable de toutes ces choses? Comment les intérêts ont-ils isorbé le principal, au point que la propriété héréditaire de ma raille a disparu comme un glaçon aux rayons du soleil? C'est ce le vous savez mieux que moi. Je veux bien néanmoins supposer, après la franchise de votre conduite à mon égard , que je puis ^ 'être beaucoup trompé sur vous, et que ce qui vous a paru à vous, )mme de loi éclairé, être juste et loyal , peut avoir semblé à mon telligence grossière n'être que de l'injustice et de l'oppression. — ;vous, mon cher Maître, permettez-moi de vous dire qu'.'-in m'avait paiement trompé sur votre compte. On vous avait reirésenté imme un jeune homme farouche, impérieux, emporté, toujours •et à jeter votre épée dans les balances de la justice , à invoquer :s mesures violentes contre lesquelles une .sage administration ■otège depuis longtemps le peuide écossais. Ainsi , puisque nous JUS sommes réciproquement mal jugés , pourquoi le jeune noble ■fuserait-il d'écouter le vieil homme de loi, quand celui-ci veut lui [pliquer la nature d'-s contestations qui existent entre eux? — an , mylord , c'est devant les états de la nation , devant la cour iprème du parlement que nous entrerons dans ces détails. Les seileurs et les chevaliers de l'Ecosse , ses anciens pairs, ses barons icideront si c'est de leur aveu qu'une maison , qui n'est pas la oins noble du pays, doit se voir dépouillée de ses possessions, réimpense du patriotisme de générations entières, et être traitée )mme le pauvre manœuvre, qui, l'heure du rachat à peine écou- 1-, voit passer sou gage dans les mains de l'usurier. Si ces nobles rds cèdent à la dure avarice des créanciers, et à l'usure qui ronge os terres, comme les insectes nos Vêtements, les suites en seront ires pour eoi fit leur postérité t|ue pour Norman Ravenswood. Il
me restera encore mon épée et mon manteau pour m'élancer partout où sonnera la trompette.
En prononçant ces mots d'un ton ferme et mélancolique, il leva les yeux et reucoulra ceux de Lucy Ashton , qui s'était approchée sans être aperçue. Il vit que ses regards étaient fixés sur eux avec une expression d'enthousiasme et d'admiration, sentiments qui l'absorbaient au point de lui faire oublier la crainte d'être remarquée. Le noble maintien et Icstraits remarquables de Ravenswood étaient enflammés par l'orgueil de sa naissance et par le sentiment de sa dignité. Le son calme et expressif de sa voix, le triste étal de sa fortune et rindllfcrence avec laquelle il seiublail envisager son avenir, faisaient du beau gentilhomme un sujet de contemplation dangereux pour une jeune fille, déjà trop prévenue en sa faveur. Quand leurs yeux se rencontrèrent, tous deux rougirent comme s'ils eussent éprouvé une vive émotion, et ils s'efforcèrent de détourner leurs regards.
Sir William .\shton avait épié l'expression de leur physionomie, — Je n'ai à craindre , ]iensa-t-il en lui-même, ni parlement, ni appel; j'ai un moyen sûr de me réconcilier avec ce bouillant jeune homme, s'il en vient au point do me donner des sujets d'inquiétude. Le principal, maintenant, c'est d'éviter de me compromettre. L'hameçon est fixé, on y a mordu : je ne tendrai pas trop la ligne; il vaut mieux me réserver le privilège de la relâcher, si je m'aperçois que le ])oisson ne vaille pas la peine d'être amené à terre. Tout en faisant ce calcul égoïste et cruel sur l'attachement supposé de Ravenswood pour Lucy, il était si loin de réfléchir au chagrin qu'il pouvait causer au jeune homme, en se jouant ainsi de ses affections, qu'il ne songeait même pas combien il exposait sa propre fille au danger d'une passion malheureuse.il semblait croire que l'amour peut, tel que la flamme d'une bougie, s'allumer et s'éteindre à volonté. Mais la Providence préparait une affreuse punition à cet égoïste, qui avait pa«sé toute sa vie à profiter des passions d'autr-ui. Caleb Balderstone entra pour annoncer que le déjeuner était servi; car dans ce temps, où les repas étaient plus substantiels qu'à notre époque , les restes du souper fournissaient amplement au déjeuner du lendemain. Il n'oublia pas non plus de présenter au lord garde-des-sceaux le coup du matin dans une grande tasse d'étain, ornée de feuilles de persil et de cresson. Il demanda pardon d'avoir omis d'offrir la grande coupe d'argent ; mais on l'avait envoyée à Edimbourg, chez un orfèvre, pour la faire dorer.
— Il est très vrai qu'elle est à Edimbourg, dit Ravenswood; mais où, et pourquoi, j'ai bien peur que ni vous ni moi nous ne le sachions.— Ce que je sais, ajouta Caleb avec humeur, c'est qu'il s'est présenté un homme à la grille ce matin. Votre Honneur désire-t-il lui parler ou non ! — Dcraande-t-il à me parler, Caleb? — Il ne demande pas autre chose; mais vous ferez bien de jeter va coup d'oeil à travers le guichet avant d'ouvrir la porte; il ne faut pas laisser entrer tout le monde dans le château. — Quoi! pensezvous que ce soit un huissier qui vienne m'arrèter pour dette? — Un huissier arrêter Votre Honneur pour dette, et dans votre château de Wolfs-Crag! Votre Honneur a envie de se moquer du pauvre Caleb ce matin. Cependant il lui dit tout bas à l'oreille en le suivant dehors : Je ne voudrais pas faire tort à un honnête homme dans voire opinion, mais je vous engagea regarder à deux fois ce drôle avant de le laisser jiénétrcr dans ces murs.
Ce n'était pas un oflicierde la justice, néanmoins, mais seulement le capitaine Craigengeit, dont le nez était aussi rouge qu'il pouvait l'être à la suite d'une copieuse libation. Son chapeau galonné était placé un peu de côté sur sa perruque noire; il avait une épée au côté et des pistolets d'arçon. Il portait un habit de cavalier, garni d'un galon usé. Bref c'était le vrai portrait d'un voleur de grand chemin.
Dès que le Maître l'eut reconnu, il ordonna qu'on ouvrit les portes. — A ce que je présume, dit-il, capitaine Craigengeit, les affaires que nous avons ensemble ne sont pas telles qu'on ne puisse les discuter ici ; j'ai du monde au château pour le moment, et la manière dont nous nous sommes séparés la dernière fois me dispense de vous engager à y entrer.
Craigengeit, impudent au dernier degré, se trouva néanmoins surpris de cette réception peu cordiale. 11 répondit qu'il n'avait nulle intention de forcer personne à lui accorder l'hospitalité, mais qu'il apportait un message honorable de la part d'ua de ses amis ; sans cela le Maître de Ravenswood n'aurait pas eu à se [ilaindre de sa visite.
— Tâchez qu'elle soit courte, ce sera la meilleure excuse. Quel est le gentilhomme qui a le bonheur de vous avoir pour messager? — M.Tn ami, M. Hayston de Bucklaw, répondit Craigengeit du ton d'importance que lui inspirait le courage reconnu de sou mandataire, se consider» comme ayant été traité par vous sans les égards qu'il mérite, et il est décide à vous en demander raison. J'apporte avec moi, coTitinua-t-il en tirant de sa poche un morceau de papier, la Iniigucur précise de son épée; il désire que vous vous rendiez, accompagné d'un ami et avec des armes égales, dans un lieu quelconque, à la distance d'un mille du château. Je m'y trouverai avec lui pour
LA FIANCEE DE LAMMERMOOR
lui servir de témoin. — Raison! des armes égales ! répéta Ravenswood, qui, comme le lecteur peut se le rappeler, n'avait nul sujet de supposer qu'il eût offensé le moins du monde son dernier hôte. Sur ma parole, capitaine Craigengelt, ou vous avez inventé le mensonge le plus improbable qui se soit jamais présenté à l'idée d'un vaurien, ou votre coup du matin a dépassé la mesure. Qu'est-ce ([ui a pu persuader à Bucklaw de m'envoyer un tel message? — Quant à cela, il faut que je vous rappelle, pour l'honneur de mon ami, ce que je puis nommer votre manque d'hospitalité, en le renvoyant de votre maison sans lui assigner aucune cause. — Cela est impossible; il ne peut être assez fou pour avoir pris comme insulte une nécessité absolue, et j'ai peine àcroiro que, connaissantnion opinion sur vous, capitaine, il ait pu employer les services d'un homme aussi léger et aussi peu considéré que vous pour une telle commission; car je doute certainement qu'aucun homme d'honneur vous accepte pour second. — Léger et peu considéré! ditCraigengelt en élevant la voix et en portant la main à sa dague ; si ce n'était la querelle de mon ami, qui a droit de passer avant la mienne, je vous ferais comprendre !... — Je ne veux rien comprendre à vos explications, capitaine Craigengclt; eentenlez-vous de cela, et faites-moi le plaisir de vous retirer. — Au diable! murmura le bretteur. Est-ce donc la réiionse que je dois porter à un message honorable! — Dites bien ceci au laird de Bucklaw, si c'est réellement lui qui vous envoie : lorsqu'il me fera savoir la cause de son méconteraentpar un tiers digne de s'acquitter d'une telle mission entre lui et moi, je m'expliquerai ou je lui répondrai.
— Alors, Maître, vous voudrez bien au moins remettre entre mes mains les effets qui sont restés chez vous, afin que je les reporte à Hayslon. — Quels que soient les effets que Bucklaw ait laissés ici, ils lui seront rendus par mon domestique ; car vous ne me montrez aucun titre de sa part qui vous autorise à les recevoir. — Eh bien. Maître, dit le capitaine Craigengelt avec une colère que la crainte ne pouvait réprimer, vous m'avez lait ce malin un affront impardonnable ; mais vous vous faites encore bien plus tort à vous-même. Un château vraiment! continua-t-il en regardant autour de lui; il ressemble plutôt à un coupe-gorge, où l'on reçoit les voyageurs pour les dépouiller de ce qui leur appartient. — Misérable insolent! s'écria Edgar en levant sa canne et en cherchant à saisir la bride du cheval ducapilaine, si tu ne pars à l'instant, je te fais mourir sous le bâton.
A ce mouvement, le bretteur se retourna si rapidement que sa monture faillit s'abattre, et que les pieds du cheval firent jaillir du pavé mille élincellcs à la fois. Le dirig>'ant cependant avec adresse, il s'élança vers la porte et gagna promptementle chemin du village. Comme Ravenswood rentrait après cet entrelien, il trouva le lord garde-des-sceaux qui était à la porte de la salle, et avait aperçu, à la distance voulue par la politesse, son entrevue avec Craigengelt. — J'ai vu la figure de cet homme quelque part, dit sir William, et il n'y a même pas longtemps; son nom est Craig... Craig... quelque chose comme cela, n'est-ce pas? — Craigengelt est son nom, répondit le .Maître; au moinsc'est celui qu'il se donne pour le moment.
— Craig-in-giiilt , dit Caleb, appuyant sur h; mot craig, qui, en écossais, signifie gorfie, conime nuilt, en anglais, veut dire crime. S'il est craig in gutU en ce moment, il pourrait bien plus tard s'appeler crai(/-!n-/îen7. Le co(iuin a la potence écrite sur sa physionomie, et je gagerais deux sous que le sort lui réserve une ciavate de chanvre. — Vous vous connaissez en physionomie, mon bon monsieur Caleb, reprit le garde des-sceaux en souriant; je vous assftre que cet homme a déjà été bien près d'une pareille cérémonie ; car je me rappelle à merveille que, Inrs d'un voyage que je fis à Edimbourg, il y a environ quinze jours, j'ai vu ce Craigengelt, ou quel que soit son nom, subir un examen sévère devant un conseil privé.
— Et à quel sujet? demanda le Maître de Ravenswood d'un air d'intérêt.
Cette question amenait une histoire que le garde-des-sceaux désirait depuis longtemps rac(mtcr. Il prit le Maître par le bras et le conduisit dans la salle — La réponse à votre question, dit-il, qimiqu'il s'agisse d'une affaire bien peu importante, ne doit être entendue que de vous.
A peine dans l'appartement, il entraîna le Maîtredans l'embrasure d'une croisée, où l'on peut bien penser que miss Asbton ne se hasarda pas à les déranger.