‹ WaverleyChapitre 163 sur 231 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Sir William commença cette confidence d'un air indifférent, ayant soin néanmoins de remarquer l'effet qu'elle produisait sur le jeune Ravenswood.

— Vous savez, dit-il, mon jeune ami, que le soupçon est le vice naturel de notre cpoaiie, et qu'il expose les moilleurs et les [dus sages à la fourberie d'artificieux sréleials. Si j'avais été disposé à écouter de pareilles gens l'autre jour, ou même si j'eusse été le rusé politique que vous p('nsicz trouver en moi, vous. Maître de Ravins wood , au lien d'être aujourd'hui en liberté, et de pouvoir agir d

solliciter à votre gré pour ce que vous croyez la défense de vosdroiis vous seriez maintenant au château d'Edimbourg, ou dans qiielqui autre prison d'Elat ; ou si vous aviez échappé à ce destin, c'eût eU par une fuite en pays étranger au risque d'un jugement par contumace. — Je crois, mylord, interrompit le Maître, que vous ne voudriez pas plaisanter sur un tel sujet, et cependant il m'est iinpossibli de penser que vous parliez sérieusement. — L'innocence est cou fiante, et quelquefois, bien qu'elle soit en cela très excusable, cctii confiance va jusqu'à la présomption. — Je ne comprends pas com ment la conviction de l'innocence peut, en aucun cas, se noniiin i présomption. — On peut du moins l'appeler imprudence, puisqu'elli tend à nous faire croire que tout le monde regarde comme évidrn ce dont nous n'avons la conviction qu'en nous-mêmes. J'ai vu piii: d'un scélérat se défendre mieux que ne le ferait un honnête homiiu dans la même situation, parce que, n'ayant pas la conviction di son innocence pour le soutenir, il est obligé de recourir à tous |ravantages que la loi lui laisse, et quelquefois, si ses avocats sont de: hommes de talent, il réussit à se faire acquitter par ses juges. Je mi rappelle la cause célèbre do sir Coolie Condiddle de Condiddle-Hall qui fut accusé d'abus de confiaiici; ; tout le monde savait qu'il étai eonpable; non-seulement il se fit acquitter, mais plus tard luimême devint le juge de gens plus honnêtes que lui. — Ayez l'obli geancc de revenir à votre premier point. Voussemblez insinuer qu'i y a eu quelques souiiçons sur moi. — Des soupçons. Maître? Ou vraiment; et je puis vous en montrer des preuves, si toutefois je Irai ici. Ecoutez, Lockhard. Le serviteur entra. Allez chercher la petite valise à cadenas que je vous ai recommandée particulièrement entendez-vous? — Oui, mylord. Lockhard disparut, et le seignoui garde-des-sceaux continua comme s'il se parlait à lui-même : — Ji crois que j'ai ces papiers, je le crois; car devant venir dans cell> contrée, ii était tout naturel de les emporter avec moi; dans tousli^ cas, je les ai au château de Ravenswood. Quant à cela, j'en suissùi, de sorte que, si vous vouliez bien...

Ici Lockhard entra et remit à sir William le portefeuille de cuir. Le lord en tira quelques papiers concernant le rapport fait au conseil privé sur ce qui avait eu lieu aux funérailles d'Allan lord Ravenswood, et la peine qu'il avait prise lui-même pour étouffer cette affaire. On avait choisi ces pièces avec soin, de manière à exciter la curiosité naturelle de Ravenswood sur ce sujet, sans la satisfaire cependant ; elles laissaient voir que sir William Ashton avait agi dan;cette occasion comme avocat et pacificateur. Ayant fourni à son hô\r le motif d'un examen, le lord se mit à table et entama une conversation insignifiante avec sa fille et le vieux Caleb, dont le ressentiment contre l'usurpateur s'apaisait en voyant son aimable familiarité.

Après la lecture de ces papiers, le Maître de Ravenswood resta pendant quelques minutes le front appuyé sur sa main, plongé dans nue profonde rêverie; puis il parcourut encore rapidement lespièers, et, comme s'il eût cherché à y découvrir quelque dessoin caché, qui lui aurait échappé à une première lecture. Apparemment un second examen le confirma dans l'opinion qu'il avait eue d'abord; car il quitta précipitamment le banc de pierre sur lequel il était assis, et s'avançant vers sir William, il lui prit la main et la serra fortement, lui demandant pardon de l'injustice qu'il avait commise àson égard L'homme d'Etat reçut d'abord ces remcrcîments avec une sul|)^i^e bien jouée, puis avec une affectation de franche cordialité. Le> larmes brillèrent dans les yeux bleus de Lucy à cette scène inattendue. Edgar, naguère si hautain et si réservé, et qu'elle avait toujours cru la partie offensée, implorait le pardon de son père ; c'était un changement qui devait la surprendre, la flatter, l'émouvoir. — Séchez vos larmi's, Lucy, s'écria le lord. Pourquoi pleurcz-vou>'' Parce que voire père, homme de loi, est reconnu pour nu honinn d'honneur? Qu'avez-vous à me remercier, mon clier Maître, cou tinna-t-il (!n s'adre.ssant à Ravenswood? n'en anriez-vous pas l'aii autant pour moi ?Swi(?/i cuique irilmito (rends à chacun le sien) , était la maxime fondamentale du droit romain, et je l'ai apprise lorsque j'étudiais Justinien. D'ailleurs, ne m'avcz-vous pas pa\i mille fois en sauvant la vie de cette chère enfant? — Oui, repiit Ravenswood, d'un ton qui indiquait peu de contentement iriti'riini ; mais moi, j'ai obéi à un mouvement naturel; vous, en dèlViiil.ini ma cause, sans ignorer le mal que je pensais de vous, vous avez fu,' un acte de sagesse et de générosité. — Bah ! dit le garde-dcs-sceaii\, chacun de nous agit à sa façon ; vous, en brave militaire, et moi, en juge intègre. Peut-être n'aurions-nous pu changerde rôle. Quant ' à moi, j'aurais fait un triste toréador; et vous, avec une cause excellente, vous l'auriez peut-être plaidée moins bien que moi devant le conseil. — Mon généreux ami! dit Ravenswood ; et ce titre, que le lord avait si .souvent prodigué à son interlocuteur, mais qu'Edgar employait pour la premiiTe fois, prouvait à sir William qu'il veniiil d'iilileiiir liiiite la confiance d'un cœur fier et plriii d'inmnenr. \,r jriiMe ginlIiliHiiiuie se fai.sail remai'qiier par son lion sens, sa pei^ (iieacile, ainsi i|ue son caractère reserve, len.iei^ et irascible; ni.n^ Ses pri'jiigcs, qiielipie enracinés qu'ils fussent, devaient cédera l'a mour et à la reconnaissance. Les charmes réels de l.i fille, joints aiM services supposés du père, effacèrent de sa mémoire les sermenjs 'i

LKS VKILLEEvS LITTEKAIKKS ILLUSTREES

Iieagcance \(rononcés la null qui avait suivi les funérailles de sou ière; malheurcusenieut ces seiinonts avaient été entendus et enretislrés sur le livre du destin.

I Caleb assistait à cette scène : il n'y voyait qu'une alliance entre bs deux maisons, et le château de Ravenswood donné en dot à la ,j?une demoiselle. Quant à l.ucy, lorsque Ravenswood exprima les " |i'giets les plus vifs do son ingrate froideur, elle ne put que sourire Il milieu ae ses larmes et lui assurer, d'une voix entrecoupée, tout Il lui abandonnant sa main , le plaisir qu'elle éprouvait en voyant .,ne réconciliation coiii|iléte entre son père et son libérateur, 'li'inme d'Etal lui-mèuie se sentit ému en voyant l'abandon plein du et sans réserve avec lequel Edgar renonçait à sa haine et citait un pardon; ses yeux se remplirent de larmes en regarnit ces jeunes gens, qui déjà s'aimaient et qui semblaient laits ^^un pour l'autre ; il pensait combien le caractère fier et chevale- HJKsque de Ravenswood pourrait se montrer avec avantage dans des ^i(ireonstanccs où lui-même se trouvait abaissé par l'obscurité de sa • ^aissanceet par sa timidité naturelle. En outre, sa fille, son enfant iieri, la compagne constante de ses plaisirs, paraissait devoir for- 1'' une union heureuse avec une àme vraiment grande; et la déesse physique et la douceur de caractère de Lucy Ashtoii seni- I lit demander un pareil support. Ce ne fut pas seulement pen- I quelques minutes que sir William Ashton pensa à ce mariage urne très probable et même désirable; car il se passa plus d'une ■e avant que le lord eût pu refléchir à la pauvreté d'Edgar et au jeplaisir que cotte union causerait à lady Ashton. 11 est certain que et essor extraordinaire de sentiments tendres qui vint surprendre insi le lord, fut un encouragement tacite pour l'amour des deux èunes gens, auxquels il lit croire qu'une semblable union lui serait réable. On peut penser que lui-même ne fut point éloigné de celte dée , puisque, longtemps après la catastrophe qui suivit, il enga- :eait ses ambitieux amis à ne pas permettre que leurs sentiments jrissent trop d'ascendant sur leur prudence, affirmant que le plus rand malheur de sa vie résultait d'un instant où sa sensibilité l'a- • ait emporté sur son intérêt. Il faut avouer, .s'il en fut ainsi, qu'il ■ufl'rit trop d'une faute qui n'avait duré qu'un instant, l'eu après, le lord garde-des-sceaux reprit la conversation. — Vous ' été tellement surpris, sir Edgar, de trouver en moi un honnête lime, que vous avez oublié votre curiosité au sujet de ce Craii-i'U; et cependant votre nom a été cité dans celte affaire. — Le -' rabic ! s'écria Ravenswood ; cette liaison a été la plus courte -ible, et encore ai-je eu bien tort d'avoir le moindre rapport avec Qu'a-t-il dit de moi? — Bien assez [lour exciter la terreur de i'lucs-uus de nos sages , loujours prêts à agir contre un homme 1 un simple soupçon ou d'après une plate accusation .-quelques ;^mots vides de sens, qui annonçaient que vous vous proposiez d'cn- Ter au service de la France ou du prétendant, je ne me rappelle )lus lequel des deux; mais le marquis d'Athol, l'un de vos meileurs amis, et une autre personne, un de vos plus grands ennemis, "ont jamais voulu y croire. — J'en remercie mon honorable ami, il (serrant la main du lord garde-des-sceaux) encore plus mon holorable ennemi. — Inimicus amicùsimui. Mais j'ai entendu ce drôle irononcer le nom de M. Hayston do Bucklaw. J'ai bien |ieur que le lauvre jeune homme ne soit sous un mauvais guide. — Bucklaw est ssez âgé pour savoir se conduire. — Assez âgé, je ne dis pas non ; nais à peine assez sage, s'il l'a pris pour son fidèle Achate. Comlent ! ce Craigengeit a porté une accusation contre lui ; c'est-à-dire u'on aurait pu interpréter ses paroles comme telles, si nous n'afions pas fait plutôt attention au caractère du témoin qu'à la teneur "e sa déposition. — Je crois que M. Hayston de Bucklaw est un lOmme d'honneur, incapable d'une action avilissante. — Dans tous es cas, il faut admettre qu'il est capable d'actions bien déraisonables. La mort le mettra bientôt en possession d'une belle proriélé, s'il ne la tient déjà. La vieille lady Girnington est uncexcelenle femme ; seulement elle a un si mauvais caractère qu'elle est nsupportable à tout le monde; elle a peut-être cessé de vivre à )réscnt. Six héritiers sont morts successivement pour la rendre plus •iche. Je connais furt bien ses propriétés. Elles sont voisines des iennes; elles sont magnifiques. — J'en suis fort aise, et je léserais encore davantage si je pouvais être sûr qui" Bucklaw changeât de 'réquentalions en changeant de fortuné. Celte apparition de Craircngelt en qualité d'ami est un triste présage ]iour son avenir. — C'est un oiseau de mauvais augure, un vrai gibier de galères et de otence. Mais je m'aperçois que >l. Caleb est impatient de nous voir déjeuner.

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