CHAPITRE X\ll
•îdgar trouva un prétexte pour quitter ses hôtes el prendre des mesures pour s'absenter de Wolf's-Crag pendant un jour ou deux. Il lui fallait dans ce but s'enlendre avec Caleb, et il tmiiva ce fidèle ^. rvileur dans son antre enfumé. Caleb fc. ri'jouis^iiit du départ et
iiculail combiiii (11' trnips pourraient durer, iuo^ciniaul utniMiuic, les provisions auxquelles ou n'avait pas touché. — Sou Honneur ne
fait pas un dieu de son ventre, dit Caleb, c'est un bonheur, et Bucklaw est parti, lui qui aurait dévoré la croupe d'un cheval. Le Maître mange à dejeuner du cresson et un morceau de pain d'avoine, tout aussi bien que Caleb. Ensuite, pour le diner, il ne reste pas grand' chose de l'cpaule de mouton ; cependant elle ira très bien sur le gril. Cet admirable calcul fut interrompu par le Maître, qui annonça, non sans quelque hésitation, qu'il accompagnerait le lord garcfe-^ des-sreaux jusqu'au château de Ravenswood , et qu'il y resterait quelques jours.
— yue la miséricorde du ciel s'y oppose ! dit le vieux serviteur en devenant aussi blanc que la nappe qu'il pliait. — Et pourquoi, Caleb, pourquoi désirez- vous que la miséricorde du ciel m'empêche de rendre au garde-des-sceaux la visite que j'en ai reçue?
-|-.\li ! monsieur! ah! sir Edgar, je ne suis qu'un domestique, et je devrais me taire; mais je suis un vieux serviteur, j'ai obéi à votre père et à votre grand-père , et même je me rappelle avoir vu lord Randal, le père de votre grand-père; je n'étais alors qu'un enfant...—A quoi bon ce préambule, Balderslone? Qu'est-ce que cela peut avoir de commun avec une politesse de voisinage ? — Ab ! sir Edgar ! c'est-à-dire niylord, votre conscience doit vous dire que ce n'est pas au fils de votre père à voisiner avec des gens comme cet homme. Cela ne fait pas honneur à la famille. S'il en venait à un arrangement, et qu'il vous rendit ce qui vous appartient, quand même vous honoreriez sa maison par votre alliance, je ne dirais pas non, car la demoiselle est une charmante créature : mais gardez votre place avec eux ; je connais bien cette race, ils ne vous en estimeront que mieux. — Comment! mais vous allez maintenant plus loin que moi, Caleb, dit le Maître, avec un rire forcé; vous voulez me marier dans une famille, sans même que je la visite. Comment arrangez-vous cela ? Eh ! vous êtes aussi pâle que la mort ! — Oh ! monsieur ! vous ririez si je vous le disais; mais Thomas le Rinieur, prophète dont la langue ne sait pas mentir, annuuce le destin de votre maison, destin qui s'accomplira si vous allez aujourd'hui à Ravenswood. — Et quel est ce destin , Caleb? dit Ravenswood, cjui désirait apaiser les craintes de son vieux serviteur.
Caleb répondit qu'il n'avait jamais répété les vers à aucun mortel vivant; il les avait appris d'un vieux prêtre, confesseur du père de lord Allan, lorsque la famille était encore catholique. — Mais plus d'une fois, dit-il, j'ai redit en moi-même ces paroles obscures, e( certes, je pensais peu les voir s'accomplir aujourd'hui. — Trêve de sottise! et répétez-moi les mauvais vers qui vous l'ont mise entête, dit le Maître avec impatience.
D'une voix tremblante et pâle de terreur, Caleb balbutia les vers suivants :
De Ravenswood le dernier lord
Ira présenter son hommage
A la vierge au mourant visage :
Et l'abime où le Keipy dort
Soudain s'ouvrira sur sa trace,
Et sous le sable où tout s'elface Lui, son nom, son coursier, trouveront même sort.
— Le Kelpy!... Ah! vous voulez parler du sable mouvant entre cette tour et Wolf's-Hope; mais comment supposez-vous qu'un homme de bon sens aille y conduire son cheval? — Oh! ne demandez rien sur tout cela, monsieur. A Dieu ne plaise que nous apprenions ce que veut dire la prophétie! Mais restez chez vous, et laissez les étrangers s'en aller seuls à Ravenswood : nous en avons fuit assez pour eux; aller plus loin porterait malheur à la maison. — Eh bien! Caleb, je vous remercie infiniment de votre bon conseil; mais, comme je ne vais pas à Ravenswood pour y chercher une femme morte ou vive, je choisirai une i.ieilleure écurie pour mon cheval que les sables mouvants du Kelpy, d'autant plus que je lésai toujours particulièrement redoutés, depuis qu'une patrouille de dragons y fut engloutie, il y a dix ans. Mon père et moi nous les vîmes, de la tour, lutter contre la marée montante, et ils étaient disparus longtemps avant qu'aucun secours pût arriver. — Et ils le méritaient bien, ces coquins du sud, ajouta Caleb; qu'avaient-ils besoin devenir caracoler sur nos sables, pour empêcher d'honnêtes gens de débarquer une goutte d'eau-de-vie? Je les ai vus si ardents à la besogne, que j'avais envie de leur envoyer une bordée de la vieille coulevrine placée à la barbacane du midi ; maisj'ai craint de la faire cever.
Caleb était tellement occupé à maudire les soldats anglais et les employés de la douane, que son maître put enfin lui échapper et rejoindre ses hôtes. Tout était prêt pour leur départ, et l'un des palefreniers du garde-des-sceaux ayant sellé le cheval d'Edgar, ils se mirent en route.
Caleb avait ouvert les doubles portes extérieures, et il s y plaça, faisant tout son possible, avec un air de respect et en même temps d'importance, pour remplacer, par sa personne maigre et décharnée, la troupe absente des portiers, des gardes et des serviteurs en livrée.
Le ^'arde-des-sce,iux lui rendit son salut par un adieu cordial, et, se b.iiN.-.aiil I II iiiMiM liniiis sur sou cheval, il gli-Mi dans la main du soinmelier la récowpense que les domestiques recevaieul toujour?
LA FIANCIÉE I>£ LAMMERMOOiL
alors des hôtes qui avaient séjourné chez leurs maitres. Lucy sourit au vieillard, et lui dit adieu en déposant son offrande avec un air de douceur et une grâce qui n'auraient pas manqué de gagner le cœur du fidèle Caleb, sans la fatale prédiction et le procès soutenu contre son maître.
Raveriswood tenait la bride du cheval de la demoiselle; il encourageait sa timidité, et guidait avec soin son palefroi dans le chemin rocailleux qui conduisait au champ couvert de bruyère, quand l'un des serviteurs annonça, de rarrière-s;arde, que Caleb appelait à haute voiv pourparler à son Maître. Riivenswoorl sentit qu'il serait inconvenant de ne pas répondre à cet appel, quoiqu'il maudit intérieurement Caleb et son zèle intempestif. Il fut donc obligéde céder à LockhanI ses agréables fonctions, et de retourner vers la tour. Il commençait à demander, avec humeur, ce qu'il y avait pour crier ainsi, quand le bon vieillard l'interromiiit : — Chut! monsieur, chut! et laissez-moi vous dire un mot que je n'ai pu vous dire devant témoins. Tenez, ajouta-t-il en plaçant dans la main du Maître l'argent qu'il venait de recevoir, voilà trois pièces d'or; vous aurez besoin d'argent là-bas. .Mais attendez, chut ! un instant (car le jeune Ravenswood commençait à se récrier). Silence à ce sujet, et lâchez de les changer à la première ville que vous traverserez, parce qu'elles sont toutes neuves et par suite assez reconnaissables.
— Vous oubliez, Caleb, dit Edgar en cherchant à lui faire reprendre l'argent et à retirer la bride de son cheval qu'il avait saisie, vous <.ubliez qu'il me reste encore quelques jacobus. Gardez les vôtres, mon vieil ami, et encore une fois adieu. Je vous assure que j'en ai assez. Vous savez que, grâce à voire arrangement, notre genre de vie nous cause peu de dépense, pour ne point dire pas du tout. — Eh bien, cela vousservjra pour une autre fois... Mais voyons si vous avez assez ; car, sans doute, pour l'honneur de la famille, il faut faire quelque politesse aux domestic|ues, et il faut avoir quelque chose à montrer, quand on vous dira: Votre Honneur voudrait-il parier une guinée? Alors il faudra tirer votre bourse et répondre : Je n'y tiens pas; puis avoir soin de ne pas être d'accord sur le pari, resserrer votre bourse, et... — C xi e^t insupportable, Caleb, il faut que je parte. — El vous voulez donc partir? dit Caleb en lâchant le manteau de son maître et en changeant son exhortation en un ton triste et pathétique; et vous voulez y aller, malgré tout ce que je vous ai dit, malgré la prophétie de la fiancée morte, et le, sable mouvant du Kelpy ! Eh bien ! un obstiné n'en peut taire qu'à sa tète. Mais ayez pitié de votre vie ; si vous allez chasser dans le parc, gardez-vous de boire à la fontaine de la Sirène... Il est parti, il descend le chemin, il court après elle avec la rapidité d'une flèche ! La famille de Rdveuswood a perdu son chef aujourd'hui, aussi sûrement que je couperais la tète d'un poireau.
Le vieux soraineUer suivit des yeux son maître, en essuyant de temps à autre les larmes qui mouillaient ses paupières, afin "de pouvoir le distinguer le plus longtemps possible parmi les autres cavaliers. — Le voilà tout près du cheval de la dame ; oui, il le tient par la bride! Le saint homme a bien eu raison de dire: Vous saurez par laque la femme a du pouvoir sur tous les hommes. Sans cette fille, la ruine de notre maison ne serait pas tout-à-fait accomplie.
Le cœur plein de ces tristes pressentiments, Caleb se remit à ses occupations dans Wolfs-Crag, dès qu'il ne lui fut plus possible de distinguer l'objet de sa sollicitude parmi legroupe de voyageurs qui s'éloignait. Pendant ce temps, la cavalcade poursuivait joyeusement sa route. Après avoir pris une résolution, Ravenswood n'était pas d'un caractère à hésiter ni à réfléchir. 11 s'abandonnait au plaisir qu'il éprouvait dans la société de miss Ashton, et montrait une galanterie iissidue qui approchait de l'enjouement, autant que son caractère et sa situation personnelle le permettaient. Le garde-d essceaux fut frappé de sa pénétration et des résultats peu ordinaires 3u'il avait retirés de ses éludes. Par sa profession et son habitude e la société, sir William devait être un excellent juge, et il savait apprécier une qualité qui lui manquait à lui-même; c'était l'intrépidité décidée du .Maître de Ravenswood. Le garde-des-sceaux se réjouissait en secret de s'èlre concilié cet adversaire redoutable, et il éprouvait un melange d'inquiélinle et de plaisir, en prévoyant ce dont son jeune compagnon serait capable si le vent ae la faveur venait à rnHer ses voiles.
— Ou<- pourrait-elle désirer? pensait-il en supposant que lady Ashton »'o|)poserait à son intention? quelle antre alliance souhaiter, si ce n'est celle nui assnri' un «Iroil peu solidi;,et qui nous donne un gendre noble, brave, doué de gsands talents; sûr de se mettre à flot dès que la marée montera jusqu'à lui ; fort précisément du côte où nous sommes faibles, celui de la naissance et du courage? Certes, aucune femme raisonnable n'itgslterail. .Mais, hélas! ici, son raisonnement fut inlerroin|iii par l.i conviction que l.idy Ashton n'était pas toujours raisonnabl' dans toute la force du terme. — Préférer qiK-lque laird campagnard à ce ji-iine noble si galant; préférer une niétainr à la possession assurée des domainiis de Ravenswood, ce serait un Irait de folie.
Ainsi raisonnait le vieux politique, lorsqu'ils arrivèrent au château dr Bittlebrains : on devait y diner et prendre un peu de repos avant de se remettre en voyage.
Ils furent reçus avec la plus aimable hospitalité. Les nobles châtelains témoignèrent une estime toute particulière au Maître de Ravenswood. Le fait est que lord Rittlebrains avait dû sa pairie à beaucoup de souplesse; il avait eu l'art de se poser en homme prudent, et d'obtenir une réputation d'orateur, grâce à une éloquence banale, à une observation exacte des changements politiques, et au pouvoir de rendre certains services à des gens bien à même de les reconnaître. Son épouse et lui, ne se sentant pas trop à l'aise au milieu de ces nouveaux honneurs, dont ils n'avaient pas l'habitude, cherchaient à se faire des amis dans les régions où ils s'étaient trouvés transportés en quittant une sphère bien inférieure. Les égards extrêmes qu'ils eurent pour le Maître de Ravenswood servirent à augmenter son importance aux yeux du garde-des-sceaux, qui, avec une dose fort raisonnable de mépris pour lord Bittlebrains, avait unehaute opinion de la perspicacité de ce personnage dans les affaires d'intérêt.
— Je voudrais que lady Ashton vit ceci, pensa-t-il en lui-même; nul ne sait aussi bien que Bittlebrains de quel côté le pain est beurré, et il caresse le Maître de Ravenswood, comme le chien d'un mendiant caresserait un cuisinier. Et voilà aussi la dame du lien qui amené ses demoiselles à la peau brunie, pour les faire chanter et toucher du clavecin, comme si elle voulait dire : Choisissez, et prenez! Elles sont à ma l.ucy ce qu'un hibou est à un jeune cygne, et je leur conseille de présenter ailleurs leurs fronts olivâtres.
Après qu'on les eut bien fêtés, nos voyageurs remontèrent à cheval. 11 leur restait à faire li plus grande partie du voyage, et dès que le i:arde-des-sceau\ , Ravenswood et les domestiques même eurent bu le coup de l'étrier, chacun avec la liqueur qui convenait à son rang, la cavalcade se remit en marche.
Il faisait nuit quand ils entrèrent dans l'avenue du grand château de Ravenswood C'était une longue allée toute droite bordée d'ormp.s d'une grosseur prodigieuse : leur feuillage , agité par le souffle du soir, semblait gémir sur l'héritier de l'ancien propriétaire qui venait chercher leur ombrage en compagnie et presque à la suite de leur nouveau maître. Le jeune Ravenswood paraissait lui même affecté de sentiments pareils : silencieux et pensif, il marchait derrière Lucy qu'il n'avait pas quittée d'un pas jusqu'alors. Il se rappelait la soirée où, à la même heure, il accompagna son père, lorsque ce noble seigneur partit, pour ne jamais revenir an château dont il portait le nom et le titre • la vaste façade du vieux bâtiment, sur laquelle il se souvenait d'avoir tant de fois reporté sa vue, était à cette ancienne époque, sombre et comme couverte d'un crêpe funèbre ; mais maintenant elle paraissait éclairée par nombre ae lumières. Les unes projetaient au loin une lueur fixe, d'autres passaient rapidement d'une fenêtre à l'autre, indiquant les préparatifs faits à la hâte pour le retour du maître du logis, qui avait été annoncé par un courrier. Ce contraste fit une telle impression sur le cœur de Ravenswood, qu'il réveilla ses ressentiments contre le nouveau propriétaire de son patrimoine. Son visage était empreint d'une gravité sévère, lorsqu'en descendant de cheval lise trouva sous le vestibule de ce château qui ne lui appartenait plus, entouré des nombreux serviteurs d'un nouveau maître.
Le garde-des-sceaux se préparait à saluer son jeune ami avi;c cette cordialité que leur dernière conversation semblait autoriser; mais il s'aperçut du changement qui s'était opéré sur la figure de son hôte, else contenta de remplir la cérémonie de réception par un profond salut, comme pour lui témoigner qu'il partageait ses sensations.
Deux domestiques, portant chacun une énorme paire de chandeliers d'argent, conduisirent la compagnie dans un vaste salon où de nombreux changements firent sentir à Edgar la supériorité de fortune des hahilants actuels du château. Du temps de son père, une tapisserie vermoulue couvrait à moitié les murailles de ce iiia^nj fique appartement, tandis que l'autre moitié de l'étoffe pendait en lambeaux; or, r.rtU'. tenture avait fait place à une boiserie dont la corniche et les panneaux étaient ornés de festons de flaurs ; sur ces fleurs on voyait des oiseaux, que le ciseau avait si bien sculptés dans le chêne, qu'ils semblaient réellement enfler leurs gosiers et battre des ailes. Plusieurs antiques portraits des héros de la famille de Ravenswood, une ou deux vieilles armures et quelques trophées militaires, avaient cédé la place aux images du roi Guillaume et de la reine Marie, de sir Thomas Hope et de lord Stair, deux célèbres hommes de loi écossais. On y voyait aussi les portraits du père et de la mère du lord garde-des-sceaux. Cette dernière avait un air revêche, grondeur i:l austère : sa tète était couverte d'un capuchon noir rabattu sur une cornette, et elle tenait à la main un livre de dévotion. Le piTe, sous un ca|mce de Genève en soie noire qui lui serrait la tèle d'aussi près que si elle eût été rasée, offrait les traits pinces et acariâtres d'un pnrilain; enfin, une barbe clair-semée, pointue et rouge;\lre, contribuait encore à relever sa physionomie, dans laquelle l'hypocrisie semblait le disputer à l'avarice. — C'est pour faire place à de tels êtres, pensa Ravenswood, 'pie mes aiirètres ontélé arrachés des murailles qu'ils av.iieni élevées! Il \idn contempla encore, et '-n y portant les yeux, le souvenir de Liicf Asllio» (car elle n'était pas entrée dans la salle) s'elfaçiit de son rn-iir et d,. sa pensée llyavait anssidenxoutrniscadresdc l'école hollandaise, de
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
van Ostade ou de Téniers, et une bonne peinture italienne. Mais les plus remarquables étaient un portrait en pied du lord garde-dessceaux, yètu de sa robe d'office, et celui de ladj Ashton, couverte
Henry Ashton.
de soie et d'hermine : beauté hautaine, qui portait dans ses yeux tout l'orgueil de la maison de Douglas. Le peintre, malgré son talent, contraint par la réalité ou par un peu de mauvaise humeur, n'avait qu réussir à donner au mari cet air d'autorilé légitime et de suprématie qui indique une pleine et entière possession du commandement domestique. On voyait, au premier coup d'oeil, qu'en dépit de la masse et du manteau, le lord garde-des-sceaux était homme à se laisser gouverner par sa femme. Le plancher de ce beau salon était recouvert de riches tapis; des foyers aux flammes ondoyantes brûlaient dans deux cheminées, et dix candélabres d'argent, réfléchissant sur leurs plaques brillantes les lumières qu'ils portaient, produisaient une clarté aussi vive que celle du jour.
— Voulez-vous vous rafraîchir, Maitre? dit sir William Ashton, qui était fort aise de rompre un silence embarrassant. Il ne reçut aucune réponse ; Ravenswood était trop occupé à examiner lesdivers changements du local ; Il entendit à peine ce que lui disait le gardedes-sceaux. L'offre réitérée de celui-ci, qui ajouta que le repasserait bientôt prêt, obligea le jeune gent'ihomme à quelque attention, et lui rappela qu'il jouait un rôle singulier et même ridicule en se laissant maîtriser par les circonstances. 11 se contraignit donc pour entamer une conversation avec lord Ashtnn, et s'effoiça de prendre un ton d'aisance qui témoignât d'une entière liberté d'esprit.
— Vous ne serez pas surpris, sir William, de l'attention avec laquelle j'examine les améliorations que vous avez faites dans cet appartement. Du temps de mon père, lorsque nos malheurs nous forcèrent à vnre dans la solitude, on s'eu servait peu, sinon comme chambre de récréation pour moi, quand le temps ne me permettait pas de sortir. Dans ce coin se trouvait mon jietit atelier, où j'accumulais comme un trésor les outils de charpentier que le vieux Caleb me procurait et dont il m'apprenait l'usage. Là, dans cet autre coin, au-dessous de ce magnifique chandelier d'argent, je serrais mts instruments de pèche et de chasse. — J'ai un jeune garçon qui a les mêmes goûts à peu près, reprit le lord garde-des-sceaux, désireux de changer le tnii de la ronversatiun.U n'est heureux que lorsqu'il est à lâchasse. Je suis surpris qu'il ne soit pas ici... Loikhard, envoyez William Shaw chercher Henri. Je présume que, suivant son habitude, il est attaché au tablier de Lucy : mon cher ami, celte jeune folle entraîne toute la maison à son gré.
Cette alius on à sa fille, quoiqu'elle eût été lancée à dessein, De fit pais perdre de vue à Ravenswood l'objet de sa pensée.
— Nous fûmes contraints de laisser quelques armures et des portraits dans cet appartement, dit-il; puis-je vous demander où ils ont été mi^? — Mais, reprit le garde-des-sceaux en hésitant, on a arrangé l'appartement en notre absence : cédant arma toyœ est la maxime des hommes de loi, vous le savez, je crains bien qu'on ne s'y soit conformé trop à la lettre ici. Je présume... je crois que ces objelssont sains et saufs; certes, j'ai donné des ordres... puis-je espérer que, lorsqu'ils seront retrouvés et arrangés, vous me ferez l'honneur de les accepter de ma main, en expiation d'un dérangement accidentel.
Ravenswood salua froidement, et, se croisant les bras, il recommença son examen de la salle. Henri, enfant gâté de quinze ans, s'élança dans la chambre et courut auprès de son père : — Voyez donc, papa, voyez donc Lucy ! elle est revenue de si mauvaise humeur qu'elle ne veut pas descendre avec moi à l'écurie pour voir le nouveau poulain que Bob Wilson m'a amené du Galloway. — Je crois qu'il était peu raisonnable de votre part de le lui demander. — Alors vous êtes aussi méchant qu'elle; et quand maman reviendra, elle saura bien vous mettre tous deux à la raison. — Silence, effronté marmot! Où est votre précepteur? — Il est allé à une noce à Dunbar. J'espère qu'il goûtera du célèbre pouding de cette bonne ville.— Je remercierai M. Corders de son attention. Et qui s'est chargé de vous, s'il vous plaît, pendant mon absence, monsieur Henri? — Norman et Bob Wilson ; puis moi-même. Un palefrenier, un garde-chasse et votre grave per,-onne? Voilà de jolis gardiens pour un futur avocat! Vous ne connaîtrez jamais que les lois sur la chasse du cerf et la pèche du Saumon, et...— Et apropos de chasse, dit le jeune étourdi, interrompant son père sans scrupule et sans hésitation, iSornian a tué un cerf, et j'en ai montré les bois à Lucy. Elle dit qu'ils n'ont que huit nœuds, et que vous en avez forcé un avec les chiens de lord Bittlebrains, tandis que vous étiez chez lui, et que c'était un cerf dix -cors : est-ce vrai? — Il pourrait bien en avoir vingt, Henri, que je n'en saurais pas davan-
L'apparition.
tage ; mais si vous voulez recourir à ce monsieur, il pourra vous le dire. Allez-lui parler, Henri, c'est le maître de Ravenswood.
Pendant cette conversation, le père et le fils étaient près du feu, et le Maîlre s'était relire à l'autre bout du salon. 11 leur tournait le dos et paraissait occupé à examiner une des peintures. Le jeuoe
LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR
garçon courut à lui, et le tirant par le pan de son habit avec toute la familiarilé d'un enfant gâté :
— Dites donc, monsieur, s'écria-t-il, voulez-vous me faire le
La déclaration.
plaisir de me dire... Mais, Edgar ayant retourné la lè(e, Henri aperçut son visage, et il fut tout d'un coup déconcerté; il fil deux ou trois pas en arrière, regardant toujours le Maître avec un air de crainte et d'étonnement qui avait banni de ses traits l'expression de kur impertinente vivacité.
— Venez, jeune homme, lui dit Edgar, et je vous apprendrai tout ce que je sais sur la ch:is?.e. — Allez pris de monsieur, Henri, lui dit son pore, vous n'avez pas l'habitude d'èlrc si timiile.
Mais ni l'invitation ni l'exh. nation ne firent d'effet sur le fils du garde-des-sceaux ; du contraire, il se détourna dès qu'il eut achevé d'esaniiner le Maiire, et, posant les pieds avec autant de précaution que s'il eût marché sur des œuf<, il se glissa près de son père et se serra contre lui. Itavenswood, pour éviter d'entendre la disputeentre le père et l'enfanl gâté, jugea plus poli de se détourner vers les tableaux, sans faire attention à ce qu'ils disaient.
— Pourquoi ne parlez-vous pas au Maître, petit sol? dit le lord garde-des-sceaux. — J'ai peur, dit Henri à voix basse. — 'Vous avez peur! s'écria le père en le secouant par le collet de son habit, et de quoi avez-vous peur? — Pourquoi ressenible-til tant au portrait de sir Malise Ravenswood? dit le jeune garçon à voix busse. — Quel portrait, pauvre Henri? dit son père; je vous ai toujours connu èlourdi, mais je crois que sous devenez idiot. — Ji' vous dis que c'est tout le portrait du vieux Malise de Ravenswood. On serait tenté de croire qu'il sort de ce tableau qui était dans la salle où les filles étendent le linge : mais le portrait a une ai mure et non pas un habit comme ce gentilhomme; lui, il n'a pas une barbe et des favoris comme le portrait; et l'homme a uni: autre chose autour du cou; puis il n'a pas de moustaches comme celui-ci, et... — Et pourquoi ce gentilhomme ne ressemblerait-il pasàson aïeul?dit sir William. — Oui, mais i! est venu pour nous cha.sser tous du (bateau, dit le jeune garçon ; et s'il a vingt hommes derrière lui, et s'il ■vient pour nousdire d'une voix creuse : Voici le moment; ets'il vous tue. comme .Malise a tué l'autre homme, dont on voit encore Icsang? — Paix ! sottise que tout cela ! dit le lord, qui n'était pas très satisfait de s'entendre rafipelcr l'anecdote. Sir Edgar, voici Lockhard qui vient nous annoncer que le dîner est .servi.
En ce moment Lucy entra par une autre porte ; elle avait changé de toilutte depuis son relo r. Sa beauté exquise n'était plus cachée que par une profusion de tresses dorées. Sa taille légère, débarras- .sée dejon lourd habit de voyage, se montrait sous une robe de soie bieue; sa grAce et son sourire ctarlereiit, avec une promptitude qui surprit Ravenswood lui-mème, toutes les pensées tiistes et pénibles dont il était a.ssailll ; dans ces traits si simples et si doux, il ne trouvait aucune ressemblance soit avec le visage pincé du puritain à barbe pointue et à capuce noir, soit avec son épouse rechigiiée e.
ridée, ni avec la physionomie astucieuse du père de Lucy, ni avec l'orgueil hautain de sa mère. En la regardant, il croyait voir un ange descendu ici-bas, mais n'ayant aucune liaison avec les mortels grossiers parmi lesquels il daignait rester. Tel est le pouvoir de la beauté sur une imagination jeune et enthousiaste.