CHAPITRE XVIII
Le festin du château fut aussi remarquable par sa profusion que celui de Wolf s-Crag l'avait été par sa pénurie mal cachée. Le gardedes-sceaux éprouvait peut-être un certain orgueil de ce contraste ; mais il avait trop de tact pour laisser paraître un pareil sentiment. Au contraire, il semblait se rappeler avec plaisir ce qu'il appelait le repas de célibataire de M. Balderstone, et il affectait plutôt d'être dégoûté que satisfait de sa table qui gémissait sous le poids des mets. — Nous faison-; ces choses, dit-il, parce que d'autres les font; mais j'ai été élevé simplement à la table frugale de mon père; et je serais enchanté que ma femme et ma famille voulussent me laisser me remettre à ma bouillie d'avoine et à mon morceau de mouton.
C'était pousser la chose un peu loin. Ravenswood répondit seulementque la diffi;rence des rangs, — je veux dire, continua t-il en se corrigeant, que les divers degrés de fortune exigent différente tenue de maison.
Cette remarque faited'un (on sec coupa court àtoute observation sur ce sujet. La soirée se passa cordialement, et Henri était si bien revenu de sa première frayinir, qu'il avait arrangé une partie pour courre le cerf avec le portrait vivant du farouche sir Malise Ravenswood, autrement appelé (e Vengew-. On choisit le lendemain matin. Il se trouva des veneurs actifs, et la chasse fut heureuse ; bien entendu qu'il s'ensuivit un festin accompagné d'une invitation pressante de passer encore un jour. Ravenswood avait décidé que celuici serait le dernier; mais il se rappela qu'il n'avait pas fait sa visite à l'ancienne et dévouée servante de sa maison, la vieille Alice, et il lui semblait tout naturel de consacrer une matinée à cette ancienne connaissance. On convint donc d'aller voir Alice; Lucy devait servir de guide à sir Edgar. 11 est vrai qu'Henri les accompagnait, de sorte que leur promenade n'avait plus l'air d'un lêteà-téte, quoique réellement ce ne fut pas autre chose, grâce aux nombreuses circonstances qui empêchèrent le jeune garçon de faire la moindre attention à ce qui se passait entre ses compagnons : tantôt c'était une corneille p-rchée sur une branche d'arbre à portée de son fusil; tantùl un lièvre traversait le chemin, et Henri le poursuivait avec son chien ; ensuite il avait une longue conversa-
Lady Ashton et son mari.
tion avec le forestier, ce qui le rcten.nit longtemps derrière ses comp.ignoiis ; )mis il allait examiner le terrier d'un blaireau et se trouvait bien loin devant eux. La conversation entre Edgar et Lucy
LES V£ilXl!iBS UïTÉRAIftES ILLUSTRÉKS
prit une tournure intéressante et presque confidentielle; celle-ci u»; put s'empêcher de laisser entendre auMaitrede Ravenswood combien elle ressentait la douleur qu'il devait éprouver en visitant des lieux si bien connus et maintenant sicliangés; elle exprima celle sympathie avec tant de douceur que le jeune homme y trouva l'entier dédonimagement de tous ses chagrins. Il avoua presque ce sentiment, et Lucy entendit cet aveu avec i>lus de confusion que de plaisir. On lui pardonnera sans doute celte conduite imprudente, si l'on considère que la situation dans Intiuclle son père la plaçait semblait autoriser Ravenswood à lui parler ainsi. Néanmoins elle fit un effort pour changer de conversation, et elle ,\ réussit; car Edgar s'apercevait qu'il s'était avancé plus loin qu'il ne l'aurait voulu, et sa conscience lui avait reproché son peu de sagesse, dès qu'il s'était trouvé sur le point de parler d'amour à la fille de sir William Asliton.
Ils approchaient de la cabane de la vieille Alice : nouvellement arraiigée, cette cabane était moins pittoresque, il est vrai, mais plus propre. Assise sur son banc accoutumé, au pied du bouleau, la vieille femme jouissait, avec la nonchalance de l'âge et de l'infirtnité, des rayons d'un soleil d'automne A l'arrivée de ses visiteurs, e\M tourna la tète de leur côlé.
— J'entends voire pas, miss .\shton, dit-elle; mais ce n'est pas le lord votre père qui vous accompagne. — Qui vous le fait penser, Alice? et comment est-il possible que vous jugiez aussi exactement, au seul bruit des pas sur un sol ferme et en plein air?— L'ouïe, mou -■nfant, a acquis plus de finesse par suite demon infirmité, et je puis juger maintenant des moindres sons qui autrefois frappaient mon oreille sans que je les remarquasse plus que vous ne le faites. La nécessité est un guide sévère mais excellent, et fètre qui a perdu la vue est obligé de recueillir ses contiaissances par une autre voie.
— Eh bien ! il est vrai que vous entendez le pas d'un homme; mais pourquoi, Alice, prétendez-vous que ce n'est pas celui de mon père?
— Le pas de la vieillesse, mon enfant, est timide et prudent, le pied quitte la terre lentement et ne s'y pose qu'en hésitant. Si je pouvais croire à une pensée aussi étrange, je dirais que c'est le pas d'un Ravenswood. — Voici réellement, dit Edgar, une finesse d'organe à laquelle je n'aurais pas cru, si je n'en étais témoin. Je suis effectivement le Maître de Ravenswood, Alice, le fils de votre vieux maître. — Vous! reprit la vieille femme en jetant presque un cri de surprise; vous, le Maître de Ravenswood, ici, dans ce lieu, et en pareille société? Je ne puis le croire ! Laissez-moi passer une main sur votre visage, afin que le toucher nie confirme ce que me disent mes oreilles.
Edgar s'assit à côté d'Alice sur le banc de gazon, et lui permit de passer sa main tremblante sur ses traits.
— C'est la vérité, dit-elle : ce sont les traits et la voix des Ravenswood, les lignes fières et le ton impérieux! Mais que faites-vous ici, lord de Ravenswood? que faites-vous sur le domaine de votre ennemi et dans la compagnie de sa fille?
Tandis que la vieille Alice parlait, son visage s'était enflammé, comme celui d'un ancien et fidèle vassal devant lequel son jeune seigneur aurait semblé dégénérer de la bravoure de ses ancêtres.
— Le Maître de Ravenswood, dilLucy qui n'aimait pas ces remontrances et (jui désiraity mettre fin, est venu rendre visite à mon père. —En vérité ? dit f aveugle avec l'accent de la surprise. — Je savais, continua Lucy , que je vousTerais plaisir en l'amenant à votre chaumière. — Où, à dire vrai, Alice, reprit Ravenswood, j'espérais trouver une réception pluscordiale.— C'est bien surprenant, dit Alice en se parhintà demi-voix ; mais les volontés du ciel ne ressemblent pas aux nôtres, et ses jugnnents s'accomplissent par des moyens qui confondent notre raison. Ecoutez, jeune homme, vos ancêtres se montrèrenttoujours ennemis implacables, mais pleins d'honneur; ils ne cherchaient pas à perdre leurs ennemis sous le masque de l'hospitalité. Qu'avezvousà démêler avec Lucy Ashton? pourquoi vos pas suivent-ils la même voie que les siens? pourquoi votre voix résonne-t-elle de concert avec celle de la fille de sir William Ashton ? Jeune homme, celui qui chiiche la vengeance par des moyens honteux... — Silence, femme :^ dit sévèrement Ravenswood : est ce le diable qui vous inspire? Sachez que cette jeune fille n'a pas sur terre un ami qui se liçvouàt plus volontiers que moi pour la garantir d'une injure ou i'une insulte. — En est-il ainsi, dit la vieille femme d'un ton mélancolique; alors veuille Dieu vous protéger tous deux! — Ainsisoil- ;l, Alice, dit Lucy qui n'avait pas compris le sens de coque disait la vieille aveugle, et puisse le ciel vous renvoyer votre bonne humeur. Si vous tenez ce lang.ige mystique à vos ami-, au lieu de les bien recevoir, ils penseront de vous ce qu'en pense tout le monde. — Et qu'est-ce que tout le inonde pense d'elle? dit Ravenswood qui commençait aussi à croire que la vieille femme parlait avec incohérence.
— On pense, dit Henri Ashton qui arriva en ce moment, et qui s'adressj tout bas à Ravenswood, que c'est une sorcière qui aurait dû être brûlée avec celles qui font été sur la place d'Haddington.— Que dites-vous là, reprit Alice en se retournant vers le jeune impudent, tandis que son visage étincelait de colère; que je suis une sorcière, èI (lue j'aurais dû souffrir avec les lualhi.'ureuses vieilles infirmes imniolécs par les fanatiques d'Haddinglon? — Voyez si elle ne m'a pas entendu! dit encore tout bas Henri, cependant j'ai fait moins de
bruit qu'un roitelet qui saule sur sa branche. — Si f usurier el i'oppresseur, celui qui insulte aux malheureux, et celui qui repousse lei bornes de son héritage en ruinant les ancien nés familles, étaient attachés au même biicher que moi, je pourrais dire : Allumez le feu, au nom du ciel ! — C'est effroyable, dit Lucy ; je n'ai jamais vu cette pauvre femme dans un pareil état moral; mais la vieillesse cl la misère supportent mal les reproches. Allons, Henri, laissons-la pour la moment; elle désire être seule pour parler à sir Edgar. Nous allons prendre le chemin delà maison, et nous nous reposerons, en atteadaiit, à la fontaine de la Sirène. —Alice, dit le jeune garçon, s* quelque sorcière, prenant la forme d'un lièvre, venait parmi les bi ches pour les faire avorter, vous pouvez lui faire mes compliments c lui dire que si Norman n'a pas une balle d'argent à lui envoyer, je lu prêterai un de mes boutons en place.
Alice ne répondit rien , tant qu'elle pi>nsa qu'on était encore à portée de fentendre. Alors elle dit à Ravenswood : — Et vous, m'ea voulez-vous aussi de mon attachement? 11 est juste que des étrangers s'offensent; mais vous aussi, vous êtes courroucé. — Je ne suis pas courroucé, Alice, jesuis seulement surpi is que vous, dontj'ai toujours entendu citer le bon sens, vous cédiez à des soupçons injurieux et sans fondement. — Injurieux? Oui, la vérité est toujours injurieuse; mais certes, ces soupçons ne sont pas sans fondement. — Je vous dis, bonue femme, qu'il n'y a pas la moindre cause pour les admettre. — Alors le monde est renversé, et les Ravenswood ont perdu leur caractère héréditaire, et le jugement de la vieille Alice est encore plus aveugle que ses yeux. Quand a-t-on vu un Ravenswood rechercher la maison d'un ennemi, sinon pour se venger? Et vous êtes venu ici, Edgar Ravenswood, guidé par un courroux da.ngereux, ou par un amour plus dangereux encore. — Ni par l'un ni par l'autre, je v(ms le jure sur l'honneur; c'est-à-dire, je vous l'assure.
Alice ne put voir la rougeur qui couvritlesjouesd'Edgar; mais elle remarqua qu'il hésitait et qu'il semblait rétracter son serment.
— lien est donc ainsi! s'écria-t-elle avec tristesse; et elle doit vous attendre à la fontaine de la Sirène! On a souvent répété que ce lieu était fatal à la race des Ravenswood. Souvent la preuve est venue; mais jamais ce vieux proverbe n'a paru devoir se vérifier aussi bien qu'aujourd'hui. — Vous me rendez fou, Alice, vous êtes plus crédule et plus superstitieuse que le vieux iJalderstoDe! Etes-vous donc assez peu chrétienne pour désirer que je fasse une guerre opiniâtre à la famille Ashton, selon la coutume barbare des temps anciens? Enfin, me croyez-vous assez faible pour ne pouvoir marcher à côté d'une jeune fille sans en tomber amoureux ? — Mes pensées m'appartiennent, et si ma vue ne peut percevoir les objets qui sont devant moi, s'ensuit-il que mon esprit ne puisse pénétrer dans les événements à venir? Etes-vous disposé à prendre la dernière place à celte table, qui était jadis celle de votre père, à vivi-e des bontés de son ennemi? à le suivre dans les seutiers de l'intrigue et de la chicane, que nul ne peut vous enseigner mieux que lui? à ronger les os des victimes dont il a dévoré la substance ? Pouvez-vous parler comme sir William Ashton? penser comme il pense? agir de concert avec lui, el donner à l'assassin de votre race le nom de bienfaiteur et de pore? Ravenswood, moi, la plus ancienne servante de votre maison, je préférerais vous voir couvert d'un linceul et enfermé dans la tombe.
Le cœur de Ravenswood était en proie à une affreuse agitation ; Alice venait d'y faire vibrer une corde qu'il faisait taire depuis quelques jouis. Il se promenait d'un pas rapide, en long et en large, dans le petit jardin; enfin, se co:itraignant et s'arrêtant tout-a-coup e:. ■ face de la vieille aveugle : — Femme, s'écria-t-il, vous èt« sur le ^ bord de la tombe, et vous osez pousser le fils de votre raailre au S meurtre, à la vengeance!
— .\Dieu ne plaise! reprit Alice d'on ton solennel; et c'est pourquoi )>• désire vousvoirpartirdeceslieux funestes, où votre amour, aussi bien que votre haine, ne peut que nuire à vous et à autrui : je voudrais, si cela était au pouvoir de celte main ridée, je voudrais garantir les Ashton contre vous, et vous contre eux; vous prémunir tous contrevos propres passions. Vous n'avez rien ou vous ne devez rien avoir de commun avec eux. Fuyez-les, et si Dieu veut faire tomber sa vengeance sur la maison de l'oppresseur, n'en devenez pas l'instrument. — Je penserai à ce que vous m'avez dit, jVlice, reprit Ravenswood avec plus de calme. Je crois que vous m'aimez sincèrement el fidèlement; mais vous poussez un peu loin la liberté d'une ancienne domestique. Adieu, et si le ciel m'envoie une meilleure fortune, je ne manquerai pas d'améliorer votre sort. j
Il essaya de lui glisser une pièce d'or dans la main; mais elle la j refusa, et dans le léger débat qui s'en suivit, la piece tomba sur le I sol. j
— Laissez un instant ce morceau de métal par terre, lui dit-elle en s'apercevant qu'il se baissait pour la ramasser; car, croyez-moi, cette pièce d'or est l'emblème de celle que vous aim^'Z. Lucy est précieuse, j'en conviens; mais il faudra que vous vous abaissiez pour l'obtenir. Quant à moi. je m'inquiète aussi peu des biens que des passions terrestres, et la meilleure nouvelle pour moi sera d'apprendre qu'Edgar Ravenswood est à cent milles du château de ses ainèlres, avfc la ferme résolution de n'y jamais revenir. — Alice,
LA FIANCÉE DE LAMMEKMOOR
riprit Edgar qui commençait à croire que l'eirroi de la vieille aveugle provenait de quelque motif secret plutôt qne des remarques qu'elle avait pu '"aire durant cette courte visite, j'ai toujours entendu ma mère vanter votre bon sens, votre perspicacité, votre fidélité; vous êtes trop éclairée pour vous effrayer d'une ombre, ou pour redouter de vieilles prédictions, comme Caleb Balderstone. Dites-moi clairement où est le danger, si vous en connaissez-un qui m'attende : ou je ne me connais point moi-même, ou je n'ai sur miss Ashton aucune! des vues que vous m'imputez. J'ai des affaires essentielles à régler avec sir William ; aussitôt qu'elles seront terminées, je pars; croyez bien que ce lieu m'offre des souvenirs trop affligeants : je n'ai pas plus d'envie d'y revenir que vous n'en avez de m'y revoir.
Alice baissa vers la terre ses yeux éteints, et parut réfléchir profondément. — Je vous dirai la vérité, reprit-elle en relevant la tète; je vous dirai la cause de mes craintes, ma franchise dùt-elle |iroduire autant de mal que mon intention est de causer de bien. Lucy Ashton vous aime, lord de Ravenswood. — Cela est impossible! — Mille circonstances me l'ont prouvé : toutes ses pensées n'ont eu que vous pour objet depuis le jour où vous lui avez sauvé la vie ; ses discours l'ont révélé à mon expérience. Maintenant que je vous l'ai dit, si vous êtes un vrai gentilhomme et digne fils de votre père, ce aéra pour vous un motif de la fuir: sa passion s'éteindra comme une lampe, faute d'aliment. Mais si vous restez, sa perte ou la vôtre, celle iletousdeux peut-être, sera inévitable. Je vous fais cette révélation malgré moi; mais un tel amour n'aurait pas échappé longtemps à votre pénétration, et j'aime mieux que vous l'appreniez de moi. Partez, Maître de Ravenswood, vous avez mon secret. Si vous restez une heure sous le toit de sir William Ashton sans avoir l'intention d'épouser sa fille, vous êtes un homme sans honneur; si votre projet est de vous allier avec lui, vous êtes un insensé qui court à sa perte.
En disant ces mots, la vieille aveugle se leva, prit son bâton, et d'un pas chancelant gagna sa chaumière : elle y entra enfin et ferma la porte, abandonnant Ravenswood à ses réflexions.