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CHAPITRE XX

Bien que sir William Ashton fût un homme de bon sens, fort instruit, et possédant une grande connaissance pratique du monde, certains traits de son caractère timide restaient en désaccord avec l'élévation de son rang: il était doué d'un esprit médiocre, quoique assez cultivé, et avait une grande disposition à l'avarice, quoiqu'il eût soin de la cacher. Il aimait à faire parade de ses richesses, non comme un homme pour qui l'habitude en a fait une nécessité, mais comme un parvenu à qui elles plaisent par leur nouveauté. Aucun détail ne lui échappait, et Lucy remarqua quelquefois un sourire de mépris sur la figure de Ravenswood lorsque son père discutait avec Lockhard, et même avec la vieille femme de charge, sur des minuties auxquelles, dans les grandes maisons, il est d'usage de ne pjis faire la moindre attention , parce qu'on suppose qu'il est impossible qu''elles soieut oubliées par les domestiques.

— Je pardonne à sir William, disait Ravenswood un soir, au moment où il sortait de l'appartement, d'éprouver quelque inquiétude dans cette circonstance; car la visite du noble marquis est un honneur pour lui, et doit être reçue comme telle; mais lorsque je l'entends discuter miuutieusemenl sur ce qui a rapport à l'office, au garde-manger, et même au poulailler, je perds toute patience, et je préfère la pauvreté de WoU"s-Crag à toute la richesse du cliàtcau de Ravenswood. — Et cependant, répondit Lucy, c'est |)ar son attention à ces minuties que mon père acquit la propriété... — Oue mes ancêtres ont vendue, parce qu'ils ont manqué de cette attention, eh biei, ! soit : un homme ne peut porter un fardeau qui dépasse ses forces, fût-ce mèn)e de l'or.

Lucy soupira; elle ne voyait que trop que son amant méprisait les manières et les habitudes d'un père qu'elle avait toujours considéré comme son meilleur et son plus tendre ami , et dont les caresses l'avaient souvent dédommagée de la dureté impérieuse de sa mère. Les deux amants s'aperçurent aussi qu'ils différaient d'opinion sur d'autres points non moins importants. Dans ces jours de discorde , la religion , cette mère de la paix , était si méconnue , que ses dogmes et ses formes étaient le suj't de violentes disputes et de l'aflimosilé la plus hostile Le garde-dos-sceaux , attaché au parti whi^', était par conséquent presbytérien , et avait trouvé convenable, à diverses époques, de montrer pour son égli.se i>lus de zèle qu'il n'en avait réellement. Sa famille était élevée dans les mêmes principes politiques et religieux. Ravenswood appartenait aux épiscopaux , et reprochait souvent à Lucy \r fanatisme de ceux de sa conmiunion; de son côté, elle laissait voir plutôt qu'elle n'exprimait son horreur pour des principes qu'on lui avaitappris à regarder comme contraires à la pureté de la religion.

Donc, quoique leur amour semblât s'accroître plutôtquc diminuer, à mesure (ju'ils se connaissaient mieux, quehiue chose de pénible se mêlait a leurs sensations. Lucy éprouvait imc gêne secrète auprès de Ravenswood, dont l'Ame était d'une trcnipn plus fiiTo, plus naulaine: ses idées étaient aussi plus nobles, plus élevées, et il ne cachait p.ns son mépris pour la plupart des opinions qu'elle avait appris à vénérer. Sa tendresse pour lui était donc mêlée de crainte. Ravenswood, de son côté, voyait en Lucy un caractère doux et flexible, trop susceptible de céder aux impressions de son entnnlage. 11 sentait qu'il avait besoin d'une compagne dont l'esprit fût plus indépendant, et qui, en voguant avec Lui sur l'océan de la vie, fût plus capable de s'abandonner avec la même indifférence au .wuPncdc latrmpêtc! ou à relui de la brise légère. Mais Lucy était si belle, clic montrait un atlacticment si dévoué, elle était si tendre et .si bonne, que tout en désirant lui inspirer plus de fermeté et de résolution, il scntailquccetledouceur, quitenail presque delà faiblesse, la lui rendait pliisclièrc; il la <oiisidéraitconmie un èltequi s'était jeté volipnlairemcntsoussa protection, et l'avaitclioisi pourarbilrede ■on hionheur ou de son malheur. Ses senlimcnls alors étaient cciw (^Ue noire immortelle JoannaRaillie a dépeints depuis d'une manière ti adminible :

SnavB et frêle plante.

Tu veux fixer au roc ta tige chancelante; Mais le roc est miné par les flots et les vents , Ses flancs sont déchirés et ses sommets mouvants. N'importe ! si tu viens me confier ta vie. Si l'on doit voir ta grâce à ma rudesse unie. Trop triste à tous les yeux pour la douce beauté, J'en serai digne au moins par ma fidélité.

Ainsi leurs dissemblances de nature semblaient, en quelque sorte, assurer la durée de leur atlachement mutuel. Si chacun avait apprécié le caractère de l'autre avant l'explosion de la passion et leur engagement mutuel, Lucy aurait peut-être trop redouté Ravenswood pour l'aimer, et lui-même aurait pris ce caractère doux et docile pour une faiblesse peu digne de son attachement. Mais ils s'étaient engagés l'un à l'autre, et il no leur restait à chacun qu'une seule crainte : Lucy redoutait que l'orgueil de son amant ns lui fit regretter leur union ; Ravenswood, qu'un esprit aussi docile ne fût entraîné par sa mère à la rompre.

— Ne le craignez pas, disait Lucy, un jour que son amant lui faisait part de ses soupçons. Les miroirs qui reflètent les objets devant eux sont d'une substance dure comme le verre ou l'acier; les substances plus molles, lorsqu'elles reçoivent une impression, la retiennent sans la laisser s'eftacer. — Ceci est de la poésie, répondit Ravenswood; et dans la poésie il y a toujours de l'inexactitude et souvent même de la fiction. — Croyez-moi donc au moins quand je vous parle en humble prose : quoique je ne veuille épouser aucun homme sans l'aveu de mes parents, ni force ni persuasion ne me feront disposer de ma main en faveur d'un autre, à moins que vous ne renonciez au droit que je vous ai donné.

Les amants avaient toute liberté de s'entretenir ainsi. Henri se tenait rarement près d'eux, car ou bien il écoutait malgré lui les leçons de son précepteur, ou bien il suivait, plus volontiers il est vrai, celles des forestiers et des palefreniers. Quant au garde-des-sceaux, il passait les matinées dans son cabinet à tenir ses diverses correspondances, et à balancer dans son esprit inquiet, d'un côté, les renseignements qu'il recueillait relativement aux changements attendus dans la politique écossaise; de l'autre, la force probable des partis qui se disputaient le pouvoir; d'autres fois, toutoccupé des préparatil'squ'il jugeait convenables pour la réception du marquis d'Athol, dont l'arrivée avait été reculée deux fois par les circonstances, il donnait des ordres qu'il changeait aussitôt pour y revenir ensuite.

.\u milieu de ces travaux politiques et domestiques, il semblait ne pas remarquer combien sa fille et son hôte se trouvaient livrés à eux-mêmes. Plusieurs voisins le blâmaient, ainsi qu'il est d'usage entre voisins dans tous les pays, de laisser former une liaison si intime entre ces deux jeunes gens, à moins qu'il ne les destinât l'un à l'autre. Au vrai, sir William ne cherchait qu'à temporiser, jusqu'à ce qu'il eût vu à quel point le marquis portait intérêt aux affaires de Ravenswood. 11 se promit de ne se compromettre en rien avant d'avoir éclairci ces faits, et, comme bien des geas artificieux, il se trompa lui-même d'une manière déplorable.

Parmi les personnes disposées à juger sévèrement la conduite de sir William Ashton, quant au long séjour d'Edgar et à son assiiluité auprès de miss Lucy, se trouvaient le nouveau lord de (Virningliam et son fidèle ecuyer et compagnon de bouteille, person ii.iges mieux connus sous les noms de Hayston de IHucklaw et du cnpitaine Craigengelt. Le premier avait hérité des vastes domaineset dcsimmensi^s richesses de sa vieille grana'tanle, et il avait racheté ses propres biens patrimoniaux (car il tenait beaucoup à conserver son nom), quoique le capitaine Craigengelt lui eût proposé un moyen plus avantageux de placer son argent, d'après le système de Law depuis |icu établi, lui offrant même de faire le voyage de Paris exprès pour cela. Mais Buckl.iw était devenu prudent a 1 école de l'adversité, et il ne se montra nullement disposé à suivre les avis do Craigengelt dans une affaire qui pouvait compromettre son indépendance nouvellement acquise. Celui qui avait mangé des pois rhicbi s avec du pain d'avoine, qui avait bu du vin aigre e\ couché dans la chambre sccrèle de SVolfs-Crag, disait qu'il saurait conserver sa bonne table et un bun lit, tant qu'il vivrait, et qu'il ferait en sorte de ne plus avoir besoin d'une semblable hospitalité. Craigengelt vit donc s'évanouir les espérances qu'il avait d'abord conçues de faire sa dupe du laird de Bucklaw. Toutefois, il retira quelques avantages de la furtune de son ami. Bucklaw n'avait jamais été scrupuleux sur le choix de ses compagnrms; d'ailleurs il était habitué à cet homme i|ui l'amusait, avec qui il pouvait rire à son gré; qui ronnai.ssait toutes les sortes d(! jeux auxquels on pouvait se livrer, soit à la maison, .soit dehors; et qui, quand le laird voulait vider une boutiille, ce qui arrivait assez .souvent, était toujours prêt à lui épargner la honte de s'enivrer seul. A tous ces titres, Craigengelt était donc l'habiUié le plus constant et le plus intime de la maison de liirningham.En tout temps, et quelles que fussent lescirrnnstanics, personne n'aurait pu tirer grand avantage d'unie telle liaison. Cependant ses mauvui.ses suites étaient en quelque faç.m neutralisées par la connai>.s;iiice complète qu'avait Idicklaw du caractère de son protégé. et par le profond mépris qu'il ressentait pour lui. Mais cette fA-

LES VEILLEES LITTERAIRES ILLUSTRÉES

cheuse compagnie tendait à corrompre les qualités dont la nature l'avait doue.

Craigeiigelt n'oubliait point le mépris avec lequel Ravenswood lui avait arraché le masque de courage et d'honnêteté dont il se cou- \rait; et sa méchanceté, aussi lâche qu'artificieuse, ne trouva pas de meilleur moyen pour se venger, que d'exaspérer Bucklaw contre lui. Il cherchait tous les prétextes possibles pour ramener la conversation sur le cartel que Ravenswood avait refusé, et cherchait à insinuer à son patron que son honneur exigeait une réparation ; mais lîiii'klaw lui imposa un silence absolu sur ce chapitre. — Je pense, (lit-il, que Ravenswood ne m'a pas traité en gentilhomme, et je ne crois pas qu'il ait eu le droit de m'cnvoyer une réponse cavalière, quand je lui demandaisraison d'un alîront. Mais il m'a accordé la vie une fois, et, en regardant la chose de près, je crois que nous sommes quittes. S'il m'insulte encore, je regarderai notre vieux compte ccunme soldé, et il fera bien de prendre garde à lui. — Oui, il fera bien, répéta Craigengeit; car je parierais tout ce que l'on voudra que vous le perceriez d'outre en outre avant la troisième botte. — Alors, vous n'y connaissez rien, et vous ne l'avez jamais vu en garde.

— Je n'y connais rien ! la plaisanterie est bonne. Assurément je n'ai jamais vu Ravenswood faire des armes; mais n'ai-je pas été à l'école de M. Sagout, le premier maître d'armes de Paris? à celles du signor Poco, :'i Florence, et de meinherr Durchstossen, à Vienne? Je connais toutes leurs feintes; ils m'ont montré leurs bottes secrètes.

— Je ne sais rien de tout cela; mais, quand ce serait vrai, qu'en résulterait- il? — Que je veux être damné si jamais j'ai vu Français, Italien ou Allemand, avoir le pied, le poignet et l'œil aussi sûrs et aussi fermes, et se tenir en garde aussi bien que vous, Bucklaw. — Je crois que vous mentez, Craigie; dans tous les cas, je sais tirer la pointe, manier l'espadon, le poignard, le coutelas ou le cimeterre, et c'est autant qu'il en faut à un gentilhomme. — Et le double de ce que savent quatre-vingt-dix-neuf autres sur cent. Parce qu'ils sont eu état d'échanger quelques bottes, ils croient posséder à fond le noble art de l'escrime. Cela me rappelle que lorsque j'étais à Rouen, en 1605, il s'y trouvait un certain chevalier de Chapon; nous allâmes ensemble à l'Opéra, où nous rencontrâmes trois petits fanfarons anglais...

— Est-ce une longue histoire que vous allez nous raconter? dit Bucklaw en l'interrompant sans cérémonie. — Tout comme il vous plaira, reprit le parasite. — Alors qu'elle soit courte. Est-elle triste ou "-aie? — 0'.i ! diablement triste, je vous assure, et ils s'en aperçuren"; car le chevalier et moi... — Alors je n'en veux pas du tout, répondit Bucklaw; ainsi remplissez un verre du clairet de ma bonne vieille tante. Dieu veuille avoir son âme! et comme dit le Highlander : Buvez un coup sur votre histoire. — C'est ce que disait toujours le vieux sir Evan Dhu , quand j'étais en campagne avec les braves .arçons, en 1689 : Craigengeit, me disait-il, vous êtes le plus joli garçon qui ait jamais manié une épée; mais vous avez un défaut. — S'il vous avait connu depuis aussi longtemps que moi, il en aurait trouvé plus de vingt. Mais au diable les longues histoires 1 porti-z votre toast, mon brave.

Craigengeit se leva, alla sur la pointe du pied jusqu'à la porte, regarda dehors, la ferma soigneusement, puis revint à sa place; mettant alors son chapeau à galon terni sur le coin de l'oreille, il prit un verre d'une main, et plaçant l'autre sur la garde de son épée, il porta cette santé : « Au roi' qui est de l'autre côté de l'eau ! »

— Ecoutez, capitaine Craigengeit, lui dit Bucklaw, en pareille matière je garde mon opinion pour moi; j'ai trop dé respect pour la mémoire de ma vénérable tante Girnington pour vouloir mettre ses terres en danger d'être confisquées pour crime de haute trahison. Amenez-moi le roi Jacques à Edimbourg avec trente mille hommes, et je vous dirai ce que je pense de son titre; mais quant à fourrer ma tète dans un nœud coulant, et voir appliquer à mes belles et bonnes terres je ne sais quels statuts, soyez sûr que je ne serai pas assez étourdi , assez fou pour cela. Ainsi , quand vous voudrez, l'épée et le verre à la main, porter des toasts qui ressemblent à des actes de trahison , vou^ chercherez votre vin et votre compagnie ailleurs.

— Eh bien donc, prononcez le toast vous-même, et quel qu'il soit , j'y ferai raison , tallùt-il m'enfoncer à cent pieds sous terre.— Je vais vous en désigner un qui mérite bien qu'on y réponde, que pensez-vous de miss Lucy Ashton? — Vivat! s'écria le capitaine en élevant son verre; la plus jolie fille du Lothian : quel dommage que le vieux whig qu'elle appelle son père soit prêt à la jeter à un orgueilleux mendiant tel que le Maître de Ravenswood! — Ceci n'est pas tout-à-fait sûr, dit Bucklaw d'un ton qui, tout en paraissant indifferent, ne laissa pas de piquer la curiosité de son compagnon; car il lui fit concevoir l'espoir de s'insinuer dans la confiance de son patron, de manière à lui devenir nécessaire. La supériorité que Bucklaw prenait envers lui plaisait peu au capitaine, qui saisissait avec plaisir ce qui pouvait lui donner quelque titre plus solide à sa considération.

— Je croyais, dit-il après un instant de réflexion , que c'était une affaire décidée; ils sont toujours ensemble, et l'on ne parle pas d'autre chose dans tout le pays. — Qu'on dise ce qu'on voudra, reprit son patron; te sais àtjuoi jû'eu tenir, el, je le répète, je bois à

la santé de miss Ashton. — Et j'y boirais à genoux si je pouvais croire que la demoiselle eût assezd'esprit pour duper ce damné fanfaron.

— Je vous prierai de ne pas vous servir du mot duper en parlant de miss Ashton, dit gravement Bucklaw. —Ai-je dit duper? Non, éconduire, mon cher maître; de par Jupiter, je voulais dire éconduire, reprit Craigengeit; et j'espère qu'elle l'écartera comme une basse carte au piquet, et qu'elle prendra le roi de cœur, mon ami; mais...

— .Mais quoi? — Mais je sais qu'ils passent seuls des heures entières dans les cois et dans les champs, répliqua Craigengeit. — C'est la faute de son imbécille de père; on aura bientôt fait oublier cela à la jeune fille, si jamais elle y a pensé, reprit Bucklaw. Allons, capitaine, remplissez votre verre; je vais vous rendre heureux, je vais vous apprendre un secret, ou i)lutôt un complot, oui un complot oil il s'agit de chaîne, de nœud coulant, dans un sens figuré. — Un mariage, je jure? dit Craigengeit, dont la figure s'allongea en faisant cette question; car il prévoyait que cet événement rendrait son séjour à Girningham bien plus précaire que pendant le joyeux célibat de son patron.

— Oui, un mariage, mon cher. Mais pourquoi ton esprit ferme s'affliM-t-il, et pourquoi les rubis de tes joues deviennent-ils si pâles? La table aura un coin, et ce coin aura uneécuelle, et à côté de cette écuelle il y aura un verre, et l'écuelle et le verre se rempliront pour toi, tous les cotillons du Lotliian eussent-ils juré le contraire. Eh quoi, mon brave, suis-je homme à me laisser mettre des lisières?

— C'est ce qu'a dit plus d'un brave garçon de mes amis; mais, que je meure si j'en sais la cause! les femmes ne peuvent pas me sentir ; elles s'arrangent toujours de manière à me faire déguerpir avant la fin de la lune de miel. — Si vous aviez su maintenir votre terrain jusqu'à ce qu'elle fût passée, vous auriez gagné une bonne pension. — Mais je n'ai jamais pu le faire, reprit le parasite affligé; j'ai connu le lord de Castle-Cuddy, et nous étions comme le gant et la main; je montais ses chevaux, je lui empruntais de l'argent et j'en empruntais pour lui ; je dressais ses faucons ; je lui apprenais à parier à propos : eh bien , quand il lui prit fantaisie de se marier, je lui fis épouser Katie Glcgg , dont je me croyais aussi sûr qu'on peut l'être d'une femme. Diable! avant moins de quinze jours elle me fit sortir de la maison , comme si j'avais couru sur des roulettes. — Eh bien ! je n'ai rien de commun avec Castle-Cuddy, et Lucy n'est nullement une Katie Glejrg. Mais, voyez-vous, la chose se fera, que vous le vouliez ou non. 11 n'y a qu'une question : Voulez-vous m'être utile?

— Utile... à toi, mon propriétaire, mon garçon chéri, pour qui je parcourrais le monde pieds nus. Di.s-moi le temps, le lieu, les moyens, les circonstances, et tu verras si je ne sais pas me rendre utile, dans toute occasion. — Eh bien! il faut que vous fassiez deux cents milles pour moi. — Mille milles s'il le faut, et j'appellerai cela le saut d'une puce; je vais faire seller mon cheval. — Il faut attendre du moins que vous sachiez où vous devez aller, et ce que vous devez faire, reprit Bucklaw. Vous savez que j'ai une parente dans le Northumberland: lady Blenkensop est son nom; j'eus le malheur de perdre ses bonnes grâces dans ma pauvreté , et elle me les rend aujourd'hui que le soleil de la fortune est venu m'éclairer. — Au diable ces misérables à double face! s'écria héroïquement Craigengeit. Quant à cela, il faut que je le dise à la louange de John Craigengeit, il est l'ami de son ami , dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la pauvreté comme dans la richesse. Vous en savez quelque chose, Bucklaw. — Je n'ai pas oublié votre fidélité, Craigengeit; je me rappelle que, dans mon malheur, vous aviez envie de me pousser au service du roi de France ou du Prétendant, et de plus, que vous m'avez prêté une vingtaine de pièces d'or, quand , ainsi que je le crois fermement, vous avez ajipris que la vieille lady Girnington était à l'agonie; mais ne vous chagrinez pas, John, je crois, après tout, que vous m'aimez assez à votre manière, et mon malheur est de n'avoir pas de meilleur conseiller pour le moment. Pour en revenir à cotte lady Blenkensop, il faut que vous sachiez qu'elle est la favorite de la dixhesse Çarah... — Quoi! de Sarah Jennings? s'écria Craigengeit; alors ce doit-être une gaillaide '... — Retenez votre langue de rebelle, si c'est possible. Je vous dis que, par l'intermédiaire de la duchesse de Marlborough, ma cousine du Northumberland s'est liée intimement avec lady Ashton , la femme du lord garde-des-sccaux , ou , jiour mieux dire, la gardienne du garde-des-sceaux : elle a promis à cette lady Blenkensop «le lui rendre une visite en revenant de Londres, et dans ce moment elle est à son vieux château sur les bords du Wansbeck. Enfin , comme il est convenu parmi ces dames que leurs maris ne sont pour rien dans les affaires de famille, il leur a plu, sans consulter sir 'William, de mettre sur le tapis une alliance matrimoniale entre Lucy Ashton et mon aimable personne. Lady Ashton s'érigeant en plénipotentiaire au nom de sa fille et de son mari , et la mère Blenkensop, sans y être aucunement autorisée, me faisant fhonneur de me représenter, vous devez penser que j'ai été fort surpris quand j'ai su qu'une chose qui me concerne de si près était avancée à ce point sans qu'on m'eût demandé mon avis. — Je veux être capot si c'était dans les règles du jeu, dit le confident. Et quille fut votre réponse? — Ma première pensée fut d'.-uvoyer le traité au diable et les négociatrices avec lui, coiiime une couple de vjeiUes eiitrewetteuses ; ma seconde fut d'çn

LA FIANCÉE DE LÂMMERMOOR

rire de bon cœur, et la troisième et dernière fut une opinion bien arrêtée que la chose était raisonnable et me convenait assez. — Je croyais que vous n'aviez vu la jeune fille qu'une fois, et encore avaitelle son masque : du moins vous me l'avez dit. — Oui , mais elle me plut beaucoup! et puis Ravenswood s'est si mal comporté avec moi en me faisant diner à la porte avec les laquais, parce qu'il avait le lord garde-des-sceaux et sa fille dans son misérable château de mendiant! Du diable, Craigengelt, si je puis lui pardonner ce tour sans lui en avoir joué un autre. — Et vous ne devez pas y manquer si vous êtes un brave garçon , reprit Craigengelt aux yeui de qui la chose prenait une tournure intéressante; lui enlever sa maîtresse, ce sera lui percer le cœur. — Non pas : son cœur est tout cuirassé de raison et de philosophie, choses que ni vous ni moi , Craigie, ne connaissons, grace à Dieu; mais je briserai son orgueil, et c'est ce que je veuï. — Eh mais, je vois maintenant pourquoi il vous a insulté dans sa vieille tour en ruine. Etre honteux de votre compagnie ! Non, non : il avait peur que vous ne lui enlevassiez le cœur de la jeune fîlle. — Bah! Craigengelt, le croyez-vous vraiment? Mais non... non... il est bien plus beau cavalier que moi. — Qui... lui? s'écria le parasite; il est noir comme un corbeau ; et, quant à sa taille, il est grand sans doute; mais parlez-moi d'un gaillard tel que vous, léger, vigoureux, bien découplé.. — Que la peste t'etoufTe, et moi aussi qui t'écoute! tu en dirais autant si j'étais bossu. Mais, pour en revenir à Ravenswood , il n'a pas eu d'égards pour moi , je n'en aurai pas pour lui. Si je puis lui souffler la donzelle, je la lui soufflerai. — La lui souffler! de par le sang! vous gagnerez le point, quinte et quatorze, mon roi d'atout : il sera pic, repic et capot. — Trêve à ton jargon de joueur. Les choses en sont venues au point que j'ai accepté les propositions de ma parente; je suis convenu des clauses, de la dot, et du reste : l'affaire se terminera quand lady Ashton sera ici ; ear elle fait ce qu'elle veut de son fils et de sa filje Maintenant on me demande une personne de confiance qui leur porte certains papiers. — De par ce bon vin , j'irai au bout du monde... aux portes de Jéricho, au tribunal du preirc Jean! s'écria le capitaine. — Je crois que vous êtes prêt à faire quelque chose pour moi et beaucoup pour vous. Le premier venu porterait des papiers; mais vous .lurez un peu plus de besogne, il faut tâcher de dire devant lady Ashton, avec un air inditTérent, un mot du séjour de Ravenswood chez son mari, et de ses tète-à-tète avec miss Ashton , et ajouter qu'on parle dans le pays d'une visite du marquis d'Athol , et qu'on pense qu'il 1 s'agit de conclure le mariage cuire Edgar et Lucy. Je voudrais savoir j ce qu'elle dira de tout cela; car je n'aurais nulle envie d'entrer en ' lutte, si je pensais que Ravenswood dût remporter le prix à la course : il a déjà de l'avance sur moi. — De l'avance ! la fille a trop de bon sens pour cela... Dans cette assurance, je bois une troisième fois à .sa santé, ce que je voudrais être à même de laire à genoux; et celui qui ne me rendrait pas raison , je lui arracherais ses boyaux pour lui en faire une paire de jarretières. Ecoutez-moi , (Taigfiigclt : | vous allez paraître devant des femi»cs de haut rang, et je vous prie d'oublier vos jurements de goujat. Je leur écrirai que vous êtes un bnniine de guerre, et que votn; éducation a été négligée. — Oui, oui, un franc soldat, brusque mais honnête et intègre. — Ni trop | honnête ni trop franc; enfin , tel que tu es... Mon sort veut que j'aie | besoin de toi, car il faut employer l'éperon pour mettre Indy Ashton en marche. — Je la mènerai grand train: elle arrivera ici au galoj) comme une vache poursuivie par un essaim de guêpes, sa queue tortillée sur les reins eu forme de tire-bouchon. — Ecoute, Craigie ; tes bottes et ton habit sont as.^icz propres pour boire, mais un peu trop sales pour prendre le thé : fais-moi le [plaisir de mieux t'cipiiper; voilà de quoi payer les frais. — Non , Bucklaw, sur mon àme ; mon ami, vous me traitez mal. Cependant, ajouta Craigengelt m empochant l'argi.'nt, puisque vous voulez que je contracte une dette envers vous , il faut bien m'y résigner. — .\llous ! à cheval, et parlez dc.i que vous aurez mis votre garde-robe en état. Prenez mon cheval noir, je vous en fais présent — Je bois au succès do ma mission , reprit Vamba-ssadeur, en vidant un verre qui contenait une demi-pinte. — Je vous remercie , Craigie , et je vous fais raison. Je ne vois d'autre obstacle que le père et la fille, et l'on dit que la mère les fait tourner autour de son petit doigt. Tâchez de ne pas l'offenser avec votre jart'ou de jacobitc. — Diable ! il ne faut pas l'oublier : la dame est whig ■ I amie de la vieille Sarah de Marlborough. Grâce à mon étoile, je 1^ arborer tousles pavilhms au premier signal; j'ai conibaltu avic même courage sous les ordres de John Churchill que sous ceux de liiiiidec ou du duc de Rirwick. — Pour celte fois, je veux bien vous I p 'ire, Craigie. Mais faites-moi le plaisir de descendre à la cave; vous ! iitcrcz une bouteille de bourgogne de 1678, c'est dans la quatrième '■ à main droite; et... écoulez-nml donc, montez-en une dcmi- . iizaine, pendant que vous y serez. Parbleu , elles nous aideront à pa-sser la nuit.

Craigengelt partit pour sa mission dès que .son équipage fut prêt ; il fit sun voyage en toute diligence, et s'acquitta de sijn message avec toute l'adresse dont Bucklaw lui avait fait compliment par avance. Comme il arrivait muni de lettres de M. Havslon de Bucklaw, il fut bien reçu de lady Ashton et de lady Blenkensop; car les ^os prévenus en faveur d'une nouvelle connaissance prennent, au

moins pendaat quelque temps, ses défauts pour des quahfés. Quoi.iue hal.ituees a la bonne société, ces deux dames étaient tellement décidées a trouver un homme agréable et bien nédans l'aniide M Ha\ston, qu'elles s'aveuglèrent complètement. 11 est vrai que Craigengelt elait bien vêtu, ce qui est un point fort important; mais indéliendamment de .son extérieur, on prit son efl'ronterie impudente pour une brusquerie honorable, suite de sa vie militaire son jargon pour du courage, et son impertinence pour de l'espri* Cependant, afin qu'on ne nous taxe pas d'exagération, nous ajouterons que ces femmes s'aveuglèrent d'aulaut plus aisément et furent d'autant mieux disposées a voir Craigengelt d'un œil favorable que son arrivée procurait l'avantage inappréciable d'un tiers pour'la partie de trednlle, jeu dans lequel ce digne personnage était parfaitement versé, ainsi que dans tous les autres.

Dès qu il se vit en faveur, il chercha comment il s'y prendrait pour seconder les vues de son patron, et sa tâche ne fût pas difficile cir il trouva lady Ashton toute disposée en faveur de l'union que'ladv Blenkensop n'avait pas hésité à lui proposer, d'abord parce qu'elle était parente du prétendu, et aussi parce qu'elle aimait à faire des mariages. Bucklaw, guéri de sa prodigalité, était précisément le mari que la dame désirait pour sa bergère de Lammermoor; elle ne pouvait trouver mieux qu'un gentilhomme campagnard, possesseur d'une honnête fortune. Le hasard fit aussi que, par suiie de ses nouvelles acquisitions, Bucklaw pouvaitexercerquelque influence politique dans un comté voisin où les Douglas avaient jadis d'immenses propriétés : or, lady Ashton avait conçu l'espoir enchanteur de voir son fils aîné Sholto représenter ce comté dans le parlement britannique, et l'alliance projetée avec Bucklaw servait ses vues de ce côté.

Craigengelt, qui ne manquait pas de sagacité, ne vit pas plus tôt d'où venait le vent qu'il en profita. — Rien, disait-il, ne s'opposait à ce que Bucklaw lui-même, s'il le désirait, siégeât pour le comté, il n'avait qu'à se mettre sur les rangs. Deux cousins germains, six autres parents plus éloignés, son homme d'affaires et son valet de chambre, voilà des voles assurés; d'ailleurs, le crédit et l'influence de la famille de Girningham ont toujours eu un grand poids dans les élections, de sorte que par amour ou par crainte, il peut compter sur le plus grand nombre des voix. Mais Bucklaw ne s'inquiète pas plus de monter sur le premier cheval venu ou de siéger au parlement, que moi-même je ne m'inquiète d'une partie de cartes. Il serait à désirer que dans cette circonstance il trouvât une personne capable de le guider.

Lady Ashton écoutait tout ceci attentivement, bien résolue en elle-même à diriger l'influence politique de son gendre futur dans l'intérêtde son filsaînéShollo et des autres parties intéressées. Quand Craigengelt vit que Sa Seigneurie était si bien disposée, il continua, pour nous servir de l'expression de son patron, à lui donner de l'éperon, en hasardant un mot sur ce qui se passait au château de Ravenswood, sur le long séjour qu'y faisait l'héritier de l'ancienne famille, et sur les bruits que fùl-il damné s'il y ajoutait foi) l'on avait fait courir dans le voisinage. 11 n'était pas de la politique du capitcine de montrer de l'inquiétude à ce sujet; mais il vit facilement au visage enflammé, à la voix tremblante, à l'œil étincelant de lady Ashton, que l'insinuation allait à son but : son mari ne lui avait pas écrit aussi régulièrement qu'il devait le faire; il ne lui avait parlé m decctle visite à \Voir.s-;,rag. ni de l'hôle si cordialement reçu au château de Ravenswood; ces nouvelles si intéressantes, c'était un étranger qui les apprenait à la mère de famille! Un tel mystère approchait tout au moins de la trahison, si même ce n'était pas une rébellion flagrante contre rautorité delà dame; et elle jura en son âme de punir le lord garde-de.s- sceaux, comme un sujet révolte Son indignalion était d'autant plus grande qu'il fallait la réprimer devant laily Blenkensop et Craigengelt, l'une étant laparenle, et l'autre le confident et l'ami de Bucklaw, dont elle désirait Palliance plus fortement encore, depuis que sou imagination efTrayée lui fa isaitcrai mire queson mari,parpoliliqueou partiiiiidilé, ne préférât celle duMaitre d'; Ravenswood. Le capitaine était assez bon ingénieurpoiir s'apercevoir que la mèche avait pris feu; il ne fut donc pas surpris d'entendre lady Ashton annoncer le même jour qu'elle abrégerait .son séjour chez lady Blenkensop. Elle partit eu effet le lendemain à la pointe du jour, jiour retourner en Eco.sse avec toute la célériti' que perniellaienl le mauvais état des routes et la manière dont elle devait voyager.

Infortuné garde-des-sceaux ! il se doutait peu de l'orage qui s'avanrait sur lui avec toute la rapidité d'un antique carrosse attelé de six chevaux; il oubliait sa dame pour ne s'occuper que de la visite tant alten<lue du marquis d'Athol ; il avait enfin l'assurance positive que ce personnage important honorerait le château de Ravenswood de sa présence, à une heure après midi, ce qui était tard pour le diner ; et il en résultait bien du tracas dans la maison. Sir William parcourait les appartements, tenait conseil dans les caves avec le Sommelier; il osa même se montrer dans la cuisine, au risque d'avoir un démêlé avec monsieur le chef, serviteur assez fier pour braver les ordres de lady Ashlon elle-même. Sur que tout était en bon train, il se rendit avec sa fille cl Ravenswood sur une terrasse d'où

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES

il pourrait découvrir au loin l'arrivée du marquis. Cette terrasse, soutenue par un lourd rempart de pierre, s'cleudait devant la façade du château, à hauteur du premier étage, et Ton entrait dans la cour par une large porte pratiquée au-dessous : un large escalier en pierre conduisait au-dessus de la porte. Cette disposition, tout en le protégeant, laissait en partie au château l'apparence d'une maison de campagne : elle prouvait que les anciens lords de Raveus- Wond jouissaient sans trouble de leur immense pouvoir.

De là on commandait une vue très étendue et très pittoresque, mais, dans la circonstance actuelle, le plus important, c'est qu'on découvrait deux routes, de l'est et de l'ouest: en face de rémincnce sur laquelle s'élevait le château, ces routes se rapprochaientgraduellement pour se réunir près de l'avenue. C'était vers l'occident que ces trois personnages tournaient leurs regards afin de voir arriver la voiture du marquis; sir William avec un sentiment d'anxiété, Lucy pour faire plaisir à son père, ctRavenswood avec une certaine impatience mal déguisée.

Leiu- attente ne lut pas de longue durée. Deux coureurs à pied, vêtus de blanc, portant la casquette noire des jockeis, et de longues cannes à la main, formaient la tète du cortège : telle était leur agilité qu'ils conservaient sans peine la distance qu'exigeait l'étiquette en avant de la vQiture et des hommes à cheval qui l'entouraient. Ils arrivaient en trottant, et malgré la rapidité de leur marche, ils ne paraissaient nullement essoufflés. Peut-être y a-t-il encore en Ecosse des vieillards qui se souviennent d'avoir vu de ces coureurs faisant partie de la suite des anciens nobles lorsqu'ils voyageaient en grande cérémonie. Derrière ces brillants météores, qui volaient comme si l'auge exterminateur eût été à leur poursuite, on vovait un nuage de poussière entourer les cavaliers qui précédaient, ou accompagnaient, ou suivaient la voiture du marquis.

Le privilège de la noblesse, ;i cette époque, avait quelque chose qui frappait l'imagination. Le costume, les livrées, le nombre des laquais, la pompe du voyage, l'air imposant et presque belliquetix des hommes armés qui entouraient la voiture, mettaient le grand seigneur bien au-dessus du laird, suivi de deux domestiques seulement; et pour la caste mercantile de la nation, elle ne songeait pas plus à entrer en rivalité avec le luxe de la noblesse qu'à imiter l'équipage d'apparat du souverain. Aujourd'hui c'est tout difTérent, le plus humble voyageur a eu l'occasion de croiser ses jambes (style de diligence) avec un pair du royaume. Il n'en était pas ainsi dans les temps dont je parle, et le marquis, si longtemps et si vainement attendu, arrivait entouié de toute la pompe de l'ancienne aristocratie. Sir William Asiiton était tellement absorbe dans sa contemplation et dans ses réflexions srr le cérémonial, cherchant à se rappeler s'il n'avait pas oublié quelque détail, qu'il entendit à peine son fils Henri s'écrier : — Papa, voilà une autre voilure à six chevaux qui vient parla roule de l'est; est-ce toujours le marquis d'Athol? Enfin, lorsque Henri eut forcé son père à lui accorder quelque attention; en le tirant par la manche, celui-ci tourna les yeux, et aperçut soudain une épouvantable vision.

Une autre voiture attelée de six chevaux et entourée de quatre laquais à cheval, arrivait par la route de l'est avec une rapidité qui faisait douter lequel des deux équipages, s'approchant ainsi de deux points opposés, parviendrait le premier à la porte située à l'extrémité de l'avenue. L'un était peint en vert, l'autre en bleu ; etjamais les verts et les bleus n'excitèrent [dus de tumulte dans les cirques de Constantinople que cette double apparition n'en occasionna chez le garde-des-sceaux. Tout le monde se rappelle la terrible exclamation d'un libertin sur son lit de mort, lorsqu'un de ses amis, dans l'espoir de le guérir de ce qu'il regardait comme une affection hypochondriaque, plaça devant lui une personne ayant le mèuic costume que le spectre affreux qu'il avait décrit : « Mon Dieu! s'écria le malheureux en voyant l'apparition réelle et le fantôme imaginaire, il y en a deux! n

La surprise de sir William à la vue de cette seconde voiture, qui n'était pas attendue comme la première, fit naître dans son esprit un étrange pressentiment. 11 n'avait aucun voisin qui pût se présenter ainsi sans cérémonie dans un temps oii l'on tenait si fort à l'étiquette. Ce doit être lady Ashton, lui disait sa conscience qui lui insinuait le motif de ce retour subit. Il sentit qu'il était pris en flagrant délit. Il n'y avait pas le moindre doute que lady Ashton lui témoignât hautement le mécontentement qu'elle éprouverait en voyant la compagnie dans laquelle il allait être si inopinément surpris. Un seul espoir lui restait : lady Ashtrn, attachée surtout au décorum, s'abstiendrait de faire un éclat. Néanmoins ses doutes l'agitèrent au point qu'il oublia presque le cérémonial projeté pour la réception du marquis.

Ces sentiments d'appréhension agirent avec non moins de force sur la fille de sir William. — C'est ma mère... c'est ma mère ! ditelle en regardant Ravenswood, les mains jointes et le visage couvert d'une pâleur mortelle. — Et quand ce serait lady Ashton, lui dit à voix basse celui-ci, quelle raison y a-t-il d'en concevoir tant d'alarme? Sûrement le^retour d'une mi^re dans sa famille, d'oii elle a été si longtemps absente, doit exciter des sentiments autres que la crainte et la consternation. — Âh ! vous ne connaissez pas ma mère,

répondit miss Ashton à qui la terreur ôtait presque la force de parler : que dira-t-elle quand elle vous verra ici? — Mon séjour y a été trop long, dit Ravenswood avec un peu de hauteur, si ma presence doit lui inspirer tout le méeonlmitement que m'annonce votre frayeur. Ma chère Lucy, ajoula-t-ild'un ton radouci et dans le dessein de lui donner un peu de courage, c'est être tnqj enfant d'avoir ainsi peur de lady Ashton ; c'est une dame de haute naissance, une femme de distinction, une personne ciui connaît le monde, et saitc^ qu'elle doit à son mari et aux hôtes de son mari.

Lucy secoua la tête ; et comme si sa mère, quoique encore éloignée d'un demi-mille , eût pu la voir et lire dans son cœur, elle s'éloigna deRavenswood, et prit le bras de Henri pour se promener avec lui sur une autre partie de la terrasse. Le garde-des-sceaux s'esquiva aussi pour ainsi dire, et se rendit à la grande porto, sans inviter Ravenswood à l'accompagner, de sorte que celui-ci resta sur la terrasse , seul , abandonné, et presque comme un homme dont on cherchait à éviter la présence. Celte conduite devait blesser un homme plus fier encore qu'il n'était pauvre, et qui croyait qu'en sacrifiant ses ressentiments profondément enracinés, au point de devenir l'hote de sir William Ashton, il accordait une grâce et n'en recevait aucune. — Je puis pardonner à Lucy, se dit-il à lui-même; elle est jeune, timide, et ne peut se dissimuler qu'elle a contracté un engagement important sans l'aveu de sa mère ; mais encore ne doit-elle pas oublier ce que vaut l'homme envers qui elle l'a contracté, et ne pa.s me donner raison de soupçonner qu'elle rougit de son choix. Quant au lord garde-des-sceaux, toutes ses facultés'semblent l'avoir abandonné des le premier instant qu'il a entrevu la voiture de lady Ashton. H faut voir comment tout ceci finira; et si l'on me donne quelque raison de penser que ma présence soit désagréable, j'aurai bientôt abrégé ma visite.

L'esprit préoccupé de ces réflexions, il quitta la terrasse, et, descendant aux écuries du château, donna ordre de seller son cheval afin de le trouver tout prêt au besoin. Cependant les cochers des deux voitures dont l'approche avait occasionné tant de consternation dans le château, reconnurent qu'ils se dirigeaient par des routes différentes vers l'cxtrcmilé de l'avenue, comme vers un centre commun. Lady Ashton donna aussitôt à ses postillons l'ordre de faire tous leurs efforts pour gagner de vitesse ; car elle désirait avoir uu entretien avec son mari avant l'arrivée des hôtes qui lui survenaient. De son côté, lecocher du marquis, jaloux de sa dignité et de celle de son maître, et remarquant que son rival doublait le pas, se montra résolu , en vrai membre de la confrérie du fouet, tant ancien que moderne, à maintenir son droit de préséance. Ainsi le malheureux garde-des-sceaux vit le peu de temps qui lui restait pour prendre une détermination, abrégé par l'empressement et l'ardeur des cochers rivaux, qui, se regardant fièrement, et appliquant de vigoureux coups de fouet à leurs chevaux, descendirent ta colline avec la rapidité de l'éclair, tandis que les cavaliers qui les suivaient mettaient également leurs montures au galop. La seule chance qui restât maintenant à sir William était que l'une des deux voitures versât, cl que sa femme ou le marquis se rompît le cou. Je n'assure pas qu'il formât aucun désir bien arrêté à cet égard ; mais je n'ai pas non plus de raison pour croire que, dans l'un ou l'autre cas, il eût élé tout-à-fait inconsolable. Cette chance, néanmoins, lui fut encore enlevée ; car lady Ashton , quoique étrangère à la crainte, sentit bientôt le ridicule de jouter de vitesse avec uu personnage de distinction, dans une course dont le but était la porte de son propre château : aussi, comme on approchait de l'avenue , elle dit à son cocher de ralentir le pas et de laisser p.isser l'autre équipage. Celui-ci obéit avec plaisir à cet ordre qui \snait fort à propos poursauver son honneur, car les chevaux du marquis étaient meilleurs ou moins fatigués que les siens. 11 cessa donc de lutter, et laissa la voiture verte et sa suite enfiler l'avenue, qui fut parcourue avec la rapidité d'un tourbillon; car le biillaut cocher du marquis, quand on lui eut cédé le pas, ne relentil en rien la rapilité de sa marche; au contraire, celui de lady Asiilou reprit le petit trot , et s'avança beaucoup plus lentement sous la voûte que formaient les branches entrelacées de deux rangées d'ormes majestueux. Le marquis, après avoir franchi la porte d'entrée du château, fut reçu dans la cour intérieure par sir William Ashton, dont l'esprit était cruellement agité; à ses côtés se tenaient son jeune fils et sa fille, et par derrière une longue file de .ses gens, les uns en livrée, les autres diversement habillés. A cette époque, la noblssse et les classes élevées portaient jusqu'à l'extravagance le nombre de leurs domestiques, dont les services étaient d'ailleurs à bon marché dans un pays où il y avait plus de bras que de moyens de les employer. Uu homme habitué au monde comme sir William Ashton était trop maître de lui-même pour se laisser longtemps déconcerter par un concours de contrariétés. Lorsque le marquis fut descendu de voiture, il lui adressa le compliment d'usage; et l'inlrodursant dans le salon, il ajouta qu'il espérait que son voyage avait été agréable. Le marquis était de haute taille , bien fait, d'une figure qui indiquait la profondeur de la pensée et une grande rectitude de jugement; son œil brillait du feu de l'ambition , qui, depuis quelques années , avait remplacé les passions de la jeunesse; sa physionomie ftTiit

L\ FIANCÉE DE LAMMEKMOOR.

une expression de hardiesse et de fierté, adoucie par une habitude de circons|ieclion et par le désir que, comme chef de parti, il devait nécessairement avoir d'acquérir de la popularité. 11 répondit avec beaucoup de courtoisie à l'accueil poli du lord garde-des-sceaux , qui le présenta à miss Ashton avec le cérémonial d'usage ; mais en ce monieut sir William laissa voir combien son esprit était agité et préoccupé par un seul objet; car il dit au marquis :

— Voici mon épouse

Lucy rougit. Le marquis parut surpris de l'cxtrèrae jeunesse de son hôtesse, et le lord garde-des-sceaux parvi nt , non sans peine, à se remettre assez pour reprendre: — C'estma fille que je voulais dire, myloiri ; maisle fait est que je viens de voir la voiture de lady Ashton entrerdansl'avenuepeu de temps après celle de Votre Seigneurie, et... — Pointd'excuses, raylord , répondit le marquis. Permettez-moi de vous engager à aller au-devant de cette noble dame , pendant que je ferai connaissance avec miss Ashton. Je suis mortifiéque mes gens aient pris le pas sur mon hôtesse, à sa propre porte; mais Votre Seigneurie sait fort bien que je croyais lady Ashton encore dans le sud. Point de cérémonie, je vous en supplie, ne différez pas davantage.

Sir William s'empressa démettre à profit l'obligeante permission du marquis. Peut-être après avoir eu une entrevue avec lady Ash ton et avoir essuyé en particulier la première bordée de sa colère, pourrait-il la disposer à recevoir ses hôtes avec le décorum convenable. Lors donc que la voiture s'arrêta, il présenta la main à son épouse pour l'aider à descendre; mais, feignant de ne pas le voir, lady 4shton demanda celle du capitaine Craigengelt, qui se tenait à la portière, le chapeau bordé sous le bras, et qui, pendant le voyage , avait joué le rôle de cavalière serviente. Appuyée surle bras de ce respectable personnage, lady Ashton traversa la cour, en donnant quchpies ordres à ses domestiques, mais sans adresser un seul mot à sir William, qui s'efforça vainement d'attirer son attention , en la suivant ])lutôt qu'en l'accompagnant jusqu'au salon , où ils trouvèrent le marquis causant avec le Maître de Havenswood. Lucy avait saisi un prétexte pour s'échapper. Un air d'embarras régnait sur toutes les figures, à l'exception de celle du marquis; car (Jraigengelt lui-même, malgré toute son impudence, pouvait à peine cacher la frayeur que lui inspirait la présence de Kavcnswood , et les autres personnes sentaienttoutl'embarrasde la position dans laqialle elles se trouvaient inopinément placées. Après avoir attendu un instant que sir William le présentât à lady Ashton , le marquis prit le parti de se présenter lui-même. — Le lord garde-des-sceaux, dit-il en s'avançant vers elle, vient de me présenter sa fille comme son épouse;il pourrait maintenant me présenter lady Ashton comme sa fille, tant elleest peu dilTérentede cequeje me souviens del'avoir vue il y a quelques années : veut-elle bien me permettre d'user de la plénitude des droits que me donne sa gracieuse hospitalité ?

Aussitôt il embrassa lady Ashton avec une grâce qui le mettait à l'abri d'un i-efus , et continua : — Je vous fais^ lady Ashton, une visite en qualité de pacificateur; je prendrai donc la liberté de vous présenli!r mon cousin, le jeune Maître de Havenswood, et de le recommander à votre bienvcillanco.

Lady Ashton ne put se dispenser de s'incliner en face d'Edgar; mais il y eut dans son salut un air de hauteur qui approchait d'un mépris insultant; Ravenswood, de son côté, lui rendit celle politesse avec le même air de dédain. — Permettez-moi, dit-elle au marquis, de présenter à Votre Seigneurie un de mes amis.

Craigengclt, avec l'impudente effronterie que les gens de son espèce prennent pour de faisance, fit une salutation au iiianpiis en lir.icr. la jambe en arrière et en abaissaiilju.squ'à terre son chapeau galonné.

— Vous et moi , sir William, continua lady A.shton (et ce furent les premières paroles qu'elle eiit encore adressées à son mari), nous avons fait de nouvelles connaissances, dejfuis que nous ne nous sommes vus : je vous présente un ami, que j'ai dciiuis récemment, le capitaine Craigcngelt.

Nouveau saint, nouveau coup de chapeau de la part de Craigcn- K'It; et le garde-des-sceaux le lui rendit sans que rien indiipiatquc cet homme ne lui était pas lout-à-fait inconnu ; il y mit même une sorte d'empressement qui témoignait .son désir de voir la paix et l'amnistie proclamées entre les parties contractantes, y compris les auxiliaires dcsdi-ux côtés. — Permettez-moi de vous présenter le Maître de RavcMiswood, dit-il au capitaine conformément à ce sysli'mc de conciliation. Mais Karenswood , se levant de toute la li.iiiiiiirdc sa taille, i:t sans même jiiii.'r un regard sur la prrscuine il lai|inllc il était présenté, dit d'un t.jn .significatif : — Le capitaine Craigengelt et moi nous nous connaissons déjà parfailimient. — Parfaitciiicnt... parfaitement, répéta le capitaine d'une voix ciitrecoupce, cnmme un double écho, et faisant décrire à son cha[>*.aii un cercle biaiicoup moins large que ceux qu'il avait tracés lor» de sa présentation au marquis et au garde-des-sceaux.

Lockhard, «nivi de trois domi>tiqucs, entra en ce moment pour présenter le vin et les rafraîchissements qu'il était alors rf'usige l-<lfrir avant h- diner; des qu'ils furent déposés sur l.i tabl» , lady A«titou deaiaiidA la jjernaiwiiou de te retirer avec «uu mwt' peur

quelques minutes, ayant à l'entretenir d'affaires importantes. Le marquis, avec sa politesse ordinaire, pria Sa Seigneurie de ne point se gêner, et Craigengclt. après avoir avalé en toute hâte un second verre d'excellent vin des Canaries, s'empressa de sortir du salon, peu désireux de rester en tiers avec le marquis d'Athol et le Maitre de Ravenswood ; la présence du premier le tenant dans une crainte respectueuse, et celle du second lui inspirant une veritable terreur. Quelques instructions qu'il avait à donner au sujet de son cheval et de son bagage servirent rie prétexte à sa brusque sortie, sur la nécessite de laquelle il insista, quoique lady Ashton eût prescrit à Lockhard d'avoir un soin tout particulier du capitaine. Le marquis et le Maitre de Ravenswood restèrent donc seuls, libres de se communiquer leurs observations sur l'accueil qu'ils avaient reçu tandis que lady Ashton sortait de l'appartement, suivie de son mari qui ressemblait à un criminel près de subirsa condamnation et se retira avec lui dans son cabinet de toilette. Dès qu'ils y furent entrés, elle s'abandonna à la violence de son caractère, qu'elle avait , non sans beaucoup de peine , ré|u-imée par égard pour les appa-^ renées. Fermant la porte, après avoir pour ainsi dire poussé dans l'appartement son mari alarmé, elle en retira la clef, et avec une physionomie hautaine que le nombre des années n'avait pas encore de[iouillée de tous ses charmes, avec un regardful annonçait autant de resolution que de ressentiment : — Je ne suis pas surprise niylord, dit-elle, des liaisons qu'il vous a plu de former pendant mon absence; elles sont parfaitement dignes de votre naissance et de votre éducation : je m'attendais peut-être à autre chose ; mais je reconnais franchement mon erreur, et j'avoue que je mérite le désappointement que vous me prépariez. — Ma chère lady Ashton ma chère Eléonore, écoutez un instant la raison, et vous ne tarderez pas à être convaincue que j'ai agi ;ivec tous les égards dus à la dignité aussi bien qu'aux intérêts de ma l'amille. — Ôh! je vous crois toute la capacité nécessaire pour veiller aux intérêts à la dignité même de voire famille , répondit-elle d'un air de mépris • mais, comme la mienne se trouve inséparablement liée avec elle' vous voudrez bien ne pas trouver mauvais que je m'occupe seule de ce qui la concerne. — Mais que voulez-vous dire , lady Ashton '' qu'est-ce qui vous déplaît'/ Comment se fait-il qu'aprèsune si ion"-ue absence vous n'arriviez que pour me faire des reproches? — Interrogez votre propre conscience, sir William; demandcz-^lui ce qui a lait de vous un renégst à votre parti et à vos opinions politiquesce qui vous amené, autant que j'ai pu le comprendre, jusqu'à vouloir marier votre fille unique à un misérable jacobitc ruiné au plus implacable ennemi de votre famille. — Au nom du bon s'ens et de la politesse la plus commune, que vouliez-vous que je fisse madame"? pouvais-je décemment ne pas recevoir chez moi un jeune homme bien né, qui, tout récemment encore, a sauvé la vie de ma fille et la mienne, — Sauvé votre vie! j'ai entendu parler de cette histoire. Le lord garde-des-sceaux s'est laissé effrayer par une vache égarée, et lia pris pour un autre Guy de Warwick", le jeune gaillard qui l'a tuée. Le premier boucher d'Haddinglon pourrait avoir les mêmes titres à votre hospitalité. — C'en est tro|). Lady Ashton' et encore quand je suis prêt à l'aire pour vous tous les sacrifices... Ditesmoi enfin ce que vous voulez de moi'? — Allez trouver vos hôtes répondit l'impérieuse dame : faites vos excuses à Ravenswood de ce que l'arrivée du capitaine Craigengclt etde quelques ;.utresamis vous met dans l'impossibilité de lui ollVir plus loiigteiups un appartement au château; diies-lui que j'attends le jeune Hayston de Bucklaw et

que — Juste ciel! madame, s'écria sir William; Ravenswood

céder la place à un Craigcngelt, à un joueur, à un espion! J'ai eu peine à ne pas lui ordonner de sortir de chez moi, et c'est avec une extrême surprise que je le vois à votre suite. — Puisque vous l'y avez vu, répliqua sa douce moitié, vous avez dû le considérer comme un homme dont la sociétr; est honorable, yiiaiil à ce Havenswood il reçoit aujourd'hui le même traitement qu'il a fait éprouver à uà de mes amis, pour qui j'ai beaucoup d'estime, et qui a eu le maliieiir de loger chez lui. En un mot, prenez votre parti : si Ravens^vood ne sort à l'instant du château, ce sera moi qui le quitterai.

Sir William Ashton se promenait à grands pas dans la pluscruidlc agitation : la crainte, la honte et la colère luttaient à |;i fois contre sa déférence habituelle pour les volonti's de sa femme, et il finji comme il arrive 'toujours aux esprits timides, par adopter un terme moyen.— Je vous dirai franchement, madame, que je ne peux ni no veux me rendre coupable enviTs Ravenswood de l'incivilité que vous prétendez m'impo.ser; il n'a nullement mérité un pareil proci'dé. Si vous êtes assez peu raisonnable pour insulter un homiue de qualité sous votre propre toit, je ne puis vous en iniipêclier : mais du moins je no serai pas rinstriiment d'un procède aussi nituistrueux.— Vous y êtes bien di;cidé? — Uni, de par le ciel, madame. Demandez-moi quelque chose qui soit d'accord avec les convenaiiees, comme, par exemple, de cesser peu à peu de cultiver e.'tte nouvelle connais.sancc, ou quehiue chose de celte espèce... Mais lui dire de quitter ma maison, it'esf à quoi je ne veux m ii<: peiiv consentir. — En ce cas, ce sera sur moi que tombera la tàehe de soutenir l'honneur do la familk, comme c«U e«t déjà arrivé uiaiiilc fuis.

LES VEILLÉKS LITTÉRATRES ILLUSTREES.

Jm- ces mois, lady Ashlon s'assit et LCnvit a la hate quelque» li.^'iies. Au moment où elle ouvrait la porte pour appeler une de ses ftMumes qui était dans l'antichambre, le garde-des-sceaux tenta un dernier 'elort pour l'arrêter dans une demarche aussi decisive. - Songez aux consequences de votre coiuUate , lady Ashton ; vous ftiites un ennemi mortel d'un jeune homme qui aura probablement les moyens de nous nuire... — Avez-vous jamais connu un Douglas qui ait redouté un ennemi? demanda-t-elle d un ton de mépris. —

— C'est fort bien, repondit sir William ; mais il est aussi tier que centDùUL'las et que cent diables par-dessus le marche, bongez-y pendant une nuit seulement. - Pas même un instant de plus... Mistress l'atullo! tenez... remettez ce billet au jeune Ravenswood. — Au Maître de Ravenswood , madame? -Oui, auMaitre, iHiisque vous l'aDoelez ainsi. —Je m'en lave absolument les mains, dit le gardedes-sceaux , et je vais desceudre au jardin alin de voir si Ion prepare le fruit pour le dessert.- Allez, dit-elle en le regardant de 1 air Su plus profond mépris, et remerciez le ciel de ce que vous laissez ici une femme aussi capable de veiller à riionneur de la lamiUe que vous l'êtes de vous occuper de pommes et de poires.

Sir William resta dans le jardin le temps qui lui parut nécessaire pour que la mine à laquelle lady Ashton venait de mettre le leu put faire son explosion, et pour laisser se refroidir la premiere chaleur ,du ressentiment de Ravenswood. Eu rentrant au salon il y trouva le marquis d'AthoLdounant des ordres à quelques-uns de ses gens: le marquis paraissait extrêmement mécontent, bir William cuminen- «ait à lui faire des excuses pour l'avoir laisse seul, lorsque celui-ci l'interrompit : — Je présume, sir William, que vous n êtes pas étranger à ce singulier billet dont mon parent (en appuyant fortement sur le juot mon) vient d'être favorisé par votre épouse, et que par con-sequent vous êtes préparé à recevoir mes adieux. Mon parent est delà parti et a jugé inutile de vous faire les siens, toutes les politesses qu'il a reçues de vous précédemment se trouvant annulées par cette insulte inexplicable. -Je vous proteste, mylord, dit sir ^S'Uliam en tenant à la main le billet, que je ne connais point le contenu de ce papier. Lady Ashton est très vive et se prévient faci- Jemenl et je regrette sincèrement qu'elle ait pu vous olfenser ; mais j'espère' que Votre Seigneurie voudra bien considérer qu une dame... — Devrait se conduire envers les personnes d'un certain rang, de manière à faire voir qu'elle mérite ce titre dit le marquis eu complétant la phrase.— Cela est vrai, mylord, dit 1 infor une gaide-dessceaux ; mais enfin lady Ashton est une femme... — ht comme telle, dit le marquis en rinterrompant de nouveau, elle a besoin qu on lui apprenne les devoirs de son sexe. Mais la voici qui vient ; je veux .apprendre de sa propre bouche la cause d'un procède aussi extra- ■drdinaire et aussi inattendu à l'égard de mon parent, pendant que lui et moi nous étions sous votre toit. , .

Ladv Ashton entrait en ce moment : sa discussion avec sir William et une conversation qu'elle avait eue depuis avec sa fille ne l'avaient pas empêchée de s'occuper des soins de sa toilette ; elle était «n "rande parure ; son air et ses manières semblaient propres a sou- «cnir la splendeur dont les dames de qualité s'entouraient dans de ^eiijjlables occasions. Le marquis d'Athol la salua d un air Iroid, et elle ilui rendit scm salut avec une égale fierté et une reserve également marquée. Reprenant de la main passive de sir William le billet qu'il lui avait donné un instant auparavant, il s approcha de lady Ashton, et allait lui adresser la parole, lorsqu elle le prévint en lui

disant : , , . > j. ■

-Je m'aperçois, mylord, que vous êtes sur le point d entamer un «uiet de conversation fort desagréable. Je suis fàchee que la plus légère atteinte ait pu être portée à laccueil respectueux du a Votre Sc^^neurie. Mais voici le fait : M. Edgar Ravenswood, a qui j ai adressé le billet qui est entre les mains de Votre Seigneurie, a su abuser de Ihospitalité qu'il a reçue dans cette famille, ainsi que de la laiblesse de sir William Ashton, pour s'emparer du cœur d'une jeune personne et lui faire prendre, sans le consentement de ses parents, des engagements qu'ils n'approuveront jamais.

Tous deux se récrièrent à la fois.

— Mon parent est incapable... — Lucy n'a pu...

Lady \shton les interrompit tous deux. - Mylord, votre parent, si M. Ravenswood a l'honneur de porter ce titre , a tente de s emparer de l'alfection d'une fille jeune et sans expérience. Sir Vv illiam Ashton, TOtre fille a eu la faiblesse d'encuurager, plus qu'elle ne le devait, les prétentions d'un homme qui ne lui convient en aucune laçon. — Il me .semble, madame, s'écria sir William perdant sa patience et sa modération ordinaire, que, si vous n'aviez rien de meilleur a nous dire, vous auriez tout aussi bien fait de garder pour vous ce secret de famille. — Vous me pardonnerez, sir \\ illiam, répondit-elle avec calme ; le noble marquis a le droit de connaître la cause du traitement dont j'ai cru devoir user envers un homme qu'il appelle son proche parent.— C'est une cause, se dit tout bas le garde-des-sceau-i, qui survient après l'efTet; car, en su|iposant même qu'elle existe, je suis siir que ma femme n'en avait aucune connaissance lorsqu'elle a écrit sa lettre à Raven.=wood.— C'est la première fois que j'entends parler de ceci, dit le marquis; mais puisque Votre Seigneurie a mis sur le tapis un sujet aussi délicat, permettez-moi de vous dire

niyliuly, que la naissance et les relations de mon parent lui donnaient le droitd'être écouté avec patience, ou du moins d'être refusé avec politesse, même dans lasupposition qu'il eùtété assez ambitieux pour aspirer à la main de la fille de sir William Ashton. — Veuillez vous rappeler, mylord, de quel sang miss Lucy Ashton est issue du côté maternel. — Je n'ai pas oublié votre généalogie... Je sais que vous descendez d'une branche cadette d'Angus; mais vous ne devez pas... pardon, mylady, vous ne devez pas non plus oublier que les Ravenswood ont contracté trois fois des mariages avec la branche ainée de cette même famille. Allons, mylady, je sais qu'il est difficile de vaincre d'anciennes préventions. Si j'ai laissé partir mon parent seul, chassé, pour ainsi dire, de cette maison, c'est parce que j'avais l'espoir de devenir médiateur entre vous. Ce serait encore à regret que je vous quitterais en conservant du ressentiment contr.; vous : aussi ne partirai -je que ce soir; le Maître de Ravenswood m'attendra à quelques milles d'ici. Nous parlerons donc de cett ■ affaire avec plus de calme. — C'est ce que je désire vivement, mylord, répondit sir William avecempressement. Lady Ashton, ne permettons pas que le noble marquis emporte avec lui son mécontentement: unissons-nous pour engager Sa Seigneurie à diner au château. — Le château, répondit-elle, et tout ce qu'il contient sont aux ordres du noble lord, aussi longtemps qu'il voudra l'honorer de sa présence ; mais pour en revenir à ce sujet désagréable... — Pardon, madame, dit le marquis ; je ne peux vous laisser prendre une résolution précipitée sur un point aussi important. Je vois qu'il vous arrive encore de la compagnie ; et puisque j'ai eu le bonheur de renouveler mon ancienne connaissance avec lady Ashton, j'espère qu'elle me permettra de ne pas exposer une chose aussi précieuseau hasard d'une discussion pénible, du moins jusqu'à ce que nous nous soyons enirctenus d'objets plus agréables.

Lady Ashton sourit, s'inclina, et donna la main à son hôte, qui la conduisit dans la salle à manger avec toute la galanterie cérémonieuse de cette époque, où un convié ne prenait pas la maîtresse de la maison par-dessous le bras, comme un paysan prend sa maîtresie à une fête de village. Us y trouvèrent Bucklaw, Craigengelt, et quelques autres personnes du voisinage, que sir William avait invitées à l'occasion delà visite du marquis d'Athol. Une légère indisposition servit de prétexte à l'absence de miss Ashton, dont la place demeura vacante. Le repas fut splendide jusqu'à la profusion, et dura fort avant dans la soirée.

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