‹ WaverleyChapitre 168 sur 231 · CHAPITRE XXIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIL

Je ne tenterai pas de décrire les sentiments avec lesquels Ravenswood quitta le château de ses ancêtres. Les termes du billet de lady Ashton lui étaient toute possibilité de demeurer un instant, à moins d'être dépourvu de cette fierté de caractère qui n'était peut-être que trop forte chez lui. Le marquis avait eu sa part de l'afTront. mais comme il désirait tenter une conciliation, il laissa partir son parent seul, en lui faisant toutefois promettre de l'attendre à une petite auberge appelée le Tod's-Hole, située, comme nos lecteurs voudront bien s'en souvenir, à ini-chemin entre le château de Ravenswood et Wolf's-Crag, et à environ cinq milles d'Ecosse (c'est-à-dire cinq lieues de France) , de chacun de ces deux endroits. C'était là que le marquis se proposait de rejoindre Edgar, le soir même, ou le lendemain matin.

Ravenswood parcourut au grand galop l'avenue du château comme s'il eût voulu apaiser le tumulte de sa pensée. Mais, mesure que la routedevint plus sauvage et plus solitaire, lorsque lei arbres lui curent caché la vue des tourelles du château, il ralen sa course pour s'abandonner à ses réflcxionspénibles. Le sentier dau lequel il se trouvait le conduisit à la fontaine de la Sirène et à chaumière d'Alice, et il se rappela la fatale influence qu'une croyaiici superstitieuse attachait au premier de ces lieux, et les avis que lu avait inutilement donnés la vieille aveugle. — Les vieux proverbe: ne mentent pas, pensa-t-il, et la fontaine de la Sirène a été témo' delà dernière imprudence de l'héritier des Ravenswood. Alice aval raison : je suis dans la situation qu'elle a prédite, ou pis encore; r voilà, non l'allié du spoliateur de ma famille, mais un misérable d gradé, qui, ayant recherché cette alliance, a été repoussé ave dédain.

Nous sommes obligés de raconter cette histoire telle qu'elle es parvenue jusqu'à nous; et si l'on considère l'époque et le j'cnchan des personnes par la bouche desquelles elle a passé, on conviendr que ce ne serait pas une histoire écossaise, si l'on n'y aperceva une teinte des superstitions du pays. On raconte que qui-nd Ra venswood approcha de la fontaine solitaire, son cheval, qui «laroha d'un pas ferme, mais lent et tranquille, s'arrêta tout-à-co <p vrit les narines, se cabra et, malgré l'éperon, refusa d' ivance comme si quelque objet de terreur se fût subitement présent •■ devar lui. En jetant ses regards sur la fonlaine, Edgar aperçut »* fîgm |' d'une femme couverte d'une mante blanche, ou plutôt gri*-Ure, as sise à l'endroit même où Lucy Asliton se tenait au momeu 'où el

LA F1A^CÉI•: DE LAMMERMOOR

«Tait accueilli sa fatale déclaration d'amour. Sa première impression fut que Lucy, devinant par quel sentier il traverserait le parc, était Tenue à ce fieu bien connu de rendez-vous pour avoir avec lui une dernière et douloureuse entrevue. D'après cette idée, il sauta à bas de son cheval, qu'il attacha à un arbre, et s'avança précipitamment vers la fontaine, en prononçant vivement, quoiqu'à demi-voix, ces paroles ; — Miss Lucy Ashtoii !

La figure se retourna, et ses yeux étonnés reconnurent, non les traits de Lucy, mais ceux de la vieille aveugle Alice. La singula'ité de son vêtement, qui ressemblait plus à un linceul qu'à une robe; sa stature, qui lui parut plus élevée que de coutume, et surtout l'étrange rencontre d'une femme aveugle, infirme et décrcpile, à une telle distance de sa chaumière , tout contribuait à le frapper d'une surprise voisine de la terreur. Elle se leva et étendit vers lui sa main desséchée, comme pour lui faire signe de ne pas approcher, tandis que ses lèvres flétries étaient .tgitees d'un mouvement rapide ; mais aucun son ne se fit entendre. Kavenswnod s'arrêta, et lorsque, un moment après, il s'avança vers elle, Alice, ou son ombre, se leva de l'endroit où elli^ était assise, recula, ou plutôt glissa vers le bosquet, le visage toujours tourné vers le jeune homme. Les arbres la dérobèrent" bientôt aux yeux de Ravenswood, qui, subjugué par la vive et épouvantable conviction que l'être qu'il avait vu n'était pas de ce monde, resta quelque temps comme fixé à l'endroit où il l'avait vue disparaître. Rappelant enfin son courage, il s'avança vers le lieu où il lui semblait que la figure s'était assise ; mais le gazon ne lui parut pas avoir été foulé, et aucun indice ne pouvait le porter à croire que ce qu'il avait aperçu fût une substance réelle. Plein de ces idées étranges etde ces craintes confuses que fait naître la croyance d'une vision surnaturelle, le Maître de R.ivenswood retourna vers son cheval, non sans regarder fréquemment derrière lui, comme s'il se fût attendu à voir reparaître le fantôme; mais que ce fût une réalité ou seulement le produit de son imagination échauffée, il ne reparut plus ; et Ravenswood retrouva son cheval tout en sueur et tout épouvanté, comme s'il eût été en proie à la frayeur que les animaux éprouvent, dit-on, à la vue d'un être surnaturel. Edgar, avant de se mettre en selle, le fit marcher doucement, en le fl;ttant de temps en temps de la main ; mais l'animal tressaillait à chaque pas, comme s'il se fût attendu à voir derrière chaque arbre un nouvel objet de terreur. Après quelques momenlsde réflexion, Ravenswood résolut d'approfondir ce mystère. — Est-il possible, se dit-il, que mes yeux m'aient trompe, et qu'ils m'aient trompé aussi longtemps? ou bien les infirmités de cette femme ne sont-elles que simulées, afin d'exciter la compassion ? Cependant ses mouvements ne paraissaient pas être ceux d'une personne vivante. Faut- il donc que j'adopte ce qjî n'a jamais été pour moi qu'une superstition populaire, et que je dise que cette infortunée est en commerce avec les esprits des ténèbres? J'éclaircirai mes doutes ; je ne veux pas être abusé, même p:ir le témoignage de mes propres yeux.

Dans cet état d'iorertitude, il arriva près du jardin d'Alice. La place qu'elle occupait ordinairement sous le bouleau était vide, quoique la journée fût belle et le soleil encore éloigné de son déclin ; s'approchant de la chaumière, il y entendit une femme sangloter et gémir: il frappa à la porte, mais personne ne répondit. Enfin, après avoir attendu quelques instants, il leva le loquet et entra. Cette chaumière était, en elTel, un séjour de deuil et de solitude. Le corps de la vieille aveugle, la dernière et la plus fidèle des anciens serviteurs de la famille de Ravenswood, était étendu sur ' son misérable grabat : elle venait de rendre le dernier soupir. La jeune fille qui lui avait donné ses soins, assise à quelque distance, se tordait les mains et sanglotait, partagée entre la douleur et une frayeur puérile. Ravenswood eut quelque peine à calmer les terreurs de la pauvre enfant, que son arrivée soudaine avait plutôt efTrayée que rassurée; ei lorsqu'il yfiit parvenu, les premières paroles qu'elle lui adressa lui donnèrent à entendre qu'il était venu trop lard. Comme il demandait l'explication de ces paroles, elle répondit qu''Alice, dès commencement de son agonie, avait envoyé un paysan au château, pour demander une entrevue au Maître de Ravenswofid, et avait témoigné la plus grande impatience de le voir arriver: ma 's les messagers des pauvres marchent lentement et avec négligence; le paysan, comme on l'apprit ensuite, n'était arrivé au chateau qu'après le départ du jeune homme, et avait trouvé trop de plaisir à adn.irer les livrées splendidcs iiour se presser de retourner Ters Alice. Cependant l'inquiétude de la vieillr aveugle avait paru «'accroître avec les angoisses de smi agonie, et, suivanl rexpression de Babie, sa seule garde-malade, elle avait prié ardemment le ciel de lui permettre de voir enccire une fois le fils de son maître, afin de lui renouveler ses avis. Elle était morte au moment précis où l'horloge du village sonnait une heure; et Ravenswood se rapjiela, non sans vn frémissement inléri<iir, qu'il avait entendu sonner une heure, en traversant le bois, un instant avant cette apparition qu'il était maintenaut très disposé à regarder comme le spectre de la défunte.

Par respect tant pour la mémoire de ladéfuntequepour les droits delà siiu'de humanité, il fallait s'occuper des ribseques d'Alice, ce que ne pouvait faire la pauvre servante, dont la terreur était égale

à son affliction. Il apprit d'elle que la vieille aveugle avait exprima le désir d'être enterrée dans un cimetière solitaire, situé près de la petite auberge de Tod's-Hole, et appelé l'Erniitage, où étaient ensevelis plusieurs membres de la famille de Ravenswood et quelquesuns de ses anciens vassaux. Edgarsefil un devoir de satisfaire cedésir si ordinaire aux paysans d'Ecosse, et dépêcha Babie au village voisin, pour se procurer le secours de quelques femmes, en l'assurant que, pendant son absence, il resterait auprès du cadavre; car, dans toute l'Ecosse, de même que chez les anciens Thessaliens, on regardait comme indispensable de ne pas quitter les morts d'un seul instant. Pendant un quart d'heure, ou environ, il se trouva donc gardien du corps de celle dont l'esprit dégagé de ses liens, à moins que ses yeux ne l'eussent étrangement trompé, lui avait si récemment apparu. Malgré son courage naturel, Ravenswood se sentit considérablement affecté par un concours de circonstances aussi extraordinaires. — Elle est morte en exprimant le vif désir de me voir, se disait-il dans le cours de ses réflexions. Se pourrait-il donc qu'un désir vivement et fortement conçu pendant la dernière açonie survécut à la catastrophe, franchît les limites redoutables du monde spirituel, et en transportât devant nous les habitants avec les formes ou les couleurs de la vie? .Mais pourquoi ce même fantôme qui s'est montré à mes yeux n'a-t-il pas pu dire un seul mot qui parvint jusqu'à mon oreille? Pourquoi une exception serait-elle faite aux lois de la nature, sans aucun but appréciable? Vaines questions que la mort seule pourra résoudre, lorsqu'elle m'aura-.rendu aussi pâle et aussi flétri que l'objet qui est maintenant sons mes yeux !

En agitant ces pensées, il jeta un drap sur la figiuie inanimée dont il ne voyait plus les traits qu'avec une sorte de répugnance. Il s'assit alors dans un vieux fauteuil de bois de chêne sculpté, décoré des armoiries de sa famille, qu'Alice avait trouvé moyen d'acquérir, au milieu du pillage qui avait été fait du mobilier par les créanciers, les domestiques et les hommes de loi, la dernière fois que le père d'Edgar avait quitté son château. Alors il s'efTorça de bannir de son tsprit toutes les idées superstitieuses que le dernier incident avait naturellement fait naître en lui. Celles qui l'occupaient étaient déjà assez tristes, sans y ajouter l'exagération d'une terreur surnaturelle; car de la position d'amant aimé de Lucy Ashlon , d'ami honoré et respecté de sir William, il se voyait descendre à celle de triste et solitaire gardien du cadavre abandonné d'une vieille femme pauvre et dédaignée.

Il fut cependant remplacé dans ces tristes fonctions plus tôt (ju'il I ne pouvait raisonnablement s'y attendre, d'après la distance qui sé- ; paiait la chaumière d'Alice du village, et d'après l'âge eties infirmités des trois vieilles femmes qui vinrent le relever. En toute autre occasion, ces vénérables sibylles n'auraient pas fait une pareille diligence ; car la première avait plus de quatre vingts ans, la seconde : était paralytique, et la troisième boitait par suite de quelque acci- [ dent. Mais les honneurs dus aux morts sont pour les paysans écossais des deux sexes un devoir tout afTectueux. Je ne sais s'il faut ■ l'attribuer au caractère grave et enthousiaste de la nation ou au souvenir des usages catholiques. Il fut un temps en elTet où les cé- I rémonies funèbres étaient considérées comme une époque de ré- I jouissances pour les vivants; et la joie, la bonne chère et même l'i- ; vresse sont encore fréquemment les accessoires obligés des funéj railles. Si le repas funèbre était pour les hommes, les tristes soins à } donner au cadavre avant qu'il soit déposé dans la tombe ne concer- I naient que les femmes. Etendre les membres roidis sur une table destinée à cet usage, envelopper le corps dans du linge propre, et ensuite dans son linceul de laine, c'étaient là des opérations que l'on I confiait toujours aux vieilles matrones de village, et dans lesquelles elles trouvaient un sombre et singulier plaisir. Les trois vieilles saluèrent le Maître de Ravenswood avec un sou- I rire de spectre, qui lui rappela la rencontre de Maebelh et des trois I sorcières, sur les bruyères arides. Il leur remit quelque argent , et leur recommanda de donner les soins ordinaires au corps de leur ancienne connaissance ; ce dont elles se chargèrent très volontiers, en le priant de sortir de la chaumière, afin qu elles pussent se livrer à leurs tristes devoirs. RavenswoorI ne s'arrêta que pour réitérer ses recommandations et s'informer du lieu où il tronverail !e sacristain charge du cimetière de l'Ermitage, afin de tout préparer pour la réception des rest(!s d'Alice, dans li: lieu de repos qu'elle s'était choisi. —Oh ! vous neserez pas embarrassé fiour trou ver Johnie Morlsheiigh, dit la plus Agée des sibylles ; il denn-iire tout à côté du Tod's-Hole, maison où s'est célébrée plus d'une joyeuse orgie; car la mort et l'intempérance sont proches voisines. — C'est bien vrai , dit la boiteuse, en s'appuyant sur sa béquille ; je me souviens du jour où le père du Maître de Ravenswood , ici présent, tua le jeune Blackball d'un coup d'épée, pour un mot dit de travers, en buvant d;i vin, de l'eaii-de-vie, nu je ne sais quoi. Le pauvre jf^ino homme! il était entré aussi gai qu'une alouette, et il sortit les pieds en avant. J'ai assiste aux préparatifs de son enterrement , et lorsijue le sang eut éle lave, c'était un corps superbe à voir.

On croira facilement que ce récit ne fit qu'ajoiiter au désir de Ravenswood de (|uilter cette comnagnii' odieuse et de mauvais augure. Mais fout en se dirigeant vers I arbre auquel il avait attaché son che-

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

»al, en resserrant les sangles et arrangeant la selle, il ne put éviter li'iiilendre une conversation à son sujet, entre la boiteuse et roctogénairo. Ce digne couple s'était rendu dans le jardin, pour cueillir du romarin, de la citronnelle, de la rue, et d'autres aromates destinés à être enveloppés dans le linceul avec le cadavre, et à faire des fumigations dans la chambre mortuaire. La paralytique, presque épuisée par la course, était restée pour garder le corps, de crainte que des sorciers ou des démons ne vinssent s'en emparer.

Havston de Bucklaw.

Le couple croassant tint la conversation suivante, qui parvint à Edo-ar, à travers la liaiedu jardin, quoiqu'elle eût lieu à voix basse: — Vodà une belle tigede ciguë bien mùre.AnucWinnie.dit la plus vieille: plus d'une commère, autrefois, n'aurait pas désiré une meilleure monture pour parcouiir et collines et bruyères, au clair de la lune ou d travers le brouillard, et s'en aller descendre dans les caves du roi de France. — Oui, commère, répondit l'autre ; mais aujourd'hui le diable lui-même a le coeur dur tonune notre garde-des-sceaux, et comme tous nos grands seigneurs, c'est-à-dire aussi dure qu'une pierre. Us nous poursuivent, ils nous emprisonnent, ils nous mettent au pilori comme sorcières, et cependant, quand je dirais dix fois de suite mes prières au rebours, Satan ne me ferait pas l'honneur de i)araitre devant moi — Aviz-vuus jamais vu l'iisprit du mensonge? — Non; j'en ai rêvé plus d'une fois, je vous assure, et je pense bien qu'un jour ils me brûleront pour cela. Mais laissons là le diable, commère; voici le bel écu neuf que nous avons reçu du .M litre de Ravenswood ; nous enverrons chercher du pain, de l'aie et du tabac, et aussi un peu d'eau-de-vie, que nous ferons b;ù!er avec du sucre; cl que le diable vienne ou non, ma fille, nous pourrons encore passer une bonne nuit.

Ici les mâchoires desséchées de la vieille firent entendre une sorte de grincement, accompagné d'un rire affreux, semblable an cri de la chouette.

Le Maître est un jeune homme franc et généreux, reprit Anne

Winnie, beau garçon, large des épaules et étroit des reins. Ce sera un beau cadavre, et je voudrais être chargée de l'étendre et de l'envelopper. — 11 est écrit sur son front, répliqua l'oclogénairo, que jamais main de femme ni d'homme ne touchera son cadavre ; il ne sera jamais étendu dans un cercueil. — Son destin sera-t-il donc de mourir sur le champ de bataille, Ailsie Gourlay? périra-t-il par le fer ou par le plomb, comme cela est arrivé à plusieurs de ses ancêtres? — Ne me faites plusde questions : il n'aura pas cet honneur. — Ah ! vous en savez plus que bien d'autres, Ailsie; mais qui vous a dit cela? — Que cela ne vous inquiète pas, Winnie; je le tiens de quelqu'un qui peut en être cru.— Mais vous disiez que vous n'aviez jamais vu l'Esprit du mensonge. — Je le tiens d'aussi bonne part de celle qui a prédit son sort avant qu'une chemise eût passé sur sa tète. — Silence! J'entends le trot de son cheval: il s'est remis •0 route; le bruit de son pas semble porter malheur. — Allons, commères, dépêchez-vous, s'écria de l'intérieur la viedie paralytique; faisons ce qui est nécessaire et disons ce qui est convenable, car si le cadavre n'est pas bientôt étendu, il sera roide et tordu, et nous ne serons pas à notre affaire.

Ravenswood était alors trop loin pour les entendre. Il méprisait la plupart des préjugés ordinaires sur la sorcellerie, les présages et la divination, croyances qu'à cette époque la nation écossaise acceptait avec une foi tellement implicite, que celui qui hasardait le moindre doute à cet égard était regardé comme coupable d'un

crime égal à l'impiété des Juifs et des Sarrasins. 11 savait aussi que le soupçon de sorcellerie se portait de préférence sur les personnes sujettes à une sombre mélancolie, ou sur celles qu'accablaient la vieillesse, les infirmités et la misère; souvent même des aveux, arrachés par la crainte de la mort ou par les tortures, donnaient lieu à ces condamnations qui déshonnorèrent les fastes judiciaires de l'Ecosse pendant le dix-septième siècle. Mais la vision du matin, qu'elle fût réelle ou imaginaire, avait rempli son esprit d'idées superstitieuses, qu'il s'efforçait en vain de bannir. La nature de l'affaire qui le conduisait au Tod's-Hole, où il arriva bientôt après, n'était pas très propre à les dissiper. Mortsheugh, le fossoyeur du cimetière de l'Ermitage, était l'homme avec qui il devait .s'entendre pour l'enterrement d'Alice; et, comme il demeurait tout à côté de ce champ de repos, Ravenswood, après avoir pris quelques ral'raichissements, dirigea ses pas vers cet endroit. Une caverne, grossièrement taillée dans le roc, et dont l'intérieur avait la forme d'une croix, formait ce que l'on nommait l'Ermitage : quelque pieux Saxon, sans doute, y avait autrefois fait pénitence; de là lui venait son nom. Dans des temps plus rapprochés, la riche abbaye de Coldinghame avait fait construire dans le voisinage une église, dont on ne voyait plus aucun vestige, bien que le cimetière qui l'avait entourée continuât à être un lieu de sépulture pour certaines familles. Quelques ifs à moitié ébranchés croissaient encore dans cette enceinte sacrée. Des guerrier.s, d(}s barons y avaient été ensevelis à une époque très reculée; mais leurs noms étaient oubliés, leurs monuments démolis, tandis que les simples pierres placées sur les tombes de personnes d'un rang inférieur étaient encore debout. Le fossoyem- habitait une pauvre hutte adossée au mur à demi ruiné du cimetière, mais dont le toit de chaume, touchant presqu'à terre, était tellement chargé de gazon et de toutes sortes de plantes parasites, qu'elle ressemblait à un tertre funèbre. Là, Ravenswood apprit que l'hôtelier des morts était allé à une noce;car il joignait à sa funèbre profession celle de ménétrier. Il retourna donc à ta petite auberge, après avoir annoncé que le lendemain, de bonne heure, il viendrait trouver l'homme que ses doubles talents rendaient aussi utile dans la maison du deuil que dans celle du plaisir.

Le capitaine Graigengelt

Bientôt un courrier du marquis arriva à Tod's-Hole, chargé de dire à Ravenswood que son raaitre le rejoindrait le lendemaia matin; si bien qu'Edgar, qui avait dessein de se rendre à sa vieille retraite de Wolfs-Crag, resta chez l'aubergiste pour attendre l'arrivée de son noble parent.

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