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CHAPITRE XV

Les manières et l'air de Waverley, mais par-dessus tout le brillant contenu de sa bourse, et l'indillérence avec laquelle il semblait en user, intiiniHaienl un peu son compagnon, et l'emiièchiiient de faire aucune tentative pour entrer en conversation. Notre hôte formait dans son esprit diverses conjectures à l'égard de son compagnon de voyage, et basait là dessus divers plans, tous relatifs à son intérêt personnel. Les voyageurs chevauchèrent donc en silence, jusqu'à ce que le guide annonçât que son bidet avait perdu un fer de devant, et que sans doute Son Honneur considérerait comme

son affaire de le remettre C'était ce que les jurisconsultes

appellent une question insidieuse, ayant pour but de constater jusqu'à quel point Waverley était disposé à se soumettre à de petites impositions, pour agir ensuite en conséquence. — Mon affaire! de remettre le fer de votre cheval , maraud ! répondit Waverley se méprenant sur l'intention de son interlocuteur. — Sans doute, répondit M. Cruicksbatiks; quoique ce cas n'ait point été prévu dans nos conventions, vous ne devez pas compter que je paierai les accidents qui arriveront à mon pauvre clieval pendant qu'il est an service de Votre Honneur... Pourtant, si Votre Hornieur... — Ah l vous voulez dire que je paierai le maréchal ! mais où en trouver un ?

Enchanté de voir son maître temporaire eu de si bonnes dispositions, M. Cruickshauks assura que Cairnvreckan , un village dans lequel ils allaient entrer, possédait un maréchal excellent ; mais, comme i-'élaif un Professeur, il r^c ferrait pas un cheval, pour i\u\ que ce fût, le dimanche ou un jour de fête, sinon en c.is d'absolue néces-sité, auquel cas il faisait payer six pence par fer. La partie de celle observation, la plus importante pour celui qui la faisait, ne lit guère d'impression sur l'esprit de son auditeur. Edouard se demandait à quel collège appartenait ce professeur vétérinaire; il no savait pas qu'on donnait ce nom de Professeur à ceux qui visaient à une austérité extraordinaire en fait de religion et de morale.

En entrant dans le village, ils reconnurent aussitôt la maison du forgeron ; c'était en même temps une auberge ; elle était liaute de deux étages, et elle élevait son loit, couvert d'ardoises grisâtres, au-desMis des misérables cabanes qui l'entouraient. Dans la forge qui était contiguë, le silence et le repos étaient loin de régner, ciimme lavait annoncé Ebenezer. Au contraire, les marteaux tombaient avec fracas sur l'enclume, les soufllets gémissaient, et tout l'appareil de Vulcain était en pleine activité. Or il ne s'agissait point de travaux pacifiques et agricoles. Le maître forgeron, nommé, comme on le lisait à l'enseigne, John Mucklewrath, avec deux compagnons, était fort occupé à rajuster, reparer, fourbir de vieux mousquets, des pistolets, des épées, entassés au fond de sa boutique, dans une confusion toiili; militaire. Le hangar sous lequel .se trouvait la forge était entouré de gens qui allaient et venaient, comme pour apporter ou recevoir d'importantes nouvelles. Il suffisait d'un regard sur la foule qui traversait a la hâte la rue , ou qui se lenail assemblé en groupes, les yeux et les mains levés au ciel, pour concevoir que quelque événement extraordinaire agitait les esprits dans la commune de Cairnvreckan. — Il y a des nouvelles, dit l'aubergiste en poussant brusquement au milieu de la foule son cheval déciidiuc et sa personne jaune et maigre. Il y a ici des nouvelles; ■et, s'il plaît à mou Créateur, j'en sauiai quelque cho-e.

Waverley. contenant mieux sa curiosité, descendit di- cheval et remit la bride à un enfant qui était là sans rien faire. Par un effi.t p-'Ut-ètre de la timidité primitive de .son caractère, il sentit quelque rcjiuguauce à se mettre en communication avec un étranger, même

pour lui demander les plus simples renseignements, sans avoir préalablement examiné sa physionomie et son extérieur. Pendant qu'il promenait li s yeux autour de lui pour découvrir la jiersonne avec laquelle il entameraitlepliis volontiers la conversation, les mots qui se prononçaient de tous côtés nutour de lui lui épargnèrent, pour ainsi dire, l'embarras de questionner. Les noms de l.orbj,.!^ Clann.'iald. Glengerry et antres chefs considérables des Highlands' parmi lesquels Vich-LiU-Vohr était le plus fréquemment cité, -ortaient de la bnuchc des interlocuteurs aussi souvent que lei.rs propres noms. Et, à l'alarme qui régnait sur tons les visages, notre in'ros comprit que les Highiandais étaient déjà descendus dans lis basses terres, ou du moins qu'on les y attendait d'un moment a l'autre. Avant que Waverley pût prendre quelques informations, une femme d'environ quarante ans, d'une hante taille, aux larges qiaules, aux traits durs, habillée comme si ses vêtements eussent été mis sur elle avec une fourche, les joues couvertes d'un rouge écarlate partout où elle n'était pas barbouillée de suie et de noir de fumée, se fit jour au milieu de la foule ; et, brandissant en l'air un enfant de deux ans qu'elle faisait sauter dans ses bras sans tenir compte des cris que la terreur arrachait au pauvre marmot, elle se mit à chauler de toute la force de ses poumons :

— Le petit Charte est mon mignon,

Mon mignon, mon mignon ; Le petit Cbarle est mon mignon, Le jeune chevalier est bon.

Enlendez-vons qui vous arrive, grands rustres de whigs? continua l'amazone ; entendez-vous qui descend pour faire cesser votre tapage?

Vous ne savez pas qui s'avance,

Los montagnards entrent en danse.

Le Vulcain de Cairnvreckan, qui reconnut sa Vénus dans cette bacchante inspirée, lui lançait déjà un regard furieux qui proinettait une chaude dispute, quand un des anciens du villuge vint s'interposer.— Holà! bonne femme, est-ce un temps, est-ce un jour à chanter vos folles chansons... Voici l'heure où le vin de la colère est tiré tout pur dans la coupe de rindignatiiui ; voici le jour où le pays va porter témoignage contre le papisme, l'épiscopat, le qnakerisme, l'indépendance, la suprématie, l'érastianisme, l'antinomiauisme et toutes les erreurs de l'Eglise. — Tout cela n'est que wliiggerie, s'écria l'héro'ine jacobite, whiggerie. pur presbytciiani.^me, méchants tondus, gueux de paysans!... Bah ! pensez-vous que les amis en jupons de là-haut s'inquiéteront de vos synodes, de vos presbytères, de voire tabouret de repentir? Au diable le noir tabouret! on y a mis plus d'une honnête femme qui valait mieux qu'aucun whig du pays. Et moi-même...

loi John Mucklewrath, craignant que sa moitié n'entrât dans des explications trop personnelles, interposa son autorité maritale : —

Rentre à la maison, et sois d ! (si je pouvais le dire!) Va, prépare

le gruau. pour souper. — Et toi donc, vieux radoteur, répondit sa douce moitié, dont la colère répandue jusque-là sur toute l'assemblée, allait s'élancer impétueusement par son canal ordinaire, lu t'amuses à forger des fers pour des piques qui ne loucheront jamais un montagnaid, au lieu de gagner du pain pour ta famille et de ferrer le cheval de ce jeune et beau gentilhomme qui arrive du nord ! Je gagerais qu'il n'a pas toujours, comme vous autres, son roi George à la bouche ; c'est un brave Gordon pour le moins.

Tous les yeux se tournèrent aussitôt sur Waverley, qui profita de l'occasion pour prier le maréclial de ferrer prouiptement le cheval de son guide, parce qu'il désirait se remetlre en roule. Ce qu'il avai:, entendu lui suflisait pour comprendre qu'il y avait du danger à s'arrêter plus longtemps. Les yeux du maréchal le fixèrent avec un regard de mécontentement el de soupçon, que n'atiénuait nullement l'ardeur avec laquelle sa femme appuyait la demande de Waverley. — Eh bien, entends-!u ce que dit ce jeune et beau gentilhomme, ivrogne maudit, fieffé vaurien ? — Et quel peut être votre nom, monsieur? demanda Mucklewrath. — Peu vous importe, l'ami, pourvu que je vous paye votre travail? — Mais c'est une chose importante pour le gouvernemenl, monsieur, répliqua un vieux fermier qui pii.iit le whisky et la tourbe ; vous ne ['""tirez pas avant d'avoir vu le laird. — A coup siir, s'écria Waverb y fièrement, vous verrez qu'il sera difficile et dangereux de m'arrêter, à moins de produire l'ordre d'un magistrat.

Il y eut un arrêt... puis un cbucliotement dans l'assemblée... — C'est le secrétaire Murray, — bird Louis Gordon, — peut-être le Chevalier lui-même! tels étaient les bruits qui circulaient de bouche en bouche, et on semblait de plus en plus disposé à- relenii Waverley. 11 essaya de parler avec douceur à la foule ; mais son alliée volontaire, mistriss Mucklewrath, s'élança et l'interrompit, parlant et agissant avec une violence qui était mise sur le compte d'Edouard par ceux qui s'en ressentaient. — Arrêterez-vous nu gciitilboramc ami du prince (car elle avait aussi, mais sans partager la li.iine des paysans, adopté l'opinion générale sur notre héros)? O^ez donc le toucher! s'écriait-elle en étalant ses doigts

longs et nerveux, armés d'ongles qu'un vautour lui aurait envirs. J'appliquerai mesdix commnnilcmcntssur la face du premier coquin qiii le louchera du bout du doigt. — A la maison ! boune femme, dit le même fermier; vous ferii z mieux de soigner les enfants de ce brave homme que de nous menacer ici. — Ses enfants! répliqua r.itnazone en regardant son mari avec une effroyable grimace de dédain... Ses enfants!

Que n'es-tu donc, pauvre eaillai-d, Caché sous la terre et l'herbage !

Pauvre gaillard !

Moi, pour consoler mon veuvage, Je prendrais un bon montagnard,

Un montagnard.

Cette chaste romance, qui fit rire sous cape la jeunesse mêlée à l'auditoire, épuisa la patience du timide desservantde l'enclume. — Diable m'enlève si je ne lui fais pas avaler celte barre de fer rouge ! s'écria-t-il dans un accès de fureur, en tirant le morceau de fer de la fournaise ; et il eût exécuté sa menace, si une partie de la foule ne l'eût arrêté, tandis que l'autre s'efforçait d'entraîner l'héroïne hors ie la présence du mari. Waverley songea qu'il pouvait s'échapper dans la confusion, mais il n'apercevait plus son cheval. A la fin il découvrit à quelque distance son fidèle guide Ebenezer qui, voyant la tournure que les a'ffaires allaient prendre, avait retiré les deux chevaux de la foule. Monté sur l'un, tenant l'autre par la bride, il répondit à Waverley qui lui criait à tue-tête d'amener son cheval : — Non, non ! Si vous n'êtes ami du roi, ni de l'E-'lise, si l'on vous arrête comme suspect, vous avez un compte à régler avec les anciens pour manque de parole: je garde donc le bidet et la valise comme dommages et intérêts, vu que mon cheval et moi nous perdons la journée de demain, sans parler du sermon du soir.

Edouard perdit patience : assailli, poussé dans tous les sens par la fouie,s"atlenduntà des voies de fait immédiates, il avisa au moyen d'intimider ces brouillons, et saisissant enfin ses pistolets, il menaça de brûler la cervelle au premier qui oserait le toucher, et enjoignit à Ebenezer par un argument semblable de ne [)oiiit reculer d'un pas avec les chevaux. Le sage Partridge dit qu'un homme avec un pistolet peut coml)altre cent ennemis désarmés, parce que s'il n'en a qu'un à tuer sur !e nombre, chacun peut craindre d'être la n;alheureuse victime. La levée en masse de Cairnvreckan aurait donc sans doute reculé ; Ebenezer lui-même, dont la pâleur habituelle avait pris une teinte trois fois plus cadavéreuse, n'eût pas osé dé.-obcir à cet ordre péremptoire, si le Vulcain du viliige, brùlatit de décharger sur une victiuuî digne de lui la fureur que sa f'^mme avait provoquée, et ravi de trouver ce quelqu'un dans Waverley, n'eût couru à lui avec la barre de fer rouge, et ce d'un air si déterminé qu'Edouard fut forcé pour se défendre de décharger .son arme. Le malheureux tomba ; et pendant que Waverley, sai^i d'horreur à l'idée d'avoir répandu le sang, perdait toute présence d'e-jirit et manquait de force pour .saisir son épée ou son autre piïtolet, la populace se jeta sur lui, le désarma, et elle allait sans doute user de violence, quand un vénérable ecclésiastique, le pa.steur de la paroisse, mit un frein à la fureur générale. Ce digne homme, qui n'était ni un Goukthivipple, ni un Rentowel, se faisait respei'ier du ba.*^ peuple, quoiqu'il prêchât la (iratique aussi bien que la théorie alistraite du christianisme; il s'était concilié l'estime des hautes classes, bien qu'il refusât de ilalter leurs erreurs .spéculatives en convertissant la maison de l'Evangile en une école de morale païenne. Son ministère a fait époque dans les annales de Cairnvreckan, tellement que les gensdela paroisse, en parlant d'une cli'ise arrivée il y a longtemps, disent encore qu'elle arriva — au temps du bon M. Morton ; toutefois, c'est probablement ce mélange di! la [>ratique et de la théorie qui m'a eni|èché de savoir à quel parti religieux il appartenait nominalement. M. .Morton avait été attiré par le coup de pistolet et par le tumulte toujours croi.s.sant autour de la forge. Son premier soin, après avoir recommandé aux spectateurs de retenir Waverley, mais sans lui faire de mal, fut de s'occuper du malhi-ureiix Miicklewralh sur lequel sa femme, par un retour subit d'aireciioti, criait, hurlait, déchirant son visage de .sorcière, dans un accès de frénésie. En relevant le forgeron, on s'aperçut bientôt {u'il n'était pas mort, mais tout aussi disposé à vivre que s'il n'<'ùt jamai.s entendu un coup de pistolet. Pourtant il l'avait échappé belle: la balle lui avait effleuré la lète, et lui avait donné, pour une minute uu deux, un étourdissement que sa terreur et .son trouble avaient un peu prolongé; Il ne se remit sur pied que pour demander vengeance, et ce fut avec peine qu'il se rendit à la proposition de M .Morton, de faire conduire l'inconnu devant le laird, comme juge de paix, et de le remettre entre sf's mains. Toute l'assemblée approuva la mesure, même mistriss Miickiewralh qui veuait de re|ireudre l'usage de sa raison. — Je ne ni'oppose pas aux volontés du ministre, dit-elle en larmoyant; il a toujours bien fait son métier et j'espère le voir quelque jour affublé d'une belle robe d'évéque, ce qui est plus joli, je pense, que vos muutciiiix et vos ceintures de Genève.

Le tumulte ainsi terminé, W,iverlRy, escorté par tous les habitants non alités ou perclus, fut conduit au château de Cairnvrecka i à un demi-mille du village.

Le major Melville de Cairnvreckan, gentilhomme déjà sur Vàsa qui avait passé sa jeunesse au service, reçut M. Morton avec beaucoup d'amitié, et notre héros avec une politesse à laquelle les circonstances où se trouvait Edouard donnaient quelque chose de contraint. Le major s'informa de la blessure qu'avait reçue le forgeron ; comme elle était fort légère, et qu'Edouard n'avait agi que dans un cas de légitime défense, le major jugea qu'il devait borner le châtiment de Waverley à une légère indemnité, déposée entre ses mains, pour soulager le blessé. — Je souhaiterais, monsieur continua-l-il, qu'ici se bornât mon devoir; mais je suis forcé de vous adresser quelques questions sur les motifs de votre voyage, un jour de fête, à celte époque d'agitation.

M. Ebenezer Cruickshanks s'avança en ce moment, et communiqua au magistrat tout ce qu'il savait ou conjecturait, d'après la réserve de Waverley et les réponse évasives de Galium Be". Il connaissait, disait-il, le cheval que montait Edouard pour a'ppartenir à Vich-Jan-'Vohr; il n'osait pas en affirmer autant de l'homme qui accompagnait auparavant Edouard, dans la crainte qu'une belle nuit sa maison et ses élables ne fussent incendiées par celte maudite race des Mac-lvor.ll termina eu appuyant beaucoup sur les services qu'il croyait avoir rendus à 1 Eglise et à l'Etat, ayant été l'instrument, avec l'aide de Dieu, comme il le disait modestement au moyen duquel avait été arrêté le redoutable et dangereux délinquant. Il insinua qu'il espérait être récompensé, et en atlendant être dédommagé immédiatement de la perte de son temps, et même du tort qu'il avait fait à sa réputation en voyageant pour le sen ice du jiublic un jour de fête. Le major Melville repoiidit avec un grand sang-froid que, loin de se prévaloir de sa conduite en cette circon;i.,;ice, M. Cruickshanks devrait se trouver bien heureux s'il échappait à une forte amende, pour n'avoir pas, conformément à la proclamation récemment publiée, déclaré au magistrat le plus voisin tous les étrangers qu'il avait reçus dans son auberge. Comme M. Cruickshanks faisait sonner bien haut sou attachement à la religion et au roi, lui juge u'allribuail pas sa conduite à la désaffection, mais il ne pouvait s'empêcher de croire que le zèle de M, Cruickshanks pour l'Eglise et pour l'Etat avait cédé à la tentation de faire payer à un eiranger le loyer de son cheval deux fois plus qu'il ne valait. En définitive, se trouvant incompétent pour prononcer tout seul sur la conduite d'une personne aussi importante, il laisserait le soin de la juger à la prochaine session du jury. Sur ce, l'homme du Chandelier d'or se retira confus et raéconient: notre histoire ne fait plus mention de lui. Le major Melville renvoya chez eux les villageois; il n'en retint que deux qui faisaient l'office de constables, et auxquels il commanda d'attendre en bas. Tout le monde retiré, il ne resta donc dans la chambre que M. Morton, qui demeurasur l'invitation du major, une espèce d'homme d'affaires qui servait de greffier, et Waverley lui-même. Un silence pénible dura pendant quelques instants; enfin le major, après avoir regardé Waverley avec compassion et consulté à diverses reprises des notes qu'il tenait à la maiu, lui demanda sou nom. — Edouard Waverley. -- C'est ce que je pensais ; deruicreitient dans le... régiment de dragons, neveu de sir Waverley de Waverley- Honour ? — Oui, monsieur. — Jeune homme, je suis affligé d'avo-r à remplir un si pénible devoir. — Si c'est un devoir, major Melville, vous n'avez pas besoin d'excuses. — En effet, monsieur. Permettez-moi donc de vous demander de quelle manière vous avez employé votre temps depuis que vous avez obtenu l'autorisation de quitter votre régiment, il y a quelques mois jusqu'à ce moment. — Ma réponse à une question si générale dépendra de la nature des charges qui vous portent à m'intcrroger. Je demande à connaître quelles ."-ont ces charges, et au nom de qui je puis être forcé de vous répondre? — Ces charges, monsieur Waverley, je le dis avec peine, sont bien graves ; elles tombent sur vous et comme soldat et comme sujet: s<ius le premier point de vue, vous êtes accu>é d'avoir ié|>aiidii l'indiscipline et l'espiit de rébellion parmi les hommes que vous cimimandiez; de leur avoir donné l'exemple de la désertion, en jjrolongeant votre absence du régiment, au mépris des ordres formels de votre colonel ; comme sujet, vous êtes acfu.-é de haute trahison et d'avoir pris les armes contre le roi, le plus grand crime dont un himime puisse se rendre coupable àl'egard de son souverain. — Et quelle autorité nie commande de !e(iondre n de si odieuses calomnies? — Une autorité à laquelle vous devez respcc', et obéissance.

En disant ces mots, le major remit dans les mains de l'accusé un mandat de la cour criminelle d'Ecosse, en bonne forme, pour aireier et détenir la personne d'Edou-nd Waverley, esquire, suspect de menées contre le gouvernement, et autres crimes d'Etat et actifs de trahison. L'élonnemeiit que Waverley laissa jiaraitre à cette lecture fut attribué, par le major Melville, au trouble d'une coiLscience coupable, mais M. Morton crut y V()ir Ie^ surprise de l'innocence injustement accu ée. Il y avait queli|uc chose de viaidans les conjectures de l'un et de l'autre : quoique Edouard, au fond du

cœur, se sentit innocent du crime qu'on lui imiiutait, cependant, en jetant un rapide coup d'œil sur sa conduite passée, il reconnut qu'il ne pourrait, sans beaucoup de difficiiltc, se juslifier aux yeux de ses juges. — C'est une circon^itance déplorable, dans cette affaire vraiment pénible pour moi, dit le major Melville après un moment de silence, que je sois obligé, vu la gravité des soupçons qui pèsent sur vous, n'exiger communication de tous les papiers dont vous êtes porteur. — Volonliers, monsieur, sans réserve, dit Edouard en nietlaut sur la table son portefeuille et son agenda; cependant il y a un papier que je vous prierai de ne point examiner.— Je suis désolé, monsieur Waverley, de ne pouvoir vous accorder cette demande. — Vous verrez donc cette pièce, monsieur; mais comme elle ne peut avoir aucun rapport à l'affaire, je vous prierai de me la remettre.

Il tira de son sein les vers qu'il avait reçus le matin, et les présenta dans leur enveloppe. Le major les lut en silence, et les transmit à son clerc pour qu'il en tirât copie. Il plaça cette copie dans l'enveloppe, mit le tout devant lui sur la table, et rendit l'original à >Yaverley avec un air grave et triste.

Après avoir donné au prisonnier (car nous pouvons maintenant regarder notre héros comme prisonnier) le temps nécessaire pour recueillir ses idées, le major Melville reprit son interrogatoire. Il commença par dire que M- Waverley se plaignant de la trop grande généralité des questions, il lui en adresserait d'aussi spéciales qu'il lui serait possible, d'après les renseignements qu'il possédait sur l'afîaire. Il continua donc son interrogatoire, ayant soin de répéter et ses demandes et les réponses de l'accusé au greffier, qui consignait les unes et les autres par écrit. — Connaissez-vous, monsicurVS'averley, un nommé Humphry Houghton, sous-officier dans les dragons de Gardiner? —Certainement ; il était brigadier dans ma compagnie, et fils d'un des fermiers de mon oncle. — C'est cela. Et il avait une grande part dans votre confiance, et beaucoup d'influence sur ses camarades. — Je n'ai jamais accordé ma confiance à un homme de cette condition. J'aimais le brigadier Houghton comme un garçon plein d'intelligence et d'activité ; et je crois que ses camarades l'estimaient à cause des mêmes qualités.

— Mais c'est l'intermédiaire dont vous vous serviez pour communiquer avec les soldats de votre compagnie qui avaient été recrutés à Waverley? — Oui, sans doute. Ces pauvres gens se trouvant dans un régiment presque entièrement composé d'Irlandais et d'Ecossais, s'adressaient à moi dans tous leurs petits malheurs, et naturellement ils choisissaient un compatriote et un brigadier pour orateur en de pareilles occasions. — Le brigadier Houghton avait donc surtout de l'influence sur les jeunes gens des domaines de votre oncle qui vous avaient suivi au régiment? Sans doute. Mais qu'y a-t-ilde commun entre cela et mon arrestation? — C'est ce que je \ais vous apprendre; et je vous prie de me répondre avec la plus entière franchise, .\vez-vous jamais , depuis votre départ du régiment, entretenu aucune correspondance, directe ou indirecte, avec le brigadier Houghton? — Moi! une correspondance avec un homme de cette condition et de ce grade ! Comment et pourquoi?

— (.;'est à vous de l'expliquer. Mais ne lui avez-vous pas écrit pour lui demander quelques livres ? — Vous me faites souvenir dune c.'immission que je donnai au brigadier Houghton, parce que mon domestique ne savait pas lire. Je me rappelle lui avoir ordonné par une lettre de se procurer certains livres dont je lui envoyai la liste, etde me les expédier à TuUy-Veolan.— Et de quelle nature étaient ces livres? — C'étaient, pour la plupart, des ouvrages de littérature ; ils étaient destinés aux lectures d'une dame. — Ne se trouvait-il pas, dans le nombre, monsieur Waverley, des écrits contre le gouvernement et des pamphlets? — H y avait quelques traités sur des matières politiques et religieuses, auxquels je donnai à peine un coup d'œil. Ils m'avaient été adressés par l'obligeance d'un excellent ami, plus estimable pour la droiture de sou cœur que pour la prudence de ses lumières ; c'étaient, à ce qu'il me jiarut, des compositions dépourvues de tout mérite. — Cet ami était M. Pembroke, un ecclésiastique non assermenté, auteur de deux traités contre le gouvernement, dont les manuscrits ont été trouvés dans votre bagage? — Mais dont, je vous en donne ma parole de gentilhomme, je n'ai jamais lu une ligne. — Je ne suis pas votre juge, monsieur Waverley : votre interrogatoire sera transmis à qui de droit. Continuons.... Connaissez-vous une personne qui se nomme NVily Will, ou Will Kuthven ? — Voilà la première fois que j'en entends parler — N'avezvous jamais, par son intermédiaire ou par celui de tout autre, excité le bricidier Houghton à deserter avec autant de ses camarades qu'il en pourrait attirer avec lui, afin de se joindre aux Higlilandais et aux autres rebelles maintenant en armes sous les ordres du jeune l'iétentlaiit? — Je vous jure que non seulement je suis parfaitement innocent des prati-

Î[ues criminelles que vous m'imputez, mais que je les déteste du ond de mon àme ; et quand je devrais y gagner un trône pour moi ou pour tout autre, je ne me rendrais pas coupable d une telle trahison. — Cependant quand je considère cette lettre, de la main d'un des gentilshommes égarés qui sont maintenant en armes eontrc leur pays, et les vers qii ello renferme, je ne puis lu'euipi;-

cher de trouver quelque analigie entre les intrigues dont je vous ai parlé et les exploits de Wogan, que l'auteur de l'enveloppe semble vous assigner pour modèle.

Waverley futconfondu de cette coincidence, mais il nia qu'on pût considérer les désirs ou les espérances de l'auteur de la lettre comme les preuves d'une accusation contre lui qui l'avait seulement reçue. — Mais, si je suis bien informé, votre temps, durant votre absence du régiment, a été partagé entre la maison de ce chef de montagnards et celle de monsieur Bradwardine de Bradwardine, qui a au.ssi pris les armes pour cette malheureuse cause? — Je n'en disconviens pas; mais je nie de la manière la plus formelle avoir eu connaissance de leurs projets contre le gouvernement. — Cependant vous ne nierez pas, je le présume, avoir accompagné votre hôte Glennaquoich à un rendez-vous où, sous' prétexte d'une grande partie de chasse, la plupart des complices de cette trahison se réunirent pour se concerter sur les moyens et l'époque de leur soulèvement.— Je reconnais, en effet, que j'ai assistéà cette réunion; mais je n'ai rien vu, rien entendu qui piit faire soupçonner le but que vous lui assignez. — Delà, vous allâtes avec Glennaquoich et une partie de son clan rejoindre l'armée du jeune Prétendant, et, après lui avoir présenté vos hommages, vous revîntes pour armer et enrégimenter le reste du clan, et le réunir à l'armée du prince lorsqu'elle se dirigerait vers le sud. — Je n'ai jamais voyagé avec Glennaquoich dans une telle intention. Voici la première fois que j'entends dire que la personne que vous avez nommée se trouve dans ce. pays.

Alors il raconta en détail l'accident qui lui était arrivé à la partie de chasse; il ajouta qu'à son retour il avait reçu tout à coup la nouvelle de sa destitution ; il avoua qu'alors pour la première fois il avait remarqué parmi lesHighlandais des symptômes qui indiquaient de leur part l'intention de prendre les armes; il ajouta encore, que, n'ayant aucun désir de s'associer à eux et aucune raison pour rester plus longtemps en Ecosse, il retournait malntenantdans son pays natal où il était rappelé par des personnes qui avaient le droit de diriger sa conduite, ainsi que le major Melville le reconnaîtrait par leslettres qui étaientsur la table. Le major Mehille, déférant à cette invitation, prit lecture des lettres de Richard Waverley, de sir Everard, et de la tante Rachel; mais les conséquences qu'il en tira n'étaient pas telles que l'espérait Waverley. Il y vit le langage de la haine contre le gouvernement, des projets de vengeance assez clairement exprimés ; et la lettre de miss Rachel, qui affirmait positivement la justice de la cause des Stuarts, parut au major une déclaration franche des sentiments que les autres n'exprimaient que d'une façon détournée, — Permettez-moi encore une question, monsieur AVaverley , dit le major Melville : n'avez-vous pas reçu plusieurs lettres de votre colonel, où il vous enjoignait de revenir à votre poste, et vous avertissait de l'usage qu'on avait fait de votre cachet pour semer l'esprit de mécontentement parmi les soldats? — Nullement, major Melville. Je n'ai d'abord reçu de mon colonel qu'une lettre où il exprimait, avec beaucoup de civilité, le désir que je ne passasse pas à Bradwardine tout le temps de mon congé ; ce qui , je l'avoue, me parut de sa part une recommandation un peu indiscrète; enfin, le jour même où je lus dans la gazette que j'étais remplacé, je reçus du colonel Gardiner une seconde lettre où il m'ordonnait de rejoindre le corps; mais, à cause d« l'absence dont je viens de vous parler, cette lettre m'arriva quand il n'était plus teni[is d'y obéir. S'il y a eu quelques lettres à moi adressées par le colonel entre ces deux-là, elle noble caractère du colonel ne me permet pus d'en douter, elles ne me sont jamais parvenues. — J'ai oublié, monsieur Waverley, continua le major Melville, de vous demander des détails sur une circonstance moins importante, mais dont on a parlé dans le public à votre désavantage. On a ditqu'un toast contre le gouvernement établi ayant été proposé en votre présence , vous , officier dans les troupes de Sa Majesté, vous avez laissé à un gentilhomme de la compagnie le soin de demander raison de cet outroge. Ceci, monsieur, ne peut être le sujet d'une accusation contre vous devant une cour de justice; mais si, comme j'en suis informé, les officiers de votre régiment vous ont demandé des explications sur un tel bruit, comme gentilhomme et comme militaire, je dois m'étonner que vous ne les ayez point satisfaits.

C'en était trop : environné, pressé de touscotés par des accusations dans lesquelles de grossiers mensonges se trouvaient mêlés avec des circonstances véritables, seul, sansamis, loin de son pays, Waverley crutqu'il ne pourrait plus défendre son honneuret savie ; appuyant sa tête sur sa main, il refusa de répondre davantage aux questions du major, puisque les réponses franches et sincères qu'il avaii faites jusqu'à présent avaient servi uniquement à fournir des armes contre lui. Sans laisser paraître ni surprise ni mécontentement de la résolution de Waverley, le major Melville continuait, avec un sang-froid imperturbable , à lui adresser de nouvelles questions. — Que me sert de vous répondre? dittristement Edouard ; vous paraissez convaincu de ma culpabilité, et dans chacune de mes répliques vous découvrez une nouvelle raison en faveur de l'opinion que vous avez conçue d'avance. Jouissez donc de votre triomphe supposé, et ne me tourmoiitez pas davantage, Si je suis çoupablft de la lâcheté et de h

trahison que vos soupçons font peser sur moi , je ne mérite jias que vous ajoutiez foi à mes réponses. Si ces soupçons sont injustes, et Dieu et ma conscience sont témoins qu'ils le sont, je ne vois pas pourquoi je prêterais, par ma franchise, des armes à mes accusateurs. Je ne conçois donc aucune raison pour ajouter un mot de plus, et je suis déterminé à persister dans cette résolution. Et il reprit l'attitude d'un homme décidé à un silence sombre et opiniâtre. — Permettezmoi, dit le magistrat, de vous faire envisager quels avantages vous pourriez espérer d'un aveu sincère et sans réserve. Les jeunes gens sans expérience, monsieur Waverley, sont souvent la dupe des artifices d'hommes adroits et perfides: un de vos amis au moins (je veux parler de Mac-lvorde Glennaquoich) peut être Ta.rt.:é parmi ces derniers, à l'une des premières places; et à votre candeur apparente, à votre jeunesse, à votre ignorance des mœurs des Highlandais, on vous mettrait volontiers parmi les premiers. Dans unetelle position, un faux pas, un moment d'erreur, que je serais heureux de regarder comme involontaire, pourraient vous être pardonnes, et je solliciterais volontiers en votre faveur. Mais vous devez nécessairement connaître les forces des chefs dece pays qui ont pris les armes, leurs moyens d'attaque, leurs plans; j'espère donc que vous mériterez celte intercession de ma part, par une déclaration franche et sincère de tout ce qui est venu à votre connaissance sur chacun de ces sujets. Dansée cas, je crois pouvoir vous assurer que la part que vous avez prise à ces criminelles intrigues n'aura pour vous d'autres fâcheuses conséquences que la perte momentanée de votre liberté.

Waverley, de l'air du plus grand sang-froid, écouta cette exhortation jusqu'à la fin ; mais se levant tout à coup avec une énergie qu'il n'avait pas montrée jusque-là : — Major .Melville, puisque tel est votre nom, dit-il, jusqu'à jirésent j'ai répondu à vos questions avec franchise, ou j'ai avec calme refusé d'y répondre, parce qu'elles ne concernaient que moi seul ; mais, puisque vous me croyez l'âme assez basse pour me faire le délateur de ceux qui, n'importent leurs sentiments politiques , m'ont reçu chez eux en hôte et en ami , je vous déclare que je regarde vos questions comme plus injurieuses mille fois que vos soupçons calomnieux; et, puisque ma mauvaise fortune ne me laisse pour le moment d'autre moyen de vous témoigner mon ressentiment qu'une defiance prononcée de toutes vos insinuations, vous m'arracherez maintenant le cœur plutôt qu'une parole.

M. Morton et le major se regardèrent : le premier, qui dans le cours de l'interrogatoire, avait été plusieurs fois pris d'accès de toux, fut contraint d'avoir recours à sa tabatière et à son mouchoir. — Monsieur Waverley, dit le major, ma situalion présente me défend également de (aire ou de souffrir une insulte; je ne prolongerai donc pas davantage une discussion qui pourrait bientôt se terminer p;ir l'une et par l'autre. Je crains d'être obligé de signer un mandat de détention contre vous; mais, provisoirement, ma demeure vous servira de prison. Ne puis-je espérer que vous accepterez à souper avec nous ? Edouard secoua la tète en signe de refus. — Je ferai donc porter des rafraîchissements dans votre appartement.

Notre héros salua et quitta le salon. Les deux constables le conduisirent à une chambre petite mais propre. Mais il ne toucha ni au vin ni aux mets qu'on lui offrit; il se jeta sur son lit; et harassé par les aventures et les agitations de la journée, il tomiia presque aussitôt dans un profond sommeil. C'était, plus qu'il n'espérait lui-nicme; mais (in dit que les sauvages de l'Amérique du Nord, attachés au poteau de torture, dans les intervalles de leur agonie, s'endorment quelquefois si profondément, qu'on ne peut les éveiller qu'en appliquant des charbons ardents sur leurs membres.

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