‹ WaverleyChapitre 18 sur 231 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Le major Melville avait eu deux motifs pour retenir M. Morton pendant l'interrogatoire de Waverley : d'abord il espérait [louvdir profiter de son bon sens, de ses lumières, et de son attachement reconnu au gouvernement établi ; et il voulait en outre avoir un témoin de l.i franchise sans bornes et de la loyauté de ses |irocédés, quand il s'agissait de l'honneur etde la vie d'un jeune Anglais dun haut rang, d'une famille distinguée, et l'héritier pré.somplif d'une très grande fortune. Chaque pièce de cette instruction serait soigncusiment examinée; il tenait, pour sa justification personnelle, a mettre sa justice et son intégrité au-dessus de toute espèi e de soupçon. Waverley retiré, le laird et l'ecclésiastique s'assirent en silence devant la table dressée pour le souper. Tant que les domestiquer furent là, ni l'un ni l'autre ne crut devoir parler du sujet qui l'occupait, et tous deux étaient [leu disposés à prendre un autre thème de conversation. La jeunesse de Waverley, la candeur qui paraissait dans toutes ses réponses, formaient un contraste singulier avec les tristes soupçons qui planaient sur lui ; il y avait en lut une naïveté, une franchise de manières, qui semblaient annoncer un jeu ne hi'inme peu habitué aux détours de l'intrigue, et qui piaillaient hau- Un'A;nt en sa faveur. M. Morton et le major repassaient dans leurs

souvenirs les particularités de l'interropatoire, et chacun les voyait diversement, selon ses propres sentiments. Tous deux étaient do'ues d'un esprit vif et perçant, tous deux également en état de combiner entre elles les diverses circonstances d'un récit, et d'en tirer des conséquences logiquement déduites; mais la différence de leur éducation et de leurs habitudes les conduisait souvent àdes conclusions bien peu d'accord entre elles. Le major Melville avait passé sa vie au milieu des camps et du monde. Sa profession l'avait rendu vigilant ; l'expérience l'avait rendu circonspect. Il avait vu dans la société beaucoup de mal, et quoique lui-même magistrat intègre et homme de bien, ses opinions sur les autres étaient toujours sévères, quelquefois jusqu'à l'injustice. Au contraire, M. Morton, après les travaux littéraires de l'université, où il était aimé de ses camarades et considéré de ses maîtres, avait pris possession de la vie heureuse et tranquille qu'il menait encore; là, il n'avait eu que bien peu d'occasions de voir le mal, et il ne l'avait vu que pour encourager lerepenlir et l'amendement descoupables; ses paroissiens, pleins d'amour etde respect pourlui, croyaient payer la tendre affection qu'il leurportait, en lui cachant ce qui l'aurait vivement affligé, les infractions aux lois de la morale qu'il leurrecommandait avec tant de zèle et d'onction. Quoiq ue le major et lui fussent bien vus dans le [lays, il y avait cependant un dicton fort répandu :1e laird ne connaît que'le mal qui se fait dans la paroisse, elle ministre ne connaîtque le bien.L'amour des lettres quoique subordonné à ses études et à ses devoirs religieux, était l'un des goûts les plus vifs du pasteur de Cairnvreckan. Dans sa jeunesse, de goût avait donné, à son esprit une tournure un peu romanesque , tournure que les tristes réalités de la vie n'avaient pas entièleiuent détruite. La mort prématurée d'une femme jeune et aimable, qu'il avait épousée par amour, et que suivit bientôt dans la tombe un fils unique, répandait encore, bien des années après ces tristes événements, une teinte de mélancolie sur un caractère naturellement doux et rêveur. Ses sentiments en cette occasion ne pouvaient donc s'accorder avec ceux du militaire rigide, du magistrat sévère, de l'homme du monde soupçonneux.

Ouand les domestiques se furent retirés, le silence régna encore entre les deux convives, jusqu'à l'instant où le major Melville, après avoir rempli son verre et passé la bouteille à M. Morton, commença l'entretien. — 'Voilà une affligeante affaire, monsieur Morton ! Je crains que ce jeune homme ne se soit lui-même attaché la cordeau cou... — Que Dieu l'en préserve! répondit le ministre. — Ainsi soit-il! mais je doute que votre indulgente logique puisse nier la légitimité de cette conclusion. —Sûrement, major, répondit l'ecclésiastique, je puis espérer que ce malheur n'arrivera pas, d'après tout ce que nous avons entendu ce soir. —Vous croyez? répliqua Melville ; mais, mon bon ministre, vous êtes de ceux qui veulent étendre sur tous les criminels l'indulgence de l'Eglise. — Oui, sans doute, je le voudrais; pardon et résignation, voilà les bases de la doctrine que j'ai mission d'enseigner. — C'est très bien parler sous le rapport religieux ; mais le pardon accordé à un criminel pourrait être une grande inju.stice envers le reste des citoyens. Je ne parle point de ce jeune homme en particulier; je souhaite du fond de mon cœur qu'il puisse se justifier, car sa modestie et sa vivacité me plaisent. Mais je crains qu'il n'ait mis sa tète en grand péril. — Et pourquoi? Des centaines de gentilshommes égares ont maintenant les armes à la main contre le gouvernement; beaucoup, on n'en peut douter, par des principes que l'éducation et des préjugés d'enfance ont décorés à leurs yeux des noms de patriotisme et d'héroïsme. La justice, quand elle choisira ses victimes parmi celte multitude (car sûrement elle ne les frappera pas toutes), tiendra compte des motifs de leur faute. Si l'ambition, l'espérance d'un avantage personnel a porté quelipie intrigant à troubler la paix d'un gouvernement bien établi, que celui-là soit olïert en holocauste aux lois qu'il a violées; mais que l'on pardonne à la jeunesse égarée par des rêves de chevalerie et par une loyauté imaginaire. Si les lois de la chevalerie et une loyauté imaginaire poussent au crime de haute trahison, je ne connais pas de cour de justice dans la chrétienté, mon cher monsiiur Morton, où elles puissent obtenir \euT liabias curpus (mise en liberté). — Mais je ne vois pas que le crime de ce jeune homme .soit si bien prouvé, Dieu merci ! — Parce que la bonté de votre cœur ob.scurcit votre discernement. Ecoutezmoi un peu : oe jeune homme descend d'une famille où les sentiments Jacobites sont héréditaires; son oncle est le chef du parti tory dans le comté de...; son père est un courtisan disgracié et mécontent, son précepteur un ecclésiastique non assermenté, auteur de deux pamphlets contre le gouvernement. Ce jeune homme donc entre dans les dragons de Gardiner, amenant avec lui un corps de recrues levées dans les domaines de son oncle, soldats qui n'ont pas manqué, quand l'occasion s'est présentée, de manifester dans leurs disputes avec leurs camarades les principes religieux qu'ils avaient reçus à Waverley. Or, le capitaine témoigne un intérêt extraordinaire à ces jeunes gens; ils ont de l'argent plus qu'il n'est néces- .saire à un .soldat et qu'il ne convient pour le maintien de la discipline; ils sont sous les ordres d'un brigadier par le moyen duquel ils entretiennent avec ieurchcf des communications fréquentes; ils se considèrent comme indépendants des autres ufliciers, el commq

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

supérieurs à leurs camarades. — Tout cela, mon cher major, s'explique naturellement par leur altaehcnn'nt à leur jeune seigneur, et par leur situation isolée dans un régiment levé [insque entièrement au nord de l'Irlande et au midi de l'Lcosse, par conséquent au milieu d'hommes disposés à leur chercher querelle en leur dmilile qualité d'Anglais cl de membres de l'i glise épiscopale. — Tics liion. digue ministre. Je voudrais que queUiues membres de votre synode vous eussent entendu ; mais laissez-moi continuer. Ce jeune homme obtient la permission de s'absenter de son régiment, il se rend à Tully-Veolan. Les principes du baron de Bradwardine ne sont un mystère pour personne, sans rappeler ici qu'il a été tiré d'afl'aire par l'oncle de ce jeune homme en 1"I5. Chez lui, notre jeune homme s'engage dans une querelle, où il a,dil-on, manqué aux devoirs que lui imposait sa qualité d'officier; le colonel Gardiner lui écrit, en ternies fort doux d'aboid, plus sévèrement ensuite (vous ne doutez pas qu'il ne l'ait fait, puisqu'il le dit); le corps des officiers lui demande des explications sur sa querelle; il ne répond ni à son colonel, ni à ses camarades. Pendant ce temps, ?es soldats se mutinent et méprisent la discipline. A la lin, quand arrive la nouvelle de la malheureuse insurrection des Highlands, son favori, le brigadier Houghton et un autre soldat sont surpris en correspondance avec un émissaire français accrédité, soi-disant par le capitaine'Waverley, lequel, toujours d'après le dire du brigadier, engageait celui-ci à déserter avec une partie de la compagnie, et à rejoindre le capitaine, alors auprès du prince Charles. Cependant ce loyal capitaine, ainsi qu'ill'avoue lui-même, résidait à Glennaquoich avec le plus actif, le plus rusé, le plus audacieux jacobite d'Ecosse. Il se rend avec lui au moins jusqu'au rendez-vous des conjurés, et peut-être encore un peu plus loin. Deux lettres pendant ce temps lui sont adressées; la première, pour l'avertir de l'esprit de rébellion qui règne dans sa compagnie; la seconde, pour lui enjoindre péremptoirement de revenir au régiment : ce que le bon sens tout seul aurait dû lui suggérer de faire, quand il fut informé des progrès de l'insubordination des soldats. Il répond par un refus positif et en renvoyant son brevet de capitaine. — On le lui avait déjà retiré. - Oui, mais il exprime le regret d'avoir été prévenu. On saisit s;.n bagage à la garnison et à Tully-Veolan ; on y trouve un assortiment de pamphlets Jacobites, suffisant pour empistertoutun comté, sans parler des manuscrits de son dii.'ne ami et précepteur, M. Pembroke. — Il dit ne les avoir jamais lus. — En tout autre cas je l'aurais cru, car le style de ces ouvrages est aussi pédantesque et aussi plat que les sentiments en sont criminels. Mais croyez-vous que, si ce n'était par considération pour les principes qui y sont professés, on jeune homme de cet âge emporterait un tel fatras avec lui '/ Quand on reçoit la nouvelle de l'approche du Prétendant, il se met en route sous une espèce de déguisement, il refuse de dire son nom, il mente un cheval connu pour avoir appartenu à Gleiinaquoich ; il porte sur lui des lettres de sa famille, où l'on trouve l'expression delà haine la plus violente contre la maison de Bruii>wick, et une pièce de vers en l'honneur d'un capitaine Wogau, qui abandonna le service du parlement pour se joindre aux Highlandais insurgés en faveur des Sluart.. C'est précisément ce qu'il voulait faire lui-même. Et au bas de ces vers, un imilez-le est écrit de la main de ce loyal sujet, de cet ami de la paix et du gouvernement, Fergus Mac-Ivor de Glennaquoich Vich-lan-Vohr, etc. Et enfin, continua le major Melville qui s'échauffait en exposant ses divers moyens de conviction, où se trouve cette seconde édition du chevalier Wogau'? où ? dans le lieu le plus convenable pour l'exécution de ses desseins, et .déchargeant un pistolet sur le premier sujet du roi qui se hasarde à l'interroger sur le motif de son voyage.

Morton, en homme prudent, s'abstint de contredire le major; il sentait que des objeetions n'auraient servi qu'à le confirmer dans son sentiment; il lui demanda seulement ce qu'il comptait l'aire du prisonnier. — Ceci est assez embarra-ssaul, répondit le major, eu égard à l'état du pays. — Ne pourriez-vous le retenir dans voire maison, par consideration pour sa naissance et sou rang, jusqu'à ce que cet orage soit passé? ici il n'aurait rien à craindre. — Mon bon ami, ni ma maison ni la vôtre ne lui seraient longtemps uu sûr abri contre l'orage, eu admettant qu'il fût légal de l'y retenir prisonnier. Je viens d'apprendre que le commandant en chef qui marchait vers les Highlands, pour atteindre les insurgés et les dis^jerscr, a refusé de leur livrer bataille à Conyerick , qu'il est en marche avec toutes les forces disponibles du gouvernement, vers luverness ou quelque part de ce côté ; le diable m'enlève si je sais pourquoi ! mais en attendant, il abandonne aux montagnards la route îles basses terres. — Bon Dieu! cet homme est-i' un lâche, un traître ou un imbécile? — Rien de tout cela,je crois. Sir John possède le courage vulgaire nécessaire à son grade, il est assez honnête homme, il fait ce qu'on lui commande, comprend ce qu'on lui dit; mais il est aussi en état d'agir par lui-même dans des circonstances difficiles, que moi, mon cher ministre, de monter en chaire à votre place.

Cette importante nouvelle fit un moment diversion à l'affaire de Waverley, mais bientôt les deux interlocuteurs en revinreut à ce sujet intéressant. — Je crois, dit le major, que je confierai ce jeune homme au commandant de quelqu'un des partis qui ont élé en-

voyés dernièrement pour contenir les districts mal intentionnés. On les a rappelés au fort de Stirling, et un petit corps doit passer par ici aujourd'hui ou demain : il est commandé par cet lioinme dt l'ouest... comment le nomme-t-on? vous l'avez vu, et m'avez dit que c'est le portrait d'un des saints du régiment de Cromwell.— Gilfillan le caméronien, répondit M. Morton. Je souhaite que le jeune pri.soniiier n'ait rien à craindre de la part de cet homme ; dans l'emporleinent et l'agitation d'une crise si violente, on peut s'attendre à d'étranges excès ; et de plus, je crains que la secte à laquelle Gilfillan appartient n'ait souffert la persécution sans apprendre la tolérance. — Il n'aura qu'à conduire M. Waverley au château de Stirling, je lui recommanderai fortement de le bien traiter. En vérité, je n'imagine pas pour lui de manière de voyager plus sijre, et je ne pense pas que vous jmissiez ra'cngagcr à me compromettre moi-même en lui rendant la liberie. — Mais voyez-vous quelque iiiconvéuient à ce que j'aie demain avec lui un entrelien particulier? — Non, sans doute. Votre loyauté et votre caractère me sont de sûrs garants de votre conduite. Mais dans quelle intention me faites-vous cette demande? — Uniquement pour essayer s'il ne serait pas possible d'obtenir de lui quelque confidence qui me fournirai tics moyens, sinon de justifier, au moins d'excuser sa conduite.

Les amis se quittèrent pour aller prendre du repos, tous deux l'âme remplie dos plus pénibles inquiétudes sur l'état du pays.

Le lendemain matin Waverley ne sortit d'un sommeil sans repos et troublé par mille rêves, que pour envisager dLstinclemenl toutes les horreurs de sa situation. Comment en sortirait-il ? 11 pouvait être traduit devant un conseil de guerre, qui, dans un temps de désordres, ne .serait scrupuleux ni sur le choix des victimes, ni sur la force des preuves. L'idée d'être envoyé pardevant la cour de justice d'Ecosse ne le rassurait pas davantage; il savait que les lois et les formes de la procédure différaient en beaucoup de points de celles de l'Angleterre; et suivant une opinion générale, quoique mal fondée, les droits et la liberté des citoyens n'y trouvaient pas les mêmes garanties. Un sentiment de haine s'éleva dans son cœur contre le gouvernement, qu'il considérait comme la cause de ses périls et de ses embarras, et au fond de l'âme il maudit les scrupules qui l'avaient empêché de s'associer à l'entreprise de Mac-lvor. — Pourquoi, se disait-il à lui-mèrae, n'ai-je pas, à rexempie de tant de gens d'honneur, saisi l'occasion qui se présentait de rétablir sur le trône de l'Angleterre le descendant de nos anciens rois, l'héritier légitime de la couronne? Tout ce qu'on a jamais dit d'honorable et de glorieux touchant la maison de Waverley est fonde sur son inviolable attachement à la famille des Stuarts. D'après le sens que ce magistrat écossais a découvert dans les lettres de mon oncle et de mon père, il est évident que j'aurais dû comprendre qu'ils m'invitaient à imiter la conduite de mes ancêtres : c'est mon défaut de pénétralion, et l'obscurité nécessaire de leur langage qui m'ont empêché de deviner leur volonté. Si j'avais obéi au premier mouvementde ma généreuse indignation, combien différente serait maintenant ma situation! Je serais libre, les armes à la main, combattant comme mes ancêtres pour l'amour, la loyauté et la gloire. Et aujourd'hui me voilà tombé dans le piège, à la discrétion d'un homme soupçonneux et impassible; destiné peut-èlre à la solitude d'une prison d'Etal, ou à l'infamie d'une exécution publique. 0 Fergus! que votre prophétie a peu tardé à se vérifier!

Pendant qu'Edouard s'abandounait à ces tristes réflexions, et que nalurellemeut, mais fort injustement, il imputait à la dynastie régnante des malheurs qu'il ne fallait altribucr qu'au hasard, ou, en partie au moins à la légèreté de sa conduite, .M. Morton, en vertu de l'autorisation du major, vint lui rendre visite. Le premier mouvement de Waverley fut de lui dire qu'il ne voulait plus ni interrogatoi.e ni conversation ; mais il supprima celle observation peu obiigeanle, en remarquant l'air bienveillant et respectable du ministre qui l'avait préservé de la violence des habitants du village. — Dans toute autre circonstance, lui dit l'iiilurluiié captif, je vous aurais exprimé vivement ma gratitude, coimiie à un homme auquel je dois la vie; mais telle est l'agitation de umii esprit, et ma préoccupation du sort qui m'est sans doule réserve, que je suis à peine en étal de vous faire les remerciemenls convenables.

M. -Morton répondit que bien loin de se croire des droits à sa reconnaissance, son seul désir et l'unique but de sa visite étaient de trouver les moyens delà mériter. — .Mon excellent ami, le major Melville, continua-t-il, a les sentiments d'un militaire corroborés de ceux d'un magistiat. Ma position n'est point semblable à la .tienne etje ne partage pas toujours ses opinions, car je trouve souvonlen lui trop peu d'indulgence pour les faiblesses de la nature humaine. Il se tut un moment, et reiirit en ces tenues : — Je ne sollicite pas votre confiance, monsieur SVaverley, pour obtenir des révélations qui pourraient être préjudiciables à vous ou aux autres; mais je vous avoue que mon désir le plus ardent serait de connaître des pariicularités utiles à votre justification. Je vous assure, etje ne vous parle point légèrement, qu'elles seront confiées à un homme sûr, et dont le zèle pour vous n'aura de bornes que les limites de sa faible puissance. — Vous êtes, monsieur, à ce que je présume, un ministre presbytérien? (M. .Morton fil un geste de tète afûrmatif.)

Si je m'abandonnais aux préjugés île mon éili;calioii, je douterais de la sincérité de votre zèle en ma faveur; mais j'ai remarqué que (Ijius ce pays on a des préjugés semblables contre mes frères , les fidèles de l'église épiscopale. Je crois volontiers que les préjugés sont aussi mal fondés dans un cas que dans l'autre. —Malheur à qui pense autrement, s'écria M. Morton, malheur à qui regarde la disciplinede l'Eglise et ses cérémonies comme la base indispensable de la foi chrétienne et des vertus morales! — Mais je ne vois pas pourquoi je vous ennuierais du récit de mes aventures : après les avoir repassées, aussi attentivement que possible, dans mon esprit, je me trouve bors d'état de repousser la plupart des charges qui pèsent sur moi. Je sens très bien que je suis innocent, mais je ne sais comment m'y prendre pour le prouver et je n'ai pas l'espérance d'y réussir. — C"est précisément pour cela, monsieur 'Waverlev que je sollicite votre confiance. Je connais tout le monde, ou i peu près, dans ce pays; et je trouverai aisément des moyens de recommandation auprès de ceux que je ne connais pas personnellement. Votre situation vous empêchera, j'en ai la crainte, de faire les démarches nécessaires pour réunir les preuves de votre innocence, et confondre d'injustes accusations; je ferai ces démarches pour vous; si mon zèle vous est inutile, au moins il ne peut vous être préjudiciable.

Waverley, après quelques minutes de réflexion, tut convaincu qu'en accordaiit sa confiance à M. Morton, pour tout ce qui le concernait lui-même, il ne ferait tort ni à M. Bradwardine, ni à Fergus Mac-Ivor, qui tous deux avaient pris ouvertement les armes contre le gouvernement; ((u'au contraire il en pourrait tirer quelques avantages pour lui-même, si les protestations de dévouement de son nouvel ami étaient aussi sincères qu'elles étaient vives et pressantes. 11 fit donc à M. Morton un récit abrégé de tous les événements que le lecteur connait déjà; seulement il passa sous silence son attachement pour Flora, et il ne parla pas non plus, dans le cours de sa narration, de Rose Bradwardine. M. Morton sembla surtout frappé de la visite de Waverley à Donald Bean Lean. — Je me réjouis, dit-il, que vous n'ayez point fait mention de cette particularité devant le major. Elle est de nature à produire une grande impression, et nullement à votre avantage, sur Tesfirit de ceux qui ne comprennent pas tout ce qu'une cuiiosité romanesque peut faire entreprendre à un jeune homme. Quand j'avais votre âge, monsieur SVaverley, une expédition au.ssi folle (je vous demande pardon de l'expression) aurait en pour moi un attrait inexprimable; mais le monde ne manque pas de gens qui ne peuvent croire qu'on s'expose au péril et à la fatigue, sans de bonnes raisons pour cela; et ils sont ainsi conduits à supposer aux actions des motifs bien éloignés des véritables. Ce Beau Lean est renomcné dans le paj's comme une espèce de Robin Hood, et les histoires qui se débitent sur son adresse et son esprit entreprenant, charment les loisirs du coin du feu pendant l'hiver. Il possède certainement des talents bien supérieurs à la sphère subalterne où il les déploie; n'étant ni dépourvu d'ambition, ni retenu jiar les scrupules, il ne négligera sans doute aucun moyen de se distinguer dans le cours de ces malheureuses dissensions.

M. Morton prit des notes fort exactes sur les diverses particularités île l'entrevue de Waverley avec Donald Bean, et sur les autres événements que le prisonnier lui avait racontés. L'intérêt que cet excellent homme semblait prendre à ses infortunes, et surtout la confiance qu'il fai-sait paraître dans l'innocence de Waverley, ne pouvaient manquer de rendre du courage à ce jeune homme, a qui la froideur du major avait fait croire que tout l'univers était ligué contre lui. 11 serra d'un air aiTectucux la main du ministre, cl l'assura que sa bienveillance et sa sympathie avaient fait rentrer io calme dans son cœur. Quel que pût être .son sort, ajouta-t-il, il appartenait à une famille qui était reconnaissante de ce qu'on faisait pour elle, et qui avait le pouvoir de témoigner sa reconnaissance. La vivacité de ses remerciements fit venir les larmes aux yeux du digne ecclésiastique, qui portait maintenant deux fois plus d'intérêt à la can.se pour laquelle il avait bénévolement offert ses services.

Edouard demanda si M. Morton savait on on allait l'envoyer. — An chateau de Stirling, répliqua celui-ci. J'en suis charmé pour vous; car le gouverneur est un homme honorable et humain. .Mais je ne suis pas ra.ssnré sur la manière dont vous serez traité pendant la roule; le major Melville est, à son grand regret, obligé de vous confiera la garde d'une autre personne. — Tant mieux, répondit Waverley ; je déleste ce magistrat écossais, à l'àme sèche, au cœur froid. J'espère ne jamais le revoir. Il n'a de compassion ni pour l'innocence ui pour le malheur; l'air glacial avec lequil il accMniplis- »ait toutes les formalités de la politesse, pendant (|u'il me lourmenlait de ses questions, de ses sonpçims, de ses rap|irochements, me taisait souffrir comme toutes les lorturesde l'inquisition... N'iMitreprenez pas de le justifier, je ne pourrais vous écouter de sang-lroui ; dites-moi plutôt à qui l'on va confier un |)risonnier d'Etat d'aussi grande imponancc. — A un nommé (iilfillan, à ce que je crois; un membre de la secte des cariéronlens. — Je n'ai jamais entendu parler de cette .secte. — Elle a la prétention de représenter les preshyléricns rigides, qui, au temps de Charles 11, refuscrei.t de profiler Oe la tolérance, ou, comme on disait alors, de l'indulgence accordée

par le gouvernement à leurs co-religionnaires. Ils tenaient des conventicuies dans la campagne ; le gouvernement écossais les traitait avec tant de violence et de cruauté, que, durant ces derniers règnes ils ont plus d'une fois pris les armes. Ils tirent leur nom dt; leur chef, Richard Cameron. — Je me le rappelle, dit Waverley; mais Utrium|ihe du presbytérianisme, à l'époque de la revolution n'a-t-il pas éteint cette .secte? — Point du tout, ré[diqua Morton. La révolution fut bien loin de réaliser leurs espérance.s, qui visaient à l'é tablissement universel de l'église presbytérienne sur les bases de I ancienne ligue solennelle et du Covenant. A vrai dire jecn.i. qu'ils ne s.avent guère ce qu'ils veulent; mais formant une agrégation nombreuse assez habituée au maniement des armes ils se sunt tenus à l'écart comme un parti séparé dans l'Etat; et à l'époque d,- 1 Union, ils formèrent une alliance, on peut dire monstrueuse avec leurs vieux ennemis les jacobites, pour s'opposer à cette grande mesure nationale. Depuis lors, leur nombre a diminué graduellement; maison en trouve encore beaucoup dans lescomtés de l'ouest • et un assez grand nombre, mieux avisés qu'en 1707, ont pris les armes pour la défense du gouvernement. Le nommé Gifted Gilfillan a été longtemps un de leurs chefs, et maintenant il commande un petit corps de volontaires qui passera par ici aujourd'hui ou domain ■ ils se rendent à Stirling; et telle est l'escorte que le major vous assigne. Je parlerais volontiers à Gilfillan en votre faveur; mais. i;nbu comme il l'est des préjugés de sa .secte, empreint de ce caraclère rude et sauvage, il tiendrait peu compte des recommandations d'un docteur éraslieu, comme il ne manquerait pas de me nommer poliment... Adieu, mon cher ami; je ne veux pas, cette fois, abuser de l'indulgence du mnjor, afin d'obtenirla permission de vôusfaire, dans le courant de la journée, une seconde visite.

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