CHAPITRE XXIV
— Je puis vous dire, mon cher parent, reprit le marquis, maintenant que nous voilà débarrassés de cet impertinent racleur, que j'ai cherché à discuter ce qui concerne vos rapports avec la lille de sir William Ashton. Je n'ai vu la jeune personne que quelques minutesce matin, et, ne connaissant point son niérile personnel, je crois vous rendre justice et ne pas l'otlenser elle-même eu disant que vous pourriez faire un meilleur ehiux. — Mylord, dit Ravenswood, je vous suis très redevable de l'intérêt que vous avez prisa mes affaires. Je n'avais nullement l'intention de vous causer de l'embarras pour ce qui a rapport à miss Ashton. Mais, |iuisque mon engagement avec cette jeune personne est venu à la connaissance de Votre Seigneurie, vous avez dû nécessairement supposer que je connaissais toutes les objections possibles à mon alliance avec la famille de son père, et que, par conséquent, j'ai été convaincu de la force des raisons qui l'emportaient sur ces objections, puisque je me suis avancé comme je l'ai fait. — Mais , mon Dieu ! mon cher parent, si vous m'aviez écoutéjusqu'au bout, vous vous seriez épargné la peine de faire cette observation; car, ne doutant nullement que vous ne fussiez prêt à lever les obstacles, je me suis appliqué à faire entrer les Ashton dans vosvues. — Je suis très reconnaissant à Votre Seigneurie d'une intervention que je n'ai point sollicitée, et je reste persuadé qu'elle n'a pas été au-delà des bornes dans lesquelles les bienséances m'ordonnent de me renfermer — Oh! pour cela, vous pouvez en être sur. Je sentais trop niol-nicme combien l'aUaire était délicate pour placer un membre de ma famille dans une position équivoqueà l'égard de ces parvenus. Mais je leur ai représenté tous les avantages d'une alliance avec une maison aussi honorable, qui tient elle-même aux premieres familles d'Ecosse; j'ai expliqué le degré de notre parente, et, hasardant même q^uelques idées sur la tournure que prendront probablement les aflaires politiques, j'ai donné à entendie quelles cartes pourraient devenir des atouts dans le prochain parlement. J'ai dit que je vous regardais comme un neveu, comme un fils, plutôt que comme un parent éloigné, qu'enfin je ferais de cette affaire une affaire personnelle. — Et quel a été le résultat de cette explication? demanda Ravenswood quidoutaits'il devait témoigner du mécontentement ou de la reconnaissance pour tant de zèle à le servir. — Mais, répondit le marquis, legarde-des-sceaux aurait entendu raison ; il ne se sent nullement disposé à quitter .sa place, et comme on prévoit uu changement prochain, il paraissait avoir quelque penchant pour vous et sentir les avantages qu'en général il retirerait d'une pareille alliance. Mais son épouse, qui est la maîtresse .. — EU bien! qu'a répondu lady Ashton, mylord? faites-moi connaître l'issue de cette conlëreuee extraordinaire; je puis tout supporter. — J'en suis bien aise , mon cher parent; car j'ai honte de vous rapporter la moitié de ce qu'elle a dit. Il suffit de vous apprendre que son parti est pi is ; lady Ashton a rejeté avec dédain toutes les avances de mcdiatio!i que j'ai pu lui faire en votre faveur, mon cher parent. Je ne saurais deviner quelles sont ses vues relativement à sa lille. Elle ne saurait former une alliance plus honorable. Quant à la dot et aux domaines, ce doit plutôt être l'affaire de son mari <iue la sienne. Je crois réellement qu'elle vous hait parce que vous avez la naissance qui manqueàsirWilliara, et peutêtre aussi parce que vous fiiaiiquez des biens qu'il possède. Mais je ne ferais que vou.s contrarier en parlant davantage sur ce sujet. ... Nous voici arrivés à l'auberge.
Ils s'arrêtèrent un instant à l'entrée de la chaumière , d'où la fumée sortait à Iraver-; toutes les crevass<:s,( et elles n'étaient pas peu nombreuses), par suite des elforts que faisaient les cuisiniers de voyage du marquis pour preparer un bon diner et donner une apparence de somptuosité à une table dressée en quelque façon au milieu du désert.
— Mylord, dit Ravenswood, je vous ai déjà déclaré que le hasard vous a révélé ce qui devait rester caché a tout le monde, même à vous, mon cher parent, au moins pour quelque temps encore ; mais je ne regrette pas que mon secret soit parvenu à vos oreilles, parce que je rends pleine et entière justice à votre amitié et à votre attachement. — Vous pouvez croire qu'il est en sùreié avec moi, mon cher Ravenswood ; mais je serais bien charmé de vous voir renoncer à une alliaHce que vous ne pouvez guère rechercher maintenant sans vous abai-ser ju.>qu'à un certain point — C'est une chose, mylord, dont je jugerai moi-nième, et j'y mettrai, j'espère, autant de délicatesse qu'aucun de mes amis. .Mais, au reste, je n'ai point d'engagement avec sir William et lady Ashton. C'est avec miss Ashton eule que je me suis entretenu sur ce sujet, et sa conduite à cet
égard dirigera entièrement la mienne. Si, malgré ma pauvreté, elle continue à me préférer aux autres prétendants plus riches que ses parents lui proposeront, je puis sacrifier à son afTection sincere et les avantages de la naissance et les préjugés d'une haine liéréilitaire. Si miss Lucy veniit à changer de sentiments sur une matière aussi délicate, je me flatte que mes amis garderont le silence à ce sujet : quant à mes ennemis, je me charge de le leur imposer. — C'est parler en brave et digne gentilhomme. Quant à moi , par estime pour vous, je siMuis fâché que la chose allât plus loin. Ce sir William Ashton était, il y a vingt ans, un assez passable avocat, qui, ayant montré du talent au barreau et dans les comités du f)ariemeiït , a su faire son chemin. L'opération relative à l'isthme de Darien a ete une bonne affaire pour lui ; car il était bien instruit, jugeait sainement des événements, et il vendit ses actions fort à propos. Mais maintenant on a tiré de lui tout ce qu'il y avait à en tirer. Aucun gouvernement de l'Ecosse n'acceptera ses services au prix qu'il y met, ou plutôt à celui qu'y met sa femme, ce qui est plus extravagant encore ; et avec son indécision et l'insolence de lady Ashton, à gâtera son affaire et s'offrira à bon marché, mais personne ne voudra l'acheter. Je ne dis rien de miss Ashton ; mais je vous assure qu'une liaison de cette nature avec son père ne vous sera ni utile ni honorable, à moins qu'il ne vous rende les dépouilles de votre père par forme de dot. Non, faites valoir vos droits devant le parlement d'Ecosse : et moi, mon cher cousin, je veux chasser le renard pour vous; je veux qu'il maudisse le jour où il a repoussé une composition trop honorable pour lui, un arrangement propusé par le marquis d'Athol, au nom d'un [larent.
Tout ce raisonnement dépassait le but. Outre le soin de son intérêt et de son honneur, le noble marquis avait des raisons particulières pour s'offenser de l'issue de son intervention; et cependant Edgar ne pouvait ni se plaindre ni s'étonner qu'il en fût ainsi. Il répéta que son attachement pour miss Ashton était purement personnel, qu'il ne voulait devoir ni fortune ni avancement à l'influence de sir William, et que rien ne l'empêcherait d'être fidèle à son engagement, si la personne intéressée ne manifestait elle-même la volonté de l'annuler; enfin il demanda comme une grâce qu'il ne fût plus question de cette affaire pour le moment, promettant au marquis de lui faire savoir tout ce qui pourrait survenir. Le marquis ne manqua pas longtemps de sujets de conversation plus agréables pour tous deux et plus intéressants pour lui-même. Un exprès, envoyé d'Edimbourg au château de Ravenswood, arriva à l'auberge du Tod's-Hole, et lui remit un paquet qui contenait d'agréables nouvelles. Les opérations politiques du marquis avaient un plein succès, tant à Londres qu'à Kdimbourg, et lise voyait près du but.
On servit le repas préparé par ses domestiques, et un épicurien eût puisé un nouveau plaisir dans le contraste de celte table somptueuse , avec le miséralile état de la chaumière.
La conversation reprit bientôt sur un ton analogue aux sentiments qui animaient les convives. Le marquis .s'étendait avec complaisance sur le pouvoir que des événements probables allaient mettre entre ses mains, et dont il userait en faveur de son cher parent. Ravenswood exprimait do nouveau sa reconnaissance, quoiqu'il pensât que ce sujet revenait trop souvent sur le lapis. Le vin apporté d'Edimbourg était excellent, et les habitudes du marquis, lorsqu'il se trouvait engage dans do pareilles partias, étant de les prolonger, il se trouvait encore à table deux heures après le moment fixé pour son départ.
— Mais, qu'importe, mon bon ami? dit-il : votre château de Wolfs- Crag n'est éloigné que de cinq à six milles, et peut fournira votre pariMit d'Athol la même hospitalité qu'à sir William Ashton. — Sir William a jiris le château d'assaut, répondit Ravenswood, et, comme plus d'un vaiiHiueur, il n'eut giièi'e lieu de se féliciter de sa conquête. — Allons, allons, dit lord Atliol, qui s'iUait un peu relâché de sa dignité, je vois qu'il faut que j'emploie la ruse pour m'en faire ouvrir la porte. Allons, faites-moi raison de la santé que je porte en l'honneur de la dernière jeune dame qui a couché à Wolf's-Crag : elle n'a pas été mécontente de son logement; or mes os sont plus durs que les siens , et je suis déterminé à passer la nuit dans le même appartement, afin de savoir à quel point de tendres pensées peuvent amollir un lit.
— Votre Seigneurie a le droit de choisir le genre de pénitence qu'il lui plaira; mais je vous assure que mon vieux serviteur pourrait se pendre , ou se précipiter du haut des murailles, s'il recevait une visite aussi inattendue. Nous sommes littéralement dépourvus de tout ce qui serait nécessaire pour vtuis recevoir convenablement.
Cette déclaration n'effiaya nullement le marquis : il montra unientière philosophie à cet égard, et une résolution bien arrêtée divoir la tour de WoM's-Crag. — Un de ses ancêtres, dit-il, y avait été très bien lêté, lorsqu'il partit avec le lord Ravenswood d'alors pour la funeste bataille de FIckldcn , où ils périrent tous deux. A bout de ressources, le Maître de Ravenswood offrit de se porter en avant, afin de faire les préparatifs que le temps et les rirconstanccs permettraient; mais le manpiis protesta que son parent ne pouvait p«s le priver de sa compagnie, et permit seulenienl d'envoyer un courrier pour porter à l'infortuné sénéchal, Caleb Balderstone , l'a'»-
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nonce inattendue de cette redoutable invasion. Bientôt après , les deux convives montèrent en voilure; et pendant le trajet, le marquis développa sesvues: elles consistaient aie charger d'une mission secrète au-delà des mers, mission qui ne pouvait être confiée qua un gentilhomme doué de talents et digue de confiance. Nous n'entrerons dans aucun détail sur la nature et le but de cette ouverture : seulement elle fit naître dans l'esprit d'Edgar l'espoir flatteur de sortir enfin de son élatd'iuaction, et de recouvrer l'indépendance par d'honorables services.
Tandis qu'il écoulait attentivement les explications du marquis, le messager, envoyé à la tour de Wolfs-Crag, revint porteur des très humbles respects de Caleb Balderstone, et de l'assurance que tout allait être mis en ordre , autant que la brièveté du temps le permettrait, pour recevoir convenablement Leurs Seigneuries.
Ravenswood était trop accoutumé à la manière d'agir et de parler de son sénéchal, pour fonder un grand espoir sur cette promesse. Il savait que Caleb agissait d'après le principe des généraux espagnols uni, dans une des dernières campagnes du xvii° siècle, au grand Ctonnement du prince d'Orange, général en chef de la coalition, disaient dans leurs rapports journaliers que leurs troupes étaient au complet, bien armées, bien approvisionnées, ne pensant pas qu'il fût convenable à leur dignité et à l'honneur de l'Espagne d'avouer qu'il y eût le moindre déficit en hommes ou en munitions; si bien que leur faiblesse réelle se révélait les jours de bataille. En consénuence, Ravenswood insinua au marquis que les belles assurances ae Caleb ne les garantissaient nullement contre une mauvaise réception.
— Vous ne vous rendez pas justice, mon cher Edgar, dit le marquis, ou bien vous voulez me surprendre agréablement. De cette portière-ci, j'aperçois une grande clarté, dans la direction du lieu où, si je m'en souviens bien, est situé Wolfs-Crag; et, à en juger par l'éclat que la vieille tour répand autour d'elle, les préparatifs pour notre réception ne sont pas ordinaires. Je me rappelle que votre père me joua un pareil tour, lorsque nous allâmes passer quelques jours dans ce château, il y a une vingtaine d'années, pour chasser au faucon ; et cependant nous nous amusâmes à Wolfs-Cras tout aussi bien que nous aurions pu le faire à mon rendez-vous de chasse. — Votre Seigneurie reconnaîtra, je le crains, que les moyens du propriétaire actuel pour traiter ses amis sont considérablement diminués, répondit Ravenswood; la volonté, j'ai à peine besoin de le dire, reste toujours la même. Mais, comme Votre Seigneurie, je ne puis me rendre compte de cette ardente lueur qui se montre au-dessus de \A'oirs-Crag. Les fenêtres de la tour sont en petit nombre et étroites, celles du bâtiment nous sont cachées par les niurs de la cour, et je ne puis me figurer qu'une illumination ordinaire produise une aussi vive clarté.
Le mystère fut bientôt expliqué : au même instant la cavalcade fit halte , et à la portière de la voiture la voix de Caleb Balderstone prononça ces paroles entrecoupées par la douleur et l'épouvante : « Arrêtez, messieurs! arrêtez, mes bons seigneurs! arrêtez, prenez à droite... Wolfs-Crag est en feu... Le pavillon et la salle..., tous les meubles en dedans et en dehors .., toutes les belles glaces, les tableaux, les tapis, les tapisseries et autres décors, tout est en tlamnies, comme si ce n'était que de la tourbe ou de la paille enduite de poix. Prenez à droite, messieurs, je vous en supplie. On f.iit pour vous quelques préparatifs chez Lucky Smalltrash... 0 malheureuse nuit! Pourquoi ai-je assez vécu pour en être témoin !
Ravenswood fut d'abord étourdi de cette calamité inattendue; mais après s'être recueilli un moment, il s'élança hors de la voiture, et souhaitant à la hâte une bonne nuit à son noble parent , il était au moment de monter la colline pour se rendre au château, d'où s'élevait une immense colonne de feu reflétée par les vagues de la mer.
— Prenez un cheval, Ravenswood, s'écria le marquis extrêmement agité; je vais en monter un autre; et vous, ajouta-t-il en s'adressant à ses gens, prenez le galop, afin de sauver les meubles ou d'éteindre le feu. Courez comme s'il y allait de votre vie.
Tous les domestiques se mirent en devoir d'exécuter cet ordre après avoir demandé à Caleb de leur montrer le chemin. Quelques-uns étaient déjà partis de toute la vitesse de leurs chevaux , quand la voix du prudent sénéchal sefit entendre au-dessusdu tumulte. — Oh ! arrêtez..., arrêtez, messieurs; tournez bride, pour l'amour de Dieu! N'ajoutez pas la perte de votre vie à celle de tant d'objets précieux! Trente barils de poudre, débarqués d'iiu îougre venant de Dunkcrque, du temps du vieux lord , sont dans les caves de la tour. Le feu ne saurait en être bien éloigné, j'en suis sûr. Pour l'amour de Dieu, tournez à droite. Mettons, la colline entre nous et le danger. Vous seriez écrasés par la moins lourde des pierres de Wolfs-Crag.
On croira facilement qu'une pareille annonce lit prendre précipitamment aux gens du marquis la route que Caleb leur prescrivait, entraînant Ravenswood avec eux, bien que cette histoire contint beaucoup de choses qu''ii lui était impossible de comprendre. — I><| ta poudre! s'écria-t-il , la main au collet de Caleb qui s'elTorçait e* Tain de lui échapper; quelle poudre? Comment une quantité au*t 90Qi^«téi«bi« 4« poudre poavait-ell* w trouvsr à Woir»-Crag saiH
que j'en susse rien? c'est ce que je ne puis concevoir. — Mais je peux le concevoir, moi, interrompit le marquis en lui parlant à l'oreille; je le conçois parlailemeat; pour Dieu! ne lui faites pas de questions en ce moment... Il y a trop d'oreilles autour di; nous, ajoula-t-il à voix basse. — J'espère, dit Caleb en se débarrassant des mains de son maître et en rajustant ses vêlements, j'espère que Votre Honneur en croira l'honorable témoignage de Sa Seigneurie. Sa Seigneurie se rappelle fort bien que l'année où celui qu'on appelait le roi Guillaume mourut .. — Chut! chut! mon bon ami, murmura le marquis; je satisferai la curiosité de votre maître à cet égard. — Et les habitants de Wolfs-Hope? demanda Ravenswood ; aucun n'est-il venu porter du secours avant que la flamme se fût élevée si haut? — Certes, ils sont venus, les coquins, répondit Caleb; mais je n'étais nullement pressé de les laisser entrer dans la tour, où il y avait tant d'argenterie et d'objets précieux. — Que le diable te confonde, impudent menteur! s'écria Ravenswood; il n'y avait pas une seule once... — D'ailleurs, ajouta le sommelier élevant impertinemment la voix de manière à couvrir celle de son maître, le feu gagnait sur nous, à cause du grand nombre de tapisseries et de sculptures qui ornaient la salle à manger, et les coquins se sont mis à fuir comme des rats échaudés, dès qu'ils ont entendu parler de la poudre. — Je vous en conjure, dit le marquis à Ravenswood , ne lui faites plus de questions. — Une seule, niylord : qu'est devenue la pauvre Mysie? — Mysie? je n'ai pas eu le temps de m'occuper de Mysie...Èlle est dans la tour, j'en réponds, attendant son sort épouvantable. — De par le ciel! s'écria Edgar, je ne comprends rien à tout ceci. La vie d'une vieille et fidèle servante est en danger, mylord, ne me retenez plus; du moins j'irai jusqu'au château pour voir si le péril est aussi imminent que le prétend ce vieux fou. — Eh bien donc, aussi vrai que je me nourris de pain , dit Caleb, Mysie se porte bien et est en sûreté. Je l'ai vue sortir du château. Est-ce que j'aurais oublié une ancienne camarade... — Et pourquoi donc me dire le contraire tout à l'heure? — Vous ai-je dit le contraire ? Il faut donc que j'aie rêvé; ou bien cette épouvantable nuit m'a l'ait perdre le jugement. Mais enfin elle est en sûreté, et il n'y a plus un dos domestiques au château; et bien leur en prend; ils eussent été enveloppés dans des tourbillons de flamme et de fumée.
Le Maître de Ravenswood , après cette assurance solennellement réitérée, et malgré son extrême désir d'être témoin de l'explosion qui devait ruiner la demeure de ses ancêtres, se laissa entraîner vers le village de Wolfs-Hope. Là, non-seulement dans l'auberge, mais encore dans la maison de notre ancienne connaissance le tonnelier, on s'occupait avec ardeur des préparatifs nécessaires pour la réception d'Edgar et de son noble parent.
Mais nous avons oublié de dire en temps et lieu que Lockhard étant parvenu à découvrir la vérité sur le stratagème employé par Caleb pour se procurer certaines provisions, sir William . que ce récit amusa beaucoup , et qui désirait faire quelque chose d'agréable à Ravenswood, avait recommandé le tonnelier de Wolfs-Hope poui l'emploi accepté en échange de ses canards sauvages. La nomination de M. Girder avait occasionné une agréable surprise au vieux Caleb; car plusieurs jours après le départ de son maître, obligé de se rendre au hameau des pêcheurs, au moment où il passait devant la porte du tonnelier en se glissant comme un fantôme, de peur qu'on ne l'appelât pour lui demander où il en était de ses démarches, il s'entendit, non sans quelque appréhension, appeler en fausset, en haute-contre, et en basse, trio exécuté par mistress Girder, la vieille Lucky Lighlbady, et le brave tonnelier lui-même. Monsieur Caleb! monsieur Caleb Balderstone! arrêtez-donc ! Vous ne passerez pas devant notre porte sans vous rafraîchir lorsque nous vous avons tant d'obligations.
Ceci pouvait être dit ironiquement aussi bien qu'au sérieux. Caleb, le prenant dans le premier sens, fit la sourde oreille et passa vite, son vieux feutre enfoncé sur ses sourcils, et les yeux baissés vers la terre, comme s'il eût voulu compter les cailloux de la chaussée. Mai<î tout à coup il se vit entouré, ainsi qu'un beau navire marchand surpris par trois galères algériennes dans le détroit de Gibraltar. — Eh! non Dieu, monsieur Balderstone! s'écria mistress Girder. — Qui aurait jamais cru cela d'un ancien ami, ajouta la mère. — Ne pas s'arrêter seulement pour recevoir nos remercîments, dit le tonnelle' à son tour, les remercîments d'un homme comme moi qui en lais si peu ! J'espère, monsieur Balderstone, qu'on n'a pas semé de mauvaise graine entre nous. Si l'on vous a dit que je ne suis pas reconnaissant de l'emploi de tonnelier de la reine, dites-moi qui a tenu ce propos, et je le redresserai avec ma doloire, je vous le promets.— Mes bons amis..., mes chers amis... dit Caleb, qui n'était pas encore fixé, à quoi bon toute cette cérémonie ? On cherche à servir ses amis; quelquefois il arrive qu'on réussit, d'autres fois qu'on échoue; il n'y a rien que je recherche aussi peu que les remercîments ; je n'ai jamais pu m'y habituer. — Ma foi! monsieur Balderstone, vous n'auriez guère été fatigué des miens. Si je n'avais eu à vous remercier que de votre bonne volonté, j'aurais tout simplement soldé le compte avec l'oie, les canards sauvages et le baril de vin des Canaries que vous savez. La bonne volonté, brave homme, est un tonneau dewéché qui ne peut tenir le vin; mais le boa office estcomnat
LA FIANCÉE DE L'AMMERMOOR
SS
le tonneau bien joint, rond et d'un bois sain, qui peut contenir un Yin digne de la bouclie du roi. — N'avez-vous pas entendu parlerde la lettre que nous avons reçue, ajouta la belle-mère, et qui nomme effectivement John Girder à l'emploi de tonnelier de la reine, quoiqu'il y ait à peine un enfant, capable de manier le maillet, qui ne 1 dit demandé ? — Si j'en ai entendu parler ! ! ! s'écria Caleb qui vit alors de quel côté le vent soufflait; si j'en ai entendu parler ! demanda-t-il d'un ton de souverain mépris pour un pareil doute ; et en prononçant ces paroles, il quitta sa démarche embarrassée, furtive, pour prendre une attitude de fierté et d'autorité ; il rajusta son chapeau à cornes, et permit à son front de se montrer au grand jour dans tout l'orgueil de l'aristocratie, comme le soleil sortant de derrière un nuage. — Mais sans doute, dit mistress Girder; il est impossible qu'il n'en ait pas entendu parler. — Eh! oui c'est impossible, dit Caleb; et ainsi, je veux être le premier à vous embrasser, John ; et à vous féliciter, vous, tonnelier, et de bon cœur, pour votre nomination; car vous connaissez vos amis, ceux qui vous ont servi et qui peuvent vous servir encore. Je me suis conduit d'abord de cette manière un peu étrange, seulement pour voir si vous étiez de bonne trempe. Le son est juste, mon brave, le son est juste.
A ces mots, il embrassa les femmes avec importance, et d'un air de protection il souffrit que sa main fût vivement secouée par la main calleuse du tonnelier. D'après cette information complète et très satisfaisante pour Caleb, il est facile de croire qu'il accepta l'invitation d'assister à un banquet solennel auquel devaient se trouver Don seulement tous les notables du pays, mais même son ancien antagoniste, M. Din-rwal. 11 fut par conséquent traité comme leconvive le plus considéré, et il captiva si bien l'attention de la compagnie, en parlant de son influence sur son mailre, de celle de son maître sur le garde-dcs-sceaux, de ce dernier sur le conseil, et du conseil sur le roi, que tous les convives avant de se séparer, ce qui eut lieu d'assez bonne heure, car le jour comuiençait à poindre, crurent pouvoir monter au mât de cocagne des emplois par l'échelle de cordes que Caleb leur avait offerte. De plus, le rusé sommelier non seulement regagna en ce moment toute l'influence qu'il avait anciennement exercée sur les habitants du village, lorsque la famille baroniale jouissait de toute sa gloire, mais encore il acquit un degré d'importance de plus. Le procureur lui-même, tant est grande la soif des honneurs! le procureur, cédant à la force de l'attraction, prit Caleb dans un coin, et lui parla avec un regret alTectueux du mauvais état de la santé du secrétaire du shérili du comté. — Excellent homme, homme très estimable, monsieur Caleb, dit-il; mais que vous dirai-je? nous sommes de pauvres et faibles créatures; aujourd'hui ici, et demain partis au chant du coq! Et s'il vient à mourir, il faut quelqu'un pour le remplacer. Or, si certaine personne pouvait me faire obtenir sa place, je me montrerais reconnaissant, brave homme; un gant bien rempli de nobles d'or... et quelque chose pour vous-même, et puis nous ferions en sorte que tous ces coquins de WolPs-Hope s'accordassent à l'umiable avec le Maître de Ravenswood, je veux dire lord Ravenswood :que Dieu protège Sa Seigneurie !
Un sourire et un serrement de main amical furent la seule réponse que Caleb fit à cette ouverture, et il s'échappa du milieu de la troupe joyeuse afin d'éviter de se compromettre en faisant des promesses trop positives. — Dieu me bénisse ! dit-il, lorsqu'il se trouva en plein air et libre d'exhaler les transports de joie et de triomphe dont il était pour ainsi dire près de crever, vit-on jamais une pareille troupe d'oisons? Les mouettes et les jars sauvages de nos dunes ont dix fois plus de bon sens. Eh! mon Dieu! quand j'aurais été le lord grand commissaire du parlement, ils ne m'auraient pas plus flagorné ; et, à vrai dire, je crois que je ne m'en suis pas mal tiré aiissi. Mais le procureur! ah! ah! ah! miséricorde! j'ai donc assez vécu pour jouer un tour au procureur!... secrétaire du sheriff! Oh ! mais j'ai un ancien compte à régler avec mon coquin, et pour compenser les faux frais, l'espérance de cette place devra lui coûter autant que la place elle-même lui rapportera... s'il l'obtient jamais, ce qui ne me paraît guère probable, à moins que mon maître ne soit vraiment familiarisé avec les voies de ce monde, et, malgré tout, j'en doute.