‹ WaverleyChapitre 171 sur 231 · CHAPITRE XTV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XTV

Les circonstances rapportées à la fin du chapitre précédent doivent expliquer le bon et joyeux accueil que le marquis d'Athol et Ravenswood trouvèrent au village de Woirs-Hope- Ln effet, Caleb n'eut pas plus tot donné la nouvelle de l'inceudiede la tour que tous les habitants du hameau furent sur picfl ; et quoique le. zélé serviteur eût refroidi leur ardeur en leur parlant du terrible contenu de» appartements souterrains, cette annonce n'avait eu d'autre etietque •j' de faire prendre à leur zèle une autre direction. Jamais on n'avait vu un tel massacre de chapons, d'nics grasses et autres volailles de bas«c-cour; jamais on n'avait fait bouillir autant de jambons; jamais dans le village de WolPs-Hope, ou n'«vait fait auUnf de gâteaux va-

riés et de friandises inconnues à la génération présente; jamais on n'avait vu autant de barils en perce, autant de cruches débouchées. Toutes les maisons étaient ouvertes pour recevoir les gens du mar quis, précurseurs de la pluie de grâce qui, laissant dorénavant le reste de l'Ecosse à sec, distillerait sa plus riche rosée sur le village. Le ministre réclama le droit do loger les voyageurs de distinction au presbytère, car un bénéfice était vacant dans le voisinage; mais M. Balderstone destinait l'honneur de recevoir un pareil hôte au tonnelier, à sa femme et à sa belle-mère, qui dansèrent de joie en apprenant une si glorieuse préférence.

Les nobles étrangers furent accueillis avec autant de marques d'égards et de respect qu'ils pouvaient eu attendre; et la vieille belle- mère du tonnelier, qui avait demeuré jadis au château de Ravenswood, et qui connaissait, disait-elle, les habitudes de la noblesse, ne négligea rien pour se conformer à l'étiquette du temps. La maison était spacieuse, en sorte que chacun des deux personnages eut sa chambre séparée, dans laquelle il fut introduit avec les cérémonies convenables pendant qu'on s'occupait à couvrir la table d'un copieux souper.

Ravenswood ne se vit pas plus tôt seul que, l'esprit agité par mille sentiments divers, il sortit de l'appartement, de la maison et du village, et prit à la hâte le chemin qui conduisait au sommet de la colline, pour être témoin de la chute finale de la maison de ses ancêtres. Quelques enfants du hameau s'étaient dirigés vers le même lieu par curiosité, après avoir vu arriver la voiture à six chevaux et la suite !du marquis. Comme ils passaient en courant l'un après l'avtre auprès d'Edgar, s'appelant et se disant l'un à l'autre : — Viens voir la vieille tour sauter en l'air comme la pelure d'un oignon, il ne put s'empêcher d'être saisi d'indignation. — Et voilà, pensa-t-il, les enfants des vassaux de mon père, d'hommes obligés par les lois et la reconnaissance de nous suivre dans les batailles, à travers le feu et l'eau; et maintenant la destruction de la demeure seigneuriale n'est pour eux qu'un spectacle, une fête!

Ces réflexions l'exaspérèrent, et se sentant tirer par son manteau, il s'écria : — Que demandes-tu, chien que tu es? — Oui, je suis un chien, et un vieux chien encore, répondit Caleb, car c'était lui qui avait pris cette liberté, et j'ai bien l'air de ne recevoir que les gages d'un chien ; mais je ne m'en soucie pas plus que d'une prise de tabac, car je suis un chien trop vieux pour apprendre de nouveaux tours ou pour suivre un nouveau maître.

Comme il finissait de parler, Ravenswood parvint au sommet d'où l'on découvrait WolPs-Crag; les flammes étaient entièrement éteintes, et, à sa grande surprise, il ne restait plus qu'une sombre rougeur qui colorait les nuages, et qui paraissait être la réverbération d'un brasier.

— 11 n'est pas possible que la tour ait sauté, dit Ravenswood, nous aurions enleudu l'explosion ; s'il s'était trouvé un quart de la quantité de poudre dont vous parlez, cela eût retenti à vingt milles à la ronde. — C'est très probable, répondit Balderstone avec beaucoup de sang-froid. — Alors le feu ne peut avoir atteint les caves, reprit Ravenswood. — 11 y a apparence que non, répondit Caleb avec la même gravité imperturbable. — ■ Ecoutez, Caleb, c'est un peu trop abuser de ma patience. 11 faut que j'aille à WolFs-Crag et que je voie moi-même comment vont les choses. — Votre Honneur n'en fera rien, s'écria Caleb, d'un tou ferme. — Et pourquoi pas? demanda fièrement Ravenswood; qui m'en empêchera? — Moi-même, répondit Caleb d'un air également déterminé. — Vous, Balderstone? Vous vous oubliez, ce me semble. — Mais il me semble que non, car je puis vous instruire de tout ce qui a rapport au château, dans cet endroit, tout aussi bien que si vous y étiez. Seulement n'allez pas vous mettre en colère et manifester cela davant les enfants et devant le marquis lorsque vous redescendrez. — Parlez donc, vieux fou que vous êtes; dites-moi, sans plus tarder, le bon et le mauvais de tout ceci. — Eh bien ! le bon et le mauvais, c'est que la tour est debout, saine et solide, et aussi pauvre et aussi vide que lorsque vous l'aveî quittée. — Vraiment? Et le feu? — Pas un brin de feu, excepté la tourbe du foyer, et peut-être une étincelle de la pipe de Mysie. — Mais la flamme? cette grande flamme que l'on aurait pu voir à dix milles de distance, qu'est-ce qui l'avait occasionnée? — Allons donc ! répondit Caleb, le vieux dicton est bien vrai : petit feu se voit de loin la nuit. Ce terrible incendie n'était qu'un peu de luzerne et de litière du cheval, que j'ai allumée dans la cour après avoir renvoyé ce ru.staud de laquais; et à vous dire la vérité, au nom du ciel, lorsque vous enverrez ou que vous amènerez quelqu'un ici, que ce soient des gentilshommes tout seuls, sans aucun de ces impertinents serviteurs, comme ce Lokhard, qui vont fureter et espionner |>artout, voyant toujours le mauvais côté d'un ménage, au grand discrédit de la famille, et forçant un homme à. se donner au diable pour leur dire mensonges sur mensonges. Je mettrais tout de bon le feu à la tour, et me brûlerais avec elle par-dessus le marché, plutôt que de voir la famille déshonorée de cette manière. — Kn vérité, Caleb, je vous suis infiniment reconnaissant de cette déclaration, réipondit son maître qui pouvait à peine s'emnécher de rire, bien qu en lui-même il ne fût pas triis content. Mais la poudre, e'ea trouY«-t-il donc dans la tour7 Le marquis paraissait le savoir.

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

— La poudre ! ha, lu, ha ! le marquis! ha, ha, ha!... Y en avait-il au château? Sans doute il y en a eu. Votre Honneur me tuerait plutôt que de ni"enipèeher de rire... Le marquis savait... Oh! oui, sûrement, il le savait, et c'est là le meilleur de TalTaire ; quand je vis Que rien ne pouvait arrêter Votre Honneur, je me hasardai à parler ûe la poudre, et je vis avec plaisir que le marquis se chargeait luiuième de m'aider. Ha! lia ! ha ! — Mais vous n'avez pas repondu à ma question, s'ecria Ravenswood impatienté : comment cette poudre est-elle venue au château ? Dans quel endroit se trouve-t-elle maintenant? — Oh ! elle y est venue, puisque vous voulez le savoir, répondit Caleb d'un air de mystère et parlant à voiï basse, à l'époque où il se manifestait ici quelques mouvements d'insurrection; et le marquis, et tous les grands seigneurs du nord étaient dans l'affaire, et plus d'un bon fusil et d'un excellent sabre ont été apportés de Duukerque, outre la poudre. Ce fut un terrible ouvrage pour faire entrer tout cela dans la tour, à la faveur de la nuit, car vous sentez bien que l'on ne pouvait pas se fier à tout le monde pour des affaires aussi scabreuses. Mais si vous voulez aller souper, je vous conterai tout cela en descendant. — Et ces pauvres enfants? est-ce votre bon plaisir qu'ils passent là toute la nuit, en attendant l'explosion d'une tour qui n'est pas même en feu? — Assurément non, si c'est le bon plaisir de Votre Honneur qu'ils s'en retournent chez eux ; bien qu'ils n'en fussent pas être plus mal pour cela, ils crieraient moins demain matin, et dormiraient plus profondément le soir. Mais comme il plaira à Votre Honneur.

S'avançant donc vers les enfants qui occupaient le sommet de la colline, Caleb leur déclara, d'un ton d'autorité, que Leurs Honneurs lord Ravenswood et le marquis d'Aihol avaient donné des ordres pour que la tour ne sautât en l'air que le lendemain à midi. Sur cette assurance consolante, ils se dispersèrent. Un ou deux néanmoins suivirent Caleb pour recueillirdes informations plus positives, particulièrement celui qu'il avaitsi adroitement envoyé lui chercher ^u tabac pendant qu'il remplissait les fonctions de tourne-broche, et qui se mit à crier : • MonsienrBalderstone, monsieur Balderstone! le château s'est donc éteint comme la pipe d'une vieille femme! — Oui, sans doute, mon garçon, répondit le sommelier: pensez vous que le château d'un aussi grand seigneur que lord Ravenswood continuerait à brûler, tandis que le maître serait à le regarder?... 11 est bon, continua Caleb en repoussant cet enfant déguenillé et se rapprochant de son maître, d'instruire les enfants suivant qu'ils doivent l'être, et surtout de leur enseigner le respect qu'ils doivent à leurs supérieurs. — Mais en attendant, Caleb, reprit Ravenswood, TOUS ne m'avez pas dit ce que sont devenues les armes et la poudre. -Oh! quant aux armes, répondit Caleb, les unes à l'ouest, lesautres au couchant et quelques-unes aussi ont pris la route du nord : la poudre, je l'ai échangée dans l'occasion, avec des contrebandiers hollandais ou français, pour du genièvre et de l'eau-de-yie, ce qui a approvisionné la maison pend:int plusieurs années: etc'était faire an échange avantageux que de recevoir ce qui réjouit ràine de l'homme en place de ce qui la chasse du corps. Cependant j'en ai gardé quelques livres pour vous, lorsque vous voulez prendre le plaisir de la chasse; car dansées derniers temps, je n'aurais guère su où aller chercher de la poudre pour votre amusement. Mais à present que votre colère est passée, monsieur, dites-moi si je n'ai pas bien arrangé tout cela, et si vous n'êtes pas mieux là-bas dans le village que Tous n'auriez été dans votre vieux château ruiné? — Je crois que vous pouvez avoir raison, Caleb; mais avant de brûler mon château, soit fictivement, soit en réalité, il me semble que vous auriez dû me mettre dans le secret. — Ki donc! mylord ; c'est bien assez qu'un vieux comme moi dise des mensonges pour l'honneur de la famille; il ne conviendrait pas que Votre Honneur s'en mêlât. D'ailleurs les jeunes gens n'entendent rien aux affaires : ils ne savent pas arranger un mensonge. Maintenant cet incendie, car ce sera un incendie, dussé-je brûler la vieille écurie pour le rendre plus croyable; cet incendie, dis-je, outre qu'il me servira de prétexte pour demander ce dont nous aurons besoin, soit dans le pays, soit au port, remettra les choses sur un pied honorable pour le credit de la famille, dans l'intérêt duquel il me fallait dire vingt mensonges par jour à des fainéants et à de vieilles sorcières, et, ce qu'il y a de pis, sans qu'on y ajoutât la moindre foi. — C'était bien dur en effet, Caleb , mais je ne vois pas comment cet incendie peut venir au secours de votre véracité et de votre crédit. — J'avais bien raison de dire que les jeunes gens n'entendent rien aux affaires! Comment cet incendie viendra à mon secours, dites-vous? 11 sauvera le crédit de la famihe pendant vingt ans encore, si l'on sait en tirer parti. Où sont les portraits de famille? demandera un de ces personnages qui se mêlent de tout. Le grand incendie de Wolfs-Crag les a détruits, répondrai-jc. Où est l'argenterie delà famille? dira un autre. Et le grand incendie, répliquerai-je ; va-t-on songer à l'argenterie lorsque l'on court le risque d'être estropié ou de perdre la vie? Où sont les vêtements et le linge, les tapisseries et les décors, les lits de parade, les rideaux les portières et les ciels-de-lit, le linge de table et le damassé? L'incendie, l'incendie, toujours l'incendie. Ménagez votre incendie comme il faut, il vous servira pour ce que vous avez et pour ceque vous n'avez pas. Une si bonne excuse vaut

mieux, en quelque façon, que la chose elle-même; car cette chose se déchire, s'use et se consume à la longue, tandis qu'une telle excuse, employée avec prudence et avec les précautions nécessaires, peut tourner à l'avantage d'une famille. Dieu sait pour combien de temps.

Ravenswood connaissait trop bien l'opiniâtreté de l'amour-propre de son sommelier, pour argumenter plus longtemps sur ce point. Laissant donc Caleb jouir de son triomphe, il retourna au hameau, où il trouva le marquis et les bonnes femmes de la maison un peu inquiets, l'un par intérêt pour son jeune parent et les autres parce qu'elles craignaient que le retard du souper ne tournât au désavantage de leur cuisine. Tout le monde fut alors tranquillisé, et on apprit avec plaisir que le feu s'était éteint de lui-même avant d'avoir atteint les caves : ce furent les seuls renseignements que Ravenswood jugea convenable de donner eu public, au sujet du stratagème de son sommelier.

On se mit à table devant un souper excellent. Rien ne put engager M. et mistress Girder à s'y asseoir avec des hôtes aussi distingués. Ils restèrent debout dans l'appartement, comme des serviteurs respectueux et attentifs. Telles étaient les mœurs du temps. La vieille dame, s'étayant de son âge et de ses rapports avec la famille de Ravenswood, fut moins scrupuleusement cérémonieuse. Elle joua un rôle qui tenait le milieu entre celui d'une aubergiste et celui d'une maîtresse de maison recevant des personnes d'une condition plus élevée que la sienne. Elle recommandait et même pressait d'accepter les morceaux qu'elle croyait les meilleurs; ellemême céda facilement aux instances qu'on lui fit de prendre place à table, afin d'encourager ses hôtes par son propre exemple. Elle s'interrompait souvent pour exprimer ses regrets: njylord ne mangeait point; le Maître de Ravenswood rongeait un os sur lequel il ne restait rien ! Assurément il n'y avait rien là qui fût digne d'être offert à Leurs Seigneuries. Lord Allan, puisse son àme être en paix! aimait beaucoup une oie salée, et disait que ces mots signifiaient en latin une tasse d'eau-de-vie; or, voici une liqueur qui vient directement de France , car malgré toutes les lois et les douanes anglaises les bricks de 'Wolfs-Hope n'ont pas oublié le chemin de Duukerque...

Ici le tonnelier poussa du coude sa belle-mère, qui coupa court à sa harangue et lui dit d'un air mécontent : — Vous n'avez pas besoin de me pousser ainsi, John : personne ne dit que vous sachiez d'où vient l'eau-de-vie, et il ne conviendrait pas que vous en fussiez instruit, vous qui êtes le tonnelier delà reine. Mais qu'imp.orte à roi, reine ou empereur, en quel endroit une vieille femme comme moi achète son tabac où l'eau-de-vie qui ranime un peu son cœur?

S'étant ainsi tirée dece qu'elle pensaitètreun mauvais pas, la dame Lightbody continua, pendant le reste de la soirée, à soutenir la conversation presque seule et avec une grande volubilité, jusqu'au moment où Edgar et le marquis demandèrent la permission do se retirer dans leur appartement.

Le marquis occupa la belle chambre qui, dans toutes les maisons plus relevées que de simples chaumières, était religieusement conservée pour les grandes occasions telles que celle-ci. L'invcntii n moderne, de couvrir les murs d'un plâtre uni, était alors inconnue, et on ne voyait de tapisserie que dans les demeures de la noblesse ou de la haute bourgeoisie. Le tonnelier, qui avait passablement de vanité et quelque aisance, avait imité l'usage observé par les propriétaires de terres et par le clergé, lesquels, ordinairement, ornaient leurs chambres d'apparat de tentures d'une espèce de cuir imprimé, qui se fabriquait dans les Pays-Bas, représentant des arbres, des animaux, le tout rehaussé de dorures et entremêlé de maximesmorales, qui,quoiqueécrite3 en bas flamand, avaient peutêtre autant d'influence sur l'esprit et les actions des lecteurs, que si elles eussent été en bon écossais. L'ameublement avait un aspect un peu sombre ; mais le feu, alimenté par de vieilles douves de barils de goudron, brillait gaiement dans la cheminée; le lit était garni de draps d'une propreté et d'une blancheur éclatantes, qui n'avaient jamais servi, et qui peut-être n'auraient jamais été déployés sans celte grande occasion. Sur la toilette, à côté, se trouvait un miroir de forme antique, dans un cadre en filigrane : ce meuble venait du château voisin, en paiement peut être de quelque ouvrage fourni par le tonnelier. 11 était flanqué d'une bouteille à long goulot remplie de vin de Florence, à côté de laquelle s'élevait un verre, à peu près de la grandeur de celui que Teniers se met ordinairement dans la main lorsqu'il placeson portrait au milieu des acteursd'une fête de village. Pour servir de pendant à ces sentinelles étrangères, on voyait, de l'autre côté du miroir, deux énormes factionnaires de race écossaise, savoir, un pot rempli d'ale double, de la contenance d'environ une pinte, et un quaigh d'ivoire et d'ébène, cerclé en argent, chef-d'œuvre sorti des mains de John Girder, lequel n'en était pas peu fier. Outre ces précautions contre la soif, on avait déposé sur la tjilette quelques gâteaux d'Ecosse, de sorte que l'appartement paraissait suffisamment approvisionné pour soutenir un siège de deux ou trois jours.

Le valet de chambre du marquis était à son poste, étalant la robe

LA FIANCÉE DE 1 AMMERMOOR

de chambre de brocart et le bonnet de velours richement brotlé, doublé et garni de dentelles de Bruxelles, sur un grand fauteuil de cuir qu'on avait roulé près du foyer. Laissons le noble personnage se livrer au repos de la nuit, mettant sans doute à profit les amples préparatifs qui avaient été faits pour son agrément, préparatifs que lous avons détaillés dans le but de rappeler un trait des anciennes mœurs écossaises.

11 est inutile de décrire aussi minutieusement la chambre à coucher du Maître de Ravenswood, laquelle était ordinairement occupée par le tonnelier et sa femme. Elle était tondue d'une étoffe de laine colorée. Un portrait représentant John Girder lui-même décorait cet appartement. Ce portrait était dû au pinceau d'un Français mourant de faim, qui était venu, Dieu sait pourquoi ou comment, de Flessingue ou de Dunkerquc àWoirs-Hope, sur un lougre contrebandier. Les traits étaient bien ceux de notre maître artisan, aussi grossier qu'opiniâtre, quoiqu'il ne manquât pas de bon sens; mais le peintre lui avait donné une teinte de grâce française qui s'alliait si peu avec la sauvage gravité de l'original, qu'il était impossible de le regarder sans rire. John et sa famille ne se montraient cependant pas peu fiers de ce portrait; ce qui donnait lieu aux voisins d'exercer leur censure : ils disaient que le tonnelier, en faisant faire son portrait, et plus encore en le faisant filacer dans sa chambre à coucher, avait excédé les bornes du privilège que pouvait se croire le plus riche habitant du village; enfin, qu'il s'était rendu coupable d'un acte impardonnable de vanité et de présomption.

Du reste, on retrouvait dans la chambre à coucher du Maître de Ravenswood les mêmes apprêts que dans celle qu'occupait son noble parent.

Le lendemain, de bonne heure, le marquis d'Athol et Edgar se préparèrent à continuer leur voyage, ce qui ne put avoir lieu qu'aprèsun ampledéjeùner, dans lequel les viandes froidesou chaudes, les gruaux d'avoine, les vins, les liqueurs, et le lait préparé de toutes ms manières possibles, offraient de nouveaux témoignages de ce désir d'être agréables à leurs hôtes que les maîtres de la maison avaient manifesté la veille. Tout le village de WolFs-Hope retentissait des préparatifs de départ : on se serrait la main, on sellait les chevaux et l'on attelait les voitures, on buvait le coup de l'étrier. Le marquis laissa une pièce d'or, à titre de gratification, pour les gens de John Girder : celui-ci fut quelques moments tenté d'en faire son profit, le procureur Dingwall l'assurant qu'il était parfaitement au torisé à en agir ainsi, vu que c'était sur lui que pesaient les frais de a. réception de ses hôtes. Mais, malgré cette décision légale, John ne |)ut se déterminer à ternir l'éclat de son hospitalité en s'appropriant cette gratification. 11 se contenta de dire à ses ouvriers et à ses domestiques qu'il les regarderait comme de vils ingrats, s'ils achetaient le plus petit verre d'eau-de-vie autre part que chez lui; et comme, selon toute probabilité, le pour-boire devait être employé conformément à sa destination, il se tranquillisa par l'idée que, de cette manière, la donation du marquis reviendrait en sa possession, sans la moindre atteinte à son caractère et à sa réputation de désintéressement.

Pendant tout ce mouvement, Ravenswood réjouissait le cœur de son vieux majordome en l'informant, avec prudence toutefois, car il connaissait l'imagination ardente de Caleb, du changement probable qui allait s'opérer dans sa position. En mèuie temps, il lui remit la majeure partie di: la petite somme qu'il possédait, en l'assurant que cet argent lui était tout-à-fait inutile, assurance qu'il fut obligé de répéter plusieurs fois. Enfin il lui recommanda, s'il attachait quelque prix à ses bonnes grâces, de renoncer complètement à toute espèce de manœuvres contre les habitants de Wolfs-Hope leurs celliers, leur volaille, liiur basse-cour, en un mot contre leurs propriétés quelconques; et le vieux serviteur se montra plus disposé que son maître ne s'y attendait à se conformer à ses ordres. — Sans (ioule, dit-il, ce serait une honte, un déshonneur, un crime, que de harceler de pauvres créatures lorsque l'on peut vivre honorablement, sans avoir besoin d'eux. Après tout, il y avait peut-être une sorte de prudence à leur donner le temps de respirer, pour les amener ensuite plus facilement à se montrer généreux lorsque Son Honneur serait oblige d'avoir recours à leur bonne volonté.

Cet objet réglé, le Maître de Ravenswood, après s'être afTectueusement séparé de son vieux serviteur, rejoignit son noble parent, qui était prêt à monter en voiture. Les deux hôtesses, saluant de l'air le plus gracieux, .se tenaient à la porte de leur maison, tandis que la voilure à sii chevaux, suivie de nombreux domestiques, s'éloignait du village avec fracas. John Girder était derrière elles, tantôt regardant sa main droite qni venait d'être s<"rrée par celle d'un marquis, d'un lorj, et tantôt jetant un coup d'œil dans l'intérieur de sa maison, comme si, en refli'cbissant sur le désordre occasionné par cette visite inattendue, il eût établi une balance de compte entre la distinction dont il avait été honoré et la dépense qu'elle lui avait nccasionnée. — Que chacun ici, dit-il enfin d'un ton d'oracle, homme on femme, se mette à sa besogne, comnie s'il n'y avait dans le monde ni marquis, ni Maître, ni laird, ni lord; que la maison soit mise en ordre ; que les plats entam^< soient mis de cAté, et s'il y a

quelque chose qui ne puisse absolument plus paraître sur la table, qu'on le donne aux pauvres Maintenant, ma mère et ma femme, j'ai à vous prier d'une chose, c'est que vous ne toe disiez jamais un seul mot, ni en bien ni en mal, au sujet de ce qui vient de se passer; gardez pour vous et vos commères tous vos bavardages, Car ma tête n'en est déjà que trop étourdie.

Les ordres de John étaient absolus : chacun reprit ses occupations ordinaires, le laissant bâtir, si bon lui semblait, des châteaux en l'air, basés sur la faveur peu solide qu'il avait achetée par une dépense très substantielle.

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