CHAPITRE X.XVI
Nos voyageurs arrivèrent sans accidenta Edimbourg, et le Maître de Ravenswood, ainsi qu'il avait été convenu, établit son domicile chez son noble parent. Cependant la crise politique attendue éclata, et les tories obtinrent dans les conseils de la reine Anne un ascendant de peu de durée, dont il n'entre pas dans notre plan de retracer les causes ni les résultats. En Angleterre, nombre d'épiscopaux, avant à leur tête Harley, depuis comte d'Oxfoid, afTeclèrent de se séparer des Jacobites, et pour cette raison reçurent la dénomina^ tion de Whimsicals (capricieux). En Ecosse, au contraire, le parti de la haute Eglise, ou les cavaliers, comme ils s'appelaient eux-mêmes, furent plus conséquents, quoique moins prudents peut-être dans leur politique, et regardèrent tous les changements qui s'opéraient comme autant de préparatifs ayant pour but, à la mort de la reine, d'appeler au trône son frère, le chevalier de Saint-Georges. Ceux qui avaient soufTert pour la cause de ce prince, conçurent alors les espérances les plus extravagantes, non-seulement d^être indemnisés de leurs pertes, mais encore de .se venger de leurs adversaires politiques, tandis que les familles attachées au parti whig n'avaient en perspective que le renouvellement des maux dont elles avaient été accablées sous les règnes de Charles II et de son frère.
Mais ceux qui éprouvaient les plus vives alarmes par suite de ce changement desystèrae étaient ces hommes prudentsqui abondent surtoutdansuneadministralion provinciale, telle qu'étaitcelledel'Ecosse à cette époque, ces hommes politiquesque Cromwell appelait les Serviteursde la Providence, c'est-à-dire du pouvoir. Plusieurs decesderniers s'empressèrent d'aller chanter la palinodie chez le marquis d'Athol; et comme il était facile de voir qu'il prenait un grand intérêt aux affaires de son prirent, ils furent les (iremiers à lui suggérer les mesures propres à faire recouvrer au Maître de Ravenswood une partie de ses domaines et de revenir sur la sentence de dégradation prononcée contre son père. Le vieux lord Turntinpet se montra un des plus chauds partisans de ces mesures; car, aisait-il, il se sentait navréjusqu'au fonddu cœur, en voyant réduità une si triste situation un jeune gentilhomme si brave, issu d'une famille si ancienne et si noble, et. ce qui était plus encore, proche parent du marquis d'Athol, de l'homme, disait-il, qu'il honorait le plus sur la terre. Pour contribuer, autant que .ses faibles moyens le lui permettaient, à relever une maison aussi ancienne, il envoya chez le mar- Quis trois portraits de famille sans cadres, et six chaises à hauts (lossiers, garnies de coussins en cuirde Turquie, sur lesquels étaient brodées les armoiries de Ravenswood; le tout, faisait-il remarquer, sans exiger un sou, soit en capital, soit en intérêts, pour restitution du prix auquel il avait acheté ces objets, seize années auparavant lors de la vente publique des meubles de la maison de Ravenswood, dans Canongate, à Edimbourg.
Au grand désappointement du lord Turntippet, le marquis reçut son présent d'une manière fort sèche, et lui fit observer que sa restitution , s'il prétendait qu'elle fût acceptée par le Maître de Ravenswood et parses amis, devait comprendre une assez grande ferme qui lui avait été hypothéquée pour une somme bien au-dessous de sa valeur, et qu'il avait su se faire adjuger en pleine et en tière propriété. Le vieux serviteur de tous les pouvoirs se montra extrêmement récalcitrant à une réquisition de cette nature, et prit Dieu à témoin qu'il ne voyait pas pour quelle raison le jeune homme se mettrait si tôt en possession de ce dom-ainc, puisque, selon toutes les probabilités, il allait recouvrer ceux dont sir William Ashton s'était indûment emparé, ce à quoi lui, Turntippet, était disposé à contribuer par tous les moyens en .son pouvoir ; et il finit par déclarer qu'il assurait au jeune Ravenswood la propriété ne cette f.'rme après son décès. Mais celte offre si généreuse n'obtint pas plus de succès, rt il fut forcé de rendre la propriété, en recevant touteliiis le remboursement de l'hypothèque : ce fut le .seul moyen qu'il eût de faire sa paix avec les puissances du jour; et II retourna chex lui chagrin et mécontent. Là, il exhala sa bile devant ses confidents intimes, en disant que chaque révolution lui avait jusqu'ici valu quelque avantage dans ses petites alFaires, mais que celle-ci, maudite fùt-elIc! lui coûtait la meilleure plume de son aile.
Pareilles mi'suies furent adoptées à l'égard d'autres personnes qui avaient profilédelariiirie de Ravenswood, et sir William Ashton fut particulièremitot menacé d'un pourvoi devant le parlement, enc«»--
LES VEILLÉES LiïTÉRAIRES ILLUSTRÉES.
sation des jugements qui Pavaient mis en possession du château et de lai baronie. CepeiKlaiit Edgar, tant à cause de l'lios\)ilalit(' qu'il avait nyiie chez lui que par ratlachtment qu'il avait \oué à l.ucy, voulut dcpUijcr à son égard la plus grande rrancliisc. Uécrivit donc au ci-devant garde-des- sceaux (car sir NVilliam n'occupait plus cet emploi), et lui avoua sans détour rengagement qui existait entre lui et miss Ashton, le priant de eonsculir à leur union, et l'assurant qu'il était disposé à arranger tous les dillércnds qui pouvaient exister l'iUre eux, de la manière que sir William lui-mcmc trouverait la plus convenable. Le courrier chargé de cette lettre en reçut uneautre pour lady Ashlou. Havenswood la priait d'oublier tout sujet de mécontentement qu'il aurait pu lui donner, bien contre son intention; il lui parlait fort au long de son vif attachement pour miss Ashton, la conjurant de mettre généralement de côté, et comme il convenait à une femme du nom et du caractère des Douglas, ses anciennes préventions. Enfin il la suppliait de croire que sa famille avait acquis un ami, et elle-même un respectueux et fidèle serviteur dans la personne de celui qui signait Eilgar, Maître de Ravenswood.
Quant à une troisième lettre, adressée à Lucy, le niesbayer rcyut l'ordre de chercher quelque moyen sûr de la lui remettre secrètement. Cette lettre contenait les plus vives protestations d'un amour constant, et parlait surtout d'un proeliain changement dans la position de Ravenswood, changement d'autant jilus avantageux qu'il tendrait à écarter tous les obstacles qui s'opposaient à leur union. Il l'Informait des démarches qu'il avait faites pour vaincre les préjugés de ses parents, surtout ceux de sa mère, et exprimait l'espoir d'un résultat favorable ; dans tous les cas, son absence d'Ecosse, pour remplir une mission importante et honorable, donnerait aux préjugés le R-mps de se dissiper, et la constance de miss Ashton, sur laquelle il comptait aveuglément, triompherait de tout ce que l'on pourrait tenter pour lui faire rétracter l'engagement qu'elle avait pris avec lui. 11 y avait dans cette lettre beaucoup d'autres choses qui, bien que fort intéressantes pour les deux amants, ne le seraient nullement pour le lecteur.
Le Maître de Ravenswood reçut une réponse à chacune de ces trois missives, mais par des voies dilTérentes et dansdes styles bien difTérents aussi.
La réponse de lady Ashton lui fut apportée par son messager luimême, à qui elle ne permit de rester à Ravenswood que le temps qui lui fut nécessaire pour écrire ce qui suit :
« Monsieur l'inconnu.
Il J'ai reçu une lettre, signée Edgar, Maître de Ravenswood ; je ne sais qui l'a écrite, puisque la famille de ce nom a été dégradée pour cau.se de trahison, en la jiersonne d'AUan, feu lord Ravenswood. Si par hasard, monsieur, vous êtes la personne qui prend un pareil litre, je veux bien vous dire que je réclame le plein eiercice des droits d'une mère sur miss Ashton, de la main de laquelle j'ai irrévocablement disposé en faveur d'un époux digne d'elle. J'ajouterai, monsieur, que, lors même qu'il en serait autrement, je ne prêterais point l'oreille à une proposition de votre part, ni d'aucun membre d'une famille qui s'est constamment montrée contraire à la liberté du pays et aux immunités de l'Eglise. Ce n'est pas le souffle léger d'une prospérité éphémère qui peut me faire changer d'opinidu à cet égard. De même que le saint roi David, j'ai déjà vu le méchant élevé au pouvoir, et fleurissant comme les lauriers du Jourdain : j'ai passé, et il n'était plus; sa trace même était effacée. Désirant que vous vous pénétriez bien de ces vérités, je vous prie de ne plus vous occuper à l'avenir de votre servaiate, qui désire être pour vous une inconnue,
« AUrguehite Douglas. »
Deux jours après avoir reçu cette épitre peu satisfaisante, Ravenswood, passant dans la grande rue d'Edimbourg, fut accosté par une personne qui, en ôtant son chapeau pour lui faire .ses excuses, lui présenta la figure de Lockbard, le domestique di; confiance de sir William Ashton : lui glissant une lettre ijaus la main, cet homme disparut aussitôt. Le paquet contenait quatre feuilles in-fulin d'une écriture serrée que cependant on pouvait réduire de beaucoup; mais ce que l'on y rccoiinaissait aisément, c'est quq l'ccrivain s'était trouvé dans une position fort embarrassante. Sir VVilliam .s'étendait d'abord sur l'attachement sincère qu'il avait pour .son jeune ami, le Maître de Ravenswood, et sur la haute estime que lui inspirait son très cher et vieil ami, le marquis d'Alhol. Il .se flattait que, quelques mesures que M. Edgar Ravenswood adoptât, en ce qui le concernait, il n'oublierait pas le respect et les égards dus h la sainteté des arrêts et jugements ; il protestait devant les hommes et à la face du ciel que si les lois de l'Ecosse venaient à être violées par une assemblée quelconque, les maux qui en résulteraient pour le public causeraient à son cœur une blessure plus profonde que le préjudice qu'il en éprouverait personnellement. Il s'exprimait en termes fleuris sur la générosité, sur le pardon des injures, et glissait quelques (ihrases sur l'instabilité des choses humaioes, texte ordinaire des politiques qui ont le dessous. Il regrettait pathétiquement la précipitation avec laquelle on l'avait dépouillé dé Teqiploi de garde-des-seeaux, que son habitude des afl'aires le mettait en ét^t de remplir à l'avantage du
pays. Il était convaincu que le marquis d'Athol était auàsi sincèrement intentionné pour le bien général, et insinuait qu'il ne serait pas éloigné de se reunir au noble lord pour appuyer l'administration nouvelle. A l'égard de l'engagement pris entre Ravenswood et sa fille, il n'en parlait que d'une manière vague et obscure; il regrettait celte liaison prématurée et conjurait Edgar de se ra|ipeleT qu'il ne lui avait jamais donné aucun encouragement, lui faisant observer d'ailleurs que ce n'était qu'une transaction, et que cet engagement, contracté sans le concours des tuteurs naturels de la jeune fille, était de toute nullité devant la loi. Cette mesure précipitée, ajoutait-il, avait produit sur l'esprit de lady Ashton un très mauvais efTet que, pour le moment, il était impossible de détruire Son fils, le colonel Douglas Ashton, partageait absolument les sentiments de sa mère, et sir William ne pouvai.V se décider à former une alliance qui jetterait nécessairement le trouble dans la famille; il espérait que le temps, ce grand médecin, remédierait à tous ces maux. Dans un post-scriplum, sir William s'exprimait plus clairement : il disait, en peu de mots, que, qu'au lieu d'exposer dans une nouvelle lutte l'honneur même des lois d'Ecosse, il consentirait extra-judiciairement à des sacrifices considérables.
Enfin, à peu de jours de là, un inconnu remit à Ravenswood le billet suivant : « J'ai reçu votre lettre, mais non sans le plus grand risque; ne m'écrivez plus, jusqu'à un temps plus favorable. Je suis cruellement obsédée, mais je resterai fidèle à ma parole tant que je conserverai l'usage de ma raison. Savoir que vous êtes dans une situation prospère, c'est une consolation, c'est tout pour moi. Signé L. A. »
A cette lecture, Ravenswood fut en proie aux plus vives alarmes. Malgré la défense de miss Ashton , il fit plusieurs tentalives pour lui faire parvenir des lettres, et même pour obtenir uue entrevue avec elle ; mais ces tentatives furent vaines , et il n'eut que la mortification d'apprendre que les précautions les plus grandes et les plus efficaces avaient été prises pour leur ôter toute possibilité de correspondre. Toutes ces circonstances le contrariaient d'autant plus, qu'il lui était impossible de différer davantage son départ d'Ecos.se afin de s'acquitter de sa mission. Avant de partir, il remit la lettre de sir William Ashton entre les mains du marquis d'Athol, qui dit en sou riant que les jours de grâce étaient passés pour sir William , et qu'il devait maintenani apprendre quel côté de la haie le soleil éclairai» de ses rayons. Ce fut avec la plus grande difficulté que Ravenswood arracha de son protecteur la promesse de transiger sur la procédure commencée dans le cas où sir William consentirait à son mariage avec Luey.
— J'aurais de la peine, lui répondit le marquis, à vous laisser sacrifier aussi légèrement les droits de votre naissance , si je n'étais parfaitement convaincu que lady Ashton, ou lady Douglas, comme il lui plaît de s'appeler, persistera dans son obstination , et que son mari n'osera la contredire. — Cependant, reprit Edgar, je me flatte que "Votre Seigneurie voudra bien regarder mon engagement comme sacié. — Sur mon honneur, croyez que je veux vous servir jusque dans vos folies, et qu'après vous avoir fait connaître mon opinion, je sacrifierai tout pour agir selon la vôtre.
Le Maître de Ravenswood ne put que remercier son généreux parent, son aimable patron, et lui donner ses pleins pouvoirs. Enfin, il partit pour le continent, où il paraissait devoir rester quelques mois.