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CHAPITRE XXVIL

Un an s'était écoulé depuis le départ du Maître de Ravenswood. Ou n'avait pas cru que son absence dût être d'une aussi longue durée ; mais sa mission , ou , suivant un bruit généralement ré|iandii, des alTaires (lersonnelles le retenaient encore sur le continent.' Pendant ce laps de temps, il s'était opéré un grand changement dans la famille Ashton, et, pour en donner une idée au lecteur, nous allons rapporter une conversation qui eut lieu entre Bucklaw et son cher compagnon de bouteille, le f.^meux capitaine Craigengett.

Us étaient assis, dans la salle à manger dn château de Girnington, aux deux côtés d'une immense cheminée qui ressemblait à un monument sépulcral. Un feu de bois brillait dans la grille; une table ronde, en bois de chêne, yilacée entre eux, soutenait une bouteille d'excellent vin de Bordeaux, deux larges coupes et quelques friaii dises. Cependant le maître du château avait un air d'irrésolution, de doute et de mécontentement, tandis que le parasite appelait à son secours toutes les ressources de son invention pour se garantir îles effets de cet accès de mauvaise humeur. Après un long silence, interrompu seulement par le bruit que faisait Bucklaw en battant la mesure avec le bout de sa botte contre la pierre du foyer, Craigengelt se hasarda enfin à prendre la parole.

()ue le diable me rompe les janibe.s, dit-il , si vous ressemblez en rien à un homme qui va se marier ! Ou vous prendrait plutôt pour un malheureux condamné au gibet. — Grand merci du compliment, répondit Bucklaw; mais je m'imagine qu'en parlant ainsi, voug

I A FIANCÉE DE LAMMERMOOR

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pensez à la position où vous vous trouverez un jour. Dites-moi un peu, je vous prie, capitaine Craigeufielt , pourquoi j'aurais l'air gai, quand je suis triste, diablement triste? — Et c'est lace qui rae met l'àme à l'envers. Sur le point de conclure un excellentraanage, pour lequel vous montriez tant d'impatience, vous paraissez d'aussi mauvaise humeur qu'une ourse à qui l'on a enlevé ses petits. — Je ne sais, répondit le laird d'un ton bourru , si je le couclurais ou non , sauf que me voilà trop avancé pour reculer.

— Reculer! s'écriaCraigengclt en jouant parfaitement la surprise. Reculer! Mais la dot de la fille n'est-elle pas?... — De la jeune lady, s'il vous plait. — Bien ! bien ! je n'ai pas eu l'intenlion de lui manquer de respect. Mais la dot de miss .\shton n'est-elle pas la plus belle que vous puissiez trouver dans le Lothian ? — D'accord ; mais je me soucie fort peu de sa dol; j'ai assez de ma fortune personnelle. — Et sa mere, qui vous aime comme si vous cliez un de ses enfants? — Plus que certain de ses enfants, je crois ; car sa dépense d'affection est bien légère. — Et le colonel Sholto Dougias Ashton , qui désire ce mariage plus que toute autre chose au monde? — Parce qu'il espère , à l'aide de mon crédit, se faire nommer membre du parlement. — Et le père, qui est aussi impatient de voir ce mariage se conclure que je l'ai jamais été de gagner une partie? — Sans doute, repartit Bucklaw d'un ton d'ironie : il entre dans la politique de sir \pV'illiam d'assurer à sa fille le meilleur parti qui se présente, puisqu'il ne peut plus la donner en échange du lieau domaine de Ravenswood , que le parlement veut arracher de ses griffes. — Mais la jeune lady elle-même, qu'en pensez-vous? La plus jolie femme de toute l'Ecosse! Vous en étiez amoureux, lorsqu'elle ne voulait pas de vous, et aujourd'hui qu'elle cousent à vous épouser et qu'elle renonce à son engagement avec Ravenswood, voilà que vous tournez tout cela en plaisanterie ! il faut vraiment nue vous ayez le diable au corps; vous ne savez ni ce que vous voulez, ni ce qu'il vous faut. — Je vais vous expliquer cela en deux mots , répondit Bucklaw en se levant pour se promener dans la chambre; j'ai besoin de savoirquci motif engage miss Ashton à changer d'avis aussi subilcnienl. — Et qu'avez-vous besoin de vous en inquiéter, dès que le changement est en votre faveur? — Je vais vous le dire. Quoique je n'aie jamais beaucoup connu toutes ces belles dames du grand ton , je n'ii;nore pas qu'elles sont caprieicuses en diable ; mais il y a dans le retour de miss Ashton quelque chose de trop subit, de trop sérieux, pour qu'il ne provienne que d'un pur caprice. Je gage que lady Asthon y a beaucoup contribué : elle connaît tous les moyens d'agir sur l'esprit humain , et elle s'en sert comme un habile écuyer emploie le bridot, la martingale et le caveçon pour dompter un jeune cheval. — Comment diable parviendrait-on à W dresser sans cela? — Cela est encore vrai , dit Bucklaw en suspendant .sa marche et en s'appuyant sur le dos d'une chaise; et , d'ailleurs, voilà encore Ravenswood' sur mon chemin : pensez-vous qu'il rende à Lucy sa parole? — Oui, sans doute; pourquoi y tiendrait-il, quand il va prendre une autre famine, '.'Ile un autre mari? — Et vous croyez sérieusement qu'il va épouser cette étrangère? — Vousavrz entendu ce que le capitaine Westenho a dit des préparatifs que l'on fait pour la célébration de ces brillantes noces. — Le capitaine Westenho vous ressemble un peu trop, mon cher Craigie, pour faire ce que sir William Ashton appellerait un témoin irrécusable. 11 boit bien, joue bien, jure bien, et s'il s'agit de mealir et de tromper, je pense qu'il ne s en acquitte pas moins agréablement : ces qualités sont fort utiles, Craigengelt, dans leur sphere particulière, mais elles .sentent un peu trop le flibustier pour Ogurer convenablement devant une cour de justice. — Eh bien! en croirez-vous le colonel Douglas Ashton? il a entendu le marquis d'Athol dire en pleine compagnie, sans être informé de la présence du colonel , que son parent avait pris des arrangements trop avantageux pour donner maintenant le domaine de ses aïeux en échange de la fille, au teint pâle et hiémc, d'un fanatique sans crédit; il a ajouté que Bucklaw était bien fait pour chausser les vieux .souliers de Ravenswood? — A-t-il dit cela , s'écria Bucklaw dans un de ces accès irrésistibles de colère auxquels il était naturellement sujet; si jel'avais entendu, de par le ciel! je lui aurais arraché la langue devant ses Qatteurs et ses favoris, devant .ses fanfarons de Highlanders eux-inômcs. Comment le jeune Ashton nr lui a-t-il point passé son épée au travers du corps? — Je veux être capot si je le sais. Assurément le marquis le méritait bien; mais c'est un vieillard , un ministre d'Elat , et il y aurait plus de dunfrcrque d'honneur à avoir une affaire avec lui. Mieux vaut songer k dédommager miss Ashton du tort que ces discours peuvent lui fare : n'allez pas vous en prendre à un homme trop vieux pour se battre, et placé trop haut pour que vous puissiez l'atteindre. - Je l'atteindrai n-pendant quelque jour, ainsi que .sop cher parent de Ravenswood En allendant , je ferai ce qii exige la réputation de miss Ashton : clb- ne doit pas soulfrir de ce pi- >po8 outrageant. C'est une tâche qui ne rn'amuse guère poiirlanl, et je voudrais qu'elle fût terminée. Je me trouve toujours embarrassé quand je lui parle... Mais rcnqilis nos verres, Craigie, et buvons à «a santé. Il se fait tanl , et, comme bonnet de nuit, un bon bordeaux vaut mieux que tous ceux qui couvrent les tètes pensantes de TEurope.

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