CHAPITRE XXVIII
Le lendemain matin, on vit Bucklaw et son fidèle Achate arriver au château de Ravenswood. Us furent reçus avec le plus grand empressement par sir William et lady Ashton , ainsi que par leur fils aine , le colonel Sholto. Après avoir longtemps rougi et balbutié , (car Bucklaw, nialgré son caractère d'audace en toute autre occasion, avait cette timidité puérile, partage ordinaire de tous les hommes qui ont peu vécu dans la bonne société), il parvint enfin àexprimef sondésird'avoir un entretien avec miss Ashton au sujet de leur futuf mariage. SirWilliamet son fils regardèrent lady Ashton, qui répondit avec beaucoup de calme qu'elle allaitsur-le-champfairevcnirsa fille. — J'espère, ajouta-t-elle en souriant, que, ctimine Lucy est très jeune et qu'elle a en la faiblesse de contracter un engagement dont elle ro/git aujourd'hui, vous voudrez bien, mon cher monsieur Bucklaw, '.'excuser si elle désire que je sois présente à cette entrevue. — En 'érité, ma chère lady, répondit Bucklaw, c'est précisément ce quf je désirais moi-même; car j'ai si peu d'habitude de ce qu'on appelle la galanterie, çjue je suis bien sur que je commettrai quelque maudite bévue, si je n'ai l'avantage de vous avoir pour inter- ^rèle.
Ainsi le trouble et l'embarras que Bucklaw éprouvait en ce rao^ ment critique lui faisait oublier les craintes qu'il avait manifestées de l'influence de lady Ashton sur l'esprit de sa fille : ainsi il perdit l'occasion de s'assurer par lui-même des véritables sentiments de Lucy. Le reste de la compagnie sertit, et bientôt après lady Ashton et sa fille entrèrent dans l'appartement. Lucy parut à Bucklaw telle qu'il l'avait vue dans les visites précédentes, plus calme au'agitée; tnais un juge plus exercé et plus réfléchi aurait eu peine a decider si ce calme était le désespoir ou l'indifférenee. Trop ému lui-même pour démêler les sentiments de la jeune personne, il balbutia quelques phrases incohérentes, et resta court avant d'avoir pu terminer son discours d'une manière tant soit peu claire. Miss Ashton l'avait écouté, ou avait eu l'air de l'écouter ; mais elle ne fit aucune réponse, i;t tint ses regards attachés sur un petit ouvrage de broderie. Lady Ashton, assise à peu de distance, dans une embrasure de croisée, s'y tenait comme en embuscade; mécontente du silence que gardait sa fille, elle lui dit d'un ton qui, bien que doux et affectueux, exprimait un averiisseiuent , sinon un ordre. — Lucy, ma chère, à quoi pensez-vous dune? avez-vous entendu ce que M. Bucklaw vous a dit?
La pauvre enfant paraissait avoir perdu tout souvenir de la présence de sa mère. Elle tressaillit, laissa tomber son aiguille, et, à la hàle, presque d'une haleine, laissa échapper ces paroles contradictoires : —Oui, madame... non mylady... je vous demande pardon.., je n'ai pas entendu. — Il ne faut pas rougir, mon enfant, et moins encore p;llir et tfembler, reprit lady Ashton en s'approchant ; nous saviins qu'une jeune personne doit prêter difficilement l'oreille aux discours des hommes, mais vous devez vous rappeler que M. Bucklaw nous parle d'un sujet sur lequel vous avez depuis longtemps consenti à l'écouter favorablement. Vous savez combien votre père et moi avons à cœur de voir s'accomplir un mariage aussi sortable.
Il y avait dans la voix de lady Ashton un fond d'autorité et de rigueur, soigneusement caché sous l'apparence de la tendresse maternelle la plus affectueuse. Le sens apparent de ses paroles était pour Bucklaw, à qui l'on pouvait facilement en imposer ; mais leur portée réelle était pour la tremblante Lucy, qui savait comment elles devaient être interprétées. Miss Ashton, inimobile sur sa chaise, jeta autour d'elle des regards où se peignait la frayeur, ou même un désordre d'idées plus terrible encore, rhàis continua de garder le silence. Bucklaw, qui s'était promené en long et en large dans le salon, pour retrouver .sa présence d'esprit, s'arrêta enfin à quelque dislance de Lucy : — Je crois, miss Ashton, lui dit-il, que je vieus déjouer le role d'un sot; j'ai essa^ié do vous parler comme on dit que les jeunes personnes aiment' qu'on leur parle, et je ne crois pas i|iie vous ayez compris ce que je vous ai dit ; car le diable m'empurte si je le comprcnds-nioi-même. Mais enfin , une fois l>our toutes, et cn pur écossais, votre père et votre mère ajiprouvcnt la demandé que je leur ai faite de votre main, et .si vous voulez accepter pour mari un jeune homme franc, loyal et qui ne vous contrariera en rien, je vous placerai à la tête du plus bi'l établissement qui soit dans les trois Lolhians ; vous habiterez le château de Girningham ou celui de Bucklaw, ii votre choix; vous aurez l'hôtel de Cirnington , dans Canongatc, à Edimbourg; vous irez où vous voudrez et fi?rez tout ce qu'il vous plaira ; je ne peux pas dire mieux. Seulement, je réserve un bas bout de la table pour un vieux mauvais sujet de mes amis, delà compagnie duquel je me passerais fcirt bien , si ce démon-là n'eût réussi à me persuader qu'il m'est absolument nécessaire : ainsi, j'espère que vous ne rae priverez point de la société de Craigie, quoi(jiie, à dire vrai, il soit facile d'en trouver uni' meilleure. -Pidonc ! Bucklaw, s'écria lady Ashton ; comment poiivez-vous croire que Lucy ait la moindre idée de bannir cet homme franc , honnête et bon , le capitaine Craigengelt ? — Madame, jMiiir ce qui est de la franchise, de riioiinétele et de la boule, je crois que ces qualités vont à peu prés de pair che?, Crai-
LES VElLLÉliS LlTlÉIlAlilES ILLUSTKÉi:^^
gongelt. Mais passons là-dessus. Le drôle connaît mes habitudes ; il sait se rendre utile, et je ne pourrais guère me passer de lui , comme je le disais tout àriicurc. Mais, je le répète, ce n'est pas de cela qu'il s'agit ; et, puisque j'ai eu !o courage de faire une proposition toute franche , je serais bien aise d'entendre de la bouche de missAshlon une réponse également sincère. — Mon cher Bucklaw, laissez-moi ménager la timidité de Lucy. Je vous affirme , en sa présence , qu'elle a déjà consenti à se laisser guider, dans celte affaire, par son père et par moi. Lucy, ma chère, ajouta-t-elle avec ce ton singulièrement combiné de douceur et de sévérité que nous avons déjà remarqué ; répondez , la chose n'est-elle pas comme je l'.e dis? — J'ai promis de vous obéir, répondit la victime d'une voix «louce et tremblante, mais à une condition... — Elle veut dire, reprit /ady Ashton en se tournant vers Bucklaw, qu'elle attend réponse à une lettre écrite à l'homme en question, et adressée à Vienne, Ratisbonne, Paris, ou quelque part qu'il soit, pour lui demander la révocation de l'engagement qu'il a su lui surprendre. Sans doute, mon cher ami, vous ne trouverez pas mauvais qu'elle ait sur cet article une louable délicatesse. — Juste, parfaitement juste, dit Bucklaw, et il se mit à fredonner ce refrain d'une vieille chanson :
Avant de nouvelles amours, Brisons le passé pour toujours.
— Mais il me semble, ajouta-t-il après un moment de silence, que vous auriez déjà pu recevoir six fois la réponse de Ravenswood. Le diable m'emporte si je ne vais la chercher moi-même, si miss Ashton veut me faire l'honneur de me charger de cette commission!
— Nullement, dit lady Ashton; nous avons eu beaucoup de peine à empêcher Douglas, que cette commission regarderait, de faire une démarche aussi imprudente; et pensez-vous que nous vous permettrions, mon bmi ami, à vous qui nous êtes également cher, d'aller portera un tel homuie un pareil message"? Au reste, tous les amis de la famille en sont d'avis, et ma chère Lucy doit penser de même, puisque cet homme, indigne du moindre égard, n'a fait aucune réponse, son silence doit, selon l'usage, être regardé comme un consentement : un engagement est censé nul lorsque la partie intéressée n'insiste pas pour qu'il soit rempli. Sir William, qui s'y connaît mieux que nous, n'a pas le moindre doute à cet égard; et ma chère Liiey... — Madame, interrompit Lucy avec une énergie qui ne lui était pas ordinaire, ne me pressez pas davantage. Si cemilheureux rugagenient m'est rendu , je vous ai dit que vous disposerez di; moi comme vous le voudrez. Jusque-là, je me croirais coupable aux veux de Oieu et des hommes, si je faisais ce que vous me demandez. — Mais, ma chère enfant, si cet homme s'obstine à garder le silence .. — Il ne le gardera point; il y a six semaines que je lui ai envoyé, par une voie sûre, un duplicata de ma premiere lettre.
— Vous ne l'avez point fait!... vous n'avez pu , vous n'auriez pas osé le faire! s'écria lady Ashton d'un ton d'emportement qui s'accordait peu avec sa feinte douceur. .Mais se contraignant aussitôt : — Ma chéreLucy, reprit-elle, comment avez-vous pu faireune telle démarche?— N'importe! dit Bucklaw, je respecte la façon de penser de miss Ashton ; seulement, je regrette de n'avoir pas été moi-même le porteur du message. — Cependantdites-nous,jevousprie, miss Ashton, lui demanda la mère d'un ton ironique, combien de temps nous devons attendre le retour de votre messager aérien , puisque nos humbles courriers de chair et d'os n'étaient pas dignes d'une pareille confiance? — J'ai compté les semaines, les jours, les heures et les minutes, répondit Lucy ; encore une semaine , et j'aurai une réponse, ou je devrai croire qu'il est mort. Jusque-là, monsieur, ditelleàBucklaw,jevousauraiune bien grande obligation, si vous voulez prier ma mère de ne plus me presser sur ce sujet. — J'en fais à lady Ashton la demande formelle, répliqua Bucklaw. Sur mon honneur, miss Lucy, je respecte vos sentiments, et quoique je désire plus vivement que jamais une conclusion en ma faveur, je vous jure, foi de gentilhomme, que j'y renoncerais si l'on vous pressait de manière à vous causer un seul instant de désagrément. — Monsieur Hayslon , je pense , ne doit rien craindre de semblable, dit lady Ashton pâlissant de colère, lorsque le cœur d'une mère veille sur le iMinheur de sa fille. Permettez-moi de vous demander, miss Ashton, quels étaient les termes de votre dernière lettre? — Exactement les mêmes, madame, que vous m'aviez dictés précédemment. — Ainsi, les huit jours écoules , dit la mère en reprenant son ton de tenilresse, nous pourrons espérer, ma chère enfant, que vous mettrez tin à notre incertitude? — Miss Ashton ne doit pas être pressée de la sorte, interrompit Bucklaw dont l'élourderie ne provenait nullement d'un défaut de délicatesse. Des messagers peuvent être arrêtés ou retardés; un cheval déferré a quelquefois fait perdre une journée entière. Permettez-moi de jeter un coup d'œil sur mon agenda. Le vingtième jour, à partir de celui-ci , est la fête de saint Jude; et, la veille, il faut que je sois à Caverton-Edge pour voir une course entre la jument noire du laird de Kittlegirth et le cheval bai de Johnston , le marchand de farine. Au reste, je puis, en courant toute la nuit, venir savoir où en seront alors les affaires, et, au (•is aller, laisser là-bas Craigcngeit pour s'occuper des paris. J'espère doue que comme, pendant ce laps de temps, je ne fatiguerai pas
miss Ashton par mon importunité, vous voudrez bien, vous madame, sir William Ashton, et le colonel Douglas, lui laisser la tranquillité nécessaire pour prendre un parti.— Vous êtes généreux, monsieur, dit Lucy. — Généreux, dites-vous? Nullement. Je vous l'ai déjà dit, je ne suis qu'un jeune homme tout uni , franc et loyal, disposé à vous rendre heureuse, si vous voulez lui permettre et lui indiquer ce qu'il doit faire pour y réussir.
A ces mots, il la salua avec plus d'émotion qu'on ne devait en attendre d'un homme de ce caractère, et prit congé des deux dames. Lady .\sliton le suivit hors de l'appartement, en l'assurant que sa fille rendait pleine justice à la sincérité de son attachement, et rengageant à voir sir William avant son départ: — Puisque, dit-elle en se retournant vers Lucy, il faut que nous soyons tous prêts, le jour de Saint-Jude, à signer et sceller cette heureuse alliance. — Cette heureuse alliance ! répéta Lucy d'une voix à peine articulée lorsque la porte de l'appartement fut fermée ; dites plutôt signer et sceller mon arrêt de mort! Et joignant ses mains amaigries, elle se laissa tomber sur son fauteuil, dans un complet abattement.
Elle fut bientôt tirée de cet état par l'entrée bruyante de son frère Henri, qui venait lui rappeler sa promesse de lui donner deux aunes de ruban écarlate pour se faire des nœuds de jarretières. Lucy se leva avec le calme de la resignation, ouvrit une petite boite d'ivoire, y chricha le ruban que son frère désirait, le mesura exactement, et lui fit les deux nœuds de jarretières, tels qu'il les demandait.
— Ne fermez pas si vite votre boite, dit Henri; il faut encore que vous me donniez un peu de votre fil d'argent pour attacher les sonnettes aux pattes de mon faucon. Pourtant il ne mérite guère cette parure; car, malgré toutes les peines que je me suis données pour le dénicher et le dresser, il ne sera jamais qu'un mauvais chasseur: il .se contente de prendre la perdrix dans ses serres; après quoi il la lâche et la laisse s'échapper ! Or, que |)eut faire après cela la pauvre blessée, sinon languir et mourir sur la bruyère, ou sous le premier buisson qu'elle rencontrera? — Vous avez raison. Henri; vous avez bien raison, dit tristement Lucy en serrant la main de son frère après lui avoir donné le fil d'argent dont il avait besoin. Mais il y 3 dans le monde d'autres oiseaux de proie que votre faucon , et bien plus encore de pauvres blessées qui ne cherchent qu'à mourir en repos, et qui ne peuvent trouver ni bruyère ni buisson pour y abriter leur tête. — Ah ! voilà une phrase que vous avez prise dans vos romans, dit l'enfant; et Sholto prétend que ces lectures vous ont tourne la tète. Mais j'entends Norman qui siffle le faucon; je cours lui attacher les sonnettes.
Et il s'échappa avec la joyeuse insouciance de son âge, laissant sa sœur en proie à ses réflexions. — H est donc écrit dans le livre du destin, dit-elle, que je serai abandonnée par tout ce qui respire, mémo par ceux qui devraient me chérir le plus! Je reste entièrement livrée au mauvais génie qui m'obsède. H est juste que cela soit ainsi : seule et sans conseil, je me suis précipitée dans le danger; seule et sans conseil, je dois m en tirer ou mourir.