‹ WaverleyChapitre 175 sur 231 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Pour comprendre la facilité avec laquelle Bucklaw se laissait égarer par les manœuvres de lady Ashton, il faut que le lecteur su rappelle le régime intérieur auquel les femmes étaient soumises, à cette époque, dans les grandes familles de l'Ecosse. Les mœurs de ce pays, sous ce rapport comme sous plusieurs autres , étaient celles de la France avant la revolution. Les jeunes personnes des hautes classes de la société se montraient rarement dans le monde avant i'étre mariées; et, par les lois comme par le fait, elles se trouvaient sous la dépendance la plus complete de leurs parents, et quand il s'agissait de leur établissement, ceux-ci n'étaient que trop portés à consulter leurs propres vues, plutôt que riuclinallon des parties principalement intéressées. En pareilles circonstances, le futur époux n'attendait guère de sa fiancée qu'un acquiescement tacite aux volontés de la famille; et comme il avait peu d'occasions de coimaitre d'avance sa compagne, encore moins d'établir avec elle une sorte d'intimité, il s'en rapportait à l'extérieur, comptant pour le reste sur le hasard d'une loterie. 11 n'était donc pas surprenant, d'après les mœurs générales du siècle , que M. Hayslon de Bucklaw, éloigné de la bonne société par ses habitudes de dissipation, ne demandât pas à sa future épouse des sentiments que l'époque et le monde ne semblaient point comporter. 11 savait, ce que tout le monde regardait comme le point essentiel, que les parents et les amis de Lucy s'étaient fortement prononcés m sa faveur, et que cette prédilectiou reposait sur de puissants motifs.

D'ailleurs, toutes les démarches du marquis d'Athol, depuis le départ de Ravenswood, avaient été calculées de manière à rendre impcssible l'union de son parent avec Lucy Ashton. Le marquis portait à Edgar une sincère amitié, mais cette amitié n'était pas dirigée par le jugement; ou plutôt, comme bon nombre d'amis et de patrons, il agissait suivant ce qu'il ciiisidérait comme les véritables intérêts de sou protégé, bieu qu'il sût qu'ea agissant ainsi il contrariait se«

LA nANCÉE DE LAMMERMOOR.

Qclinatioiis. Le marquis poursuivit donc, avec toute la plénitude de la puissanee ministérielle, 1 appel interjeté devant le parlement d'Ecosse pour les domaines de Uaveiiswood. Cette mesure occasionna de vives réclamations de la part des membres de l'opposition, qui la regardèrent comme un empiétement inouï sur l'autorité des tribunaux civils; et par les clameurs des étrangers, on peut juger de Teffet qu'elle produisit sur la famille compromise. Sir William, encore plus intéressé que timide, était réduit au désespoir. Le ressentiment de son (ils, d'un caractère plus hautain, fut porté jusqu'à la rage. Quant à lady Ashton, dont l'esprit était plus vindicatif encore, la conduite de Ravenswood , ou plutôt de son patron, lui parut une offense dont il fallait à tout prix se venger. Lucy elle-même, la douce et confiante Lucy, subjuguée par les opinions de tous ceux qui l'entouraient, ne pouvait s'empêcher de considérer la démarche de Ravenswood comme précipitée, et même hostile. — Mon père, disaitelle en soupirant, l'accueille dans ce château, et encourage, ou du moins tolère notre attachement mutuel !iN'aurait-il pas dû s'en souvenir et différer de faire valoir ce qu'il regarde comme ses droits légitimes ? J'aurais renoncé pour lui au double de ces richesses dont il poursuit la restitution avec une ardeur qui fait voir qu'il pense peu à ma personne.

Lucy néanmoins se gardait bien de faire entendre ces plaintes, afin de ne pas augmenter les préventions qu'avaient conçues contre Sun amant tous ceux dont elle était entourée. En effet, ils se récriaient hautement coutre les mesures prises au nom de Ravenswood, les accusant d'être illégales, vexatoiies et tyran niques, semblables aux actes les plus arbitraires commis dans les plus mauvais temps des Stuarts. Par une conséquence naturelle, on employa auprès de la jeune fille tous les moyens, tous les raisonnements capables de la determiner à rompre son engagement avec Edgar, comme scandaleux, honteux et criminel, formé avec f ennemi mortel de sa famiUe et fait pour ajouter encore à l'amertume du chagrin qui contristait ses parents.

Lucy avait beaucoup de grandeur et de fermeté dans le caractère, et, quoique seule et sans secours, elle aurait pu résister à toutes ces attaques. Elle aurait pu endurer les jilaintes de son père, ses murmures contre ce qu'il appelait la conduite tyrannique du parti dominant, ses accusations continuelles d'ingratitude contre Ravenswood, ses dissertations sans fin sur les divers moyens par lesquels les contrats peuvent être considérés comme nuls et non avenus, ses citations des articles du droit civil, du droit municipal et du droit canon, et enfin ses discours sur la puissance paternelle, selon le droit romain. Elle aurait pu écouter avec patience, ou repousser avec mépris, les railleries amères et quelquefois les emportements de Son frère Sholto, ainsi que les propos impertinents et déplacés qui partaient de plus bas. Mais il n'était pas en s n pouvoir d'échapper aux persecutions constantes de l'infatigable lady Ashton, qui, uniquement occupée de son projet, reunissait toute l'énergie de son âme pour rompre l'engagement de sa fille avec Ravenswood et élever entre eux une barrière insurmontable en unissant Lucy à BuckJaw. l'Uis profondément versée que son mari dans l'art de sonder les replis du cœur hiiniam, elle savait que ce genre de vengeance porterait uu coup décisif à son ennemi mortel, et elle n'hésita pas à lever le bras pour le frapper, quoiqu'ellf sût que le trait n'irait l'atteindre qu'à travers le cœur de sa fille. Dans ce dessein cruel, inébranlable, elle fouilla impitoyablement les replis les plus secrets de l'àme de Lucy, employa toutes les ruses, prit tour-à-tour les divers déguisements qui pouvaient favoiiser ses desseins, et dressa toutes les manœuvres propres à préparer le triomphe de son autorité sans contrôle. Quelques-unes de ces manœuvres n'avalent rien que de très simple ; d'autres étaient caractéristiques du temps et du pays où se passe l'action de ce drame singulier et des personnages ipii y figurent. 11 était de la plus haute importance pmr lady .\shton que toute correspondance entre les deux amanbs fût interrompue ; et, soit par lappàl de l'or, soit par l'autorité qu'elle exerçait sur tous les gens de .sa maison, elle réussit à mettre si bien dans ses intérêts les personnes d<mt elle entoura sa fille, nue jamais forteresse assiégée ne fut jtlus étroitement bloquée, quoique iiiiss Ashton parût jouir de la liberté la plus eiilicre. Le château de son père fut entouré d'un cercle mafrique et invisible, dans lequel rien ne ponv.iii entrer sans lapermi.ssiun de la fée qui l'avait tracé. Ainsi toutes les lettres par lesquelles Ravenswood faisait con naître à Lucy Ashton les motifs indispensables qui le retenaient sur le contimnl, toutes celles que la pauvre Lucy lui avait adressées par des voie; qu'elle croyait sûrr^, étaient tombées entre les mains de la mere. Il était impossible que ces lettres interceptées, cl surtout celles de Raven>wood , ne continssent pas ipielques expressii(ns propres à irritir les passions (!t à augmenter l'obitination de celh; dans les mains de qui elles s'arrêtaient ; mais les passions l'e lady Ashton étaient trop enracinées pour avoir besoin de ce nouvel aliment. Elle brûlait ces lettres après en avoir pris lecture; et elle les regardait se réduire en cendres, s'évaporer en fumée, avec un sourire dédaigneux et un air di; triomphe qui exprimaient la certitude que lesespérancrs de ceux qui Icsavaiciit écrites seraient bientôt aussi compIctenKMit aiif^anli. s. La fortune se plait à favoriser les comLinaisons des gens qui savent

mettre à profit toute» les chances. Un bruit fondé sur plusieurs circonstances plausibles . mais qui ne reposait sur aucune base solide, circula dans le pays : on disait le Maître de Ravenswood à la veille d'épouser sur le continent une jeune demoiselle d'une grande fortune et de haut rang. Cette nouvelle fut soigneusement recueillie; car (^eux partis qui se disputent le pouvoir et la faveur populaire s'emparent toujours avec avidité de tous les détailî de la vie privée de leurs adversaires, pour en faire des sujets de discussion politique.

Le marquis d'Athol en parla publiquement, non, à la vérité, dan les termes grossiers que le capitaine Craigengeit lui avait attribués, mais d'une manière assez offensante pour les Ashton. « 11 croyait, dit-il, la nouvelle très probable, et il souhaitait de bon cœur qu'elle fût vraie. Un tel parti convenait beaucoup mieux et faisait beaucoup plus d'honneur à un jeune homme jilein de talents et d'espérances, qu'un mariage avec la lille d'un vieux légiste whig qui avait ruiné son père.» De l'autre côté, oubliant le refus que le Maître de Ravenswood avait essuyé de la part de la famille de miss Ashton , on criait à l'infamie, et on lui reprochait son inconstance et sa perfidie, comme si, après avoir séduit cette jeune personne et lui avoir fait contracter un engagement, il l'abandonnait lâchement et sans motif.

Lady Ashton eut grand soin que cette nouvelle parvint jusqu'au château ilr Ravenswood par un grand nombre de canaux divers, sachant fort bien que la répétition du même bruit par un grand nombre di^ bouches lui donne toujours une forte apparence de vérité. Les uns en parlèrent comme d'une rumeur publique, les autres comme d'une chose très positive; tantôt on la débitait tout bas à l'oreille de Lucy Ashton, sur le ton de la plaisanterie; tantôt on lui en parlait comme d'un sujet qui devait lui inspirer de sérieuses réflexions. Le jeune Henri lui-même devint un instrument dont on se servit pour ajouter aux tourments de sa sœur. Un matin, il accourut dans sa ctiambre, une branche de saule pleureur à la main, disant qu'elle avait été tout exprès envoyée d'Allemagne pour qu'elle la portât. Or il faut savoir qu'en Ecosse, quand un homme n'épouse pas la personne à qui il a fait la cour, on dit vulgairemeut que cette jeune fille porte la branche de saule, l.ucy, comme nous l'avons déjà vu, avait une affection toute particulière pour son jeune frère, et en ce moment un pareil acte de sa part, fait par étourderie et irréflexion, lui parut plus cruel et plus injurieux que les insultes étudiées de son frère aine. Elle ne lui montra cependant aucune espèce de ressentiment. — Pauvre Heuri, dit-elle d'une voix faible et en jetant ses bras autour du cou de son frère, tu ne fais que répéter ce qu'ils t'ont appris! Et en même temps elle versa un torrent de larmes. — Lucy, lui répondit l'enfant, je vous promets de ne plus me charger de ces maudits messages. Je vous aime plus vous seule qu'eux tous ensemble, ajouta-t-il en la couvrant de baisers pour tarir ses larmes; et lorsque vous voudrez vous promener, je vous prêterai mon petit cheval; vous le ferez galoper, si bon vous semble; vous pourrez même sortir du village, si l'envie vous en prend. — Qui vous a dit, Henri qu'il ne me soit pas permis d'aller me promener où je voudrai?— Oh ! c'est un secret; mais si vous essayiez de sortir, vous verriez que votre cheval se déferrerait, ou qu'il deviendrait boiteux, ou que la cloche du château sonnerait pour vous rappeler; en un mot que vous seriez forcée de revenir. . .Mais si je vous dis tout cela, Douglas ne me donnera pas la belle écharpe qu'il m'a promise. Ainsi, bonjour!

Cet entretien plongea Lucy dans un accablement plus profond encore; car il lui prouvait clairement ce qu'elle soupçonnait déjà, qu'elle était prisonnière, quoique libre en apparence, dans la mai- .son de son père. Nous l'avons représentée au commencement de notre histoire commi; un caractère romanesque, aimant les conte( d'amour et de merveilles, et s'identifiant volontiers avec les héroïnes de ses romans. La baguette de fée, dont elle s'armait dans la solitude, pour se procurer des visions enchanteresses, était devenue celle d'un magicien esclave de mauvais génies, n'ayant d'autre pouvoir que celui d'évoquer des spectres épouvantables pour lui-même. Elle se sentait l'objet du soupçon, du mépris, de l'aversion du moins, sinon de la haine de sa famille, et se croyait abandonnée par celuilà même pour qui elle avait encouru tant d'inimitiés. En effet, l'infi.lélitéde Ravenswood semblait devenir chaque jour plus évidente. Un officier de fortune, nommé Westenho, ancien camarade de Craigengeit, était arrivé par hasard du continent à peu près à cette époque. Le digne capitaine, quoique sans agir précisément de concert avec lady Ashton, qui avait trop de fierté et de finesse pour immiscer un ami de Biicklaw dans tons ses secrets, ne négligeait rien pour favoriser ses manœuvres : il engagea son ami à attester formellement le prochain mariage de Ravenswood.

Ainsi assiégée de toutes parU, Lucy laissa fléchir son caractère sous le poids des souffrances et des persécutions. Elle devint sombre, distraite, et si différente d'elle-même, que, contre son naturel et ses habitudes, elle répondait avec courage, et même avec une .sorte (]r. fnrinir, à ceux qui l'obsédaient avec tant d'opiniâtreté et de tyrannie. Sa santé commença bientôt à .s'altérer; ses joues maigres et d'un rouge terne, régarcmcnt de ses yeux, furent autant de symptômes de ce qu'oD appelle une fièvre nerveuse. La plupart des

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LES VEILLEES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

mères auraient été touchées de cet état ; mais lady Ashton, inébranlable dans ses projets, voyait disparaître la raison et la santé de sa fille sans éprouver plus de comparaison qu'un ingénieur qui voit les

Luc-y et Alisie Gourlay.

tours d'une ville assiégée ébranlées par le feu de son artillerie. Ou plutôt, elle trouvait dans ces égards, dans cesinëgalilés decaractère, une preuve que la constance de sa fille était au moment d'expirer : tel le pécheur épie les bonds et les mouvemenis convulsifs de sa proie. Pour accélérer la catastrophe, lady Ashion eut recours à un expédient tout-à-fait d'accord avec la crédulité de cette époque, expédient que, sans aucun doute, le lecteur déclarera véritablement diabolique.

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