‹ WaverleyChapitre 176 sur 231 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

La santé de Lucy exigea bientôt les secours d'une personne plus exercée aux fondions de garde-malade que les femmes employées au service de la famille. Ailsie Gourlay, que nous avons déjà rencontrée, futcelie que, pour des miitifs puissants, lady Asliton appela près de sa fille. Cette femme s'était acquis une grande réputation par de prétendues gnérisons, particulièrement dans les maladies mystérieuses, qui bravent l'art du médecin. Ses remèdes consistaient en herbes cueillies sous l'influence de quelque planète, en motsbizarrrs, en signes et en ri armes, qui peut-èire produisaient un effet salutaire sur l'imagination de ses malades. Telle était la profession ^^ouce d'aiUie Gourlay, devenue, il est aisé de le croire un objet de suspicion et de méfiance aux yeux de ses voisins et même pour le clergé du canton. En secret, elle faisait un trafic plus lucratif des sciences occultes; car, malgré les châtiments terribles que Ion infligeait aux prétendues sorcièr.s, il y avait encore des nialheureuses qui, pressées par le besoin ou par une sorte de méchanceté naturelle, ne craignaient pa* de s'exposer à tout l'odieux et même a tous les dangeis de ce métier, à cause de l'influence qu elles acquéraient par la terreur, et du misérable salaire qu'elles tiraient de leurs dupes. ^

Ailsie Gourlay était cependant trop prudente pour reconnaître un pacte avec I esprit malin ; car c'eût été un moyen ausM -ûr Que prompt daller au poteau garni d'un tonneau goudronné Sa magïg

disait-elle, était une magie innocente. Néanmoinselledisait labonne aventure, expliquait les songes, composait des philtres, découvrait les objets volés, faisait et rompait les mariages, avec autant de succès que si, comme on le croyait dans tout le voisinage, elle eiit été assistée de Bi'lzébulh lui-même. Le plus grand mal imputable à ces prétendus adeptes dans les sciences occultes, c'était que, se voyant l'objet de la haine publique, beaucoup d'entre eux s'inquiétaient fort peu de la justifier. Et si, sous un rapport, on éprouve une horreur involontaire en voyant dans le? annales des tribunaux tant de crimes judiciaires, commis sous prétexte que l'accusé est un sorcier, on se trouve en quelque sorte soulagé en acquérant la preuve que la plupart d'entre eux avaient mérité, comme empoisonneurs, suborneurs, et complices diaboliques d'un grand nombre de crimes secrets, le châtiment qui leur avait été infligé comme coupables de sorcellerie. Telle était la créature que lady Ashton jugea à propos de placer près de sa fille pour achever de subjuguer son esprit. Une femme d'une condition moins élevée n'aurait osé faire un tel choix; mais son rang la mettait au-dessus de toute censure, et la hauteur de son caractère la lui faisait braver. On s'accorda à dire qu'elle avait choisi pour sa fille la garde-malade la meilleure, la plus expérimentée et la [dus instruite qui fût dans tout le voisinage, tandis qu'une personne d'une classe inférieure aurait essuyé le reproche d'avoir eu recours à l'assistance d'une alliée du grand ennemi du genre humain. La vieille sorcière reconnut d'un coup d'oeil le rôle qu'elle avait à jouer ; lady Ashton n'eut pas besoin d'entrer avec elle dans une longue explication. Ailsie possédait à un degré peu ordinaire le jugement nécessaire pour remplir la lâche qui lui était imposée; car son rôle exigeait quelque connaissance du cœur humain et des passions qui l'agitent. Elle s'aperçut bientôt que Lucy frémissait à son aspect, et dès ce moment, elle conçut une haine mortelle contre la pauvre fille ; elle crut donc devoir travailler d'abord à effacer, ou du moins à surmonter les préventions de sa victime.

Cette tâche ne lui fut pas difficile ; car la laideur extrême de la vieille sorcière fut bientôt oubliée, vu les marques de bonté et d'intérêt

Les trois sorcières.

qu'elle donnait à Lucy, el auxquelles cette infortunée était, depuis quelque temps, peu accoutumée. Elle acquit ainsi la gratitude, sinon la confiance delà malade ; et sous prétexte de faire diversion g; l'ennui de la solitude, Ailsie parvint à captiver son attention par

LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR

le récit de légendes nombreuses ; et , par habitude ou par penchant, Lucy prit plaisir à l'écouter. Dame Gourlay se borna, dans les commencements, à des récits pleins de simplicité et d'intérêt. Peu à peu

Folie de Miss Ashton.

ces histoires prirent un caractère plus sombre et plus mystérieux, au point que , lorsque Ailsie les racontait à la lueur douteuse de la lampe, sa Voix tremblante , ses lèvres pâles et livides, son doigt desséiht levé en l'air , et sa tète branlante , auraient épouvanté une imagination plus forte, dans un siècle moins livré à la superstition. La v'.eille magicienne s'aperçut de son ascendant , et rétrécit graduellement le cercle magique autour de la victime vouée à ses artifices. Elle se mil à conter les légendes relatives à la famille de Ravenswood. L'histoire de la fameuse fontaine fut accompagnée de tous les détails les plus propresà faire impression sur l'esprit de son auditeur. La prophelii; citée par Caleb, relative à la fiancée morte que le sort destinait au dernier des Rivenswood , reçut aussi un sonibic romnientaiie, et la singulière apparition que le maiire de Ravenswood av lit vue dans la fuièt, et que ses questions empressées, lorsqu'il fut entré dans la chaumière de la vieille Alice, avaient en partie révélée, devint encore le sujet d'une foule d'exagérations.

Lucy aurait donné peu d'importance à ces histoires, si elles eussent concerné quelque autre famille, ou si sa position eût été moins malheureuse; mais, dans les circonstance-; où elle se trouvait, l'idée d'un mauvais destin l'emporta, et les sombres tableaux de la superstition obscurcirent un esprit suffisamment affaibli par le chagrin et l'abandon. Ces histoires étaient accompagnées de circonstances tellement analogues à sa position personnelle, que, par degrés, Lucy en vint à converser f.imilicremenlavec la vieille sur tous ces sujets tragiques et mystérieux, et même à lui accorder une sorte de confiance m^ilgré la répugnance involotitain,- qu'elle éprouvnit encore pour rette femme. Tout incomplet que fût ce changement, dame (iourlay sut en tirer parti. Elle dirigea toutes les pensées de Lucy vers les moyens de lire dans l'avenir, et telle est la voie la plus sûre peut-être pour égarer le jugement cl détruire tonte l'énergie de i'ànie. I)es présages furent expliqués , des songes interprétés ; peutêtre même pul-on recours à d autres tours de jonglerie , familiers aux adeptes de l'époque.

On lit dans les aiinales de la rour de Berwick (et peut-être y at-il quelque consolation dans cette lecture) que peu d'années après,

la vieille sorcière fut mise en jugement , condamnée et brûlée, en vertu d'une sentence rendue par une commis>ion du conseil privé : parmi les bases de celte condamnation , on voit qu'elle fut accusée d'avoir, à l'aide de Satan et de ses illusions, montré dans un miroir à une jeune personne de qualité, un jeune homme (alors en pays étranger, et auquel cette demoiselle était fiancée), s'unissant à une autre épouse. Mais, sans doule par égard pour les familles intéressées dans le procès leurs noms ne se trouvent pas mentionnés au registre. On [leut croire qu'Ail^ie Gourlay, pour exécuter un tel acte de jonglerie, reçut des secours efficaces. Quoi qu'il en soit, toutes ces'manœuvres produisirent leur etTei naturel , celui de déranger l'esprit de miss Astbon ; sa santé s'altéra; de fréquentes inégalités de caractère se développèrent en elle, et elle prit une humeur triste, mélancolique et fantasque. Son père en devina presque la cause, et faisantacte d autorité, ce qui ne lui était pas ordinaire, il chassa du château la dame Gourlay , mais déjà le trait avait pénétré trop avant dans le cœur de la viclime.

Peu de terafis après le départ de cette femme, Lucy Ashton, poussée about par ses parents, leur dit avec une vivacité qui les fit tressaillir : — Je sais que le ciel, la terre et l'enfer sont ligués pour empêcher mon union avec Piavenswood; et cependant mon engagement avec lui est obligatoire pour moi, et je neveux ni ne puis le rompre sans son coiiseiitemeiit. Prouvez-moi qu'il me rend ma parole, et vous dis[)0serez de moi comme il vous plaira. Lorsque les diamants ont disparu, à quoi l'écrin est-il bon '?

Le ton ferme de sa voix , le feu surnaturel de ses yeux, l'énergie de ses gestes coupaient court à toute observation ; l'artificieuse lady Ashton obtint cependant de dicter la lettre par laquelle sa fille prierait Ravenswood de lui faire savoir si son intention était de maintenir ou de rompre ce qu'elle appelait « leur malheureux engagement.»

La provocation.

Ladv Ashton sut si bien profite de cet avantage que, d'après les expressions de la lettre, ou pouvait croire que Lucy sommait son amant de renoncer à un engagem''nt également contraire aux intérêts et aux inclinations et de lun et de l'autre. Ne .se fiant pas môme à cette ruse , ladv Ashton supprima totalement la lettre , dans l'espoir que Lucy condamnerait Ravenswood absent et sans l'avoir entendu. Cependant elle fut trompée dans .son allenle. L'époque à laquelle on auraildûrecevoirlaréponsed'Edgars'écoula.elle faible rayon d'espoir qui brillait encore dans le cœur de Lury élail bien près de s'éteindre; mais l'idée que sa lettre pouvait ne pas lui avoir été régulièrement adressée ne lab^indonna jamais , et une nouvelle manœuvre de sa mère lui fournil inopinément le moyen de s'assurer du fait. L'am-

LKS VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

ba^adrice lie l'enfer ayant été renvoyée du chateau, lady Ashton, à qui tout raoven était bon. résolut d'employer un agent d un caractère bien opposé. Ce nouvel instrument n'était autre qut le reverend M. Bide-thi--bent, ministre presbytérien, professant les principes les plus rigides de cette secte. Mais lady Ashton se trompa encore dans son choix. Les préjugés du ministre, il est vrai, le rangèrent pronipleinent du parti de la mère; on l'amena bientôt à regarder avec horreur l'idée d'une union entre une tîlle appartenant à une famille di>tiMguée, craignant Dieu et professant la religion pre.sbyterienne, et l'héritier d'un membre de la secte des épiscopaux, dont les ancêtres avaient trempé leurs mains dans le sang des serviteurs de Dieu. C'eût été marier un Moabite avec une fille de Sion. Mais, malgré les principes sévères de la secte, cet homme possédait un iu''é'miMU droit, et à l'école de la persécution, où le cœur finit si souveni par s'endurcir, il avait appris à compatir aux faiblesses d'autrui. Dans une entrevue particulière qu'il eut avec miss Ashton, il fut profondeuieut touché de sa détresse et ne put s'empêcher de reconnaître la justice de la demande qu'elle avait faite, de correspondre directement avec Ravenswood au sujet de leur engagement. Lorsqu'elle lui eut dit qu'elle ignorait si sa lettre avait été envoyée, le vieillard, se promenant à grands pas dans la chambre, secoua sa tète couverte de cheveux blancs, appuya à plusieurs reprises la pomme d'ivoire de sa canne sur son menton, et, après beaucoup d'hésitation, déclara que ces doutes lui paraissaient raisonnables, et qu'il voulait lui-même les dissiper.

— Je dois croire, miss Lucy, dit-il, que, dans toute cette affaire, le zèle que montre votre respectable mère a pour but votre bonheur présent et à venir; car cet homme descend d'une famille de persécuteurs, c'est lui-même un maudit qui n'a point d'héritage dans Jessé. Néanmoins il nous est commandé de rendre justice à tous les hommes, et de rcmiilir nos engagements, aussi bien envers l'étraniier qu'envers nos frères. C'est pourquoi je veux me charger moimême de faire remettre votre billet à cet Edgar Ravenswood, dans la confiance que le résultat sera de vous délivrer des filets où il vous a malicieusement enveloppée ; et pour me borner à ce qui a été autorisé par vos très honorables parents, je vous prie de transcrire, sans \ rien ajouter ni en rien retrancher, la lettre que vous avez déjà écrite sous la dictée de votre respectable mère. J'emploierai des moyens tellement sûrs pour qu'elle soit remise à son adresse, que, si vous ne recevez pas de réponse, vous devrez en conclure que cet homme renonce tacitement à ce contrat criminel, dont peut-être il ne veut pas vous affranchir directement. Lucy accepta l'expédient suggéré par le digue ecclésiastique. Elle copia exactement cette même lettre, et M. Bide-the-bent la confia aux soins de Saunders Moonshine, an des anciens de l'église, aussi zélé presbytérien lorsqu'il était à terre, qu'intrépide contrebandier à bord de son brick. A la recommandation de son pasteur, Saunders se chargea de faire parvenir cette missive au Maître de Ravenswood, dans la cour étrangère où il résidait alors.

Ce coup d'œil jeté en arrière était nécessaire pour expliquer la conférence qui avait eu lieu entre miss Ashton, sa mere et Bucklaw, dont nous avons donné les détails dans un des chapitres précédents. Lucy était alors dans la même position que le matelot qui, luttant contre les flots soulevés par la tempête, et se tenant fortement attaché à une simple planche, son seul espoir de salut, sent ses forces diminuer à chaque instant, et ne voit autour de lui que les sommets écumants des vagues éclairés par la foudre.

Les jours et les semaines se succéderont; la fête de saint Jude arriva, terme fatal du dernier délai auquel Lucy s'était soumise, et elle n'avait encore reçu ni lettre ni nouvelle de Ravenswood.

CEUPITRE XXXI.

Le jour de la Saint-Jude néanmoins, on avait reçu des nouvelles de Bucklaw, qui, accompagné de son fidèle Craigengeit, se présenta dans la matinée pour conclure le mariage projeté et signer le contrat. Cet acte authentique avait été soigneusement rédigé sous l'inspection de sir William .4shton lui-même, et il axait été décidé, vu la mauvaise santé de miss Ashton, que l'on n'admettrait à le signer que les parties immédiatement intéressées, et que la célébration du mariage aurait lieu lequatrième jour après la signature.^ Cette mesure avait été adoptée par lady Ashton, afin que Lucy n'eût pas le temps de revenir sur sa promesse. 11 n'y avait pourtant pas la moindre apparence qu'elle y lût disposée. Elle entendit proposer tous ces arrangements avec le calme du désespuir et de l'apailiie. A des yeux aussi peu pénétrants que ceux de Bucklaw, elle ne montrait que cette réserve qui convient à une fille jeune et timide, quoiqu'au fond il ne pût se dissimuler qu'elle agissait plutôt par soumission à la volonté de ses parents que par aucune piéddection en sa faveur.

Après que le futur époux eut présenté ses hommages à sa fiancée, on la laissa quelque temps à elle-même, sa mère ayant fait observer que le contrat devait être signé avant midi, parce que cela portait bonheur au mariage. Lucy se laissa habiller pour la cérémonie, d'a-

près le goût des femmes qui la servaient, et sa parure fut magnifique : sa robe était de satin blanc, garnie de dentelles; ses cheveux étaient entremêlés d'une profusion de diamants, dont l'éclat contrastait singulièrement avec la pâleur mortelle de son visage et le trouble de son œil égaré.

Cette toilette était :i peine terminée que Henri se présenta pour conduire la fiancée, ou plutôt la muette victime, dans le grand salon, où tout était prêt pour la signature du contrat. — Ah ! ma sœur, lui dit-il, je suis bien aise, après tout, que vous épousiez Bucklaw au lieu de Ravenswood : celui-ci avait la fierté d'un grand d'Espajj:iK', et il semblait n'être venu ici que pour nous couper le cou et nous marcher ensuite sur le corps? Je suis charmé que la mer soit aujourd'hui entre lui et nous ; car je n'oublierai jamais combien je fus effrayé la première fois que je le le vis : il me sembla que le portrait du vieux sir Malise s'était détaché de la toile. Soyez vraie, Lucy : n'ètes-vous pas contente d'en être débarrassée? — Ne me fais pas de questions, Henri; il n'y a que bien peu d'événements dans ce monde qui puissent me causer plaisir ou peine. - 'Voilà ce que disent toutes les jeunes fiancées ; mais laissez faire, dans un an d'ici vous parlerez autrement... C'est moi qui dois être le premier garçon de noce; je vous précéderai à cheval jusqu'à l'église ; et tous nos parents, tous nos proches, tous nos alliés, tous ceux de Bucklaw seront aussi achevai , marchant ea bon ordre. J'aurai un habit écarlate brodé, un chapeau à plumes, un ceinturon avec une double bordure en or accompagnée d'un point d'Espagne, et un poignard au lieu d'épée. J'aurais beaucoup mieux aimé une épée, mais Douglas ne veut pas en entendre parler. Tous ces objets et beaucoup d'autres encore doivent venir ce soir d'Edimbourg sur des mulets conduits par le vieux Gilbert; je vous les ferai voir aussitôt qu'ils seront arrives.

Le babillage du jeune Henri fut interrompu par la présence de ladj Ashton, qu'attirait une certaine inquiétude de ne pas voir arriver sa fille. Avec un de ses plus doux sourires, elle prit le bras de Lucy sous le sien, et la conduisit dans le salon , où elle était attendue. L'assemblée ne se composait que de sir William Ashton, du colonel Douglas Ashton, en grand uniforme, de Bucklaw, paré comme un marié, de Craigengeit, équipé à neuf de la tète aux pieds, grâce à la libéralité de son patron, et chargé d'une énorme quantité de galons et de dentelles; enfin du révérend M. Bide-the-hent, l'assistance d'un ecclésiastique étant regardée, par les familles presbytérieunes un peu strictes, comme indispensable dans toutes les circonstances qui exigeaient un certain degré de solennité.

Des vins et des rafraîchissements étaient placés sur une table où l'on voyait le contrat tout ouvert et prêt à recevoir les signatures. Mais, avant tout, M. Bide-the-bent, à un signal donné par sir William Ashton, improvisa une courte prière pour implorer les bénédictions du ciel. Avec toute la simplicité de l'époque, qui permettait les allusions personnelles, jointe à la simplicité de son caractère, le ministre pria Dieu de cicatriser la blessure du cœur d'une des personnes qui allaient contracter cette sainte union , en récompense de sa soumission aux désirs de ses très honorables parents; il demanda que, s'étant montrée soumise à la loi divine, en honorant son père et sa mère, elle obtint de longs jours sur la terre et le bonheur dans une meilleure patrie. Il pria ensuite le ciel de faire que le futur époux rejetât loin de lui toutes les folies qui détournent les jeunes gens du sentier de la sagesse ; qu'il cessât de se complaire dans la compagnie des impies, des débauchés et de ceux qui usent leur existence dans des orgies (ici Bucklaw jeta un coup d'œil significatif sur Craigengeit) ; qu'enfin il voulût renoncer à une société qui ne p.iuvait quf l'entraîner à l'erreur. Une prière convenable, en faveur de sir William Ashton, de son épouse et de sa famille, termina cette invocation religieuse, qui embrassait tous les individus présents, à l'exception de Craigengeit, que le digne ministre regarda probablement comme sans espoir de salut.

On s'occupa ensuite de l'affaire principale. Sir WiUiam Ashton signa le contrat avec toute la solennité d'un ministre de la justice ; son fils avec une nonchalance militaire ; et Bucklaw, après avoir posé sa signature sur les feuilles avec autant de rapidité que Craigengeit en pouvait mettre à les tourner, finit par essuyer sa plume à la nouvelle cravate brodée de son vaillant camarade. C'était alors le tour de miss Ashton, et sa vigilante mère la conduisit vers la table. A la premiere tentative qu'elle fit, elle voulut écrire avec une plume qui n'avait point d'encre ; et, lorsqu'on l'en fit apercevoir, elle essaya vainement, et à plusieurs reprises, de la tremper dans le massif encrier d'argent placé devant elle ; lady Ashton s'empressa de l'aider. L'auteur a vu lui-même ce fatal contrat, et dans les caractères distincts qui forment le nom de Lucy Ashton, signé au bas de chaque page, il n'a remarqué qu'une légère irrégularité, provenant d'un tremblement dans la main de la jeune personne, elTet naturel de l'agitation de son esprit au moment où elle écrivait. Mais la dernière signature est incomplète, défigurée et comme raturée... Car, au m:>iiient même où Lucy était occupée à la tracer, le galop précipité d'un cheval se fit entendre à la porte du château ; à ce bruit succéda celui des pas d'une personne qui traversait la galerie extérieure, et dont la voix impérieuse commandait le silence aux domestiques qui s'opposaient à son passage. La plume tomba des mains

LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR

de Lucy, et elle s'écria, quoique d'une voix faible : «Il est arrivé! il est arrivé ! »

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