‹ WaverleyChapitre 178 sur 231 · CHAPITRE XXXIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIIL

Après cette scène terrible, Lucy fut transportée dans sa chambre, où elle resta livrée à une stupeur complète. Dans le courant du jour suivant, néanmoins, elle sembla non seulement avoir recouvré son courage et sa résolution, mais encore avoir pris un air de gaité folâtre, étranger à son caractère et à sa situation; parfois cependant cette joie bizarre était remplacée par le silence absolu , une profonde mélancolie, le caprice et la mauvaise humeur. Lady Ashton fut vivement alarmée, et consulta les médecins de la famille; mais comme le pouls de lajeune fille n'indiquait aucun changement, lisse contentèrent de dire que c'était une indisposition légère , causée par quelque violente agitation, et qui ne demandait qu'un exercice modéré et de la dissipation. Miss Ashton ne parlaitjamais de la scène du grand salon: elle paraissait mèmen'en avoir aucune connaissance; car on remarquait souvent qu'elle portait la main au cou, comme si elle eût cherché le ruban qui en avaitélé détaché, et on l'entendait dire tout bas, avec un ton de surprise et de mécontentement : — C'était le lien qui rh'attachait à la vie.

Malgré tous ces symptômes alarmants, lady Ashton s'était trop avancée pour difi"érer le mariage de sa fille. Elle eut beaucoup de peine à sauver les apparences à l'égard de Buckinw. Elle savait lort bien que, s'il voyait quelque répugnance de la part de Lucy, il renoncerait complètement à cette uuion ; ce qui serait une hontfl

LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR

et un affront pour la famille et surtout pour elle-même. EUerésolnt donc que, si Lucy continuait à se rendre passivement à ses volontés, le mariage serait célébré au jour primitivement fiié , se flattant qu'un changement de séjour, de situation et de rang dans le monde, opérerait une guerison plus sûre que les remèdes recommandés par les médecins. Les vues de sir William Ashton pour l'agrandissement de sa famille, jointes au désir qu'il éprouvait de fortifur son parti contre celui du marquis d'Athol, le portèrent facilement à consentir à ce qu'il n'aurait pu d'ailleurs empêcher. Bucklaw et le colonel Ashton, de leur côté, protestèrent qu'il y aurait maintenant de la honte à différer plus d'une heure l'époque marquée pour le mariage, parce qu'on attribuerait généralement ce délai à la frayeur insjiirée par lu visite inattendue et les menaces de Ravenswood. Bucklaw, il faut le dire, n'aurait pas consenti à une telle précipitation, s'il eût connu l'état de la santé de miss Ashton, ou pour mieux dire l'état de son esprit; mais l'usage, en pareille occasion, ne permettait que des entrevues très rares et tiès courtes entre les futurs épouj ; et lady Ashton sut si bien mettre à profit cette circonstance que Bucklaw ne se douta de rien.

La veille du mariage, Lucy parut dans un de ses accès de gnité ; elle examinait avec le plaisir d'un enfant sa parure, ainsi que les préparatifs de toute espèce. La matinée fut superbe. Les invités , formant d'élégantes cavalcades, arrivèrent de plusieurs cantons éloignés. Non seulement les riches parents de sir William Ashton et la famille encore plus distinguée de son épouse, ainsi que les nombreux cousins et alliés du futur époux, vinrent à cette cérémonie, magnifiquement parés et montés sur des chevaux richement caparaçonnés; mais encore presque toutes les familles presbylériermes de distinction, à cinquante milles à la ronde, se firent un point d'honneur de s'y trouver, parce que c'était une sorte de triomphe remporté sur le marquis, en la personne de son jeune parent. Un déjeuner splendide fut offert aux convives; après quoi l'on devait monter à cheval. La fiancée fut amenée dans le salon par son frère Henri et par sa mère. Sa gaité de la veille avait fait place à une sombre mélancolie, qui néanmoins n'était point déplacée dans celte occasion. Ses yeux brillaient d'un feu vif, et ses joues étaient animées de couleurs qu'on ne lui avait pas vues depuis longtemps. Cet éclat , joint à sa beauté et à la magnificence de sa parure et de ses bijoux, occasionna à son entrée un murmure universel d'admiration, même de la part des dames, qui ne purent s'empêcher de lui payer le tribut de leurs louanges. Pendant que le cortege se formait, sir William Ashton , homme de paix et formaliste outré, adressa des reproches à son fils Henri, pour avoir attaché à son côté une longue rapière, appartenant à son frère le colonel Ashton. — S'il vous fallait une arme, dans une occasion aussi paisible, lui dit-il , que ne preniez-vous l'épée courte achetée tout exprès à Edimbourg?

L'enfant .s'excusa en disant ([u'il ne savait ce qu'elle était devenue. — Vous l'avez cachée, je pense, dit le père , afin d'avoir ce nrélexte pour vous parer d'une épée qui aurait pu servir à sir William Wallace. Mais n'importe ; maintenant montez à cheval et accompagnez votre sœur.

L'enfant obéit, et on le plaça au centre du cortège. Il était trop occupé de son costume, de son épée, de son manteau galonné , de son chapeau à plumes et de son bon cheval, pour faire beaucoup d'attention à autre chose; mais, dans la suite , il .se souvint d'une chose qui resta gravée dans son esprit jusqu'à l'heure de sa mort : lorsque la main de sa sœur, assise en croupe derrière lui , venait à toucher la sienne , il la sentait humide et froide comme le marbre d'un tombeau.

Après avoir franchi des collines et traversé des vallons, le cortège entra dans l'église paroissiale , qu'il remplit presque entièrement; car, sans compter les domestiques, plus de cent personnes , tant dames que cavaliers, étaient venues pour assister à la cérémonie. Le mariage fut célébré suivant les rites do l'Eglise presbytérienne, à laquelle, depuis peu, Bucklaw avait jugé à propos de se rallier. On fît une ample distribution aux pauvres des paroisses voisines; cette aumône était dirigée par Johnny lloit>h('Usli, qui avait quitté' sa triste demeure à l'Ermitage pour prendre li; poMo plus agréable de sacristain de l'église paroissiale de Ravcnswnod. La dame Goiirlay et deux de ses vieilles commères, les mêmes qui avaient enseveli Alice, se tenaient assises à l'écart sur la pierre plate d'une tombe, comparant avec envie les parts qu'elles avaient reçues dans la distribution.

— Johnny Morisheugh , dit Anne Winnie , tout brave qu'il est avec ion habit neuf, aurait àù se rappeler le temps passé, et songer un peu à ses anciennes commères. Je n'ai eu que cinq harengs pour ma demi-douzaine, et cette pièce de six pence n'est point de b'in aloi ; je suis siire .(ue ce morceau de bœuf pèse une nnro de moins que tous les autres , et encore c'est un jarret , (out plein de nerf»; tandis que le vôtre, Maggie . est un morceau de laciiissi,'. — Le mien ! marmotta la vieille paralylinue, il y a moitié d'os , j'en suis sûre. Si les riches veulent faire venir les pauvres à leurs noces l't à leurs enterrements, ils devraient offrir nuelque chose qui en valut la peine, re me semble. — Leurs dons, ait Ailsi(! (îoiirlay, ne sont pas distribués par amour pour nous : peu leur iniporie si nous

mangeons ou î-i nous mourons de faim. Ils nous donneraient des pierres au lieu de pain, si cela pouvait satisfaire leur vanité; puis ils veulent que nous leur témoignions notre reconnaissance, comme s'ils nous avaient lait du bien par pure amitié! — Ah! c'est bien vrai. Mais dites-moi, Ailsie Gourlay, demanda l'autre vieille, vous qui êtes la plus âgée de nous trois, avez-vous jam,iis vu une plus belle noce? — Je ne dirai pas que j'en aie vu une p!us belle; mais je m'attends à voir bientôt un enterrement tout aussi beau.

— Et cela me ferait bien autant de plaisir; car les funérailles demandent une distribution aussi grande , et on n'est pas obligé de rire et de grimacer, et de tordre la bouche et d'adresser des félicitations à ces gentilhommes d'enfer, qui nous méprisent comme deâ bètes brutes. J'aime à prendre dans mon tablier la distribution des funérailles, et à fredonner quelque vieux refrain que les imbécilles prennent pour un charme. — Tu as raison , Annie, dit la paralytique : que Dieu nous envoie une verte ÎSoël et un cimetière bien gras! — Mais je voudrais savoir, Ailsie Gourlay, demanda l'autre vieille , car vous êtes la plus ancienne et la plus savante de nous , quelle est, dans toute cette compagnie joyeuse , la personne qui doit mourir la première. — Voyez-vous là-bas cette charmante jeune fille, toute brillante d'or et de joyaux, que l'on aide à monter sur le cheval blanc, derrière ce jeune i tourdi qui porte un babil écarlale et une longue épée? — Grand Dieu! c'est la mariée, dit la commère dont le cœur froid éprouva un léger accès de compassion: la mariée elle-même! Eh quoi ! si jeune , si brilUnte et si belle! son tempsestdonc bien proche? — Je vous dis que son linceul lui monte déjà jusqu'au cou. 11 reste peu de poussière dans son sablier; et ce n'est pas étonnant, car il a été bien secoué. Les feuilles sèchent rapidement sur les arbres; mais elle ne verra pas le vent de la Saint-Martin les faire danser en tourbillons comme des fées. — ■Vous l'avez soignée pendant trois mois, dit la vieille paralytique, et pour cela v' ;is avez reçu deux pièces d'or, ou je suis bien trompée.

— Oui, oui, répondit Ailsie en faisant une horrible grimace, et sir William Ashton m'a promis, déplus, une belle chemise rouge, un poteau, unerhaine.ct le tonneau goudronné, ma chère enfant: eh! que pensez-vous d'une telle gratification pour m'ètre levée de bonne heure et couchée tard, pendant quatre-vingts jours, auprès de sa fille mourante? Mais il peut garder ces jolies choses pour safemme, commcres. — J'ai entendu dire tout bas, reprit Anne Winnie, que lady Ashton n'est pas facile à vivre. — La voyez-vous là-bas, faisant caracoler son cheval gris dans le cimetière? 11 y a plus de véritable diablerie dans cette i'emme, toute parée et toute belle qu'elle est, que dans toutes les sorcières écossaises qui ont jamais volé pardessus le gibet au clair de la lune.

— Qu'est-ce que vous marmottez-là de sorcières? sorcières vousmêmes, s'écria tout-à-coup Johnny .Morisheugh. Ferez-vous donc vos maléfices jusque dans le cimetière, pourporter malheur au marié et à la mariée ? Sortez d'ici; car si je prends mon bâton, je vous ferai trouver le chemin plus vite que vous ne voudrez. — Eh, mon Dieu ! répondit Ailsie Gourlay, comme nous sommes brave avec notre habit noir tout neuf et notre tète bien poudrée, faisant l'homme qui n'a jamais connu la faim ni la soif? El nolis irons racler notre sabot aii château, toute la nuit, sans doute, av(X les autres tireurs d'archet, venus de plusieurs milles à la ronde. Voyez si les chevilles tiennent bien, Johnny... Entendez-vous, mon enfant? — Bonnes gens , dit Mortsheugh eu s'adrcssant aux autres pauvres, je vous prends tous à témoin qu'elle prétend me porter malheur. S'il arrive quelque accident cette nuit, à moi ou à mon violon, ce sera pour elle la plus vilaine affaire qu'elle ait jamais ourdie de sa vie : je l'appellerai devant lé synode. Je suis à moitié ministre moi-même, à présent que me voilà bedeau d'une paroisse habitée.

Quoique la haine mutuelle entre ces sorcières et le reste de l'espèce humaine eût endurci le cœur de ces misérables femmes contre toutes les impressions de joie qu'insnire ordinairement une fêle, il n'en était pas de même du reste des assistants. La splendeur du corli'gc, la beauté des costumes, les chevaux fringants, la gaîlé des jolies (lames et des galants chevaliers, produisaient leur effet ordinaire. Les cris répétés de l'/ce Ashton et liucklaw! les décharges de pisfiilets, de fusils et de mousc)uelons, pour donner ce que l'on appelait le coup de feu de la mariée, K>moignaienl du plaisir de la nuiililiide. Il .<ie trouvait bien çà et là quelque vieux paysan, quelque viiille femme, qui t-icanaienlà la vue de (a pompe étalée par une famille de parvenus, et au souvenir des nobles et antiques Ravenswood ; mais ceux-là même, attirés par la bonne chère préparée en Cl' jour au château pour les pauvres comme fiour les riches, se dirigeaient de re côté, et subissaient, malgré leurs préventions, l'intliiencedc VÀmphilnionoù l'ondinc (ô Molière!}. Suivie d'une multitude de personnes de toutes les clas.scs. Lury rega:;na la niaisoq paternelle. Bucklaw usa de .son privilège, en se Iciiant à côlé de sa jeune épouse; mais, peu accoutumé à une pareille situation, il cherchait plutôt à fixer les regards par les grâces de sa personne cl son adresse à manier un cheval, qu'à s'occuper parlieiilièremeiil de Lucy. Enfin cm arriva au châliaii au milieu des cris d'allégresse. On sait que, dans les Icmps anciens, les noces se célébraient avec une publicité que repousse la délicatesse de nos mœurs actuelles. Les

IKS vF,lLLl^l.:s LrnÉr.AiiiLs ili.ijsihêes.

conrives furent traités avec une profusion presque sans bornes; et, après que les domestiques se furent amplement régalés à leur tour, on distribua les restes du banquet à la ibule bruyante; on y joignit assez do tonneaux dale pour que l'hilarité extérieure correspondit à celle du dedans. Li's hommes se livrèrent, pour la plupart, au plaisir de boire, do porter de nombreux toasts avec les vins les plus précieux, tandisquo les dames, s étant préparées pour le bal, atten- ?laient impatiemment leur arrivée. Enfin, les cavaliers se rendirent lans le grand salon, et, après s'être débarrassés de leurs épées, shoisirent leurs partners pour la danse. La musique, placée dans la galerie, en faisait déjà retentir lesvoùles. D'après l'étiquette rigoureuse, la mariée aurait dû ouvrir le bal; mais lady Ashton dit quelques mots sur la mauvaise santé de sa fille et présenta la main à Bucklaw pour la remplacer.

Mais au moment où la dame du lieu relevait la tète avec grâce, en attendant 'lue la musique donnât le signal, elle lut frappée d'une telle surprise à la vue d'un changement inattendu dans les tableaux qui ornaiontle salon, qu'elle ne put s'empêcher de s'écrier: — Qui a osé placer ici ce portrait? Tout le monde leva les yeux, et les personnes qui connaissaient l'ameublement ordinaire remarquèrent avec surprise qu'on avait enlevé le portrait du père de sir William Ashton, et qu'on y avait substitué celui du vieux sir Malise Ravensxvood, dont les regards courroucés semblaient jeter à la compagnie des menaces de vengeance. Cet échange devait avoir été fait pendant que l'on était à table, et l'on n'avait pu s'en apercevoir qu'à la clarté des flambeaux et des lustres allumés pour le bal. Les gentilshommes, dont la tète était échauffée, voulaient que l'on commençât sur-le-champ des recherches pour découvrir la cause de cette insulte à leur hôte et à eux-mêmes; mais lady Ashton, revenue de sa surprise, présenta la chose comme l'acte de lolie d'une servanlequi avait la têteun peu dérangée : — plusieursfois, ajouta-telle, l'imagination de cette femme avait paru vivement frappée des histoires que dame Gourlay prenait plaisir à lui raconter concernant la précédente famille (car c'est ainsi que lady Ashton désignait toujours les Havenswood). L'odieux portrait se trouva aussitttt enlevé, et le bal fut ouvert par lady Ashton : la grâce, la dignité qu'elle V déploya, remplaçaient les charmes de la jeunesse, et justifiaient presque les éloges exagérés de quelques vieillards, aux yeux desquels, dans la nouvelle génération, personne ne pouvait rivaliser avec une danseuse si parfaite.

Lorsque lady Ashton revint à sa place, elle ne fut nullement surprise de voir que sa fille avait quitté le salon ; et elle la suivit ellemême, afin de prévenir l'impression fâcheuse qu'aurait pu lui causer la substitution mystérieuse des portraits. Elle trouva sans doute que ses craintes étaient mal fondées, car elle revint au bout d'une heure, et dit quelques mots à l'oreille de Bucklaw, qui bientôt disparut à son tour. L'oichestre devenait de plus en plus bruyant et les danseurs déployaient toute l'ardeur qu'inspirent la jeunessp et la gaîté, lorsqu'un cri aigu et perçant arrêta tout-à-coup la danse et la musique. Tout le monde resta immobile; mais, le même cris'étant répété, le colonel Ashton saisit une bougie et demanda la clé de la chambre des époux à Henri, qui en avait la garde comme premier garçon de la noce ; il y courut en toute hâte, suivi de sir William et de lady Ashton, et d'un ou deux proches parents de la famille. Les autres conviés attendirent levT retour, plongés dans un étonnement voisin de la terreur. Arrivé à l'entrée de la chambre, le colonel Ashton frappa et ajipela; mais il ne reçut d'autre réponse que des gémissements étouffés. Il n'hésita plus à ouvrir la porte, qui résista comme si quelque obstacle se fût trouvé derrière. Lorsqu'il eut réussi à l'ouvrir, on aperçut le corps du nouveau marié étendu près du seuil de la chambre nuptiale, et l-e plancher couvert de sang. "Tous poussèrent un cri de surprise et d'horreur, et la compagniequi était dans le salon, attirée par cette nouvelle alarme, se précipita confusément vers la chambre à coucher. Le colonel Ashton dit tout bas à sa mère : « Cherchez-la, elle l'a tué; » puis, tirant son épée, il se plaça devant la porte, et déclara qu'il ne laisserait entrer personne, sauf le ministre et un chirurgien qui se trouvait au château. On s'empressa de relever Bucklaw, qui respirait encore, et de le transporter dans un autre appartement, où ses amis, en [iroie aux soupçons et proférant des murmures, s'assemblèrent autour de lui pour connaître l'opinion de l'homme de l'art.

Cependant lady Ashton, son mari, et ceux qui les avaient suivis, cherchèient Lucy dans le lit et dans la chambre, mais inutilement. 11 n'y avait point de porte dérobée, et l'on commençait à croire qu'elle s'était précipitée par la fenêtre, lorsqu'une pei-snnne de la compagnie, tenant son flambeau plus bas que les autres, aperçut quelque chose de blanc dans le coin d'une grande et antique cheminée. Là on trouva la malheureuse fille, assise, ou plutôt blottie comme un lièvre dans son gîte : ses cheveux étaient en désordre; ses vêtements déchirés et souillés de sang ; ses yeux brillaient d'un feu sombre, et la démence agitait ses traits décomposés. Quand elle se vit découverte, elle fit entendre des sons inarticulés, tout en grimaçant d'une manière horrible; et, avec les gestes frénétiques d'un démoniaque triomphant, elle étalait ses mains sanglantes. On appela de« femmes, avec le secours desquelles on s'empara de la pauvre

Lucy, non sans avoir recours à la force. Comme on la transportait hors de la chambre, elle jeta un regard sur le seuil , et, faisant entendre pour la première fois des paroles intelligibles, elle s'écria, pleine d'une joie sinistre, qui fit frémir toute l'assistance : « Ah ! ah! vous l'avez donc relevé votre beau fiancé! » On la déposa dans un appartement éloigné ; là elle reçut tous les soins que sa situation exigeait.

Il serait impossible de décrire la douleur de la famille, l'horreur et la confusion qui régnaient dans le château, les violentes altercations qui s'élevèrent entre les amis des deux fiancés, altercations d'autant plus vives que les esprits étaient échauffés par le festin. Le chirurgien fut le premier qui réussit à se faire entendre. 11 déclara que la blessure de Bucklaw, quoique profonde et dangereuse, n'était pas mortelle, mais qu'elle demandait le plus grand calme et un repos absolu. Cette déclaration imposa silence à ses nombreux amis, qui avaient d'abord insisté pour qu'il fût transporté hors du château. Cependant, attendu ce qui venait de se passer, quatre d'entre eu» voulurent rester à Ravenswood pour veiller auprès du lit de souffrance de leur ami , avec un nombre convenable de domestiques bien armés. Le colonel Ashton, ainsi que son père, ayant acquiescé à cette demande, les autres amis du marié se retirèrent, malgré l'heure avancée.

Le chirurgien, après avoir pansé la blessure de Bucklaw, donna ses soins à miss Ashton, qu'il déclara être dans un très grand danger. On appela aussitôt plusieurs médecins, qui tous se rangèrent à son opinion. Elle passa toute la nuit dans le délire ; le lendemain malin, elle tomba dans un état d'insensibilité complète, et les médecins annoncèrent que, dans la soirée, elle subirait une crise décisive. Cette crise arriva en efi"et, et la malade en sortit avec une apparence de calme ; elle souffrit qu'on la changeât de linge, qu'on remit en ordre le lit sur lequel on l'avait déposée ; mais malheureusement elle porta la main à son cou , comme pour chercher le fatal ruban bleu, et aussitôt une foule de souvenirs sembla naître confusément en elle, et ni son esprit ni son corps ne furent capables de résister à leur violence : les convulsions se succédèrent avec une effrayante rapidité, et se terminèrent par la mort, sans qu'elle eût pu dire un seul mot pour expliquer la scène fatale.

Le juge de paix du district arriva le lendemain, et s'acquitta, avec tous les égards dus à la famille affligée, du pénible devoir d'une en quête; mais tout ce qu'il put recueillir établit seulement que la fiancée, dans un accès de démence, avait poignardé Bucklaw sur le seuil de l'appartement. On trouva dans la chambre l'arme dont elle s'était servie et qui était encore teinte de sang : c'était le poignard que Henri devait porter le jour même à la cérémonie, et que sa malheureuse sœur avait dérobé le soir précédent, lorsqu'on lui montra tous les objets préparés pour la noce.

les amis de Bucklaw comptaient qu'en recouvrant la santé celui-ci jetterait quelque jour sur cette sombre histoire. Et en effet, dès qu'il fut un peu rétabli, ils le pressèrent de questions, auxquelles il évita pendant quelque temps de répondre, prétextant son état de faiblesse. Enfin, quand il fut de retour à sa demeure et qu'on put le regarder comme en état de convalescence, il assembla toutes les personnes de l'un et de l'autre sexe qui avaient cru pouvoir l'interroger, et leur fit .ses remerciements de leur sollicitude, ainsi que de leurs offres obligeantes. Je vous prie toutefois, mes amis, ajoufa-t-il , de bien vous mettre dans l'esprit que je n'ai point d'histoire à raconter, point d'injures avenger. Si une dame me questionne désormais sur les incidents de celte malheureuse nuit, je garderai le silence, et je croirai qu'elle désire rompre toute amitié avec moi. Mais si un homme me fait la même question, je regarderai son incivilité comme une invitation de me trouver avec lui dans quelque lieu écarté, où nous nous expliquerons à loisir.

Une déclaration aussi positive n'admettait pas de commentaire, et l'on s'aperçut bientôt que Bucklaw s'était levé de son lit de souffrance plus grave et plus posé qu'auparavant. 11 renonça à la société de Craigengelt, mais non sans lui avoir assuré un revenu qui , bien employé, pût le mettre à l'abri de l'indigence et des tentations ; mais le capitaine se trouva bientôt ruiné par le jeu, et, s'étant associé à des contrebandiers, fut pris, avec deux de ses nouveaux amis, dans un combat contre les douaniers : condamné à être pendu, il obtint une commutatien de peine, parceque l'inspection de ses armes prouva qu'il n'en avait fait aucun usage. Il fut banni à perpétuité. Bucklaw partit pour le continent peu après la catastrophe, et ne revint plus en Ecosse. Jamais on ne l'entendit faire la moindre allusion à son fatal mariage.

Bien des lecteurs regarderont le récit qui précède comme exagéré et romanesque ; ils y verront le fruit de l'imagination extravagante d'un auteur qui cherche à plaire aux amateurs de scènes terribles. Mais les personnes familiarisées avec les mœurs anciennes de l'Ecosse reconnaîtront facilement, sous le déguisement de noms empruntés et au milieu d'accessoires ajoutés, les principaux détails d'une histoire trop vraie.

L\ FIANCÉE DE I.AMMERMOOR.

Page 1