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CHAPITRE XXXIV

Nous avons anticipé sur le cours des événements pour parler du sort de Bucklaw, afin de ne pas interrompre plus tard le détail des incidents qui suivirent les funérailles de l'infortunée Lucy Ashton. Cette triste cérémonie eut lieu au commencement d'une matinée d'automne, par un temps de brouillard, et avec aussi peu d'éclat

2ue possible. Quelques proches parents accompagnèrent son corps ans ce cimetière qu'elle avait traversé peu de jours auparavant revêtue de sa parure de fiancée, mais aussi passive alors que l'était maintenant, sous les voiles mortuaires, sa dépouille inanimée. Un terrain adjacent à l'église avait été disposé par sir William Ashton pour la sépulture de sa famille; là, dans un cercueil sans nom ni date, furent rendus à la poussière les restes d'une jeune lille, aimable, belle et innocente, exaspérée jusqu'à la frénésie par de longues persécutions. Pendant qu'on la déposait dans le caveau, les trois sorcières, qui, malgré '."h^ur-! choisie, avaient flairé le cadavre, comme les vautours sentent une proie, étaient assises sur la même pierre sépulcrale où nous les avons déjà rencontrées.

— Ne vous disais-je pas, commença Ailsie Gourlay, que cette belle noce serait suivie d'un enterrement tout aussi beau? — Il me semble pourtant, répondit Anne Winnie, qu'il n'y a pas grand'chose à recueillir ici; seulement un deux-pence d'argent distribué à chaque pauvre! Ce n'était guère la peine de venir de si loin pour si peu de chose, avec nos vieilles jambes. — Taisez-vous, folle, reprit Ailsie; toutes les bonnes choses qu'on pourrait nous donner seraient beaucoup moins douces pour moi que ce moment de vengeance? Les voilà, ceux qui faisaient caracoler leurs chevaux, il n'y a que quatre iours; ils marchent maintenant, aussi tristes et aussi mélancoliques que nous. Us étaient tout éclatants d'or et d'argent ; ils sont à présent aussi noirs que la plaque de la cheminée. Et miss Lucy Ashton, qui se montrait de mauvaise humeur quand une honnête femme s approchait d'elle! aujourd'hui un crapaud peut s'asseoir sur son cercueil, sansqu'elle frémisse lorsqu'il coasse. Lady Ashton a maintenant le cœur consumé par le feu de l'enfer; et sir William, avec ses gibets, ses fagots et ses chaînes, comment trouve-t-il les diableries de sa propre maison? — Est-il donc vrai, demanda la paralytique, que la mariée fut arrachée de son lit, et emp.jilée, à travers la cheminée, par de malins esprits qui tordirent le cou au fiancé? — Peu vous importe par qui et comment? dit .\ilsie Gourlay. C'est une afTaire qui sort du cours naturel des choses : sir William et son épouse, ainsi que tous les habitants du château, peuvent en porter témoignage. — Puisque vous en îavez lanl là-dessus, repritWinnie, est-il vrai que le portrait du vieux sir Malise Ravenswuod descendit tout à coup de son cadre, et répandit la terreur au milieu de la compagnie? — Non, répondit Ailsie; mais le portrait est venu dans le salon, et je sais bien comment il y est venu : il devait les avertir que leur orgueil serait humilié. Dans ce moment même, il se passe encore dans le caveau une chose non moins étrange, mes commères. Vous avez compté douze personnes en deuil, avec crêpe et manteau noir, descendant l'escalier deux à deux? — De quoi nous aurait servi de les compter? — Je les ai comptées, moi, reprit Winnie avec l'empressement dune personne que ce spectacle avait trop intéressée pour le regarder avec indilTércnce. — Mais vous n'avez pas vu, répliqua Ailsie en se glorifiant de cette supériorité d'observation, qu'il y en a une treizième que l'on n'attendait pas; et si le vieux proverbe est vrai, quelqu'un de la compagnie ne sera pas longtemps de ce monde. Mais allons-nous-en, commères; si nous restons ici, je suis sûre qu'on nous accusera de tout, et je vous prédis qu'il arrivera malheur.

A ces mots, les trois affreuses sibylles sortirent du cimetière, en croassant comme des corbeaux qui présagent la peste. En effet vers la fin de la cérémonie, ceux qui composaient le cortège funèbre remarquèrent qu'il y avait parmi eux une personne de plus que le nombre connu des invités, et ils se conimiiniquèrent tout bas cette observation. Le soupçon tomba sur un homme qui, en grand deuil comme les autres, était appuyé, presque dans un état d'insensibilité, contre un des piliers de la voûte sépulcrale. Les Ashton témoignaient, en se parlant à l'oreille, leur surprise et leur mécontentement de la présence inattendue de cet étranger, lorsqu'ils furent interromj us par le colonel, qui conduisait le deuil en l'absenc.» de son père : — Je sais qui est cet homme, leur dit-il à demi-voix; il a,ou il aura bientôt, autant de motifs de s'affliger que nous en avons nous-mêmes. Mais ne vous occupez pas de ce que je vais faire, et ne troublez pas la cérémonie par un éclat inutile. En parlant ainsi, il s'écarta du groupe de ses parents, et tirant l'étranger par «on manteau, il lui dit avec une émotion à peine réprimée : — Sui<ezmoi.

L'étranger, se réveillant d'une sorte d'anéantissement, au sou do cette voix, obéit machinalement, et tous deux montèrent l'escalier dégradé qui conduisait du caveau au cimetière. Ils funnl suivis les autres parents : ceux-ci néanmoins restèrent groupés à l'entrée, ib- •ervanl avec inquiétude les mouvements des deux inlerloruteHrs, qui, .sous l'ombrage d'nn if, dans la partie la "Vis reculée du rme-

tière, paraissaient avoir une conversation animée. Le colonel, après avoir conduit l'inconnu danscetendroil écarté, se tourna tout à coup vers lui, et lui dit d'une voix farouche, mais encore calme : Je parle probablement au Maître de Ravenswood? Il ne reçut aucune réponse. — Je n'en puis douter, reprit-il avec colère, je parle au meurtrier de ma sœur! — Vous ne m'avez que trop bien nommé, repondit Ravenswood d'une voix sourde et tremblante. — Si vous vous repentez de ce que vous avez fait, puisse votre repentir vous être utile devant Dieu ! avec moi il ne vous servira de rien. Voici la longueur de mon épce, ajoiita-t-il en lui donnant un papier, ainsi que l'heure et le lieu du rendez-vous. Demain, au lever du soleil, sur le bord de la mer, à l'est de Wolfs-Hope !

Le Maître de Ravenswood tenait le papier à la main, et paraissait irrésolu. — Ne poussez pas au dernier désespoir, s'écria-t-il enfin, un malheureux déjà trop à plaindre. Jouissez de la vie aussi longtemps que vous pourrez, et laissez-moi chercherla mort d'une autre main que la vôtre. — Jamais! non, jamais, répondit le colonel; vous mourrez de ma main, ou vous compléterez la ruine de ma famille en me perçant le cœur. Si vous refusez le défi loyal que je vous fais, ma juste vengeance vous suivra partout, partout je vous couvrirai d'afTionts, jusqu'à ce que le nom de Ravenswood devienne le symbole du lâche, comme il est déjà celui du perfide. — C'>;st ce qu'il ne sera point, dit fièrement Ravenswood. Si je suis le dernier de ce nom, je dois à ceux qui l'ont porté avant moi d'empêcher qu'il s'éteigne dans rignominie. J'accepte votre défi, l'heure et le lieu du rendez-vous. Nous serons seuls, je présume? — Seuls; et un seul reviendra. — Alors, que Dieu reçoive l'àme de l'autre. — Amen! Mon esprit de charité peut faire ce vœu, même pour l'homme que je déleste le plus mortellement et avec le plus de motifs. .Maintenant séparons-nous, car nous serions peut-être interrompus. Les sables sur le bord de la mer, à l'est de 'Wolfs-Hope... Au lever du soleil... Nos épées pour seules armes. — 11 sulfitl

Le colonel rejoignit le cortège funéraire, et Ravenswood reprit son cheval, qu'il avait attaché à un arbre derrière l'église. Ashton revint au château avec ses parents, mais dans la soirée il imagina un prétexte pour s'absenter Ayant pris un costume de voyage, il se rendit à Wolfs-Hope où il prit son logement pour la nuit dans la petite hôtellerie, afin d'être au lieu du rendez-vous le lendemain de bonne heure.

On ignore comment le Maître de Ravenswood passa le reste de cette malheureuse journée. 11 n'arriva que tard dans la nuit à la tour de Wolfs-Crag, et fit lever son vieux domestique, Caleb Raiderstone, qui avait cessé d'attendre son retour. Des bruits confus au sujet du tragique événement étaient déjà parvenus aux oreilles du vieillard, qui était en proie à la plus grande inquiétude.

La conduite de Ravenswood ne fut nullement de nature à calmer ses craintes. Le vieux sommelier l'ayant prié, en tremblant, de prendre quelques rafraîchissements, Edgar ne lui fit d'abord aucune réponse; puis, tout d'un coup, et d'un ton brusque, ayant demandé du vin, il en but, contre son ordinaire, un verre tout plein. Voyant qu'Edgar ne voulait rien manger, le vieillard le supplia afîectueusemeiit de lui permettre de l'éclairer jusqu'à sa chambre. Ce ne fut qu'après s'être fait répéter trois ou quatre fois cette prière, que Ravenswood fit un signe de coiis(uiteinent, mais sans prononcer une parole. Baldcrstone l'ayant conduit à un appartement qui avait clé convenablement meublé depuis peu, et que le Maître occupait d'ordinaire, Ravenswood s'arrêta sur le seuil de la porte.

— Non, dit-il d'un ton brusque, conduisez-moi dans la chambre où mon père mourut; dans la chambre où elle coucha, la nuit qu'ils passèrent au château. — Qui , monsieur? dit Caleb, trop effrayé pour conserver sa présence d'esprit. — Elle, Lucy .\shlon ! Vou- Ici-vous me tuer, imprudent vieillard , en me forçant à prononcer son nom?

Caleb aurait voulu faire quelques observations sur l'état de délabrement de la chambre; mais l'irritation (ju'il lisait dans les regards de son maître lui imposa silence. Il marcha devant lui, tremblant et sans prononcer une parole, posa la lainjie sur la table de la chambre; et il se disposait à préparer le lit, lorsque Edgar lui ordonna de sortir, d'un ton qui n'admettait aucun délai. Le vieillard se retira, non pour prendre du repos, mais pour se mettre en prières. De temps en temps il s'approchait doucement de la porte de la chambre de Ravenswood, pour reconnaître si le Maître était couche.; mais il l'i'nlendait se promener à grands pas, et les gémissements profonds qui accompagnaient le bruit de ses lourdes holies sur le plancher prouvèrent à (^aleb que son maître était en proie au plus violent chagrin. Le vieillard, dans son impatience, croyait que le jour n'arrivi^rail jamais. Néanmoins le temps, dont le cours est toujours le même, ramena enfin l'aurore, et une rouge lueur se répandit sur la partie de l'Océan qui bordait l'horizon. On était au commencement de novembre, et le ciel était beau pour cette saison de l'année; mais un vent d'est avait soufflé toute la nuit, et la marée montante faisait rouler ses vagins jusqu'au pied des rocliirs, circonstance assez rare.

Des la pointe du jour, Caleb revint à la porte de son maître, et, regardant oar "ue fente, il le vit occupé t mesurer la longueur da

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES

deux ou trois épées qu'il avait prises dans un cabinet voisin. En ayant choisi une, il se dit à lui-même : — Elle est plus courte...; mais peu importe : laissons-lui cet avantage, ce ne sera qu'un de plus.

D'après ces préparatifs, Caleb comprit trop bien le projet de son inaitre; il savait que toute intervention de sa part .serait inutile. Il n'eut que le temps de se retirer de la porte, afin de n'être pas surpris par Edgar, lorsque celui-ci, sortant brusquement de sa chambre, descendit à l'écurie, où le fidèle domestique ne tarda pas à le suivre. Le désordre de ses cheveux et de ses vêtements, joint à la pâleur de sou visage, acheva de prouver à Caleb que son maître avait passé la nuit sans prendre aucun repos. Le trouvant occupé à seller son cheval, il le pria en tremblant de lui laisser ce soin ; mais Ravenswood lit ent<ndre par un signe qu'il n'avait besoin d'aucun aide, et conduisit lui-même son cheval dans la cour. 11 se préparait à se mettre en selle, lorsque , la timidité du vieux domestique cédant à la force invincible de son attachement, il se précipita tout à coup à ses pieds, et embrassa ses genoux en s'écriant : — Monsieur! mon cher maître ! tuez-moi si vous voulez , mais ne sortez pas en ce moment ; renoncez au sinistre projet qui vous occupe. Différez seulement d'un jour : le marquis d'Athol doit arriver demain, et tout s'arrangera.

— Vous n'avez plus de maître, Caleb, dit Ravenswood en cherchant à se dégager de ses mains; pourquoi vous attacher à un édifice qui s'écroule'? — Je n'ai plus de màitre! s'écria Caleb en le retenant encore; j'en aurai un, tant que l'héritier de Ravenswood respirera. Je ne suis qu'un domestique; mais j'ai été celui de votre père, celui de votre grand-père; je cuis né dans la famille; j'ai vécu pour elle, et je mourrai pour elle. Restez seulement chez vous, et tout ira bien. — Tout ira bien, pauvre vieux! désormais il n'est plus rien pour moi dans la vie, et le moment le plus heureux sera le dernier : puisse-t-il arriver bientôt!

Eu parlant ainsi, il se dégagea des bras du vieillard, s'élança sur sou cheval et sortit du château ; mais, se retournant tout à coup, il jeta au-devant de Caleb, qui accourait vers lui, une bourse pleine d'or.

— Ciilcb, dit-il avec le sourire d'un spectre, je vous fais mon héritier. Et tournant bride, il descendit précipitamment la colline. L'iir tuuiba sur le pavé de la cour; mais le vieillard n'j fit aucune attention, et il se mit à courir pour voir la route que prenait son maître. Edgar tourna vers la gauche, et suivit un petit sentier ruiné qui conduisait au rivage : ce chemin avait été taillé dans le roc, et aboutissait à une sorte de crique où, dans les anciens temps, on amarrait les barques du château.

Uenlrant aussitôt à la tour, Caleb monta en toute hâte sur le rempart de l'est, qui commandait les sables jusqu'auprès do Wolfs- Hiipe : il vit son maître galoper dans cette direction, de toute la vitesse de son cheval ; et la prophétie qui annonçait que le dernier lord de Ravenswood périrait dans les sables mouvants du Kelpy, hii retint tout à coup à la mémoire. En effet, Edgar atteignait l'endroit fatal, et là*ll cessa de l'apercevoir.

Le colonîl Ashton, ne respirant que la vengeance, était déjà au

rendez-vous : il foulait le gazon avec toute l'ardeur de la colère et jetait des regards d'impatience vers WolTs-Crag. Le soleil montrait à l'orient son large disque au-dessus de la mer, de sorte que le colonel put aisément distinguer un cavalier accourant vers lui avec une rafiidité qui prouvait le désir d'une prompte entrevue. Tout à coup le cheval et le cavalier devinrent invisibles comme s'ils s'étaient évanouis dans les airs. 11 se crut, un instant, abusé par une vaine apparition; mais bientôt, s'étant avancé de ce côté, il rencontra Caleb Balderstone, qui arrivait de la tour. On ne put découvrir aucune trace de l'homme ni de sa monture : les vents et les hautes marées avaient considérablement reculé les limites des sables mouvants, et le malheureux Ravenswood, comme l'indiquait la trace des pas du cheval, avait, dans sa précipitation, quitté le chemin qui passait au pied du rocher, pour pi'endre la route la plus courte et la plus dangereuse. Le seul indice de son sort fut une plume noire détachée de son chapeau, et poussée par les flots jusqu'aux pieds de Caleb. Le vieillard la ramassa, et plus tard, l'ayant fait sécher, il la garda sur son cœur.

On donna l'alarme aux habitants de 'Wolfs-Hope , qui accoururent tous, soit le long du rivage, en soit bateau; mais les recherches furent inutiles : les sables mouvants ne lâchent Jamais leur proie.

Notre histoire approche de sa fin. Le marquis d'Athol, alarmé des nouvelles qui lui étaient parvenues, voulut soustraire son jeune parent aux suites probables de cette catastrophe : il arriva trop tard. Après avoir fait faire de nouvelles mais inutiles recherches, il repartit, et, au milieu des embarras de la politique, il perdit bientôt le souvenir de ce douloureux événement.

Il n'en fut pas de même de Caleb Balderstone. Si l'intérêt eût pu le consoler, il possédait dans sa vieillesse des moyens d'existence ; mais pour lui la vie n'était plus rien. Toutes ses idées, toutes ses sensations d'orgueil ou de crainte, de plaisir ou de peine, avaient leur source dans ses relations intimes avec une famille maintenant éteinte. Il cessa de se donner un air de hauteur ; il abandonna ses occupations habituelles et les lieux de réunion qu'il fréquentait; son seul désir paraissait être d'errer dans les appartements du vieux château que le Maître de Ravenswood avait naguère habités. La nourriture ne lui profitait point, le sommeil pour lui n'était plus un repos, et, martyr d'une fidélité que montre la race canine, mais dont les exemples sont rares chez la race humaine, il termina sa vie avant la fin de l'année.

La famille Ashton ne survécut pas longtemps à celle de Ravenswood. Sir William Ashton mourut après son fils aîné, qui fut tué en j-'landre; Henri, qui lui succéda, seul héritier de ses titres et de ses biens, ne voulut jamais se marier. Lady Asiiton parvint jusqu'à l'âge le plus avancé, survivant seule aux victimes de son caractère implacable. S'est-elle repentie intérieurement, s'est-elle réconciliée avec le ciel qu'elle avait offensé, nous n'osons ni ne pouvons Iç nier ; mais elle ne laissa jamais paraître le moindre symptôme de repentir ou de remords. Elle ne dérnenlit jamais son caractère hautain, orgueilleux et opiniâtre. Uu mausolée en marbre rappelle sou nom, ses titres et ses vertus... Ses victimes n'ont ni tombeaux ni épitaphes.

FIM DE LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR

BALLÂhiiS ET l'OEMES.

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Par WALTKB- SCOTT.

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Catlyoïv -Cattle.

Quand le séjour de la famille priiicicrc d'Hamilton ennoblissait les tours gothiques de Cadjow , les chants s'élevaient dans les airs, la coupe circulait, et les fêtes faisaient couler des heures pleines de gaîté.

Alors les sons joyeux de la harpe pénétraient à travers les murailles voûtées, et l'écho des pas légers du danseur, les éclats de rire et la musique, animaient le chAleau.

Mais les tours de Cadjuw tombent en ruines , et les voûtes couvertes d'un iiianteau de lierre ne sont frappées que par les bruits de la nuit et par l'écho de la voix rauque de l'Evan.

Cependant vous ordonnez au ménestrel de chanter la gloire flétrie de Cadyow, et d'accorder la harpe des frontières sur les rochers sauvages d'Evandale.

Car vous aimez à quitter le théâtre d'un faste élégant, et la scène de brillants plaisirs, pour soulever le drap mortuaire de l'oubti , et contempler l'urne longtemiis ensevelie.

Eh bien, noble damoiselle ! à votre commandement , les salles écroulées se relèvent. Voyez ! nous sommes sur les rives de l'Evan : le passé revient, le présent fuit.

Là où les ruines se confondaient avec les flancs des rochers couverts d'arbres, des tours fantastiques s'élèvent avec orgueil, et des bannières féodales flottent au gré des vents.

Là où la course bruyante du torrent élait entravée par des épines et des pruniers sauvages, de forts arcs -boutants bravent sa furie, et des remparts protecteurs se sont lelevés.

Il est nuit, l'ombre du donjon et du clocher de la chapelle danse sur les flots obscurcis de l'Evan, et la lueur du fou de garde se confond sur la vague avec les rayons de la lune.

Mais ces clartés s'effacent peu à peu ; l'orient blanchit ; le gardien fatigué descend de la tour; les chevaux hennissent ; les chiens accouplés aboient; et les chasseurs joyeux quittent le manoir.

Le pont-levis s'abat: tousse jirtci|iitent au dehors; les poutres retentissent et les chaînes s'ngitent, tandis que la foule joyeuse se hcuitc sur le pont, aiguillonne et relient les coursiers pour leur lâcher ensuite les rênes.

Le chef s'avance le premier; ses bruyants compagnons se pressent derrière lui; le coursier du noble Hamilton est plus prompt que le ▼ent des montagnes.

Soudain le chevreuil s'élance du taillis; le cerf tressaille et descend dans la plaine: car les sons rauques du cor des chasseurs les font sortir de leurs retraites aériennes.

Parmi les va,sles chênes d'Evandale, dont les fronts ont vu passer cent années, quel est ce rugissement qui roule comme la tempête et qui étouffe le bruit éclatant du cor?

C'est le plus puissant des animaux sauvages qui habitent les bois de la Calédonie; c'est le taureau des montagnes qui s'avance, semblable au tonnerre, et qui froisse la foret dans sa course.

Il roule d'un air fcwijche son œil plein d'un feu sombre sur le groupe des chasseurs armés de l'arc ; il laboure le sable de son pied noir et de sa corne, et secoue violemment sa crinière blanche comme la neige.

Le javelot du chieftain vole, lancé par une main sûre; l'animal tombe et se di;bat dans son sang; son rugissement se perd dans un grognement sourd : « Joyeux chasseurs, sonnez, sonnez la prise! »

Il e.it midi. Lis chassriirs déposent leurs lances oisives contre les chênes noueux ; de légers fdels di; funiée s'échappent entre les arbres et trahissent l'cndrnit où les serviteurs préparent le repas.

Le chieftain contemple avec orgueil les hommes de son clan nonchalamment étendus dans la bruyère, mais ses yeux ne voient point le plus hard ide ceux uui portent'le nom d'Hamilton.

« Pourquoi Bothwelthaugh n'occupe-t-il pas sa place parmi nous, lui qui est toujours de moitié dans nos plaisirs ou nos chagrina? pourquoi ne vi»nl-il pas égayer noire chasse? pourquoi ne pa^Vige-t-il |>oiiit nos provisious de ctiacwur»?»

Le sévère Claud répondit avec un sombre visage (Claud était l'altier seigneur de Gray Pulley). « Dans les fêtes folâtres ou les chaises joyeuses, vous ne verr.e? plus ce guerrier.

« 11 y a peu de jours que Woodhouselee voyait écumer le vin dans les Coupes de Bothwellhaiigh, lorsque fatigué de combats, il venait se reposer à ses foyers auprès d'amis enjoués.

« Languissante encore des douleurs de l'enfantement, sa belle et douce Marguerite siégeait à ses côtés , semblable à une rose pâle, et nourrissant paisiblement son nouveau-né.

«0 changement terrible! Ces jours sont passés; ils sont venus, les spoliateurs impitoyables dû parjure Murray, et la flamme même du foyer domestique a répandu l'incendie et la destruction.

«Quel est ce fantôme couvert d'un blanc linceul qui erre sur les rivages boisés de TÉske : ses bras entourent le fantôme d'un enfant. Oh ! serait-ce donc la pâle rose de Woodhouselee ?

« Le voyageur égaré voit glisser le spectre et entend avec terreur sa faible voix qui crie : «Vengeance! vengeance sur l'orgueilleux « Murray ! pleurez les injures de Bothwellhaugh ! »

Claud se tait, et des cris de rage et de vengeance éclatent parmi la famille : le chieftain, enflamme de courroux, bondit sur son siège, et la redoutable épée d'Arran sort à demi de son fourreau.

Mais quel est cet homme qui franchit avec une vitesse incroyable le bosquet, la rivière et le rocher : il porte dans sa main convulsive un poignard sanglant d(jnt il aiguillonne son cheval épuisé ?

Ses joues sont pâles; ses prunelles étincellent comme s'il était en face d'une apparition ; ses mains sont couvertes de sang, sa chevelure est en désordre. « C'est lui, c'est lui ! c'est Bothweilhaugli ! »

L'aident cavalier saute en bas de la selle sanglante et de son coursier chancelant, et jetant à terre sa carabine encore fumante.

Il (lit d'un ton farouche : « Il est doux d'entendre rugir le taureau sauvage dans une belle forêt, mais il est plus doux à l'oreille île la vengeance d'entendre le dernier soupir d'un tyran.

. La proie que vous avez abattue marchait fièrement à l'aiilic du matin sur la colline et dans l,i plaine; mais l'infâme Miirra/ inarcliait plus fièrement encore au milieu de la foule des habitants du vieux Linlithgow.

« Il arrivait en triomphe des frontières humiliées, et Knox, relâchant sa dévotion orgueilleuse, souriait en voyant la pompe du traître.

« Mais que peut le pouvoir avec toutes .ses vanités, la pompe, aver son élégance et son faste, pour ébranler le cœur animé par la vengeance, ou pour changer les des.seins du désespoir?

« Je prépare ma carabine, je choisis une place sombre comme l'action que je vais accomplir, et je le vois, là, au milieu des siens, d'une multitude de niques écossaises et d'arcs anglais.

a. Le noir Morton, le favori du Meurtre, conduit une nombreuse avant-garde de lances ; et à l'arrière-garde sont les plaids du sauvage Macfarlane et les claymores retentissantes.

« Là se trouvent Glencairn et le hardi Parkhead, qui tiennent ob- .séqiiiciisement les rênes du cheval du Régent; là se trouve l'affieux Lindesay aux yeux de fer, qui virent froidement les pleurs de la belle reine Marie.

« Au-dessus des pennons flottants et d'une forêt d'acier, le panache du fier Murray se balançait mollement; à peine pouvait-il faire avancer son chi;val, tant ses adorateurs le serraient Je près.

« Son leil brillait d'un feu sombre sous la visière levée; il jiarcourait 1rs rangs du regard, et son glaive qu'il agitait en l'air semblait coramaiiib'r la foule des soldats.

a Cependant on voyait sur son front une ombre furtive de doute et de crainte, qui trahissait sa tristesse; quelque furie murmurait dans son sein : Garde-foi de Hothwellhaugh outragé !

« Le ciiup mortel jiart, le coursier bondit : un tumulte s'élève at gronde soudain ! Et le cascjiie brillant de Murray tombe... tombe sur la terre ]iour ne se relever jamais.

« Quelle est l« joi« du jeune homme qui ent«nd sa bien aim4c lai

MVS VhJILLKKS IJIIKUAIRKS ILLUSTHKES.

avouer son amour! quelle est la joie liu père quand il voit succomber sous sou glaive le loup qui a terrasse son enfant?

« 1! fut encore plus enivrant pour mes yeux outragés , l'aspect du fier Murray roulant dans la poussière; et j'éprouvai cent fois plus de joie, en écoutant le dernier gémissement de son âme traîtresse.

Le spectre de Marguerite se trouvait là; elle vit avec orgueil la victime sanglante, et cria dans cette oreille assourdie par la mort: « Souviens-toi de Bothwellhaugh offensé ! ■

« C'est pourquoi, hàte-toi, noble Chatelleraull ! déploie au vent ta bannière ! que chaque guerrier bande l'arc de Clydesdale ! Murray a succombé, l'Ecosse est libre ! »

€ Les Hamiltons s'élancent vers leurs coursiers, et le bruit des cors se joint à de sauvages acclamations : « Murray a succombé, l'Ecosse est libre ! Arran, fais briller ta lame flamboyante ! »

Mais la vision du ménestrel s'évanouit. On ne voit plus les lances brillantes. Les cris de guerre meurent dans la tempête ou sont étouffés par le rugissement de l'Evan.

Au lieu des sons éclatants du cor, je n'entends pluj que le merle

?|ui siffle dans la vallée, et les tours et les bannières d Evandale s'afaissent parmi les ruines couvertes de lierre.

Au lieu de guerriers formant de sanglants projets, au lieu de la vengeance qui proclame le meurtre; je ne vois qu'une noble beauté conduisant son coursier et maniant avec grâce les rênes d'or et de soie.

Puissent longtemps la paix et le plaisir entourer les jeunes filles qui écoutent les chants du ménestrel! et puissent les belles rives d'Ëvandale n'avoir jamais d'hôte plus farouche !

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