‹ WaverleyChapitre 19 sur 231 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Vers midi, M. Morton revint. Il était envoyé au|u'ès d'Eloiiard jiar le major Melville. Le major espérait que Ml Waverley lui acconlerait l'honneur de sa compagnie à dlncr, malgré la fâcheuse affaire pour laquelle il était retenu à Cairnvreckan, afTaire dont le major le verrait avec joie entièrement débarrassé. Au fond, le récit que Morton avait fait de sa conférence avec Edouard, l'opinion du ministre entièrement favorable à celui-ci, avaient un peu ébranlé l'opinion du vieux militaire touchant la part qu'aurait i)rise le jeune capitaine à la mutinerie de sa compagnie. Dans la malheureuse situation du pays, la désaffection présumée pour la monarchie de fait, l'inclination à se joindre aux jacobites insurgés, pouvaient bien êiiè jugées criminelles, mais n'étaient point deshonorantes. D'ailleurs uiie iiersonne en qui le major avait toute confiance avait démenti (bien à tort, comme on le verra dans la suite) les fâcheuses nonveMes qu'on avait apportées la veille au soir. D'après cette seconde version, les Highlandais s'étaient éloignés à leur tour de la frontière des basses terres pour suivre l'armée dans sa marche vers Inverness. Le major avait peine à concilier ce mouvement avec l'iiahilelé bien connue de certains chefs de l'armée des Highlandais, quoique, d'autres pussent y trouver leur compte. H se rappelait qu'une politique semblable les avait retenus dans le nord en 1715, voyant cette même marche suivie;, il en concluait la défaite de l'insurrectioi! actuelle. Ces nouvelles le mirent de si bonne humeur, que .M. Morton lui ayant profiosé de donner (|uelques marques de biiMive.illanci; à son malheureux hôte, il y consentit avec cinpresseniiMJt, et ajouta même que sans doute son affaire serait considérée Comme une escapade de jeunesse, et se terminerait par quelques jour» de prison. Le généreux médiateur ne parvint pas aisément à faire accepter à son jeune ami l'invitation du major. Il n'osait lui faire connaître le vérilabie motif de son instance : c'était d'ohtenir du major qu'il fit sur l'affaire de Waverley un rapport favorable au gouverneur Blakeney. Il comiirenait qu'avec le caractère un peu romanfs(|ue de notre héros, le meilleur' moyen de lui faire refuser l'invitation, c'eût été de lui dire un seul mot de cela. Il se horni donc à lui repré.senterque la politesse du niajorfaisait voir coinliien peu il ajoutait foi aux charges qui auraient porté atteinte à l'Iuuineiir de Waverley comme gentilhomme et comme militaire : ne fias répondre à celte poliles.se, ce serait rcconuaitre qu'il ne méni.iit pas la bonne o|)inion du major. En un mot, il démontra si bien à E louard la nécessité de se présenter devant son hôte -ivec des m inièris libres et assurées, que le prisonnier surmonta la répugnance que lui inspirait la civilité froide et pointilli.nisi; du major, et con- .sentità suivre .son nimvel ami. La reception fut froide et corémonii:usi!. Mais Edouard, ayant accepté l'invitation, : I se.sentaiil l'àiiie calmée et raffermie par la bienveillance de Morton, se crut (dili^;é de montrer de l'aisance, quoiqu'il lui fût impossible de témoigner de la cordialité; le ma, or était un assez bon vivant, et .son vin de première qualité. Il raconta I hisloire de ses vieilles campagnes, et montra une grande connaissance des hommes et du monde. M. Morton'avait un fond de gaieté douce et tranquille, qui manquait ra-

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

rement li'aniraer une société peu nombieiise où lise trouvaità son aise. Waverley, dont la vie était un rêve, s'abandonna tout entier i ritnpression du moment et devint le plus gai des trois. Il avait ^énéralement un taient remarquable pour la conversation, mais le découragement le rendait aisément silencieux. En celte occasion, il se piqua de se montrer à ses compagnons comme un homme qui, au milieu des circonstances les plus inquiétantes, supportait son infortune avec calme et enjouement. Son esprit, qui manquait peutêtre de force, était prompt et fécond; il lui fournit les moyens de briller. Les trois convives étaient engagés dans une conversation animée, chacun paraissait conteot des deux autres, et l'Iiôte, qui n'était pas le moins aimable, demandait une troisième bouteille de Uourgogne, quand on entendit à quelque distance le bruit d'un tambour. Le major, en qui la gaieté du vieux soldat avait un moment éclipsé la gravité du juge, maudit avec un juron militaire le contre-temps qui le rappelait à ses tristes fonctions. Il se leva et s'approcha de sa fenêtre qui donnait sur la grande route : ses deux hôtes le suivirent.

Le tambour approchait : ce n'était pas le son régulier d'une marche militaire, mais une espèce de roulement semblable à celui du tambour qui annonce les incendies, lorsqu'il éveille les artisans endormis d'un bourg d'Ecosse. L'auteur de cette histoire se fait un devoir de rendre justice à tout le monde : il doit donc déclarer pour la justification du musicien, supposé qu'on puisse donner ce nom à un tambour, qu'il s'était engagé comme pouvant exécuter toute espèce de marche ou d'air militaire, comme d-ins l'armée anglaise; en conséquence, il ;ivait commencé la célèbre marche de Dumbarton. Mais Gifted Gilfillaii, le commandant de la troupe, s'empressa de lui imposer silence, ne voulant pas permettre à ses gens de marcber au bruit de cet air profane, et même, comme il le disait, persécuteur; et il enjoignit au tambour de battre le cxix' psaume. Comme cela était au-dessus de la capacité du joueur de peau d'âne, il fut réduit à se rabattre sur un ran-planplaiij faible mais innocente compensation de la musique sacrée que son talent ou son instrument ne lui permettait pas d'exécuter.

Le major Melville se hâta d'ouvrir une porte vitrée et sortit sur une espèce de terrasse qui séparait sa maison de la grande route d'où partait la musique militaire ; Waverley et son nouvel ami le suivirent, quoique probablement on se fût bien passé de leur compagnie. Us virent bieiilôt s'avancer d'un pas solennel, d'abord le tambour, ensuite un large drapeau à quatre compartiments sur lesquels étaient écrits ces mois, le Covenant, l'Eglise, le Roi, les Royaumes. L'individu qui avait l'honneur de porter cette enseigne était suivi par le commandant de la troupe, homme sec et sombre, au regard sévère, et d'environ soixante ans. L'orgueil dévot qui chez l'hôte du Chandelier se montrait sous une l'orme hypocrite, avait, sur la figure de ce chef, le caractère plus relevé d'un fanatisme sincère et fougueux. Il était impossible de le voir sans que l'imagination le p'açàt dans quelque crise étrange où le zèle religieux serait la seule 'règle de conduite. Martyr sur le chevalet, sgldal sur le champ de balaille, banni loin des hommes, errant et consolé par la conviction d'une foi pure et sincère: peut-être inquisiteur féroce, auvsi inflexible dans l'exercice de son autorité qu'impitoy^ible pour l'infortune : tous ces rôles semblaient convenir à ce personnage. Avec ces traits marqués d'énergie, il y avait quelque chose d'allecté et de ridicule dans la concision de ses discours et dans la gravité de sa démar-he ; on pouvait donc, suivant l'humeur otj l'on se trouvait, et lu manière dont se présentait M. Gilfillan, être frappé, en le voyant, de crainte, d'admiration, ou bien d'eiivie de rire. Il était habillé comme les paysans de l'ouest, d'une étiffe moins grossière, il est vrai, que celle des pauvres montagnards, mais sans prétention à la mode du temps on à celle des seigneurs écossais d'aucune époque. Il était armé d'un sabre et d'un pistolet qui, d'après leur tournure antique, pouvaient avoir vu la déroute de Pentland ou celle de Bothwell-Bridge Quand il fut à quelques pas du raajor Melville, i! le salua en touchant gravement mais sans le lever d'une ligne son grand bonnet bleu à petit bord, pour répondre au major qui avait poliment ôté un petit chapeau triangulaire bordé d'or. Waverley ne put alors s'empêcher de croire qu'il voyait un chef des tètes-rondes d'autrefois en conférence avec un capitaine de l'armée de Marlborough. La troupe d'environ trente hommes qui suivait cet honnête commandant ne portait pas d'uniforme : leur habillement était celui des habitants des basses terres, et ce costume de difTérenles couleurs, contrastant avec leurs armes, leur donnait un air d'indisci|)line et de sédition ; tant les yeux sont habitués à associer l'uniformité d'équiperient au caractère militaire. Sur la première ligne étaient ceux qui sans doute partageaient l'enthousiasme de leur chef, gens qu'il n'eût pas été bon à coup sûr de rencontrer dans un combat où leur courage naturel eût été exalté par le fanatisme religieux D'autres se pavanaient, tout fiers de porter des armes et de se trouver dans une situation en dehors de leurs habitudes, pendant que les derniers, fatigués sans doute de la marche, se traînaient nonchalamment où s'i cariaient de la troupe pour gagner les chaumières et les cabarets du voisinage. Six de mes grenadiers, pensa le major en se rappelant sa vie militaire ,

auraient envoyé tous ces gaillards-là au diable. Toutefois, s'adressant avec politesse à M. Gilfillan, il lui demanda s'il avait reçu une lettre de lui, major, et s'il pouvait, en conséquence, se charger de conduire un prisonnier d'Etat jusqu'au château de Stirling. «Oui, » fut la seule réponse du chef caraéronien, et encore d'une voix qui semblait sortir du fond de ses entrailles. — Mais votre escorte, monsieur Gilfillan, li'e.st pas aussi forte que je le croyais, objecta le major Melville. — Quelques-uns de mes hommes ont eu faim et soii' pendant la route et se sont arrêtés pour rafraîchir leurs pauvres âmes avec la parole. — Je suis fâché, monsieur, que vous n'ayez pas cru trouver des rafraîchissements pour vos hommes à Cairnvreckan; tout ce que renferme ma maison est aux ordres des gens qui servent leur pays. — Je ne parle pas de nourriture charnelle, répondit le covenantaire en regardant le major avec un sourire presque méprisant; toutefois, je vous remercie ; mais les traîneurs sont restés auprès du précieux M. Jabesh Reutowel pour assister à l'exhortation du soir. — Et quand les rebelles sont prêts à se répandre à travers le pays, comment avez-vons pu, monsieur, laiss-r la plus grande partie de votre troupe au sermon d'un prédicateur ambulant?

Gilfillan sourit encore d'un air de mépris en faisant cette réponse indirecte : — Ainsi donc les enfants de ce monde sont plus sages aujourd'hui que les infants de la lumière! — Pourtant, monsieur, reprit le maior, puisque vous vous chargez de conduire ce jeune homme à Stirling, et de le remettre avec ces papiers entre les mains du gouverneur Blakeney, je vous prie d'observer pendant la toute quelques règles de discipline militaire. Par exemple, je vous conseillerais de ne point permettre à vos hommes de tant s'écarter, mais de veiller à ce que chacun en marchant couvre son ihef de file, au lieu de traîner comme une oie dans un champ; et de peur de surprise, je vous recommande surtout de former une petite avant-garde de vos meilleurs soldats, avec une seule vedette qui précède toute la troupe, de sorte qu'en approchant d'un village où d'un bois... (Ici le major s'interrompit un moment.) Mais je vois que vous nem'écoutez pas, monsieur Gilfillan, je ne me donnerai donc pas la peine de parler davantage sur ce sujet; vous savez indubitablement mieux que moi les mesures à prendre. Mais il est une chose que je vous prie de ne point oublier, c'est de traiter votre prisonnier sans rigueur ni impolitesse, et de n'employer la sévérité à son égard que dans le cas où elle serait néces.saire pour prévenir son évasion. — J'ai lu et relu, répliqua M. Gilfillan, mes instructions signées par un digneet noble seigneur, W'illiam, comte deGlencairn; et je n'y ai point trouvé qu'il me fallût recevoir les conseils ou les ordres du major William Melville de Dairnvreckan.

Le rouge monta jusqu'aux oreilles du major, et éclata malgré la poudre dont elles étaient couvertes sous sa coiffure à la militaire, d'autant plus vivement piqué qu'il vit M. .Morton sourire au même moment : — Monsieur Gilfillan, répondit-il ironiquement, je vous demande mille pardons de contredire un homme de votre importance, mais pourtant il me semble, puisque vous avez été nourrisseur de bestiaux, si je ne me trompe, que ce serait ici l'occasion de vous rappeler la ditlérence qu'il y a entre les montagnards et les troupeaux des montagnes; et s'il vous arrivait de rencontrer un gentleman qui eût servi et lût disposé à parler de discipline , je m'imagine encore que vous pourriez l'écouter sans vous en trouver plus mal. Mais j'ai fini, et je n'ai plus qu'à recommander ce jeune seigneur à vos égards aussi bien qu'à votre surveillance... Monsieur Waverley, je suis vraiment fâché que nous nous quittions ainsi : mais j'e>|ière, quand vous reviendrez dans notre canton, avoir le plaisir de vous rendre le séjour de Cairnvreckan plus agréable que les circonstances actuelles ne m'ont permis de le faire.

Sur ces mots il secoua la main de notre héros; Morton aussi lui dit un cordial adieu; et Waverley, montant sur son cheval dont un mousquetaire prit la bride, se niit en marche entre deux haies de soldats, avec Gilfillan et sa troupe. En traversant le petit villaj;e. ils furent poursuivis ]Tar les accla.iiatious des enfants: — Eh! criaient-ils, voyez donc le gentleman du sud, on va le pendre pour avoir tiré sur John .Mucklewralh, le maréchal!

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